‹ Vie de Saint Louis de Gonzague de la compagnie de JésusChapitre 74 sur 85 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Histoire merveilleuse de Volfang de Asch , distingue par sa dévotion à saine Louis de Gonzague,

JLje noble Volfang de Asch, né a Landshut , ville considérable de la Bavière . fut célèbre par sa tendre dévotion à saint Louis de Gonzague , et par les faveurs singulières qu'il en reçut. Après les dépositions juridiques des témoins, le père Biderrnan a écrit l'histoire merveilleuse de ce gentilhomme. Son livre , qu'il a intitulé Louis de Gonzague , fut examiné et approuvé par monseigneur Adami , prince évêque de Frisingue, l'an i64o. Le seigneur Volfang en fit hommage à l'impératrice Eléonore de Gonzague , épouse de l'empereur Ferdinand ; cette princesse se faisoit honneur d'appartenir à notre Saint. Plusieurs autres auteurs en ont parlé , et spécialement les Bollandistes. Volfang encore jeune fut envoyé à Munich , pour étudier au collège des Jésuites. Dans l'automne de 1617 , il eut une fluxion sur les yeux si forte , qu'il fut obligé d'interrompre ses études et de se mettre entre les mains des médecins. Pendant plusieurs semaines , on lui appliqua inutilement tous les remèdes imaginables ; de sorte que le jeune homme devint tout-à-fait aveugle, n'allant dans la maison qu'à tâtons, et ne pouvant en sortir sans guide. A I aveuglement se joignit encore un mal de tête continuel et violent , qui lui ôta la mémoire , au point qu'il ne pouvoit , sans hésiter , réciter ses prières ordinaires. Il étoit depuis sept mois

Troisième Partie. Chap. V. a53 dans ce déplorable état. Ayant donc perdu toute espérance des secours humains , il mit toute sa confiance dans la protection de la sainte Vierge mère de Dieu ; et le jour de la fête de son Annonciation , il alla se jeter aux pieds d'une de ses images , et baigné de larmes , il la conjura de le secourir dans le triste état où il étoit réduit. Peu de jours après , il crut voir, quoique aveugle , quatre Jésuites alors béatifiés , savoir : saint Ignace, saint François-Xavier , saint Louis de Gonzague et saint Stanislas ; il les vit tels qu'ils étoient représentés dans l'église des Jésuites de Munich. Ces quatre Bienheureux jetèrent sur lui des regards pleins de douceur , et disparurent. Volfang demeura fort consolé de cette vision : il espéra de guérir par le secours d'un des quatre, et de recouvrer la vue. Il ne se trompa pas. Vers ce même temps vint à Munich un jeune homme de la Vaheline, nommé Lanibergen , pour continuer ses études sous le père Spaiger. Ce jeune homme s'entretenant avec ce Père , lui parla de la merveilleuse image de saint Louis de Gonzague honorée à la Vaheline. 11 lui dit que devant cette image on entretenoit une lampe, dont l'huile servoit à opérer une infinité de miracles ; qu'il y en avoit même de tout récens. A ce récit , le Père se souvint de son pauvre écolier Volfang , aveugle depuis quelques mois. S'étant fait donner par Lanibergen un peu de cette huile miraculeuse , il courut chez Volfang , lui raconta ce qu'il venoit d'entendre dire du Saint , et de l'huile qu'il lui apportoit. Volfang se souvint alors de la vision qu'il avoit eue ; il la raconta au père Spaiger. Tandis qu'il parloit , il sentit naître en lui une ferme confiance en saint Louis

254 Vie de S. Louis de Gonzague, de Gonzague : mais, avant d'éprouver son crédit , il voulut commencer par se confesser et communier. Après quoi , pendant trois jours , il fit appliquer sur ses yeux cette huile miraculeuse , implorant avec ferveur la protection de notre Saint , et s'cbligeant par vœu , en cas qu'il guérît , de lui 'en marquer sa reconnoissance par différens actes. Dès les deux premières onctions , il commença à se trouver beaucoup mieux , et à la troisième il recouvra tout-à-fait la vue ; et le reste de sa vie il n'eut jamais mal aux yeux.

Volfang ayant recouvré la vue par l'intercession de saint Louis de Gonzague , espéra que par son moyen il pourroit aussi recouvrer la mémoire qu'il avoit perdue. En effet , après quelques prières à son saint protecteur, la mémoire lui revint , et si fidèle qu'à peine avoitil lu une chose qu'il la retenoit. Il apprit par cœur en peu de temps toute la vie d$ saint Louis , relie que nous venons de la rapporter , écrite par le père Cépari. Volfang fut si reconnoissant envers son céleste bienfaiteur , que pour lui en donner une preuve éclatante , il fit vœu de venir à Rome visiter son sépulcre : il voulut même faire à pied une grande partie du voyage ; et pour le faire avec plus d'humilité , il ne prit personne à sa suite. Volfang visita trois fois dans sa vie le tombeau de son bienfaiteur : il en reçut toujours de nouvelles faveurs, qui augmentèrent sa reconnoissance.

Dans son premier voyage , un chirurgien Luthérien se joignit à lui à Trente. Ce chirurgien tencit des discours si impies , que Volfang indigné crut devoir le reprendre et chercher à s'en séparer. Comme le Luthérien ne tenoit

Troisième Partie. Chap. V. 2 55 aucun compte de ses avertissemens, le modeste Volfang , pour se délivrer d'un compagnon si incommode , eut recours à son protecteur angélique. Il en fut bientôt exaucé. Le Luthérien ayant fait une chute , se blessa à une jambe avec un instrument de son art qu'il tenoit en main. Au milieu des vives douleurs que cette plaie lui causa , il fut obligé de s'arrêter à l'auberge ; par ce moyen Volfang continua son voyage , sans avoir plus rien à craindre d'un si mauvais compagnon. Cet événement parut surprenant à ceux qui en furent témoins , «t qui crurent y voir la main de Dieu qui punissoitce chirurgien. Volfang qui éprouvoit si promptement le secours de son protecteur , en fut plus persuadé que personne.

Au commencement de septembre ce dévot pèlerin arriva à Ferrare , et prit de là sa route par Bologne. Passant dans un lieu désert , il se vit attaqué par six hommes qui le dépouillèrent de tout ce qu'il avoit , et le menacèrent encore de le tuer. Volfang entrant dans ce chemin , bordé de deux épaisses forêts , avoit imploré le secours de son saint protecteur, et entendu une voix qui lui dit : Soyez tranquille et ne craignez point. Voyant ensuite qu'on lui faisoit un si, mauvais parti , il éleva la voix vers le ciel ? et s'écria : Quoi! mon cher Louis , ne me secourrez-vous point dans ce pressant besoin ? pourriez-vous m' abandonner ? Alors une seconde voix lui cria : Mon fils y vous ne serez point abandonné. En effet , au moment où les voleurs visitoient son bagage , Volfang vit à ses côtés un jeune homme en habit ecclésiastique , qui lui demanda s'il n'avoit besoin de rien ? Volfang lui répondit ; Je vois bien ,

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ô mon père , et Je sais que vous n'êtes pas de ce inonde : A ces paroles , l'ecclésiastique souriant , lui demanda où il allait ? A Rome y répondit Volfang , pour vénérer les sacrées cendres de mon cher Louis , à qui je suis redevable d'avoir recouvré la vue que favois perdue depuis plusieurs mois. Et moi aussi , dit l'abbé , je vais à Rome. Prenant ensuite un air sérieux et menaçant , il apostropha les voleurs , qui jusqu'alors s'étoient à peine aperçus de sa présence ; il ne leur dit que ces paroles : Etes- vous chrétiens ? Ces mots furent pour eux comme un coup de foudre; la terreur les saisit , ils prirent la fuite, et abandonnant leur proie , ils s'enfoncèrent dans le plus épais de la forêt. Volfang , consolé et encouragé par la présence de son libérateur , ne douta point que ce ne fût un personnage céleste. Il ne pouvoit se persuader qu'un homme ordinaire pût s'être trouvé à cet instant critique dans ce lieu ; n'être d'abord aperçu que de lui , et ensuite des voleurs ; et qu'avec trois seules paroles il eut assez intimidé ces bandits , pour les mettre en fuite. Volfang le regarda donc comme un envoyé du ciel , et n'eut jamais la hardiesse de lui demander qui il étoit, ni de s'informer s'il étoit un ange envoyé par saint Louis de Gonzague , ou s'il ne seroit pas lui-même son saint protecteur ainsi déguisé.

Délivré d'un si grand danger , Volfang eut encore une autre consolation dans l'offre que lui fit cet ecclésiastique de l'accompagner jusqu'à Home. Volfang lui remit donc sa bourse , où étoit ce qu'il avoit d'argent pour faire son voyage , afin qu'il voulût bien en disposer , puisqu'il lui faisoit la grâce d'être son guide ,

Troisième Partie. Chat. V. $5j son tuteur et son défenseur. Ils se mirent donc en chemin , s'entretenant de choses spirituelles. A l'occasion d'un tableau exposé dans une chapelle de campagne , et que l'ecclésiastique fit remarquer à Volfang , il l'invita à lui répéter quelques morceaux de la Vie de saint Louis de Gonzague , et quelques-unes des Hymnes que par reconnoissance il avoit composées en son honneur. L'inconnu sembloit prendre un sensible plaisir à ces récits : il est vrai que Volfang ne répétoit tout cela qu'avec des sentimens d'une affection et d'une dévotion extraordinaires.

Arrivé à Florence , et se trouvant le soir dans une auberge , Volfang vit entrer tout à coup six jeunes gens d'une belle figure et fort bien mis , lesquels avec des voix mélodieuses qu'ils accompagnoient de différens instrumens , les régalèrent d'une musique toute céleste ; de manière que Volfang cessa de manger et de boire, tant il étoit extasié. Il auroit passé volontiers toute la nuit sans songer à dormir, si cette charmante musique avoit continué ; mais , au plus beau de ce concert , les six musiciens disparurent , sans même donner le temps à Volfang de les remercier ; et il demeura aussi surpris qu'attendri de cet événement.

Volfang ne perdoit jamais de vue son fidèle compagnon ; et jamais il ne put remarquer en lui le plus léger acte d'impatience , ni de trouble, ni de quelque autre affection déréglée. Une seule fois seulement se trouvant dans une auberge avec deux religieux dont le langage ne répondoit pas à leur profession , Volfang vit son compagnon prendre un air indigné , et leur dire avec un ton d'autorité : Croyez-vous que votre

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saint Patriarche se soit comporté comme vous ? et qu'il ait gagné le ciel en tenant de pareils discours ? A ces paroles , les deux religieux confus se retirèrent l'un après l'autre sans mot dire. Enfin , nos deux pèlerins arrivèrent à Piome. Volfang fut d'abord conduit par son compagnon au tombeau du Saint, d'où, après avoir satisfait sa dévotion , il alla au collège Germanique. Ce fut là que le voyageur ecclésiastique lui rendit sa bourse , sans qu'il y manquât rien ; il l'embrassa tendrement , et après lui avoir promis de lui rendre encore service à l'avenir , il prit congé de lui ; et Volfang ne le revit plus. Quand Volfang eut pleinement satisfait sa dévotion , il s'en retourna dans sa patrie. Son retour fut sans aucun accident fâcheux ; et il reconnoissoit en être redevable à la protection de notre Saint. Aussitôt qu'ilfut rendu chez lui , il travailla à accomplir son vœu , et il fit bâtir dans son palais une belle chapelle à l'honneur de saint Louis de Gonzague. L'an 1 63 1 , il entreprit un second pèlerinage à Rome , pour renouveler ses sentimens de gratitude au tombeau de son bienfaiteur : il fit ce voyage à pied et demandant l'aumône. Enfin , cinq ans après , il en fit un troisième , pour accomplir un vœu qu'il avoit fait à l'occasion que je vais dire.

Dans ce temps-là les troupes de Gustave , roi de Suède , désoloient l'Allemagne : ce prince s'empara de la patrie de Volfang , ainsi que de plusieurs autres villes. Volfang fut un des otages que donna la ville pour se garantir d'être saccagée. Comme il étoit prêtre catholique et chanoine , les vainqueurs le reçurent avec plaisir , et le conduisirent à Ausbourg , où il resta

Troisième Partie. Chap. V. 209 prisonnier pendant près de trois ans. Quoique Volfang vécût tranquille sur les promesses que notre Saint lui avoit faites , cependant les mauvais traitemens qu'il eut à essuyer au moment où les ennemis entrèrent dans la ville , lui occasionèrent un assemblage de maux , qui , après deux ans de remèdes , le conduisirent à toute extrémité. On crut même quelque temps qu'il étoit mort , car on disposoit toutes choses pour ses funérailles. Ce fut dans cette circonstance que notre Saint lui apparut , couvrant son lit de roses. Cette vision le détermina à vouer le troisième voyage dont je viens de parler. A peine eut-il fait ce vœu , que son mal diminua , et même ne tarda pas à disparoître tout à fait d'une manière merveilleuse ; de façon que le lendemain matin , n'étant plus malade,* il se leva parfaitement guéri , et vint au-devant de son médecin. Ce docteur , averti de cette guérison surprenante, venoit pour la vérifier, ne croyant pas possible que Volfang fût encore en vie , l'ayant laissé à l'agonie le jour précédent. Etonné et tout hors de lui-même en voyant Volfang , il s'écria : Vous couvrez d'opprobres la médecine et les médecins qui vous avoient jugé non- seulement moribond , mais mort. Persuadé , quoique Luthérien , de l'évidence de cette guérison , il reconnut le miracle , et en donna par écrit une ample attestation ; ce qui déplut beaucoup aux autres hérétiques.

Volfang mourut enfin dans un âge fort avancé et dans de grands sentimens de piété. Ce fut surtout dans celte circonstance , de toutes les affaires la plus importante , qu'il éprouva la protection de son puissant et fidelle avocat. Peu

a6o Vie de S. Louis de Gonzàgué.

de temps avant de mourir , il voulut laisser de sa propre main un témoignage de toutes les grâces qu'il avoit reçues de saint Louis de Gonzague. Voici comme il s'exprime : « Moi , Vol- » rang de Asch , chanoine , conseiller , etc. , » après avoir célébré le saint sacrifice de la » messe , je déclare en présence de Dieu , et » de toute la cour céleste et de la sainte Eglise , » et je jure que non-seulement toutes ces cho- » ses sont vraies, mais que je pourrois, à la » gloire de Dieu et de saint Louis de Gonzagne, » en ajouter encore beaucoup d'autres , et je » les confirme toutes , etc. »

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