CHAPITRE XXL
Heureux succès de la négociation de Louis.
inouïs commença à parler d'affaires avec le duc de Mantoue ; mais , avant de traiter avec les hommes , il avoit eu soin de tout conclure , pour ainsi dire , avec le Roi du ciel , qui tient dans sa main les cœurs des hommes. Il avoit obtenu de sa divine bonté cet heureux accommodement. On sait cela par des témoignages authentiques , et l'événement le démontra clairement : puisque tout fut terminé dans un entretien d'une heure et demie avec le duc. Il arrangea donc dans cette première entrevue tous
Seconde Partie. Chap. XXI. 17?) les différens ; il obtint tout ce qu'il put souhaiter et demander. Quoique le duc fut aigri par les mauvais rapports qu'on lui avoit laits du marquis ; quoique Louis fut plus proche parent du marquis que du duc , et que , naturellement parlant , il pût être soupçonné de partialité ; quoiqu'il y eût encore bien d'autres motifs de refuser à Louis ce qu'il demandoit , le duc ayant tenu ferme contre les sollicitations de plusieurs princes 5 cependant , ne découvrant dans Louis que des intentions droites et saintes, il fut d'abord gagné , et ne sut lui faire difficulté sur rien.
Il se trouva des personnes qui voulurent ou empêcher , ou du moins différer une réconciliation où le service de Dieu étoit intéressé. Entre autres une personne de grande autorité suggéra au duc , que puisqu'il étoit décidé à cette réconciliation , il ne devoit pas la faire uniquement en considération de Louis ; mais du moins la différer à un autre temps , afin de donner quelque satisfaction aux princes qui , les premiers , avoient travaillé à cette réconciliation. Mais le duc répondit qu'il vouloit tout finir alors , parce qu'il le faisoit uniquement pour plaire à Louis , sans lequel il ne s'y seroit jamais déterminé. Louis se fit donner copie de tous les chefs d'accusation portés au duc contre le marquis Rodolphe : muni de cette pièce, il revint à Châtillon , fit lire au marquis toutes ces accusations , pour qu'il eût à se justifier , en répondant article par article ; et il l'aida à faire cette réponse. Ensuite , il retourna à Mantoue porter au duc cette justification. Son Altesse en fut satisfaite ; et Louis revint à Châtillon pour conduire son frère au duc , qui le reçut
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avec affection , et le retint même à dîner avec lui ; ils passèrent ensemble toute la journée. Le duc fit son possible pour que Louis lût aussi du dîner, mais il refusa constamment l'honneur que son Altesse lui faisoit ; et lui ayant fait agréer son refus , il vint dîner au collège. Le duc rendit alors au marquis le château et la seigneurie de Solfarino , que les frères de Louis ont toujours depuis possédé paisiblement , et qu'ils ont laissé à leurs héritiers.
Quand cette affaire fut arrangée avec le duc , Louis en entreprit une autre qu'il regardcit comme bien plus importante pour son frère Rodolphe. Jeune et libre , il setoit passionné pour une demoiselle de bonne Maison , mais dune noblesse fort inférieure à la sienne. Cetoit une fille unique et riche , qui passoit pour avoir 5oo,ooo livres de dot. Emporté par sa passion , il se détermina à l'épouser en secret , en présence du seul archiprêtre de Châtilîon , et des témoins nécessaires. Il avoit eu soin de prendre de l'évêque une dispense des proclamations , le 25 d'octobre i588. Le marquis n'avoit pris toutes ces mesures qu'afin que son mariage demeurât secret , et ne vînt point à la connoissance de la marquise , sa mère ; et encore moins à celle de son oncle Alphonse de Gonzague , dont il étoit l'héritier pour le château Guiffri , et qui devoit naturellement être irrité d'un pareil mariage : car ce seigneur n'ayant qu'une fille unique prête à être établie , songeoit à demander au Pape les dispenses nécessaires pour la marier à son neveu Rodolphe , afin que par ce moyen sa fille pût jouir de ses États.
Ce mariage du marquis avoit été fait une
Seconde Partie. Chap. XXI. 173 année avant la venue de Louis à Châtillon. Comme on l'avoit toujours tenu fort secret , tout le monde ne pouvoit que mal juger de la conduite du marquis. Louis fit donc^ de vives instances à son frère pour qu'il rompît ses liaisons avec cette personne , et qu'il entrât dans les vues de son oncle en épousant sa fille. Le marquis ayant encore alors quelques motifs qui fobligeoient de cacher son mariage , se contenait de donner de belles paroles à Louis. Mais Louis persuadé que s'il ne finissoit pas cette affaire tandis qu'il étoit à Châtillon , elle ne se feroit jamais , pressa si vivement le' marquis , que celui-ci lui donna parole de le satisfaire. Louis , content de cette promesse , partit pour Milan , le 2 5 novembre i58p , et y continua ses études et ses pratiques de piété , en attendant que son frère vînt l'y trouver. Celui-ci s'y rendit en effet peu de temps après. Il arriva au collège un jour de fête , précisément dans le temps que Louis , qui avoit communié , faisoit son action de grâces. Le portier vint l'avertir de l'arrivée de son frère , lui ajoutant qu'il l'attendoit à la porte : Louis , sans rien répondre , continua , pendant deux heures , ses prières , et descendit ensuite pour recevoir son frère. Après les premiers complimens , le marquis lui apprit qu'il étoit marié depuis quinze mois avec la dame en question , mais qu'il n'a voit pas publié son mariage crainte d'irriter son oncle. Louis fut charmé d'apprendre que son frère ne vivoit pas dans le péché , comme on le croyoit ; ainsi après avoir , du consentement du marquis , consulté quelques Pères , il fut résolu que le marquis déclareroit son mariage , pour faire cesser un scandale dont Dieu étoit offensé et la dame
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déshonorée. Le marquis promit ce qu'on souhaitait , et Louis se chargea de faire sa paix avec la famille. Tout' cela étant ainsi arrangé , le marquis repartit pour Châtillon , et Louis l'y suivit de près. Il disoit à ce propos , que dans deux voyages qu'il y avoit faits, il avoit accommodé deux affaires , lune du monde et l'autre de Dieu. En effet, il engagea son frère à déclarer son mariage à la marquise , sa mère, la priant de vouloir bien reconnoître son épouse pour sa fille , et de la traiter en cette qualité. Après quoi Louis se chargea d'instruire le public de ce mariage , et d'en prévenir le duc de Mantoue , les cardinaux de Gonzague , et les autres princes et seigneurs de la famille. Il en reçut des réponses très-satisfaisantes. Il s'employa aussi auprès de son oncle Alphonse de Gonzague , pour lui faire approuver tout ce qui avoit été fait. Ces démarches dissipèrent le scandale occasioné par la conduite du marquis , et rétablirent l'honneur de la dame , comme il convenoit que cela fût.
Après la conclusion de cette affaire , la marquise douairière pria Louis de prêcher dans quelque église de Châtillon : il en conféra avec son compagnon , et il prêcha un samedi. Quoique , désirant que la chose fût secrète , Louis eût défendu de sonner pour appeler le peuple , l'église ne laissa pas d'être remplie. Il fit un discours beau et touchant , dans lequel il exhorta ses auditeurs à communier le jour suivant , dernier dimanche du carnaval. Cette invitation fut si bien accueillie de ses auditeurs , que tous les confesseurs furent obligés de passer la nuit au confessionnal. La marquise , mère de Louis , et son frère Rodolphe , ainsi que son épouse , don-
Seconde Partie. Chap. XXI. ijj lièrent l'exemple , qui fut suivi par plus de six cents personnes. Louis voulut servir la messe , et donner, selon l'usage , l'ablution aux communians. Il s'acquitta de cette pieuse fonction avec une sensible consolation pour lui , et une grande édification pour les assistans , qui ne manquèrent pas encore l'après dîner d'assister au catéchisme que Louis leur fit. Ayant ainsi terminé heureusement les affaires de sa famille , Louis partit pour Milan le 12 mars 1590.
Louis étoit entré le 9 de ce mois-là dans sa vingt-troisième année. Les grands froids de la Lombardie lui avoient enflé les mains, au point que le sang sortoit des plaies qui s'y étoient formées. Plusieurs personnes le pressèrent à ce sujet , presque jusqu'à lui faire violence , pour lui faire accepter des gants ; mais , ami des souffrances , Louis ne voulut jamais user de ces adoucissemens. En se rendant à Milan , il passa par Plaisance. Dès qu'il fut arrivé au collège , un des Pères , suivant l'usage de la Compagnie , alla à sa chambre lui rendre visite et l'embrasser. Il se sentit pénétré non-seulement de dévotion , en voyant l'air de sainteté qui briiloit dans tout l'extérieur de Louis, mais encore de confusion , de le trouver occupé à nettoyer ses souliers. Ce Père Favoit vu autrefois séculier à Parme, environné de domestiques. Il fut vivementifrappé du contraste que faisoit l'état de prince clans lequel il l'avoit vu , avec cet acte d'humilité dans lequel il le voyoit. Enfin 3 arrivé au collège de Milan : O quelle consolation /éprouve , dit-il , de me -voir fixé dans une Maison de la Compagnie ! Actuellement mon état est semblable a celui d'un homme gelé de froid } qu'on coucheroit dans un bon lit bien
ijiS Vie de S. Louis de Gonzague.
bassiné. Il me semble que f éprouve ce froid glaçant quand je suis hors de nos Maisons , et cette bénigne chaleur quand f y rentre.