CHAPITRE XXII
De V édification que Louis donna au collège de Milan.
L^omme le feu ne sauroit être sans échauffer , la lumière sans éclairer , le baume sans exhaler une suave odeur ; ainsi , Louis ne put être au collège de Milan , sans allumer par ses paroles un feu divin dans ceux qui y demeuroient, sans les éclairer par ses exemples , et sans y répandre l'odeur de toutes les vertus dont son ame étoit enrichie. Comme un eau dont on a retardé le cours naturel , se répand ensuite avec plus de force et de vivacité ; de même Louis , après avoir été arrêté quelques semaines à Châtilion , sans pouvoir s'y livrer à ses pénitences ordinaires , une fois rentré dans un collège de la Compagnie , sembloit ne pouvoir se rassasier de mortifications et de pénitences. Il commença par paroître au réfectoire avec un habit tout déchiré , et s'accuser de ses fautes. Il fit encore d'autres pénitences fort édifiantes. Il eut un sensible plaisir de trouver ce collège dans une parfaite régularité. Comme la jeunesse y montroit autant de ferveur à acquérir la piété et la perfection religieuse , que d'application à l'étude des sciences et des belles- lettres , tous furent également charmés d'avoir au milieu d'eux un modèle de toure sorte de perfections.
Pendant que Louis fut à Milan , il continua ses études de théologie , prenant matin et soir
Seconde Partie. Chap. XXII. 179 les leçons comme les autres écoliers , et faisant comme eux tous les exercices propres de leurs études , sans jamais vouloir aucune dispense. Il fut bien aise d'avoir , comme les autres , un compagnon de chambre , témoin de ses actions , ce qui fut d'un grand avantage pour ce compagnon. Ayant remarqué qu'on lui avoit donné une Somme de saint Thomas mieux reliée que celle des autres , il ne fut pas possible de l'obliger à la garder , il fit tant d'instances , même avec larmes , que le supérieur consentit qu'on lui en donnât un autre vieille et usée. Il n'avoit en tout cela d'autre motif que de pratiquer en tout la pauvreté.
Si dans la journée il se trouvoit après ses études quelques momens de reste , il alloit , avec la permission du supérieur , aider à la cuisine et au réfectoire. Quand il préparcit le réfectoire , il avoit soin , pour se tenir plus uni à Dieu et rendre ce service plus méritoire , de donner un nom à chaque table du réfectoire. Il appeloit celle où mangeoit le supérieur , la table de Notre-Seigneur ; celle qui en étoit la plus proche , la table de la sainte Vierge , et puis celle des Apôtres, des Martyrs, des Confesseurs et des Vierges ; et quand il devoit étendre la nappe avec le réfectorier , il lui disoit , allons étendre la nappe de Notre- Seigneur , et ainsi des autres. Il remplissoit cet office avec autant d'affection et de ferveur que si le Seigneur eût dû manger à cette table, la sainte Vierge à la sienne, et les autres Saints à la leur.
C etoit une vraie consolation pour lui de passer le temps de la récréation avec les Frères coadjuteurs et de sortir avec eux , parce qu'il croyoit alors pouvoir parler de Dieu avec plus
i8o Vie de S. Louis de Gonzagtjë.
de liberté. Il se faisoit aussi un plaisir de les aider dans leurs besoins spirituels. Si l'on s'asseyoit en récréation , il choisissoit toujours le lieu le moins commode ; si Ton étoit debout , il se tenoit derrière les autres , écoutant humblement ce qui se disoit. En marchant, il cédoit toujours la place la plus honorable à celui qui étoit avec lui ; et l'on s'apercevoit bien que ce qu'il en faisoit n'étoit que l'effet de son humilité , mais d'une humilité sans affectation.
Un homme qui avoit été son vassal vint un jour le trouver pour lui demander quelque éclaircissement sur son marquisat ; Louis répondit avec beaucoup de douceur , qu'il n'étoit plus de ce monde, et qu'il n'avoit plus d'autorité-sur ces choses-là : il prononça ces paroles avec tant de naïveté et tant d'humilité , que celui qui lui parloit en fut autant surpris , qu'édifié.
On remarquoit en lui un grand fond de reconnoissance pour ceux qui lui rendoient quelque service , et il sembîoit persuadé qu'il n'avoit jamais assez remercié.
Un jour un Frère coadjuteur lui demanda s'il étoit difficile qu'un grand seigneur abandonnât la vanité de ce monde ? Louis répondit que cela étoit absolument impossible , si Notre-Seigneur Jésus-Christ ne faisoit à ce grand comme il fit à l'aveugîe-né , lorsqu'il lui mit de la boue sur les yeux ; faisant par-là connoître à ce Frère , que le mépris qu'on doit avoir de toutes ces vanités devoit les rendre encore plus viles que la boue.
Quelqu'un du collège recourant à lui et soupirant amèrement , lui demanda quelques secours spirituels , parce qu'il se trouvoit fort imparfait ; Louis , pour le consoler, lui cita ces
Seconde Partie. Chap. XXII. 181 paroles du Psaume : Imperfectum meum viderunt oculi lui et in libro tuo omnes scribentur : voulant lui faire entendre par-là , que si la vue de nos imperfections est bien capable de nous désoler , nous devons fortement nous consoler par la pensée que quelque imparfaits que nous soyons , nous sommes cependant écrits dans le livre de Dieu , qui voit nos imperfections et nous les laisse , non point pour nous condamner , mais pour nous humilier et en tirer un plus grand bien. Louis , en expliquant ainsi ces paroles avec ferveur et dévotion , donna une consolation sensible à celui qui lui avoit parlé ; ce qui l'aida beaucoup à s'affermir dans la vertu.
Louis se montra toujours passionné pour les mortifications sur l'honneur , soit à la Maison , soit au dehors. Quelques-uns des jeunes Jésuites alloient prêcher , pendant le carnaval , dans les places publiques : Louis demanda avec tant d'instances au Père recteur qu'il voulût bien le donner pour compagnon à quelqu'un deux , qu'il le lui accorda. On le vit alors parcourir les places publiques , rassemblant les peuples , et priant les passans d'aller entendre la prédication de ce jeune religieux ; son humilité , sa charité , sa modestie étoient telles > qu'on se rendoit à sa demande, et qu'on alîoit entendre le prédicateur. Les dimanches et fêtes , il alioit faire le catéchisme dans les places publiques : cet emploi lui donnoit une grande satisfaction. Quoiqu'en s'en acquittant , il souffrit beaucoup du froid qui étoit alors extrêmement vif à Milan ? il n'y faisoit pas seulement attention.
Un soir , il apprit que le lendemain un Frère devoit aller demander l'aumône par la ville avant
182 Vie de S. Louis de Gcwzague.
de faire ses vœux : Louis courut au supérieur pour obtenir la grâce de l'accompagner ; il fut si content qu'on la lui eût accordée , qu'après l'examen du soir il alla en avenir ce Frère. Il eut dans cette journée une grande consolation spirituelle. Il répétoit souvent dans les rues , et toujours avec un nouveau plaisir , ces paroles : Encore 7 Notre- Seigneur Jésus - Christ a demandé l'aumône. LTne autre fois , demandant l'aumône avec un habit tout déchiré , une dame qui avoit un extérieur fort mondain , lui demanda s'il étoit du collège où demeuroit un Père de sa connoissance ? Louis ayant répondu qu'oui ; cette dame ajouta : Oh ! le pauvre Père , oit est-il allé mourir ! Alors il prit occasion de ces paroles d'instruire cette dame , et de la guérir de son erreur , lui assurant que ce Père qu'elle connoissoit étoit fort heureux d'être où il étoit , qu'il jouissoit dune parfaite santé , et qu'il s'en falloit beaucoup qu'il fût clans un état de mort comme elle limaginoit ; qu'elle étoit elle-même bien plus à plaindre que lui , ayant le malheur de se trouver engagée dans l'état du monde , et en danger de perdre son ame pour toujours , en suivant les maximes de la vanité , comme son extérieur iannonçoit. Ces paroles firent une telle impression sur cette dame , qu'elles l'engagèrent à changer de conduite et à mener une vie moins mondaine et plus édifiante.
Une des occupations confiées à Louis étoit doter les toiles d'araignées des murailles du collège 5 et il s'en acquittoit avec soin : et su voyoit quelque sénateur, ou quelque autre personnage de distinction se promener dans les galeries , il se présentoit aussitôt le balai à la
Seconde Partie. Chap. XX1L i83
main , et faisoit son office en leur présence ; désirant d'en être méprisé et compté pour rien. Cela lui étoit si ordinaire , que quand les Pères du collège le voyoient passer avec son balais , sur-le-champ ils concluoient qu'il y avoit quelque étranger dans la maison.
Un jour que quelques Evêques et Prélats dévoient dîner au collège, le supérieur, pour faire conrioître Louis , lui ordonna de prêcher au réfectoire. Louis, qui n'aimoit point à paroître et ne désiroit que d'être inconnu , sentit beaucoup de répugnance à faire son discours dans cette circonstance ; cependant , ne pouvant s'empêcher d'obéir , il se soumit, et fit un beau sermon sur les devoirs des évêques. Quand ensuite on lui en fit compliment , il répondit qu'il ne croyoit pas s'être autrement distingué dans ce discours qu'en faisant connoître en public la difficulté qu'il avoit à prononcer. En effet , il avoit peine à bien articuler la lettre i? ; il étoit le premier à s'accuser de ce défaut , et il désiroit d'en être repris publiquement.
Etant toujours absorbé dans son union avec Dieu , il arrivoit quelquefois qu'il ne s'apercevoit pas qu'on le saluoit. Il falloit qu'en public il fît violence à son recueillement , pour ne point manquer à ce devoir de civilité.
Louis étoit un modèle parfait d'humilité , de modestie , d'obéissance et de régularité pour tout le collège. Comme tout le monde le pensoit ainsi , on s'entretenoit confidemment avec lui des choses de Dieu. Il cherchoit , de son côté , à se lier avec les plus fervens , afin que le plaisir de parler de Dieu fût mutuel et réciproque.
184 Vie de S. Louis de Gonzague.