CHAPITRE IV
Des miracles opères par l'intercession de saint Louis de Gonzague.
ItJlon dessein, en écrivant cette vie, n'a point été de rapporter tous les miracles et toutes les grâces accordées dans différens pays par les mérites et l'intercession de saint Louis après sa mort ; mais seulement de faire un choix de quelques actions saintes et vertueuses , qui , avec l'aide du Seigneur , peuvent être imitées de tout le monde. D'ailleurs , le récit d'un grand nombre de miracles n'ajouteroit rien , dans l'esprit de ceux qui ont connu notre Saint , à l'idée qu'ils ont de sa singulière vertu ; parce que les personnes intelligentes n'ignorent pas que les dons surnaturels que Louis reçut de Dieu pendant sa vie , sont quelque chose de plus grand, de plus précieux , de plus désnable que la grâce des miracles. Cependant, afin qu'on sache que cette illustration ne lui a pas manqué , je rapporterai ici quelques-uns des miracles opérés depuis sa mort et confirmés par serment. Je laisse à d'antres le soin de parler de ceux qu'il peut avoir faits de son vivant.
L'an i5r)3, le marquis Rodolphe à qui notre Saint avoit remis le marquisat et tousses droits , étant mort au château de Jouffri , les habitans se soulevèrent contre la maison de Chàtillon. La marquise sa mère fut si sensible à cette révolte, que sa douleur la fit tomber dangereusement malade ; en peu de jours elle fut a l'extrémité, et reçut les derniers sacremens. Elle étoit près de rendre le dernier soupir , lorsqu'elle aperçut
Troisième Partie. Ciiap. IV. ^35 près de son lit son saint fils Louis tout éclatant de gloire : sa présence fit une si douce impression sur la princesse , qu'ayant eu jusques-là le cœur flétri , de manière à ne pouvoir pas jeter une larme pour soulager sa douleur, elle en versa une grande abondance ; en même temps elle fut assurée , non-seulement de recouvrer sa santé , mais encore devoir les intérêts de ses fils prendre une tournure plus consolante. En effet, contre toute espérance la marquise guérit , et eut la consolation de voir la situation du marquis François, devenir plus florissante que n'avait été celle d'aucun de ses aïeux. Ainsi , le premier miracle que fit le Saint, après sa mort, fut un devoir de piété envers sa mère.
Antoine Urbain , de Sienne , âgé de seize ans , tailleur de profession , fut attaqué de maux de tête, accompagnés d'une distillation continuelle d'humeurs acres et malignes : il avoit le visage gonflé et les yeux si malades , qu'il ne ponvoit supporter ni l'air ni la lumière. La fièvre qui se joignit à tous ces maux , l'obligea de se mettre au lit. 11 souffroit depuis un mois , lorsqu'il lui survint à l'œil gauche une tumeur , qui , gagnant la paupière, la couvrit bientôt , de façon qu'il perdit tout à fait l'usage de cet œil. Le mal allant toujours en augmentant , fit craindre que le malade ne perdit encore l'autre œil. Un médecin es?eya deux fois de lui appliquer quelques remèdes , qui ne firent qu'accroître le mal. Le médecin s'en aperçut , et , après avoir ordonné quelques autres remèdes , qu'on ne fit pas , il ne parut plus chez le malade; ses douleurs aux deux yeux eropiroient avec le mal , dont le principe
236 Vie de S. Louis de Gonzague.
restoit fixé à la paupière , et il ne lui restoit plus d'espérance de guérison. Ce malade avoit un oncle potier : un jour, par hasard, cet oncle vit un enfant qui tenoit en main une image de saint Louis de Gonzague. Le potier demanda à l'un de ses compagnons ce que c'étoit que ce Saint? Celui-ci lui en ayant raconté plusieurs miracles , l'exhorta à lui vouer son neveu. Cet oncle ajant résolu de le faire , dit à sa sœur qu'elle prît cette image , et qu'au plus vite elle la portât au malade , afin qu'il eût soin de son côté de se recommander au Saint. A cet ordre de son frère , cette femme se sentit une vive foi 5 elle ne douta point que par les mérites du Saint le malade ne guérît ; elle espéroit même que ce seroit la nuit prochaine. 11 étoit déjà tard ; mais , sans perdre de temps , cette femme porta ce soir-là même l'image au malade. Elle lui raconta les miracles que faisoit le Saint , l'exhorta à se vouer à lui , et se retira. Antoine reçut l'image avec dévotion : surle-champ il conçut l'espérance de guérir. Il se mit à genoux sur son lit , et tenant l'image en mains ii promit de réciter cinq Pater et cinq Ave en l'honneur du Saint , si , par son intercession , il recouvroit la vue. Il récita tout de suite ces cinq Pater et ces cinq Ave , armé d'une vive foi dans les mérites du Saint , et ii se fit , par trois fois, le signe delà croix sur ses yeux avec cette image ; ensuite il se recoucha , plaça cette image auprès de sa tête, et s'endormit. Sur les cinq heures de nuit , il songea qu'il étoit guéri , et qu'il pouvoit retourner à son travail. S'étant éveillé et ne sentant plus aucune douleur aux yeux , il crut en effet qu'il étoit guéri \ cependant ne pouvant encore s'en
Troisième Partie. Chap. IV. 237 convaincre à cause de l'obscurité, il appela son oncle , et lui dit : Je crois que je suis guéri , car je ne sens plus de douleur aux jeux ; je les tiens ouverts sans peine , je les sens libres et desséchés. Quand il fut jour, la tante entra dans la chambre ; et Antoine revoyant la lumière , s'écria tout hors de lui-même : Ma tante , je vois } je vois , je suis guéri ! A ces paroles la femme s'approche du lit , et son frère aussi , et tous les deux virent les yeux d'Antoine parfaitement nets : l'humeur ordinaire et l'inflammation avoient disparu , et la tumeur s'étant retirée vers la partie gauche de l'œil , étoit presque dissipée, et ne donnoit plus d'écoulement sensible. Aussitôt ces bonnes gens remercièrent , avec toute la ferveur dont ils étoient capables , le Seigneur et saint Louis de Gonzague. Le jeunehomme, qui ne pouvoit auparavant supporter ni l'air, ni la lumière , se leva aussitôt , et alla entendre la messe. Après quoi il se rendit à son travail , et reprit son métier de tailleur. On dressa un procès-verbal de ce miracle au tribunal de l'archevêque de Sienne: les médecins y déclarèrent avec serment que cette guérison étoit surnaturelle et divine.
Marc- Antoine Gussone , noble Vénitien, étoit entré dans la Compagnie de Jésus , à Padoue. A sa seconde année de noviciat , vers les derniers mois de i6o3 , il tomba malade d'une fièvre maligne accompagnée de pourpre. En peu de jours , le mal vint au point que la langue au malade enfla , sa bouche se remplit d'une matière putride et grasse , qui forma autour de ses dents une espèce de tartre , de façon que le malade ne pouvoit ni ouvrir la bouche , ni parler ; il avoit même , de temps
^38 Vie de S. Louis de Gonzague.
en temps des délires. Gomme le mal augmentoit de plus en plus , les médecins déclarèrent que leur art n'y pouvoit rien , et que le jour suivant on feroit très-bien d'administrer le saint Viatique au malade. Plusieurs des Pères qui se trouvoient là , et quelques autres encore , pensèrent qu'il seroit à propos de faire faire a ce novice un vœu à saint Louis de Gonzague , auquel il avoit une dévotion particulière. Un Père , qui étoit absent, écrivit la même chose Père recteur ; et un autre qui , sur les cinq heures de nuit , étoit en oraison devant une relique de saint Louis de Gonzague , se sentit aussi inspiré de parler au père recteur ; espérant fortement que Dieu , par les mérites de son saint serviteur , rendroit la santé au malade. Celui-ci ayant quitté subitement son oraison , vint proposer au Père recteur son inspiration. Le père recteur y consentit, et prenant îa relique du Saint , que ce Père avoit , il la remit au Père ministre , lui recommandant de la porter de sa part au malade , le lendemain matin , après qu'il auroit reçu lesaint Viatique, et de lui faire vouer un pèlerinage* en l'honneur du Saint à Notre-Dame de Lorette, ou en quelque autre lieu. Le Père ministre n'attendit pas jusqu'au matin à exécuter les ordres du Père recteur; il se rendit tout de suite auprès du malade , lui présenta la relique , lui proposa le vœu selon les intentions et la volonté du Père recteur. Le malade prit la relique , la baisa avec beaucoup de dévotion , fit le vœu qu'on lui proposoit , dans la ferme persuasion que c'étoit là son seul remède, et se recommanda avec instance à l'intercession du Saint. Dans le moment même on s'aperçut du mieux ;
Troisième Partie. Chap. IV. 239 il passa si bien le reste de la nuit, que le matin les médecins déclarèrent qu'ils le trouvoient hors de danger ; de façon que n'étant pas dans la nécessité de recevoir le saint Viatique , il ne communia que pour satisfaire sa propre dévotion. L'évêque de Padoue (it d'esser procèsveibal fie cette guérison miraculeuse , et l'on envoya par reconnoissance , au tombeau du Saint, un tableau relatif à cette guérison.
Jean Justiniani , noble Génois, de la Compagnie de Jésus , étant au collège romain , fut attaqué, le 3 juin i6o5 , d'un violent mal au côté gauche. Peu après , il lui survint une suppression totale des urines ; on fit , à ce sujet , une consultation de médecins , ils prescrivirent ditférens remèdes; mais rien de tout ce qu'ils ordonnèrent n'ayant pu soulager le malade, après dix jours il se trouva à l'extrémité: alors le médecin recommanda de le faire administrer. Sur le soir , le malade se sentant encore plus mal , il lui vint en pensée de recourir à l'intercession de saint Louis de Gonzague : u'ayant pas la force de marcher, il se fit conduire par deux personnes dans l'église , au sépulcre du Saint , et s'y étant fait mettre à genoux , il baisa plusieurs fois la terre , récita quelques prières , sollicitant avec ferveur le Saint de lui obtenir du Seigneur la santé : enfin il fit le vœu , s'il guérissoit , de dire en son honneur , pendant un an , cinq Pater et cinq Ave , de visiter tous les jours son tombeau , de le prendre pour son avocat , et de faire placer dans sa chapelle un ex voto d'argent , en signe de sa reconnoissance. On le ramena dans son infirmerie : il passa fort mal le reste de la nuit, se sentant comme suffoqué des humeurs dont
240 Vie de S. Louis de Gonzague.
son corps étoit rempli. Le matin du onzième jour , on s'aperçut qu'il avoit les mains , les pieds et tout le corps enflé ; son pouls comniencoit à s'arrêter , et sa respiration devenoit plus difficile. Le médecin qui le vit dans cet état , déclara qu'il n'y avoit plus de remède. L'infirmier avertit donc son malade de se préparer à recevoir le saint Viatique, comme étant en grand danger. A cet avis , le malade renouvela le vœu qu'il avoit fait le soir précédent; et prenant en main une relique du Saint , que le Père recteur du collège lui avoit donnée , après l'avoir dévotement baisée , il se l'appliqua , faisant avec cette relique le signe de la croix sur la partie du corps qui lui faisait le plus de douleur. Dans le même moment il rendit une pierre avec toutes les humeurs qui , depuis onze jours , étoient arrêtées dans son corps. Dès lors ses grandes douleurs disparurent ; il souffrit seulement encore trois jours quelque légère incommodité à l'endroit d'où la pierre s'étoit détachée ; mais il fut en état , dès ce même jour , d'accomplir son vœu. Le lendemain , après avoir été au tombeau de son bienfaiteur, lui témoigner sa reconnoissance, il se trouva si parfaitement guéri , qu'il sortit delà maison. Le 21 du même mois, jour de la glorieuse mort du Saint, il attacha lui-même son ex voto d'argent à son tombeau , comme un monument de sa guérison miraculeuse.
Peu de temps après , il arriva à Turin un semblable miracle. Le sieur Barronis fut attaqué de douleurs très-vives de gravelle. Gomme il avoit beaucoup de piété , il commença par recourir à Dieu et aux Saints , particulièrement à saint Ignace et à saint François Xavier ,
Troisième Partie. Giiap. IV. 24 £ dont il se fit apporter les images. Ses douleurs ayant continué depuis la quatrième heure de la nuit jusqu'au lendemain matin , sans aucun soulagement, les sentant même augmenter, il se ressouvint d'avoir ouï dire que le mois précédent un jeune Jésuite avoit été guéri miraculeusement d'un semblable mal , par l'intercession de Louis de Gonzague. Piein d'espérance qu'il pourroit obtenir de ce Bienheureux la même faveur ^ n'ayant aucune de ses images, il fit chercher une lettre écrite par ce Saint à un Jésuite qui la lui avoit donnée , résolu de l'appliquer comme remède à la partie où il souffroit le plus; mais ne retrouvant point cette lettre , il éleva son esprit à Dieu, et se recommanda au Saint avec toute l'affection dont il étoit capable. Sa prière finie , il s'endormit légèrement. Il crut voir , dans son sommeil , un jeune Père de la Compagnie de Jésus , d'une stature plus grande que petite , d'un visage maigre , un nez aquilin ; lequel s'approchant de son lit , lui ceignit le corps. Quoiqu'il n'eût jamais vu saint Louis, il crut qu'effectivement c'étoit lui : s'éveillant à ce moment , il fit dans son lit un élan pour embrasser le Saint , mais le Saint disparut, laissant cependant un effet certain de sa présence , puisque, dans ce même instant, le malade se sentit délivré de la pierre qui causoit ses douleurs. Dès lors il prit saint Louis de Gonzague pour son protecteur particulier et celui de sa famille , bien persuadé que , dans l'occasion , ce Saint viendroit à son aide et seroit sa consolation. En reconnoissance de sa guérison , il envoya au tombeau du Saint une petite statue d'argent ; et il déposa, sous la foi du serment , au tribunal de l'arche-t
'i\i Vie de S. Louis de Gonzague.
vêque de Turin, tout ce que nous venons de rapporter.
A Perruggi , le comte de Montemellini étoit attaqué d'une longue et dangereuse fièvre ; ni l'art des médecins , ni les remèdes les plus recherchés , n'avoient pu le guérir. Après cinquante jours de maladie , un Jésuite du collège de Perruggi , ayant une parcelle de la peau de saint Louis de Gonzague, qu'il avoit lui-même prise sur son corps la nuit où il mourut , la donna au père recteur du collège , qui la porta au malade. Cette relique ne lui fut pas plutôt appliquée, que la fièvre le quitta , sans jamais lui revenir. Ge miracle est constaté par des dépositions authentiques.
Don Vincent de Gonzague , duc de Mantoue , étant venu à Rome pour baiser les pieds au pape Paul V, ne manqua pas d'aller visiter le tombeau de son cousin Louis. Il reçut pour lors du marquis de Châtillon , ambassadeur de l'Empereur , une relique insigne de son saint parent. Retournant dans ses états , il tomba malade à Florence , et porta son mal jusqu'à Mantoue. Quand son mal le tenoit , il étoit forcé de garder le lit des semaines et des mois entiers , avec des douleurs violentes et continuelles. La lettre que je vais rapporter. -prouve combien , dans ces circonstances, la protection de notre Saint fut efficace. Le duc écrivit cette lettre de Mantoue à l'ambassadeur , peu de jours après son arrivée.
« Je n'ai garde de vous laisser ignorer que
v j'ai déjà éprouvé les effets de la protection
» de notre bienheureux parent Louis de Gon-
» zague. Dans mon retour j'ai été attaqué , à
Florence, de mon mal ordinaire au geuou.
Troisième Partie. Chap. IV. &43 « Je fis certaines promesses au Saint , et je me > signai avec sa relique que je tiens de votre » Excellence ; aussitôt les douleurs diminuè- » rent miraculeusement , et le mal disparut » avec une promptitude extraordinaire. Arrivé » ici , je fus de nouveau attaqué , et même au » côté , lieu plus dangereux : ayant renouvelé » mon vœu et m'étant signé , je ne saurois dire » avec quelle vitesse le mal disparut encore » cette fois-là. J'en suis actuellement tout à fait » délivré. J'attribue ce bienfait à l'intercession » de notre Saint : oui , c'est par son moyen et » pour sa gloire , que la divine Majesté a bien » voulu m'accorder cette grâce , de laquelle » j'ai cru devoir instruire aussitôt votre Ex- » cellence. Je la prie donc, dès qu'il plaira au » Saint Père de permettre qu'on érige des au- » tels à notre saint parent et de lui adresser » publiquement des vœux , de me le faire sa- » voir , afin que je puisse accomplir ma pro- » messe , et répandre parmi mes sujets une » vraie dévotion envers ce Saint. »
Sigismond Miskowski Gonzague, grand maréchal de Pologne, allié depuis peu à la famille Gonzague , et envoyé par le roi de Pologne en ambassade dans la Garinthie , pour accompagner jusqu'à Cracovie la reine de Pologne sa nouvelle épouse , passant à Prague , reçut de l'ambassadeur du roi très-catholique auprès de l'empereur, un livre manuscrit des vertus et des miracles de saint Louis de Gonzague , avec une image imprimée du même Saint. Pendant qu'il continuoit son voyage par la Bohême , un matin en entendant la messe , il fut tout d'un coup saisi d'une douleur si vive , qu'il fut obligé de se mettre au lit. Ce qu'il y avoit de
La
a44 Vie de S. Louis de Gonz^gue.
plus inquiétant, c'est que les médecins ne con* noissoient rien à son mal. Il continua donc de souffrir jusqu'à minuit avec la même violence, ne pouvant ni reposer ni dormir. Il se souvint alors du manuscrit dont on lui avoit fait présent, et se mit à lire : puis contemplant l'image du Saint , et touché de ses mérites, il se mit à implorer son secours avec ferveur et dévotion. A peine eut-il fini sa prière qu'il s'endormit,* et son sommeil fut prolongé assez avant dans la journée. A son réveil , il se trouva parfaitement guéri. Après avoir remercié Dieu et le Saint , il continua heureusement son voyage, bien résolu d'envoyer un vœu au tombeau du Saint à Rome.
Benoît Ridoîphi , noble Florentin , commença , à l'âge de dix-sept mois , d'être tourmenté d'une maladie qu'on crut être une possession de mauvais esprit : cet enfant qui étoit frais et avoit de belles couleurs , devint tout à coup paie , maigre , estropié , bossu , difficile , et très-colère. Quand sa mère le corrigeoit , ses yeux s'enflammoient horriblement * il se battoit lui-même , se donnoit de la tête contre la muraille , se jetoit par terre et prioit sa mère de le tuer. Il cherchoit à se noyer, et à se donner la mort par toute sorte de voies. Il avoit beaucoup de difficulté à apprendre la doctrine chrétienne, quoique pour tout le reste il eût l'esprit bon et facile. Quand il passoit sous les fenêtres de la maison quelque procession où l'on portoit des reliques, il ne pouvoit s'y tenir tranquille; il crioit , il s'agitoit , et s'il le pouvoit , il fuyoit. Il disoit quelquefois des paroles au-dessus de son âge ; quelquefois aussi le mauvais esprit lui faisoit tenir
Troisième Partie. Ci-up. IV. ^45 des discours peu modestes. Dans les commencemens où Ton ne connoissoit pas son mal, les médecins essayèrent différens remèdes, et toujours sans succès. Enfin , reconnu pour être possédé, on le conduisit à l'église de Montera an o , près de Pistoie, où Von avoit coutume de mener ceux qu'on croyoit possédés comme lui ; et ce fut encore inutilement. Au mois de décembre i6o5, étant plus tourmenté du malin esprit qu'à l'ordinaire , il dit à sa mère qu'il avoit vu un crucifix devant lui au milieu de deux prêtres , lequel lui avoit dit d'être de bonne humeur , parce que dans peu il seroit délivré. La mère croyant que ces deux prêtres étoient saint Ignace et saint François-Xavier de la Compagnie de Jésus , songea à se procurer de leurs reliques ; mais elle n'en îrouva point. Sachant qu'une dame de sa connoissance en avoit une de saint Louis de Gonzague, elle la lui demanda , et la mit snr son (ils. A peine l'enfant eut-il cette relique sur lui, qu'il commença à se troubler horriblement , à crier qu'on la lui ôrât , parce qu'il s'en sentoit brûler. On la tint cependant de force sur lui , jusqu'à ce qu'on eût fait venir un prêtre pour l'exorciser. Ce prêtre l'exorcisa avec la relique : il l'appliqua successivement à plusieurs endroits du corps , sans pouvoir y découvrir le malin esprit ; ce qui d'abord lui fit croire qu'il étoit sorti ; mais enfin il le trouva retiré et caché au bras droit, fort près delà main ; il posa donc la relique à cet endroit ; et le démon fut forcé de fuir sur-le-champ. Il laissa cet enfant , alors âgé de onze ans et demi , à demi mort , mais fort tranquille. L'enfant devint très - dévot à saint Louis de Gonzague. Sa mère eut soin de
246 Vie de S. Louis de Gonzagtje.
le faire étudier , afin qu'il pût un jour entrer dans la Compagnie de Jésus .,. et devenir frère de saint Louis de Gonzague. On dressa un procès-verbal de tous ces faits au tribunal de l'archevêché de Florence.
Angèle de Brescia , âgée de vingt-un ans , avoit les jambes si mal affectées , que , dans la droite seule, on lui comptoit jusqu'à sept plaies. Elle avoit à la gauche une grosse tumeur sur le coude-pied , de façon que cette jeune fille ne pouvoit ni se mouvoir , ni marcher qu'à l'aide de deux béquilles , et encore avec beaucoup de peine , parce qu'elle ne pouvoit poser la jambe droite à terre , et qu'à force de faire usage des béquilles, il lui étoit venu des plaies sous ses aisselles. Il y avoit deux ans et demi qu'elle étoit ainsi estropiée, lorsque arriva l'anniversaire de saint Louis de Gonzague. Un gentilhomme lui persuada de se traîner à l'église des pères de la Compagnie de Jésus , où étoit exposée l'image de saint Louis de Gonzague, environnée de beaucoup de vœux. Elle se trouva si fatiguée en arrivant à la porte de l'église , que ne pouvant aller plus loin , elle s'y mit à genoux. Tournée vers l'image de saint Louis de Gonzague , elle récita cinq Pater et cinq Ave , lui demandant avec instance sa guérison, et promettant que si elle guérissoit, elle feroit attacher par reconnoissance ses deux béquilles à son image ; sa pauvreté ne lui permettant pas de lui offrir autre chose. Sa prière finie , elle revint chez elle. Pendant la nuit les plaies de sa jambe commencèrent à se fermer, et son pied gauche à perdre de son enflure , de façon que le matin elle se trouva si bien , qu'elle commença à marcher avec une seule
Troisième Partie. Chap. IV. 247 béquille. Au bout de trois ou quatre jours, elle marcha sans ce secours ; et peu après elle fut si parfaitement guérie , que la jambe droite , raccourcie par le mal , se trouva aussi longue que l'autre , de manière qu'il fallut diminuer de trois doigts un talon de sa chaussure. Pour preuve de sa parfaite guérison , elle fit attacher , comme elle l'avoit promis , ses deux béquilles dans l'église du collège , près de l'image du Saint.
Un novice de la Compagnie, malade depuis huit jours , fut exhorté par son compagnon de se recommander à saint Louis de Gonzague ; ce qu'il fit le soir même , promettant d'entendre dix messes et de dire dix fois son chapelet en l'honneur du Saint. Le lendemain matin , il se leva parfaitement guéri , à son grand étonnement et de tous ceux de la maison , ainsi que l'a déposé le Père provincial dePologne, témoin de ce fait.
Dans les procédures dressées à Padoue , il est encore parlé d'un autre miracle arrivé dans la Lombardie , et de plusieurs autres dans le marquisat de Châtillon; car il semble que notre Saint se plut à signaler ses libéralités dans son marquisat. On y fait aussi mention de plusieurs grâces que différentes personnes avoient obtenues par son intercession , et de quelques possédés délivrés par ses reliques.
Dans les procédures faites à Venise , il est question d'une grâce signalée, obtenue par un séculier à qui le Saint avoit apparu ; et d'une jeune fille attaquée d'un cancer , auquel les médecins ne voyoient d'autre remède que l'amputation : cette malade s'étant vouée à notre Saint, elle se trouva parfaitement guérie le jour
248 Vie dj: S. Louis de Gonzàgue.
suivant, auquel l'amputation devoit se faire. It est aussi question , dans ces procédures, d'un jeune homme travaillé d'une grande fièvre, qui fut guéri avec une image du Saint : et le bruit courut dans toute l'Italie qu'en Pologne le Saint étoit apparu avec saint Ignace au père Stanislas Oborski , son ancien ami , prêt à mourir. Beaucoup d'autres personnes assurèrent aussi avoir reçu , par son crédit , diverses faveurs miraculeuses : nous ne finirions pas si nous voulions les rapporter toutes ; car le nombre de ceux qui reconnoissent avoir obtenu par son moyen des grâces spirituelles , ne le cède pas aux autres , comme on en peut juger par les deux miracles suivans.
Un jeune Polonais , dès son enfance, avoit été fort adonné à l'oraison , aux jeûnes , aux macérations et autres pénitences ,* et conséqueminent avoit mené dans le siècle une vie innocente et sainte. Ce jeune homme étant entré au noviciat de la Compagnie de Jésus , à Cracovie, commença à être tourmenté de quantité de pensées de blasphème contre Dieu , contre la Sainte Vierge, et contre les Saints : il étoit continuellement attaqué de ces affreuses pensées dans ses oraisons et ses prières : et , malgré quelques consolations célestes ces pensées le privoient de tout sentiment de dévotion , et le jetoient dans le plus grand trouble. Il implora plusieurs fois les secours divins, recourut à la Sainte Vierge et à d'autres Saints, sans cependant être exaucé, sa délivrance étant apparemment réservée au crédit de notre Saint» Après avoir souffert pendant environ deux mois ces tentations importunes, un matin étant en oraison , travaillé à son ordinaire de ces
Troisième Partie. Chap. IV. 249 pensées, il lui vint à l'esprit de recourir à saint Louis de Gonzague , dont il avoit lu la Vie , et où il avoit remarqué que le Saint avoit obtenu à d'autres la grâce qu'il sollicitoit. Il s'adressa donc à lui avec instance, et le pria de le secourir dans son affliction. A l'instant il sentit naître en lui une grande confiance , et en même temps une joie toute particulière , comme s'il se trouvoit totalement délivré de sa peine : il l'étoit en effet par les mérites du Saint ; depuis ce temps-là il n'éprouva plus de pareilles tentations. Pour la gloire de son libérateur , il se fit un devoir de raconter aux autres la grâce qu'il avoit reçue ; et il en fit sa déposition sous la foi du serment.
Dans une ville au-delà des Monts, un homme religieux et dévot avoit passé plusieurs années en religion sans éprouver des tentations contre la pureté ; par permission divine, il commença d'en être si fortement attaqué , que pendant plus d'un an il eut continuellement à combattre les représentations les plus sales, les imaginations les plus folles , et toutes les suites naturelles de ces tentations importunes , sans presque avoir ni consolation ni trêve. Il jeunoit , il prioit , il se mortifioit , macéroit son corps ; et rien ne lui réussissoit. Souvent il étoit obligé de sortir de table et de s^éloigner de ses confrères , pour donner un libre cours à ses soupirs et à ses larmes : il se prosternoit à terre, et la face sur la poussière, il invoquoit, il supplioit la divine miséricorde de venir à son secours. Malgré l'usage constant de tous ces moyens , les tentations continuèrent; et ce qui est encore pis , c'est qu'à ce qu'il souffroit déjà , se joignirent encore de violentes tentations de
2do Vie de S. Louis de Gonzàgce.
blasphème ; comme de croire , que ni Dieu , ri les Saints ne s'intéressoient à son état, puisqu'après tant de prières , il n'en recevoit aucun secours dans son extrême misère. Enfin, après avoir ainsi souffert pendant plus d'un an, tout ce qu'on peut souffrir dans ce genre de tentations , sans aucun soulagement, il se souvint de quelques traits qu'il avoit ouïs de la vie innocente de saint Louis deGonzague, et en particulier qu'il n'avoit jamais rien éprouvé de contraire à la pureté , ni dans l'imagination , ni autrement. Il résolut donc , pour dernière tentative , de recourir à la protection de ce Saint; il lui adressa de ferventes prières, et se mit au cou une de ses reliques qu'il s'étoit procurée : à peine Teut-il mise, que dans le même moment il se vit délivré de toutes les tentations dont nous venons de parler , et se trouva dans une paix d'esprit parfaite.
Je pourrois citer ici quantité d'autres événemens rapportés par des personnes dignes de foi , qui ont affirmé qu'après avoir eu le malheur de contracter des habitudes contraires à la pureté, ne sachant comment s'en affranchir, elles avoient eu recours à ce serviteur de Dieu, soit en visitant son tombeau , soit en portant sur elles quelqu'une de ses reliques ou images, soit en pratiquant quelque dévotion en son honneur , et le choisissant pour protecteur et pour avocat , et qu'elles avoient été délivrées de leurs tentations , et n'étoient plus retombées dans les mêmes péchés; mais comme je ne rapporte que les faits qui se trouvent consignés dans des procès authentiques , et qu'il y en a qu'on ne sauroit produire sans blesser la réputation des personnes , je les passerai sous silence ; je dirai
Troisième Partie. Chap, IV. a5i seulement qu'on àoh être bien persuadé de ce que disoit saint Louis pendant sa vie , que les Saints dans le Ciel aident spécialement ceux qui les invoquent , à obtenir les vertus qu'ils ont particulièrement cultivées sur la terre. Ainsi , l'on doit croire que saint Louis s'étaut distingué non-seulement par la vertu de pureté , mais encore par tant d'autres , se porte avec encore plus d'affection dans le Ciel à aider ceux qui recourent à lui pour obtenir ces mêmes vertus.
On lit encore dans les procédures faites dans la Valteline , un grand nombre de miracles opérés par l'huile delà lampe qui brûle devant son image à Sazzo , où le concours du peuple est infini. Comme on en présentoit jusqu'à cent trois aux Auditeurs de la Pxote , ils ordonnèrent que dans cette multitude on en choisît une douzaine pour être examinés. Il les approuvèrent tous , et parmi ces douze on en compte trois d'aveugles , et les autres d'estropiés , de paralytiques, de pulmoniques , d'obsédés, de gens affligés de hernies , de plaies invétérées et de diverses autres maladies. Il faudroit des volumes pour tout raconter.
Ici finit la Vie écrite par le père Cèpari.
Pour satisfaire aux pieux désirs de plusieurs dévots de notre Saint , qui ont désiré connoître quelques-unes des merveilles opérées encore depuis le père Cépari , par la protection de saint Louis de Gonzague , on a jugé à propos d'ajouter six Chapitres , qui contiennent des faits dignes d'être connus, et très- propres à augmenter et à affermir la dévotion envers ce grand serviteur de Dieu,
2 52 Vie de S. Louis de Gonzague.