‹ Vie de Saint Stanislas Kostka, de la compagnie de JésusChapitre 1 sur 3 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

I. X-JA maison de Kostka est une des plus anciennes maisons de laPologne. Ses grands biens, et les charges quelle a possédées en ce royaume, l'y ont rendue si considérable, qu'elle se trouva en état , lorsque Henri III revint en France , de disputer la couronne aux princes qui y prétendoient ; et peu s'en fallut qu'elle ne l'emportât. C'est de ce sang illustre que le bienheureux Stanislas, dont j'écris la Vie , tire son origine. Il naquit au château de Rostkou , dans la Basse-Pologne, le vingt-huitième d'octobre mil cinq cent cinquante. Il fut le dernier des enfans de Jean Kostka, sénateur de ce royaume , et de Marguerite Kriska , sœur du Palatin de Masovie , issue de la maison d'Odrovas , que l'admirable saint Jacinthe , qui en étoit , a rendue si célèbre.

On peut dire de Stanislas ce qu'Isaïe dit de lui-même, que Dieu l'avoit appelé à son service dès le ventre de sa mère , et qu'il l'avoit formé exprès pour cela. Car il est marqué dans les procès qui ont été faits à Posna et à Rome pour

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sa canonisation , que sa mère étant grosse de lui , s'aperçut un jour qu'elle avoit un Nom de Jésus imprimé sur le sein , avec des caractères si bien formés et d'une couleur si éclatante , qu'il étoit impossible que cela se fût fait par hasard. Cette merveille fit que Stanislas parut à ses parens comme une chose qui appartenoit plus à Dieu qu'à eux : et comme ils a voient beaucoup de piété , cette considération les obligea à l'élever avec un soin extraordinaire.

Aussitôt qu'il fut en âge d'être appliqué à l'étude , ils mirent auprès de lui un jeune gentilhomme nommé Jean Bilinski , pour lui servir de gouverneur , et pour lui enseigner les principes de la langue latine. Mais de quelque diligence qu'ils eussent usé à lui donner un homme pour l'instruire , le Saint-Esprit , qui vouloit être son premier maître , les avoit prévenus. Car il y avoit déjà long-temps que Stanislas en avoit reçu la première leçon de la science des Saints , quand on résolut de le faire étudier. Aussitôt qu'il fut capable de connoître Dieu , il se sentit porté à l'aimer : et il disoit souvent lui-même, que le premier usage qu'il avoit fait de sa raison, avoit été de s'offrir et de se consacrer entièrement à Notre-Seigneur.

Une correspondance si fidèle à cette première grâce attira sur cette ame innocente les bénédictions du Ciel avec tant d'abondance , qu'on le vit élevé à un très-haut degré de perfection , dans un âge où les autres hommes ne connoissent pas encore la vertu. Un vieux domestique de la maison assuroit que Stanislas avoit été un aussi saint enfant dans les premières années de sa vie, qu'il avoit été depuis un saint religieux. Son père et sa mère lui donnoient le nom d'An ge : et c'étoit son vrai caractère.

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Il n'y avoit rien de plus beau que lui : et l'on disoit de sa beauté ce que saint Ambroise dit de celle de la sainte Vierge ; qu'elle inspiroit le désir d'être chaste , et que c'étoit assez de la regarder , pour être délivré des tentations impures. Moins il affectoit de plaire aux hommes , plus il avoit bonne grâce à tout ce qu'il faisoit : il étoit doux et affable ; mais il avoit un air sérieux , qui lui attiroit du respect , et qui le mettoit à couvert de ces caresses dangereuses qui amollissent d'ordinaire le naturel des enfans. Il avoit une pudeur si délicate , qu'il ne falloit qu'une parole trop libre pour le faire évanouir. Cet accident lui arrivoit d'ordinaire à table , où il se trouvoit quelquefois engagé malgré lui à entendre de méchans discours ; et il lui arrivoit si souvent, qu'il fut aisé d'en reconnoître la cause. De sorte que son père , qui l'aimoit tendrement, prenoitsoin de détourner tous les entretiens quipouvoient choquer l'honnêteté ; et quand il ne le pouvoit faire par adresse , il prioit ceux qui les commençoient d'avoir pitié du petit Stanislas , et de lui épargner la peine que lui causoient ces sortes de discours.

L'amour qu'il avoit pour la pureté lui faisoit éviter avec un extrême soin tout ce qui la pourvoit souiller. Il aimoit à être vêtu simplement, il haïssoit le jeu , il fuyoit les conversations dangereuses : et ce qui contribuoit plus que toutes choses à le conserver dans l'innocence , il étoit toujours occupé ou à l'étude ou à la prière.

II. Stanislas étudia dans la maison de son père jusqu'à l'âge de quatorze ans , qu'on pensa à le mettre au collège. Il y avoit en ce temps-là à Vienne en Autriche un célèbre séminaire de

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Jésuites, que l'empereur Ferdinand y avoit établi, pour y faire élever la jeune noblesse d'Allemagne dans la crainte de Dieu et dans l'étude des belles -lettres. La réputation qu'avoit alors cette belle académie dans tout le Septentrion , et le grand nombre de personnes de qualité qui y alloient faire leurs études , fit prendre au père de Stanislas , la résolution de l'y envoyer , avec un de ses frères nommé Paul.

Le saint enfant ne pouvoit trouver une demeure plus conforme à ses inclinations que celle-là : onyvivoit très -saintement, et toutes choses s'y faisoient avec beaucoup d'ordre. Il y avoit une ferveur parmi ces jeunes gentilshommes , qu'on eût admirée en des religieux. Ils aimoientla prière, et ils pratiquoient publiquement les plus rudes exercice de la pénitence, Un grand nombre de Luthériens , que la réputation de ceux qui enseignoient dans ce séminaire y avoit attirés, s'y rendoient catholiques : et l'on a su depuis que beaucoup d'entre eux avoient souffert des persécutions cruelles , et de grandes pertes de biens , pour la conservation de leur foi.

Stanislas eut une joie très-sensible , lorsqu'il sévit dans une maison où Dieu étoit si bien servi. Il la considéra comme un lieu de sûreté , où la providence divine l'avoit conduit , pour le préserver de la corruption du siècle : et il crut que la reconnoissance l'obligeoit de contribuer par son exemple à y maintenir la piété, Il s'y prit avec tant de ferveur , qu'il attira d'abord sur lui les yeux de tout le monde ; et en peu de temps il fut considéré dans le séminaire comme un modèle des plus parfaites vertus.

Quand il étoit à l'église , et qu'il assistent k

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1 office divin , chacun s'empressoit pour le voir; et il *i y avoit personne à qui sa modestie n'imprimât de la vénération. Il étoit si recueilli dans la prière , et son visage y paroissoit si plein de feu, qu'il donnoit de la dévotion aux moins fervens. On eût dit qu'il étoit toujours en extase , et il y étoit en effet très - souvent. Il faisoit cependant tout ce qu'il pouvoit pour cacher aux yeux des hommes ces sortes de faveurs : mais Dieu , qui vouloit être glorifié en lui , ne permettoit pas qu'il y réussît toujours. On le voyoit fondre en larmes aux prières publiques ; on le surprenoit quelquefois dans ses ravissemens -, lorsqu'il étoit fort haut élevé de terre ; et il est à croire qu'il se passoit bien des choses encore plus extraordinaires que celles-là dans les longues communications qu'il avoit avec Dieu y lorsqu'il ne pouvoit être vu de personne y et qu'il ne craignoit point de découvrir les grâces du Ciel , que son humilité lui faisoit cacher avec un extrême soin.

11 sortoit toujours de l'oraison si rempli de l'esprit de Dieu , qu'il en remplissoit tous ceux avec qui il conversoit. Il avoit fait choix d;un petit nombre d'amis , parmi les plus sages et les plus fervens de ses compagnous d'étude , avec lesquels il passoit d'ordinaire , en des entretiens de dévotion , les heures destinées à la récréation et au jeu. Il s'étoit fait un talent particulier pour tourner la conversation sur des discours de piété , sans qu'on s'aperçût qu'il eût dessein de le faire : et chacun suivoit en cela son inclination avec d'autant plus de facilité , qu'il parîoit de tout agréablement , et avec un air de gaieté , qui réjouissoit et qui édifioit tout en-

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semble ; de sorte que , quoiqu'il parlât toujours

de Dieu , il n'ennuyoit jamais.

11 ne donnoit néanmoins à l'entretien des hommes que ce que les règles du Séminaire ne lui permettoient pas de passer avec Dieu. Car , quelque douceur qu'il trouvât à converser avec ses saints amis , il trouvoit toujours incomparablement plus de plaisir à entretenir Notre - Seigneur , hors duquel il ne voyoit rien d'aiïuable ni qui méritât d'occuper son cœur.

III. La vie que Stanislas avoit menée dans le Séminaire étoit pleine de vertu , comme nous ,-venons de le voir ; mais elle étoit trop paisible 'pour durer beaucoup. Dieu ne laisse jamais les Saints long-temps en repos. Gomme la perfection , à laquelle il les appelle , consiste dans la conformité qu'ils doivent avoir avec Jésus-Christ crucifié , qui est leur modèle , son premier soin est de leur donner une croix à porter , et de disposer tellement tous les événemens de leur vie, qu'ils y trouvent toujours quelque chose à souffrir.

Le premier déplaisir que Stanislas eût ressenti jusqu'alors , lui fut causé par le désordre que la mort de l'empereur Ferdinand apporta aux affaires du Séminaire. Car Maximilien , qui lui succéda à l'empire , n'ayant pas le même zèle que lui pour l'éducation de la jeunesse , voulut retirer une maison que son père avoit prêtée aux Jésuites pour loger leurs pensionnaires : ce qui obligea ces jeunes gentilshommes , ou à se retirer chez eux , ou à se mettre en pension dans la ville , pour achever leurs études.

On ne peut dire combien ils versèrent de larmes en se séparant les uns des autres. Car, quoiqu'ils fussent de différentes nations ? ils

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s'aimoient tous beaucoup , et ils vivoient ensemble comme s'ils eussent été frères. Mais ce fut un surcroît d'affliction à Stanislas qu'il eut bien de la peine à supporter , lorsque sortant de cette sainte maison , il se vit contraint d'aller demeurer chez un Luthérien , dont son frère et son gouverneur avoient préféré le logis à ceux de beaucoup d'honnêtes gens d'entre les Catholiques, parce qu'il étoit dans un beau quartier de la ville. Ce choix peu judicieux toucha si fort le cœur de Stanislas , et lui parut de si mauvais exemple, qu'il ne put s'empêcher d'en dire son sentiment, et de témoigner le déplaisir qu'il en avoit. Mais son frère , qui étoit son aîné , et qui commençoit déjà à exiger de lui une soumission aveugle à toutes ses volontés , ne voulut point l'écouter là-dessus; et il fallut lui obéir.

La vie que Paul Kostka commença à mener en cette maison , étoit bien différente de celle qu'il avoit menée dans le Séminaire. C'étoit un jeune homme plein de vanité , qui aimoit le monde et le plaisir, et qui n'ayant plus rien qui le retînt , s'abandonna à son penchant , et ne pensa plus qu'à se divertir. Bilinski ,. son gouverneur , qui étoit aussi fort jeune , et assez de l'humeur de son disciple , s'accommodoit fort bien de cette manière de vivre, et y conformoit aisément la sienne. Il n'y eut que Stanislas qui ne put voir le désordre de son frère sans une extrême douleur. Il fit tout ce qui lui fut possible pour le porter à une vie plus retenue et plus réglée : mais voyant qu'il n'y gagnoit rien , et que tout ce qu'il faisoit pour cela ne servoit qu'à l'irriter contre lui , il prit la résolution de vivre en son particulier, et de n'avoir de commerce

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avec son frère , qu'autant que la nécessité et la

bienséance l'y obligeroient.

Quand il n'étoit pas à l'église ou au collège, on le trouvoit dans son cabinet occupé à la prière , qu'il continuoit quelquefois jusqu'à manquer de force , et à tomber en défaillance. Il ne voyoit qu'un fort petit nombre de personnes qu'il avoit choisies parmi les plus fervens de ses condisciples, pour parler quelquefois de Dieu avec eux. Ceux de la maison ne le voyoient qu'aux repas : encore y tenoit-on d'ordinaire des discours peu édifians , qui l'obligeoient à sortir de table long-temps avant les autres.

Cette manière de vivre étoit trop contraire à celle de Paul Kostka , pour ne lui pas déplaire. Il ne regardoit plus Stanislas que comme un censeur incommode , dont la conduite si réglée étoit une condamnation secrète de son libertinage. Le chagrin qu'il en conçut contre lui fut si grand , qu'il le porta à lui faire toute sorte d'outrages , et à le persécuter sans relâche. Il prenoit plaisir en toutes rencontres à lui faire de la confusion , et à le tourner en ridicule sur tout ce qu'il faisoit. Quelquefois il lui reprochoit sérieusement qu'il avoit trop peu de déférence pour son aîné ; et il l'accusoit de manquer de naturel : mais enfin , voyant que tout cela ne lui réussissoît pas , et que Stanislas ne relâchoit rien de sa ferveur , il s emporta avec tant d'excès contre le saint enfant , qu'il le frappa bien des fois très-rudement , même avec le bâton.

Stanislas souffroit ces traitemens indignes avec la constance d'un petit martyr. Quelque chose qu'on lui eût fait , on lui voyoit toujours un visage égal : et pendant deux ans que dura

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cette persécution cruelle , on ne l'entendit jamais murmurer contre son frère , ni se plaindre de personne. Il est vrai qu'il eût bien voulu que Dieu se fût servi d'un autre que de son frère , pour exercer sa patience ; car il Faimoit beaucoup , et il étoit fâché de le voir si emporté : mais il adoroit en cela même l'ordre de la divine Providence , et acquiesçoit toujours sans peine à la volonté de Dieu.

La fermeté dame que Stanislas fit paroître durant tous les orages que la mauvaise humeur de son frère excitoit contre lui , n'étoit point un effet d'un naturel fier et opiniâtre , comme on le lui reprochoit quelquefois très -injustement. Quelque violent que fût le procédé de ce frère peu raisonnable , il lui étoit très-complaisant , quand il le pouvoit être sans blesser sa conscience , et sans préjudice de son devoir. Ainsi j quoiqu'il eût de l'aversion pour la danse , et quil la considérât comme un amusement dangereux, il se relâcha pour le contenter à en prendre des leçons. Outre cela il lui rendoittous les jours mille petits services : car quoique Stanislas ne fût âgé que de deux ans moins que Paul , il ne refusoit jamais de lui obéir ; et il le faisoit avec un empressement qui étonnoit ceux qui savoient de quelle manière il en étoit traité.

Si Bilinski eût été tel qu'il devoit être, Stanislas eût eu bien moins à souffrir de l'humeur violente de son frère. Mais le désir qu'il avoit de mettre le cadet dans un train de vie plus libre et plus du monde, faisoit qu'il ne s'opposoit guère aux empoitemens de l'aîné, à moins qu'il n'en appréhendât quelque accident : et alors même il dcnnoit toujours le blâme au

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petit Stanislas. Il l'appeloit opiniâtre : il lui disoit que c'étoit par sa faute qu'il s'attiroit ces mauvais traitemens : il lui faisoit confusion de sa manière de vivre, qu'il appeloit sauvage, et indigne d'un homme de qualité. A quoi le saint enfant ne répondoit rien , sinon , qu'il ne se sentoit pas né pour le inonde , qu'il n'y étoitpas propre , et que Dieu ne V avoitfait que pour lui. La douceur avec laquelle il disoit cela , engageoit quelquefois le Gouverneur à entrer en discours avec lui , pour voir s'il ne gagneroit point sur son esprit , par des raisons plausibles et étudiées , ce qu'il désespéroit d'en obtenir par son autorité.

« Pensez-vous , lui disoit-il , Stanislas , que » nous ne voulions pas nous sauver aussi bien » que vous ? Avez -vous assez de présomption » pour croire que de tant de personnes de qua- 3> lité que vous voyez à Vienne , vous soyez le » seul qui viviez bien ? Ne savez vous pas qu'il » y a un caractère de vertu propre de chaque » profession ? On ne vit pas dans le monde 5> comme dans les cloîtres; ce qui seroit loua- » ble dans un religieux , est un défaut dans un » cavalier. La dévotion d'un homme doit être » toute renfermée dans le cœur , et il n'en doit » paroître au dehors qu'autant qu'il en faut » pour faire voir que l'on craint Dieu , et que » l'on n'est pas sans religion. Au reste , com- » ment pouvez -vous vous persuader que vous » plaisez à Dieu en désobéissant entant de ren- » contres à votre frère et à moi , et en prenant » une éducation si contraire aux intentions de » vosparens ? Croyez-moi , Stanislas, vous de- » vriez faire bien plus de scrupule de cela , que » de vous vêtir proprement ? et de vous trouver

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v en des assemblées , où en vous divertissant » innocemment avec nous , vous vous forme- » riez l'esprit , et apprendriez le monde. »

Ce discours que Bilinski accompagnoit de beaucoup de témoignages d'amitié étoit bien plus dangereux pour corrompre l'esprit d'un jeune enfant , que les paroles rudes qu'il lui disoit quand il se mettoit en colère. Néanmoins Stanislas ne s'en laissa pas éblouir ; il opposoit toujours à ces fausses maximes de la prudence du siècle, les maximes éternelles de la sagesse de l'Evangile. Il savoit bien que c'est une erreur des mondains , que de se persuader qu'ils se peuvent sauver dans la vie qu'ils mènent ; que puisqu'il y a un si petit nombre d'élus , il ne faut pas vivre comme le commun des hommes , si l'on veut en être; que le chemin qui conduit à la vie est étroit , et qu'il l'est pour tout le monde ; que la vie n'est pas trop longue pour travailler à son salut , et que c'est abuser imprudemment d'un temps qui nous doit être trèscher , que de l'employer en des conversations inutiles , et en de vains divertissemens ; que ce que l'on appelle apprendre le monde , est , à proprement parler , se faire un art d'oublier Jésus - Christ , en prenant des maximes toutes contraires aux siennes, et qu'après tout, pourvu qu'on sache ce qu'il faut faire pour plaire à Dieu , il importe peu que nous sachions ce qui nous peut rendre agréables aux hommes.

Dieu avoit gravé ces vérités si avant dans le cœur de Stanislas , que ni la violence , ni l'artifice des hommes ne les purent effacer ; plus on le pressoit de changer de vie, plus il se tenoit sur ses gardes , de peur que la crainte ou la complaisance ne le fissent relâcher en quel-

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que chose de ce qu'il croyoit devoir à Dieu. Car en ce temps-là même , il communioit tous les Dimanches et les fêtes les plus solennelles : il entendoit tous les jours deux messes , et il n'entroit jamais en classe qu'il n'eût été saluer le Saint-Sacrement à 1 église ; toutes les fois qu'il communioit, il jeûnoit la veille pour s'y préparer ; il portoit souvent le cilice , il ne dormoit que fort peu , il se levoit à minuit pour prier ; et après sa prière , qui duroit toujours fort long-temps , il prenoit une rude discipline, et se déchiroit le corps si impitoyablement, que son valet de chambre trouvoit toujours son linge taché du sang qu'il répandoit. De sorte que le saint enfant pouvoit dire alors comme David : Ceux qui me dévoient aimer médi soient de moi , et je priois pour eux ; quand ils me faisoient du mal, et quyils me persécutoient le plus y je me revêtois d'un cilice , et je jeûnois pour m humilier. ,

IV. Les mauvais traitemens que Stanislas recevoit de son frère , joints à l'austérité de sa vie , lui causèrent une maladie dont il pensa mourir. Le démon qui prévoyoit bien qu'elle seroit dangereuse , fit ses derniers efforts dès qu'il en vit le commencement, pour abattre le courage du serviteur de Dieu ; car un jour qu'on l'avoit laissé tout seul, cet esprit malin s'apparut à lui sous la figure d'un mâtin horrible , et se jeta trois fois sur lui pour l'étrangler : mais le saint enfant ne s'en effraya point ; il eut recours à Notre -Seigneur, et faisant le signe de la croix avec beaucoup de foi et de confiance , il chassa le démon.

Depuis l'apparition de ce fantôme , la maladie de Stanislas alla toujours en augmentant ;

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et elle devint si violente , que l'on appréhenda qu'il n'en mourût. Le malade s'aperçut bien luimême du danger où il étoit : mais comme il n'avoit point d'attache à la vie , il ne craignoit pas de rçvourir. Une seule chose lui donnoit de la peine en cette extrémité , c'étoit la difficulté qu il prévoyoit bien qu'il auroit à recevoir le saint Viatique , dans la maison d'un Luthérien très-attaché à sa secte. Il déclara l'inquiétude qu'il en avoit à son frère et à son gouverneur , et il les pria de vouloir bien employer leur crédit auprès de leur hôte , pour obtenir de lui la permission de faire venir un prêtre qui lui administrât les Sacremens. Paul et Bilinski furent embarrassés de cette proposition. Ce que Stanislas demandoit leur paroissoit très-juste, et ils eussent bien voulu le pouvoir contenter en cela : mais ils ne croyoient pas que la chose se pût faire , et ils savoient bien que l'hérétique n'étoit pas d'humeur à rien relâcher là- dessus. De sorte que ne jugeant pas qu'ils dussent s'exposer à un refus qui pouvoit les brouiller avec un homme dont ils avoient souvent affaire , ils prirent le parti de persuader au malade que rien ne le pressoit de recevoir les Sacremens , qu'il n'en étoit pas encore là f que les médecins cornmençoient à bien espérer de son mal, et qu'il devoit plutôt penser à bien prendre les remèdes qu'on lui donnoit pour rétablir sa santé , qu'à se préparer à la mort. Le saint enfant qui sentoit ses forces diminuer de jour en jour , redoubloit incessamment ses prières envers tous ceux qui l'approchoient , pour les obliger de parler à son hôte en sa faveur : mais enfin , voyant que personne n'osoit le faire , il se résolut de ne demander plus qu'à Dieu , ce qu'il désespérok d'obtenir des hommes,

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Il y avoit déjà long - temps qu'il invoquoit sainte Barbe , à laquelle il étoit très-dévot , pour obtenir la grâce de ne point mourir sans recevoir le saint Viatique : car c'est particulièrement pour cela que la dévotion à cette sainte martyre est célèbre parmi les peuples du Septentrion. Il s'adresse donc à elle en cette occasion , et la conjure avec beaucoup de larmes de ne le pas abandonner dans une nécessité si pressante. Sa prière fut accompagnée de tant de ferveur et de confiance envers la Sainte , qu'il mérita d'en être exaucé. Une nuit , que la violence du mal empêchoit le saint enfant de dormir , il vit paroître la Sainte au côté de son lit, suivie de deux Anges , dont l'un portoit le Saint-Sacrement. A ce spectacle Stanislas se leva plein de joie, et se mit à genoux sur son lit. En cet état il eut assez de présence d'esprit , pour avertir son gouverneur qui le veilloit d'adorer Notre-Seigneur : puis il dit tout haut la prière qu'on a coutume de dire avant que de communier : et après avoir reçu la sainte Hostie , il se remit au lit , où il demeura long-temps dans un silence et dans un recueillement qui marquoient assez qu'il se passoit en lui quelque chose de fort extraordinaire.

Depuis que Stanislas eut reçu le Viatique , il ne pensa plus qu'à se disposer à mourir. Il s'affoiblissoit tous les jours , et son mal ne diminuoit point : de sorte que les médecins , voyant que tous les remèdes étoient inutiles , désespérèrent enfin de sa guérison , et l'abandonnèrent. Il étoit en cet état , et l'on croyoit même qu'il alloit entrer en agonie , lorsque la sainte Vierge s'apparut à lui avec un visage plein de douceur ; et l'ayant consolé par des

paroles fort tendres , elle mit sur son lit Notre- Seigneur , quelle tenoit entre ses bras , sous la figure d'un petit enfant , et lui laissa le temps de le caresser. Stanislas étoit si transporté de joie et d'amour, qu'il ne pensoit qu'à posséder en paix son Jésus ; mais la sainte Vierge lui fit connoître , en le retirant d'entre ses mains , que le temps de la jouissance n'étoit pas encore pour lui. Votre heure n'est pas venue , mon fils , lui dit-elle, en le regardant tendrement, il faut mériter la possesion de Jésus par une obéissance fidèle à sa volonté ; entrez dans la Compagnie qui porte son nom , il veut cela de vous , et je vous l'ordonne de sa part. Après avoir dit ces paroles , elle disparut , laissant Stanislas si consolé et si soulagé de son mal , qu'en fort peu de temps il fut en état d'aller à l'Eglise, pour rendre grâces à Dieu de tant de faveurs qu'il en avoit reçues durant sa maladie.

V. Il y avoit déjà près du an que Stanislas se sentoit appelé à la Compagnie de Jésus , lorsque la sainte Vierge lui commanda d'y entrer. Mais quoiqu'il eût toujours été disposé à suivre la vocation de Dieu , il n'avoit encore osé s'en ouvrir à personne : car , comme il étoit fort humble , il croyoit avoir trop peu de mérite pour être reçu dans une Compagnie , que tant de personnages éminens en doctrine et en sainteté rendoient célèbre : et d'ailleurs il prévoyoit assez , que quand on l'y eût bien voulu recevoir , ses parens qui l'aimoient , et qui étoient puissans , y mettroient de grands obstacles. Ces considérations avoient si bien flatté en lui la timidité naturelle qu'ont les en fans à cet âge de découvrir ces sortes de desseins, qu'il estimoit la retenue dont il usoit en cela raison-

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nable ; et il n'en eut de scrupule que depuis que la sainte Vierge lui eut parlé : mais alors son silence lui parut une si grande foiblesse , qu'il le pleura toujours depuis , comme un des plus dangereux égaremens de sa vie. Il disoit que c'étoit une infidélité à la grâce , pour laquelle Dieu pouvoit l'abandonner ; et que s'il ne l'avoitpas fait , c'étoit un effet de sa miséricorde infinie , qui avoit voulu confondre son ingratitude par de nouveaux bienfaits.

Pour réparer cette faute, dès qu'il fut en état de sortir de la maison , il alla trouver le père Nicolas Doni , son directeur , et lui déclara tout ce qui s'étoit passé là-dessus dans son ame, depuis la première inspiration qu'il avoit eue d'entrer en religion , jusqu'à l'apparition de la sainte Vierge : estimant que dans une affaire où il avoit besoin d'un conseil sûr , et de beaucoup d'assistance , il y auroit eu plus d'imprudence que de vraie humilité , à celer cette faveur.

La vocation de Stanislas étoit accompagnée de tant de circonstances qui marquoient qu'elle venoit de Dieu , que le Père n'en put douter : car , outre qu'il ne trouvoit rien dans la vision dont le saint enfant lui parloit, qui la pût rendre suspecte de tromperie , il savoit bien qu'indépendamment de cela , il étoit très-propre au genre de vie qu'il vouloit embrasser , non-seulement pour sa vertu , mais encore pour son esprit et la disposition qu'il avoit pour les lettres , dans lesquelles il surpassoit tous ses compagnons , quoiqu'il étudiât très-peu , et qu'il donnât presque tout son temps à la prière. Ainsi le Père n'eut point d'autre conseil à lui donner, que d'être fidèle à la grâce , et d'avoir du courage. Durant cet entretien , Dieu avoit rem-

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pli le cœur de Stanislas d'une consolation si douce , qu il avouoit lui-même , que tout ce qu'il en avoit ressenti jusqu'alors n'avoit rien de comparable à celle-là ; si bien qu'il sortit d'avec le père Doni tout plein d'ardeur , et résolu de mettre tout en usage pour faire réussir son dessein.

Il ne perdit point de temps ; il alla voir ceux qu'il jugea pouvoir lui servir dans son affaire , et il les pria de vouloir se joindre à lui pour solliciter sa réception auprès du Provincial. Le père Laurent Ma gius, personnage célèbre dans sa Compagnie pour les emplois qu'il y a eus , faisoit alors cette charge dans la basse Allemagne : il demeuroit d'ordinaire au collège de Vienne, parce qu'avec la charge de Provincial , il avxût encore celle de supérieur particulier de cette maison; ainsi il connoissoit bien Stanislas. Il n'eût pas eu de peine à le recevoir 5 s'il eût eu l'agréaient de son père ; mais cet obstacle lui parut si considérable , qu'on ne le put jamais faire condescendre à passer par-dessus. Il crut qu'il ne devoit pas donner cet exemple aux autres Supérieurs de son Ordre , de faire une chose si contraire à la coutume que leurs Pères y avoient établie très-sagement , de ne point recevoir parmi eux les enfans de cet âge sans le consentement de leurs parens. Il savoit bien qu'outre les raisons générales de bienséance , et souvent même de justice , qui doivent empêcher toutes les Communautés d'en user avec cette violence , la Compagnie avoit encore des mesures à garder en cela plus particulièrement que les autres , à cause de l'éducation de la jeunesse qui lui étoit confiée. Il avoit de plus l'expérience que cela ne réussissoit pas. Il se

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souvenoit que peu de temps auparavant les Supérieurs s'étant relâchés là- dessus en faveur de quelques enfans de qualité , s'étoient attiré une persécution très-rude en Allemagne. De sorte qu'il avoit sujet de craindre qu'il n'en excitât une semblable dans la Pologne , qui eût été d'autant plus dangereuse , que la Compagnie ne commençoit qu'à s'y établir.

Il falloit des raisons aussi fortes que l'étoient celles-là pour empêcher le père Magius de se laisser gagner par les sollicitations puissantes que Stanislas employa auprès de lui. Car ce courageux enfant , voyant que ses larmes et les prières de ses amis avoient été inutiles , eut bien la hardiesse d'aller lui-même trouver le cardinal Commendon , légat du Pape Pie V , à la Cour de l'Empereur , pour le prier de vouloir user en sa faveur de l'autorité du Saint-Siège , qu'il avoit entre les mains , pour obliger les Pères à le recevoir. Ce grand homme admira tant de ferveur dans un enfant , et quoiqu'il fût alors occupé en de très-grandes négociations, il ne laissa pas de parler pour lui , étant persuadé qu'il ne pouvoit employer le crédit que lui donnoient sa dignité et son caractère plus utilement pour l'Eglise , qu'en contribuant à lui donner un Saint. Néanmoins ce sage Prélat ne voulant pas se servir en cette rencontre de toute son autorité , pour ne pas exposer les Pères à une nouvelle persécution , sa recommandation n'eut pas l'effet que Stanislas s'en étoit promis • et le serviteur de Dieu demeura alors dépourvu de tout secours humain , afin qu'il mît toute son espérance en Dieu seul.

VI. Stanislas voyant que toutes les mesures qu'il avoit prises pour venir à bout de son des-

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sein , ne lui réussissoient pas , se résolut de n'en traiter plus qu'avec Dieu. Il se mit en prières, et levant les yeux au Ciel, d'où il attendoit tout son secours , il conjura ardemment Notre-Seigneur de lui donner les moyens de lui obéir. Ce fut dans la ferveur de cette oraison , qu'il se sentit fortement inspiré de quitter Vienne et de s'éloigner davantage de son pays , dont il voyoit bien que le voisinage seroit toujours un obstacle à ses desseins. Il communiqua cette pensée à un Jésuite Portugais de ses amis, nommé le père François Antoni , que l'impératrice avoit fait venir en Allemagne pour être son prédicateur.

Le Père , que Stanislas entretenoit souvent de son intérieur avec assez de confiance, avoit remarqué une conduite de Dieu sur lui si peu ordinaire , qu'il ne douta point que cette inspiration n'en fût une suite. De sorte que bien qu'il ne crût pas devoir lui conseiller d'y obéir , il n'osa pas l'en dissuader. Il lui promit seulement que s'il en venoit là, il lui donneroit des lettres de recommandation pour le Provincial de la haute Allemagne , qu'il trouveroit à Ausbourg ; et pour le Père Général , s'il étoit obligé d'aller jusqu'à Rome.

Stanislas n'étoit pas de ces esprits à qui la jeunesse ou l'ardeur d'un tempérament trop vif, ôte la connoissance des difficultés qui se trouvent dans l'exécution de leurs entreprises. Il voyoit bien , lors même qu'il formoit le dessein de sa fuite , que le succès en étoit mal assuré , qu'il étoit impossible qu'il couchât seulement une nuit hors de la maison , que l'on ne s'aperçût de ce que c'étoit; et que n'ayant ni chevaux , ni argent, il seroit facile à son frère et à son gou-

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verneur de le faire arrêter en chemin. De plus, il prévoyoit bien que quand il échapperoit de leurs mains , son voyage seroit long ; et que la raison qui empêchoit qu'on ne le reçût à Vienne , étant la même pour toute l'Allemagne , il seroit obligé d'aller trouver le Père Général à Rome. Il savoit bien encore , que si son entreprise ne lui réussissoit pas , comme les hommes ne jugent des choses que par l'événement , tout le monde le blâmeroit , et feroit passer sa ferveur pour une légèreté. Mais Dieu avoit prévenu le cœur de Stanislas d'une si forte grâce et l' avoit rempli de tant de confiance , que bien loin d'être détourné de son dessein par ces considérations, il s'obligea même par un vœu exprès de ne point finir son voyage , jusqu'à ce qu'il eût trouvé quelqu'un des Supérieurs de la Compagnie qui l'y voulût recevoir.

Le serviteur de Dieu , ayant affermi son courage contre tout ce qui pouvoit faire obstacle , arrêta le jour de son départ vers le milieu du mois d'août de l'année mil cinq cent soixantesept. Il passa en prières une grande partie de la nuit qui le précéda : et s' étant levé de fort bon matin, il donna ordre à son valet de chambre de dire à son frère et à son gouverneur qu'ils ne l'attendissent point à dîner , et qu'il étoit invité à manger ailleurs. Ayant dit cela il sortit de la maison sans vouloir être suivi de personne 7 et il s'en alla aux Jésuites , où il entendit la, messe et fit ses dévotions. Il y vit ensuite le père Antoni , pour lui demander des lettres de recommandation qu'il lui avoit promises , et pour recevoir sa bénédiction. Après quoi il sortit de la ville , sans que personne de ceux qui l'avoient vu ce matin-là eussent remar-

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c^ué aucune émotion sur son visage , ni aucun empressement dans ses actions , qui pût faire soupçonner qu'il eût quelque dessein extraordinaire.

Aussitôt qu'il fut sorti de Vienne , il se dé* pouilla de son habit pour le donner à un pauvre , et il en vêtit un de toile qu'il avoit fait faire exprès : puis s'étant ceint d'une corde , et y ayant attaché son chapelet , il prit un bâton en sa main , et en cet équipage il continua son chemin vers Ausbourg.

On ne s'aperçut à Vienne de la fuite de Stanislas , que bien avant dans la nuit , quand on vit qu'il ne revenoit pas coucher à la maison. Son frère se ressouvint alors que le saint enfant lui avoit dit quelques jours auparavant certaines paroles ambiguës, par lesquelles il jugeoit qu'assurément il avoit voulu marquer qu'il avoit dessein de le quitter. Sur quoi chacun venant à faire ses réflexions , comme il arrive en sern^ blables rencontres , il n'y eut personne qui ne fût persuadé que l'enfant avoit pris la fuite, et qu'il s'étoit allé jeter en quelque maison religieuse.

Cependant comme l'on crut , ou qu'il pouvoit être encore à Vienne, ou que l'on y trouveroit quelqu'un qui pourroit donner des lumières sur la route qu'il avoit prise , on envoya des gens dans tous les lieux où il avoit quelque habitude ; mais on n'en put rien découvrir. Quelques-uns ont écrit , que l'on consulta là-dessus une magicienne fameuse, et qu'on apprit d'elle en quel lieu Stanislas devoit coucher cette nuitlà. Mais Paul Kostka n'a jamais avoué cette action , non pas même durant la retraite qu'il fit quelque temps après , où il racontoit volon-

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tiers ses fautes pour s'humilier ; et il fut mortifié de la voir rapportée dans une Vie de son frère , qui fut imprimée^de son vivant , assurant toujours que ni lui ni Bilinski n'en avoient jamais eu la pensée; si bien que si la chose est arrivée , comme on le dit, on ne la peut attribuer qu'à l'hérétique chez qui ils demeuroient. Quoiqu'il en soit, il est certain qu'aussitôt que le jour parut , Paul et Bilinski montèrent en carosse avec leur hôte , et suivirent Stanislas sur le chemin d'Ausbourg. Ils marchèrent avec tant de vitesse , qu'en peu d'heures ils le joignirent ; mais Dieu permit qu'ils ne le reconnurent que long-temps après qu'ils l'eurent passé; ce qui lui donna le temps de s'écarter dans la campagne par des chemins de traverse , et de se dérober à leur vue. Aussitôt qu'ils se furent aperçus qu'ils l'avoient passé , et que c'étoit lui qu'ils avoient trouvé sur le grand chemin habillé en pauvre , ils retournèrent sur leurs pas , et ils s'informèrent si bien des routes qu'il avoit prises, qu'ils n'avoient plus qu'un champ à traverser pour le joindre , lorsque leurs chevaux semblèrent perdre insensiblement toute leur force , et s'arrêtèrent enfin tout court 5 sans que le cocher les pût jamais faire avancer d'un pas plus avant vers ce côté-là. Cet accident étonna si fort ceux qui étoient dans le carrosse , qu'ils se trouvèrent tous en même temps dans le sentiment de ne plus suivre Stanislas, puisque Dieu avoit bien voulu faire un miracle si visible pour favoriser sa fuite : et ce qui les confirma encore davantage dans la pensée que c'en étoit un, c'est qu'aussitôt que le carrosse fut tourné , et qu'on eut repris le chemin de Vienne , les chevaux recommencèrent à marcher avec la même vitesse qu'auparavant.

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Le bruit de cette merveille se répandit dans Vienne peu d'heures après que Paul Kostka fut retourné; il la racontoit lui-même à ses amis : et ce qui la rendoit plus croyable , étoit le témoignage qu'en donnoit l'hérétique, qui lavoit accompagné en ce voyage. Il avoit même alors avec lui un valet de chambre , qui assuroit avoir vu le saint enfant marcher sur les eaux en traversant une rivière , pendant que le cocher qui le poursuivoit alloit gagner un pont.

Ces miracles par lesquels Dieu avoit favorisé la fuite de son serviteur , ne permettaient pas de douter que ce ne fut quelque dessein de piété qui la lui eût fait entreprendre , mais on n'en savoit rien de positif, lorsqu'un Hongrois, intime ami de Stanislas, vint avertir Bilinski, que le saint enfant avoit laissé une lettre pour lui dans son cabinet, qui l'instruiroit de tout, et lui marqua l'endroit où il l'avoit mise. Bilinski plein d'impatience d'apprendre quelque chose de Stanislas qu'il pût mander à son père , alla incontinent chercher cette lettre qu'il trouva dans un livre. Voici ce qu'elle contenoit :

« Ne cherchez point d'autre raison de ma ->> fuite, que le dessein où je suis de me retirer » du monde , et de suivre la vocation de Dieu » qui m'appelle dans la Compagnie de Jésus. » Si mon père et mon frère m'aiment comme » ils doivent m'aimer , ils ne trouveront pas » mauvais que je me sois éloigné d'eux, pour » chercher la seule chose qui peut faire le bon- > heur de ma vie. Quand mon père fera ré- » flexion qu'il a souvent témoigné qu'il ne souf- » friroit jamais que j'entrasse en aucun Ordre » religieux , il jugera bien que ne pouvant lui » découvrir mon dessein , sans me mettre dans

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» l'impuissance de l'exécuter, je le devois tenir » secret; et je m'assure qu'il me saura un jour » bon gré , de lui avoir ôté , par mon éloigne- » ment, l'occasion de s'opposer à mon bien et » à la volonté de Dieu. »

Bilinski trouva cette lettre si judicieuse et si pleine de bons sentimens , qu'il ne se contenta pas de l'envoyer en Pologne , il la montra encore à beaucoup de personnes dans Vienne même, qui en furent très-édifiées; si bien qu'étant enfin devenue publique , elle fit de grands fruits en ceux qui la lurent , particulièrement parmi la jeunesse , à qui cette action si courageuse d'une personne de leur âge étoit un exemple illustre d'un parfait mépris du monde , et d'une obéissance fidèle à la vocation de Dieu.

VIL Pendant qu'on s'entretenoit à Vienne de la fuite de Stanislas, et que Bilinski en donnoit avis en Pologne , le serviteur de Dieu continuons son voyage , et faisoit de si grandes journées , qu'en très -peu de temps il arriva à Ausbourg. Il alla d'abord demander le Père Provincial , et ayant appris qu'il étoit allé à Dillinge pour quelques jours , il aima mieux l'y aller trouver , que de perdre du temps à l'attendre.

Ce fut entre ces deux villes que Stanislas reçut encore une fois la Communion d'une manière miraculeuse. Un jour qu'il a voit fait dessein de communier , il trouva dans un village qui étoit sur son chemin , une église ouverte et des paysans qui prioient Dieu. Le saint enfant ayant cru que c'étoit là une occasion commode pour entendre la Messe et pour faire ses dévotions, entra dans cette église, et se mit en prières comme les autres ; mais il n'y eut pas été

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long-temps, qu'il reconnut , à la manière dont on y faisoit l'Office divin , que c'étoit un temple de Luthériens. Il eut une douleur incroyable de voir les saints Mystères profanés par ces ministres impies, et de ne pouvoir satisfaire la dévotion qu'il avoit de recevoir ce jour - là Notre-Seigneur. Il pleura amèrement, et il s'en plaignit à Dieu d'une manière si touchante qu'il mérita d'en être consolé : car , pendant qu'il étoit en cet état, il vit paroître une troupe d'Anges , dont l'un qui portoit le Saint-Sacrement en ses mains, s'étant avancé vers lui avec un air plein de majesté , le communia et le laissa comblé de joie dans la possession de son bien-aimé.

Stanislas , fortifié par cette nourriture céleste , arriva enfin à Dillinge , où ayant trouvé le Père Provincial , il en fut reçu avec de grands témoignages de tendresse; car ce Père , qui étoit un homme de beauconp de vertu , l'aima dès qu'il le vit , et se sentit porté à lui aider dans l'exécution de son dessein , jugeant bien que tant de courage et de résolution dans un enfant ne pouvoit être que l'effet d'une forte inspiration. Cela n'empêcha pas néanmoins qu'il ne voulût encore éprouver sa vocation luimême , et s'assurer de sa vertu , par l'exercice de l'humilité et de l'obéissance. Ce fut à ce dessein qu'il le mit dans le séminaire de Dillinge, où il y avoit alors un fort grand nombre de pensionnaires, et qu'il lui donna pour emploi de les servir à table et dans leurs chambres selon qu'ils auroient besoin de lui.

Quelque nouvelle que fût pour Stanislas une fonction si peu conforme à sa naissance , il s'en acquittoit avec un soin très-exact. Il pour-

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voyoit à tout, il ne s'épargnoit en rien ; les choses les plus pénibles et les plus humiliantes étoient toujours celles qu'il faisoit le plus voloutiers. Il imitoit autant qu'il pouvoit , dans ses actions, les manières d'agir des personnes de basse condition , afin de cacher la sienne : mais quelque ;soin qu'il y apportât , il avqit un air de qualité dans le visage, qu'il ne pouvoit effacer ; de sorte qu'on se doutoit déjà bien qu'il y avoit quelque chose d'extraordinaire en sa personne , quand les Pères qui étoient bien aises que la jeunesse de leur Séminaire profitât d'un si bel exemple , déclarèrent qui il étoit, et à quel dessein il avoit quitté son pays.

Si ces enfans avoient été édifiés de ce qu'ils avoient vu dans Stanislas , durant les premiers jours qu'il avoit été parmi eux et avant de le bien connoître , ce qu'ils en apprirent alors et ce qu'ils en virent dans la suite leur donna de l'admiration. Ils étoient particulièrement surpris de sa mortification. Ils ne pouvoient comprendre comment un enfant qui paroissoit foible et d'une complexion délicate , pouvoit jeûner aussi continuellement et avec autant d'austérité qu'il le faisoit , parmi les fatigues d'un emploi très-rude ; et on leur entendoit souvent dire , en parlant de lui : Gomment peut faire Stanislas ? il ne boit ni ne mange , et il travaille toujours.

La vertu que le serviteur de Dieu fit paroître dans le séminaire de Dillinge , durant trois semaines qu'il y demeura , fit juger aux Pères qui en avoient le soin , qu'il étoit très-digne d'être admis dans leur Compagnie , et qu'il y seroit un parfait Religieux. Le Provincial qui Ta voit observé de plus près que les autres , et

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qui le connoissoit à fond , le regardoit comme un Saint que Dieu envoyoit à son Ordre encore naissant, pour en être un jour une des plus vives lumières. Cette pensée lui fit prendre la résolution de l'envoyer à Rome , afin de l'éloigner davantage de ses parens, et de leur faire perdre l'envie de le leur retirer, par la difficulté qu'ils y trouveroient , quand ils le sauroient si loin d'eux. Il appela donc Stanislas, et il lui dit qu'il ne voyoit point de meilleures mesurés à prendre pour faire réussir son dessein , que de l'envoyer à Rome ; qu'il y seroit indubitablement reçu par le Père Général , et que l'on trouveroit là mille moyens de le délivrer des persécutions de son père, que l'on n'auroit point partout ailleurs. Il n'en fallut pas davantage pour résoudre le serviteur de Dieu à entreprendre encore ce voyage. Il ne considéra point qu'il avoit déjà fait près de deux cents lieues, et qu'il en avoit encore quatre cents à faire : l'espérance que le Père lui donna qu'on le recevroit à Rome , occupa tellement tout son esprit , qu'il ne se trouva capable d'aucun autre sentiment , que d'une extrême impatience de partir.

Le Père qui désiroit aussi bien que lui de le voir bientôt dans un lieu où sa vocation fût en assurance , disposa incontinent toutes choses pour son voyage; il l'obligea même à prendre un habit qu'il lui avoit fait faire , parce que celui qu'il avoit apporté de Vienne étoit tout usé , et ne lui pouvoit plus servir.

Il se trouva heureusement pour Stanislas que deux jeunes Jésuites sortoient en même temps que lui de Dillinge , pour aller aussi à Rome: le Provincial le joignit à eux , et leur ayant recommandé d'en avoir soin , il les fit partir tous

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trois. Si la compagnie de ces deux bons religieux fut un soulagement pour Stanislas , la conversation de ce saint enfant ne fut pas pour eux une moindre consolation. Toutes ses actions étoient édifiantes ; il passoit une grande partie de la journée en prières ; et malgré les fatigues de son voyage , il s'acquittoit tous les jours des exercices de piété qu'il avoit coutume de pratiquer à la maison. Il ne trouvoit point d'image de la Sainte Vierge dans son chemin , qu'il ne s'y arrêtât quelque temps pour prier. Tous ses discours étoient de Dieu ; et il en parloit avec tant d'amour , qu'il en eût inspiré aux moins dévots. Il joignoit à cela une égalité d'humeur, et une complaisance pour ses deux compagnons , qui le leur rendit si aimable , qu'ils en conservèrent toujours depuis trèschèrement le souvenir.

Comme ils marchoient tous trois fort bien , ils firent le voyage en assez peu de temps ; car étant partis de Dillinge au mois de septembre, ils arrivèrent à Rome avant la fin du mois d'octobre.

La première chose que fit Stanislas, en arrivant à Rome , fut de s'aller jeter aux pieds du Père Général , qui étoit alors saint François de Borgia , et de renouveler auprès de lui les instances qu'il avoit faites aux Supérieurs d'Allemagne , pour être reçu dans la Compagnie. Le Saint qui avoit déjà été informé par les lettres de Vienne et d'Ausbourg , que Stanislas étoit en chemin pour le venir trouver , l'accueillit avec un visage plein de douceur ; et après avoir vu la lettre qu'il lui avoit présentée de la part du Père Antoni , il lui dit , en l'embrassant tendrement , ces paroles 5 qui lui

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remplirent le cœur de la plus sensible consolation qu'il eût jamais ressentie : « Je vous » reçois avec joie , Stanislas; j'ai trop de preu- » ves que Dieu vous veut dans notre Com- » pagnie , pour vous en refuser l'entrée. On » dit que vos parens exciteront un grand orage » contre vous ; Dieu aura soin de le calmer : » n'ayez plus que celui de lui plaire ; et soyez » un aussi saint Jésuite , que vous avez été ver- » tueux écolier, »

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