‹ Vie de Saint Stanislas Kostka, de la compagnie de JésusChapitre 2 sur 3 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

out ce qu'il y a de beau avoir dans Rome ne fut pas capable de toucher Stanislas de curiosité, ni de retarder d'un seul jour son entrée au noviciat. Aussitôt qu'il eut été reçu par le père Général , il s'alla présenter au Maître des novices , et lui témoigna l'impatience qu'il avoit de prendre parmi eux la place qui lui venoit d'être accordée.

Il y aui oit eu de l'injustice à lui faire attendre plus long-temps une chose qui lui avoit coûté tant de fatigues , et un si long voyage. On voulut seulement qu'il se reposât deux ou trois jours avant que de commencer les exercices que l'on fait à l'entrée du noviciat pour se préparer à prendre l'habit : ce qui fut cause ? que bien qu'il fût entré dans la Maison le vingtcinquième d'octobre , on ne marqua le commencement de son noviciat qu'au vingt-huitième du même mois , jour auquel on fait la iête de saint Simon et de saint Jucle.

Stanislas trouva dans sa retraite des douceurs qu'il n'avoit point encore expérimentées. Dieu

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qui l'avoit conduit clans la solitude pour lui parler au cœur , se communiquoit à lui avec un si grand épanchement de lumières et de consolations intérieures , que celui à qui le Maître des novices avoit donné le soin de sa conduite durant ses premiers exercices, étoit tout confus qu'on l'eût obligé de prendre la direction d'une personne dont il auroit dû être le disciple. Mais ce fut un grand redoublement de joie pour le saint novice , lorsque le temps de sa retraite étant expiré , on lui donna une soutane , et on le mit avec les autres. Jusque-là il n'avoit encore osé se croire entièrement libre. Tant qu'il avoit porté l'habit séculier , il s'étoit considéré comme un esclave , auquel il étoit resté une partie de la chaîne qu'il venoit de rompre en se sauvant ; et cette pensée avoit pour lui quelque chose de désagréable qui l'attristoit. Car il n'avoit jamais rien tant souhaité , que de se voir affranchi de tout ce qui pouvoit lui donner quelque liaison avec le monde : si bien que qua»^d il en fut venu là , il abandonna son cœur à la joie. Il avoit l'esprit si plein de l'idée de son bonheur , qu'il ne pouvoit se lasser d'en parler ; et c'étoit un des plus ordinaires sujets de ses conversations avec les autres novices. « Que » nous sommes heureux , mes frères , leur » disoit-il quelquefois les larmes auœ yeux » Dieu est tout à nous , et nous sommes tout à » Dieu. La vie que nous menons ici est sem- » blable à celle que mènent les Saints dans îe » Ciel ; Dieu nous tient lieu de toutes choses » comme à eux, et nous sommes certains qu'en » faisant ce qui nous est prescrit par nos su- » périeurs , nous faisons toujours sa volonté » aussi bien qu'eux ; et s'ils ont l'avantage de

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» la faire avec moins de peine que nous , nous » avons celui de la faire avec un continuel ac- » croissement de mérite , et d'ajouter tous les » jours quelque chose à notre couronne. Il est » vrai qu'ils sont assurés dans leur prédestina- » tion ; mais quelle plus grande assurance Dieu » nous pouvoit-il donner de la nôtre > que de » nous avoir retirés du monde , comme il a » fait , pour nous mettre en ce lieu saint : et » un homme qui a cette marque de l'amitié de » Dieu ne meurt-il pas avec bien de la tran- » quillité ? O que la vie des hommes du siècle » est différente de celle-là ! Quelque chose » qu'ils donnent à Dieu , ils lui donnent tou- » jours très-peu , parce qu'ils ne se donnent » pas eux-mêmes ; et ils ont souvent sujet de » douter si ce qu'ils font lui plaît , si l'amour- » propre n'a point plus de part dans les actions » qu'ils croient bonnes , que la grâce et la cha- » rite , parce qu'ils ne sont pas réglés par l'o- » béissance comme nous. Mais quand ils au- » roient toujours de vraies vertus, ont-ils tou- » jours de la fermeté et de la persévérance ? » Les meilleurs ne se pervertissent-ils pas par » le mauvais exemple , qui est si commun dans » le monde ? Combien d'enfans très-vertueux » sont devenus de très- médians hommes , et » sont morts dans une vieillesse pleine de cri- » mes et de corruption ? »

Pendant que Stanislas jouissoit ainsi du bonheur de sa vocation dans un profond repos , il reçut une lettre de son père , qui eût été capable de le troubler , s'il n'eût pas eu une fermeté et une confiance en Dieu à l'épreuve des plus grands orages. En voici à peu près les termes :

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n II faudroit que j'eusse l'ame aussi basse que » vous l'avez , pour n'être pas sensible au dés- » honneur que vous avez fait à ma maison : il » y va de ma réputation , de faire éclater le » ressentiment que j'en ai , et de faire voir à » toute l'Europe, que si je suis assez malheu- » reux pour avoir un fils qui ait couru l'Alle- » magne et l'Italie en habit de gueux , afin v d'embrasser une profession indigne de sa » naissance , je n'ai pas la foiblesse de laisser » impunies des actions si lâches et si honteuses » à mon nom. C'est à quoi vous vous devez >> attendre , et c'est l'unique marque par la- » quelle vous connoîtrez désormais que je suis » votre père. »

Peu de temps après que Stanislas eut reçu cette lettre , un chanoine de Cracovie , qui venoit de la Prusse , lui dit qu'il en avoit vu une à Elbing entre les mains du cardinal Osius , par laquelle son père se plaignoit à ce Prélat, qui étoit de ses amis , que les Jésuites lui avoient enlevé son fils , protestant qu'il s'en vengeroit, qu'il les feroit chasser de Pologne , et qu'il empêcheroit bien qu'ils n'y remissent jamais les pieds. Ces nouvelles n'épouvantèrent pas le serviteur de Dieu ; il se tenoit assuré que la Providence protégeroit les Pères , qui ne l'avoient reçu dans leur Compagnie que sur les marques visibles qu'il leur avoit données d'une vraie vocation : et pour lui , outre qu'il se voyoit assez à couvert de la violence de ses parens , dans un lieu si éloigné d'eux, il se fût estimé heureux d'être le martyr de la vie religieuse. Mais il ne put s'empêcher de témoigner par ses larmes la compassion qu'il avoit de l'aveuglement de son père ? à qui le monde inspiroit des

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maximes si opposées à celles de l'Evangile et à l'esprit de Jésus-Christ; et ce fut dans ce sentiment qu'il fit cette réponse à la lettre qu'il en avoit reçue :

« Je serois inconsolable , si j'avois mérité » votre colère et les reproches que vous me » faites , par quelque méchante action. Mais je » vous avoue que je ne puis avoir honte de » celles dont vous me blâmez, et par lesquelles » vous vous plaignez que j'ai déshonoré mon » nom. Il y a long-temps que j'ai mis toute ma » gloire à obéir à Dieu, et à embrasser la croix » de Jésus-Christ. J'y ai trouvé tant de dou- » ceurs , que je ne puis me persuader qu'aimant » vos enfans comme vous faites , vous voulus- » siez me priver d'un bien que je ne chan- » gerois pas pour toutes les couronnes du » monde. »

Cette réponse étant portée en Pologne , fît assez comprendre au père de Stanislas , que ses menaces étoient de foibles moyens pour faire changer de dessein à son fils, mais elle ne lui ôta pas la volonté d'en employer de plus efficaces : et peut-être que le temps lui en eût fait naître l'occasion , si la mort de son fils , qui arriva peu de temps après , n'eût désarmé sa colère , et ne l'eût fait changer de sentimens. En quoi il est aisé de voir combien peu raisonnables sont les pères qui disposent , à leur fantaisie et sans consulter Dieu , de la destinée de leurs enfans , croyant trouver dans l'exécution des desseins qu'ils ont sur eux , un moyen infaillible de soutenir l'éclat de leurs familles. Si le bienheureux Stanislas eût suivi les intentions de son père dans le choix d'un état de vie, on ne se souviendroit peut - être plus de cette

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maison qui est éteinte il y a déjà Ion g- temps dans la Pologne : c'est lui seul qui en a immortalisé la mémoire , et qui a rendu le nom de Kostka célèbre , comme nous le voyons aujourd'hui , dans toutes les parties du monde.

II. On se trompe quand on dit que la ferveur est la vertu des novices : on la devroit plutôt appeler la vertu des parfaits , puisqu'elle n'est rien autre chose que la charité , à laquelle on donne le nom de ferveur , quand elle est parfaite , et qu'elle est devenue maîtresse de tous les mouvemens du cœur. Cette erreur vient de ce que l'on confond assez souvent la ferveur avec une certaine impétuosité naturelle, par laquelle les commençans se sentent portés à entreprendre beaucoup de choses , bien moins pour plaire à Dieu , que pour contenter leur amour-propre , qui leur inspire un désir secret de se faire remarquer par des actions que les autres ne font pas , et dans lesquelles la nouveauté leur fait trouver quelque sorte de plaisir. D'où vient que s'ils n'ont bien soin d'épurer cette ardeur de ce qu'elle a d'imparfait , ils négligent d'ordinaire les choses communes , parce qu'elles ne les distinguent pas des autres ; ils sont toujours inégaux, parce qu'ils n'agissent que par humeur ; et ils deviennent enfin fort tièdes dans la pratique de la vertu , lorsqu'elle a cessé d'avoir pour eux la grâce de la nouveauté.

Comme la ferveur de notre saint novice avoit un principe bien plus noble et bien plus pur que celle-là , elle avoit aussi des caractères et des effets bien différens. Son premier soin étoit toujours de faire les choses ordinaires et communes , avec toute la perfection dont il étoit

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capable. Il étoit persuadé de cette maxime si importante dans la vie intérieure, que la sainteté ne consiste ni à faire de grandes choses , ni à en faire beaucoup , mais à bien faire celles que Dieu demande de nous ; et l'on peut dire que sa vie en été une preuve sensible ; car il paroissoit dans toutes ses actions je ne sais quoi d'animé et de fervent , qui le distinguoit des autres , lors même qu'il ne faisoit rien de plus qu'eux ; et quand il n'y auroit que cela de remarquable de sa vie , c'en auroit été assez pour le faire estimer un grand Saint.

Mais Stanislas donnoit une bien plus grande étendue à sa ferveur. Il s'étoit proposé d'imiter tout ce qu'il remarqueroit de plus parfait en chacun des frères; et l'on eût dit, à voir avec quelle ardeur il se portoit aux œuvres de la pénitence , qu'il eût pris à tâche d'en faire lui seul autant que tous les autres. Il jeûnoit souvent , il se donnoit rudement la discipline , il portoit le cilice , et des ceintures garnies de pointes qui lui entroient dans la chair ; et il ne seprescrivoit point de bornes dans ces rudes exercices , que la volonté de son directeur, auquel il avoit laissé tout le soin de régler les mouvemens de sa ferveur, croyant qu'il ne le pouvoit faire lui-même sans s'exposer à être trompé.

Par cette conduite, il évita deux pièges dangereux , que l'amour-propre tend aux personnes religieuses , en leur persuadant ou qu'ils sont trop foibles peur faire beaucoup de mortifications, ou qu'ils ont assez de force pour en faire plus qu'on ne leur en permet. Car , d'un côté , il savoit bien qu'il ne faut pas écouter là-dessus la prudence de la chair, ni en croire

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même toujours ses amis. L'expérience lui avoit appris qu'on ne manque jamais de raisons plausibles , pour se persuader le relâchement : que la délicatesse, la crainte de ruiner sa santé et de se rendre inutile , sert de prétexte aux jeunes ; les emplois , à ceux qui sont plus avancés en âge ; la caducité et les incommodités 7 aux vieillards : que ceux mêmes de nos amis qui désirent le plus notre perfection , aident aussi quelquefois à nous tromper en cela • et que comme l'amitié leur donne je ne sais quelle compassion pour nous qu'ils n'ont pas pour eux-mêmes , ils nous donnent des conseils làdessus qu'ils ne voudroient pas suivre. D'ailleurs , il n'ignoroit pas qu'on a toujours sujet de se défier des choses qui ne sont pas réglées par l'obéissance ; que le même amour-propre qui porte les foibles à s'épargner par délicatesse , porte les personnes vaines à faire des pénitences indiscrètes pour satisfaire leur vanité ; qu'il est à craindre que des actions qui nous coûtent beaucoup , ne soient encore un jour punies de Dieu, et qu'il ne nous reproche , comme il le fit autrefois aux Israélites par le Prophète Isaïe, que nous faisions notre propre volonté dans notre jeûne.

Ces deux considérations maintenoient également Stanislas dans la ferveur , et dans la soumission : la première le rendoit ingénieux à trouver de nouvelles manières de se mortifier ; et la seconde le rendoit très - religieux à ne pratiquer que celles dont son directeur lui permettoit l'usage.

Il avoit la même obéissance pour ses Supérieurs en toute autre chose , et il s'étoit rendu si parfait en cette vertu , que le Maître des

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novices disoit qu'il ne croyoit pas que l'on y pût rien ajouter. Il gardoit les règles et l'ordre de la discipline domestique avec une exactitude très-exemplaire. Il étoit toujours prêt à tout ; il ne s'excusoit point , il ne trouvoit rien de difficile : de sorte que son supérieur l'appeloit quelquefois en riant , le tout-puissant. Sa conduite étoit bien éloignée de celle de ces personnes imparfaites, qui s'imaginent qu'il est de la prudence d'avoir toujours quelque difficulté à opposer à ce qu'on leur commande , lors même qu'elles sont en disposition de l'exécuter , afin de faire valoir leur obéissance , et qu'on leur en ait obligation. Stanislas, au contraire , témoignoit toujours à ses Supérieurs, par la manière respectueuse et pleine de gaieté avec laquelle il écoutoit leurs commandemens , qu'il s'en tenoit honoré , et qu'il les recevoit avec plaisir , parce qu'il considéroit Dieu en leur personne. C'étoit l'unique réflexion qu'il se permettons de faire sur ce qu'ils lui ordonnoient : car il avoit toujours le jugement conforme au leur , et il leur obéissoit aveuglément.

Un jour qu'il étoit allé servir aux offices par humilité avec un autre novice, un des officiers les envoya tous deux chercher du bois ; et de peur qu'ils ne se blessassent , il leur marqua ce qu'ils en dévoient apporter , et leur ordonna de l'apporter ensemble. Le compagnon de Stanislas , ne faisant peut-être pas réflexion qu'il y avoit une règle qui l'obligeoit d'obéir aux moindres officiers lorsqu'on travaille sous eux, comme au Supérieur de toute la maison , et se laissant emporter par une ferveur assez pardonnable à un Novice , fit la charge de bois bien plus grosse que l'officier ne l'avoit or-

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donné , et quand il eut mis ce qu'il jugeoit que deux personnes pouvoient bien porter sans se foire mal, il avertit Stanislas de la lever par un côté , et se mit en devoir de la prendre par l'autre : mais Stanislas , au lieu de faire ce que son compagnon lui disoit , commença à le regarder en souriant , et lui dit , qu'à moins qu'il ne voulût diminuer la charge , et n'y laisser que ce que l'officier leur avoit dit de porter , il ne lui aideroit point : à quoi l'autre s'accorda volontiers, demeurant également édifié de l'exacte obéissance de son saint compagnon , et charmé de la manière honnête avec laquelle il lui avoit fait reconnoître sa faute.

Il ne faut pas s'étonner que Stanislas se fût rendu si parfait dans l'obéissance , puisqu'il avoit dans un très-haut degré les deux vertus dont saint Ignace dit que celle-là tire son origine : l'humilité et la douceur. Il avoit de trèsbas sentimens de lui-même, et il faisoit tout ce qu'il pouvoit pour les inspirer aux autres. Il étoit toujours le premier à s'accuser de ses fautes ; il avoit de l'adresse pour les faire remarquer , afin d'en recevoir de la confusion : ses compagnons disoient qu'il étoit unN grand calomniateur de lui-même , parce qu'il en disoit quelquefois des choses auxquelles il n'y avoit que l'humilité qui pût donner un sens véritable. Il ne faisoit rien avec plus de plaisir , que ce qui étoit sans éclat ; il aimoit les emplois humilians , il se plaisoit à se faire voir en des habits pauvres et qui le pussent faire prendre par ceux de dehors pour une personne peu considérée dans la maison.

Un jour que le cardinal Commendon l'étoit venu voir à son retour d'Allemagne , il fut sur

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le point d'aller se présenter à lui vêtu d'une robe de toile , qu'il avoit prise pour servir à la cuisine , avec un tablier et ses manches retroussées , si son Supérieur ne l'eût obligé de prendre un autre habit , croyant qu'il devoit avoir plus d'égard au respect qui étoit dû à un prélat de cette considération , qu'à la ferveur d'un Novice.

On ne pouvoit faire un plus grand déplaisir à Stanislas que de le louer. Quand il se trouvoit en conversation avec des personnes qu'il voyoit disposées à cela , il tâchoit de détourner tous les discours qui leur en pouvoient donner occasion ; mais il le faisoit avec adresse , et sans qu'on s'en aperçût : car il étoit humble sans le vouloir paroître , et il ne croyoit pas être moins obligé à cacher son humilité que ses autres vertus.

Il ne pouvoit néanmoins si bien prévenir tout le monde , qu'on ne lui parlât quelquefois de sa naissance et de la grandeur de sa maison ; et Dieu le permettoit ainsi , afin que ce saint Novice nous laissât les beaux sentimens qu'il avoit sur ces sortes d'avantages dont les hommes font tant de cas , et qu'il nous apprît à les mépriser. « C'est peu de chose , dis oit-il , que » d'être grand en ce monde où tout est petit. » Il n'y a point de vraie grandeur que celle » qui vient de la grâce de Jésus-Christ , par » laquelle nous sommes faits enfans de Dieu , » et héritiers de son royaume. C'est un foible » avantage que d'être né avec des biens que » Ton n'emporte point en mourant ; rien ne » nous fait riches que ce que Ton ne peut nous » ôter. »

Stanislas faisoit voir par ces discours qu'il

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n étoit pas touché des louanges qu'il recevoit des hommes , et il marquoit même, par la rougeur qu'elles lui causoient , qu'elles ne lui plaisoient pas : mais il prenoit bien garde de ne pas faire en cela comme certaines personnes d'une vertu sauvage et chagrine , qui querellent ceux qui les louent , et qui offensent , par des rudesses et des rebuts désagréables , ceux qui leur disent des choses obligeantes ; car il ne croyoit pas qu'il lui fût plus permis de blesser la charité pour éviter la louange , que pour repousser une injure.

Toutes ses vertus avoient le même caractère de douceur qui le rendoit aimable à tout le monde. On s'estimoit heureux quand on pouvoit avoir une heure de conversation avec lui. Il ne méprisoit personne ; il supportoit patiemment les défauts des imparfaits ; il s'entretenoit volontiers avec les plus simples , et il s'accommodoit à l'humeur de chacun , avec une condescendance dont on ne pouvoit assez se louer. Il aimoit sincèrement tous ses frères ; et ils en étoient tous si persuadés , qu'il n'y en avoit point qui ne lui eussent volontiers ouvert leur cœur et confié leurs plus secrètes pensées. Celui d'entre eux qui avoit le plus de part à sa confiance , étoit un jeune Italien natif de Rhége , nommé Etienne Angusti , que les Supérieurs lui avoient donné pour lui apprendre la langue. C'étoit une ame pleine de candeur , et qui avoit les inclinations très-conformes à celles de Stanislas. Aussitôt qu'ils se connurent , ils commencèrent à s'aimer, et ils prirent insensiblement tant de confiance l'un pour l'autre, qu'ils ne se cachoientrien. Ce fut à cet ami fidèle que Stanislas confia le secret de ses révélations , et

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c est de lui qu'on en a appris le détail , après b< mort du saint Novice , auquel il ne crut pas manquer de fidélité en découvrant des choses qui dévoient contribuer à sa gloire.

III. Stanislas n'avoit pas seulement pour Dieu cet amour de préférence qui fait l'essence de la charité , et qui demeure dans la partie supérieure de lame; il avoit encore cet amour de tendresse , qui est un effet de la charité fervente , et qui se fait sentir au cœur. Les transports en étoient si violens , qu'il fut souvent en danger d'en mourir. Le Supérieur l'ayant un jour trouvé au jardin dans une saison fort froide , lui demanda ce qu'il y faisoit Le saint Novice lui répondit avec simplicité , qu'il y étoit venu prendre l'air , parce qu'il s'étoit senti le cœur si enflammé de l'amour de Dieu pendant l 'oraison , qu'il avoit besoin de ce petit rafraîchissement pour se soulager. D'autrefois il lui fallut appliquer des serviettes mouillées sur la poitrine, pour tempérer l'extrême ardeur qui s'y étoit allumée : ce qui obligea le Supérieur de lui retrancher quelque chose du temps qu'il avoit coutume d'employer à l'oraison. Mais ce fut inutilement. Toute la vie du saint Novice étoit une oraison continuelle ; et quelque effort qu'il fît pour s'empêcher de penser à Dieu , il en étoit toujours occupé malgré lui , particulièrement sur la fin de sa vie : Dieu paroissant moins épargner cette victime de son amour , à mesure qu'elle approchoit de la consommation de son sacrifice. On lui voyoit toujours les yeux tout baignés de larmes ; et le cardinal Bellarmin a écrit dans le livre qu'il a fait du Gémissement de la colombe , qu'il en versoit des torrens ,

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lorsqu'il étoit en prières : car son oraison étoit un exercice continuel d'un amour très-tendre , que ses directeurs ont assuré n'avoir jamais été interrompu d'aucune distraction.

Cette union si intime qu'avoit Stanislas avec Dieu , et les grâces visibles qu'il en recevoit , donnoient tant de confiance en ses prières à ceux qui le eonnoissoient , qu'il n'y avoit point de tentation si rude ni si opiniâtre dont on ne se tînt assuré d'ôtre délivré , quand on lui avoit fait promettre qu'il le demanderoit à Notre - Seigneur. Un Novice nommé Mario Franchi , se trouvant accablé de tristesse et de peines intérieures, qui lui donnoient du dégoût de la vertu et qui lui causoient un grand trouble , se sentit un jour inspiré de découvrir à Stanislas ce qui se passoit dans son cœur , et de le prier de s'employer auprès de Dieu , pour lui faire obtenir la délivrance de cette tentation. L'ayant donc rencontré dans un lieu propre à lui faire cette confidence , il lui dit l'état où il étoit , et le conjura de demander à Notre- Seigneur qu'il lui plut de l'en retirer. Stanislas touché de compassion pour ce pauvre affligé , le consola le mieux qu'il piAit , et l'ayant conduit à l'heure même dans l'église , il se mit en prières avec lui , et supplia ardemment Notre- Seigneur de donner quelque soulagement à cette am.e. Pendant qu'il prioit, Franchi sentit tout d'un coup les agitations de son cœur calmées , et les nuages qui l'avoient rempli de tant de trouble , entièrement dissipés.

On a appris cette merveille de la personne même à qui elle est arrivée , par un témoignage authentique qu'elle en a donné ; et l'on a su de plusieurs autres , qu'elles avoient été délivrées

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de dangereuses tentations d'impureté , en le regardant seulement , et depuis sa mort en jetant les yeux sur son image.

Ce privilège étoit sans doute un effet de la ressemblance qu'il avoit avec la reine des Vierges , ayant conservé son corps pur , et son ame exempte du péché mortel , jusqu'au dernier soupir de sa vie. Ses compagnons estimoient le pouvoir qu'il avoit auprès d'elle , si grand , qu'on leur a souvent ouï dire qu'ils ne savoient point de moyen d'obtenir de la sainte Vierge ce que l'on en souhaitoit , que d'employer auprès d'elle l'intercession de Stanislas. Il étoit si passionné pour sa gloire , qu'il avoit fait une étude particulière de tout ce que les auteurs en ont dit de plus sublime et de plus propre à donner de hautes idées de sa grandeur. C'étoit un des plus ordinaires sujets de ses conversations, non seulement avec les autres Novices , mais encore avec les Pères les plus graves de la maison , qui prenoient à tâche de le mettre làdessus , parce qu'il mêloit à ce qu'il avoit appris par son étude sur cette matière, des pensées si pleines d'esprit , et des expressions si vives , qu'il ne donnoit pas moins de plaisir à ceux qui l'écoutoient, qu'il ne leur inspiroit de dévotion. La tendresse qu'il avoit pour la Mère de Dieu , étoit égale à son zèle : il Tappeloit sa Mère , et il prononcoit ce nom si doux d'une manière si affectueuse , qu'un grand homme en fut un jour tout surpris, et dit à saint François de Borgia , qu'il lui avoit paru quelque chose de plus qu'humain dans l'air dont Stanislas lui avoit parlé de la sainte Vierge.

Parmi les pratiques de piété par lesquelles le saint novice lui marquoit sa dévotion , une

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des plus remarquables étoit , qu'au commencement de ses actions, il se tournoit vers quelque église , où il savoit qu'elle étoit particulièrement honorée , pour lui offrir ce qu'il alloit faire. Et c'est de là qu'est venue la coutume , que les Novices de la Compagnie observent si religieusement à Rome , de se tourner vers l'église de Sainte-Marie-majeure , le matin aussitôt qu'ils sont levés , et le soir avant qu'ils se couchent , et de saluer la sainte Vierge par une inclination profonde , pour lui demander sa bénédiction dans toutes leurs actions , et pour la prier de les protéger pendant le repos de la nuit.

IV. On ne peut appliquer plus justement à personne, qu'au bienheureux Stanislas, ce que Salomon dit en général d'un homme vertueux qui meurt jeune : // s est rendu parfait en peu de temps ; et dans le petit nombre d'années qu'il a vécu , il s'est avancé a l'égal de ceux qui ont une plus longue vie. Dieu s'est hâté de le tirer de ce lieu de misère et de péché 9 parce que son aine lui étoit agréable.

Il n'y avoit pas encore dix mois accomplis que Stanislas étoit au noviciat, lorsqu'il se sentit intérieurement averti que la fin de sa vie approchoit. Il en eut les premiers pressenti mens au commencement du mois d'août, après avoir ouï une exhortation où Ton avoit parlé de la fragilité de la vie humaine , et de quelle importance il est de se tenir prêt à mourir. Il s'en ouvrit le même jour à ceux qui se trouvèrent avec lui en conversation. « C'est à moi, » leur dit- il , mes frères , que l'exhortation » d'aujourd'hui s'adresse ; la préparation à la -» mort , dont on nous a parlé , est pour vous

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» une précaution utile , parce que l'on peut » mourir en tout temps ; mais elle est de né- » cessité pour moi qui mourrai ce mois-ci. »

Il dit la même chose quatre jours après au père Emmanuel Sa , dans un entretien qu'il eut avec lui touchant l'Assomption de la sainte Vierge , dont la fête éloit pioche ; où, après s'être étendu sur les louanges de la Mère de Dieu avec son zèle ordinaire, il ajouta ces paroles qui marquoient encore plus précisément le temps de son trépas que celles qu'il avoit dites auparavant : « Ah ! mon père , que ce fut » un heureux jour pour les Saints , que celui » auquel la sainte Vierge entra dans le Paradis ! » je suis persuadé qu'ils en renouvellent tous » les ans la mémoire , aussi bien que nous , par » quelque réjouissance extraordinaire , et j'es- » père que je verrai la première fête qu'ils en » feront. »

Ces discours ne firent pas beaucoup d'impression sur l'esprit de ceux qui les entendirent. Personne ne pouvoit croire que Stanislas , qui étoit si jeune, et qui se portoit bien , parlât sérieusement , lorsqu'il disoit qu'il n'avoit plus que quelques jours à vivre : mais le saint Novice , qui avoit des lumières bien sûres là-dessus , commença dès-lors à se préparer à mourir. La préparation qu'il y apporta fut bien différente de celle qu'y apportent orclinairementles autres hommes , qui ont coutume d'employer ce qui leur reste de temps et de raison dans la dernière extrémité , à se résoudre à quitter la vie et à se fortifier contre la crainte de la mort. Stanislas se trouvoit dans une disposition d'esprit toute contraire à celle-là : car , comme il aimoit Dieu de tout son cœur , il n'aimoit point

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la vie qui l'en séparoit , et ne pouvoit s'empêcher de désirer la mort qui le devoit unir à lui pour jamais. Aussi la demandoit-il continuellement à Dieu dans ses prières , et il employa pour l'obtenir l'intercession du bienheureux martyr saint Laurent , qu'on lui avoit donné pour patron ce mois-là. Car la coutume d'en donner à chacun un tous les mois , avoit déjà été introduite dans la Compagnie par saint François de Borgia, qui la tenoit de ses ancêtres , et qui l'avoit toujours fait pratiquer dans sa maison avec beaucoup de fruit. Stanislas se prépara à la fête de son Saint , par des pénitences extraordinaires , dont la dernière fut une rucle discipline qu'il prit la veille au réfectoire en présence de tous les autres.

Le jour de la Fête étant venu, il s'avisa, à l'exemple du bienheureux Herman Joseph, d'écrire une lettre à la sainte Vierge, par laquelle il la conjuroit de lui obtenir la grâce de mourir avant la fête de son Assomption , afin qu'il pût assister à la solennité qui s'en feroit dans le Ciel. Il porta cette lettre à la Communion , et il pria très-ardemment la Mère de Dieu , dans la ferveur de cette action , de ne le pas laisser plus long-temps dans son exil. Après quoi il descendit aux offices , pour aider au cuisinier à apprêter le dîné , où Dieu l'occupa de beaucoup de grands sentimens touchant le martyre de son saint Patron.

Sur la fin du jour le saint Novice se trouva mal ; et quoiqu'il n'eût encore qu'un assez petit commencement de fièvre, le Supérieur jugea à propos de le faire mettre au lit?

Cette première marque qu'il plut à Dieu de donner à Stanislas que ses prières étoient exau-

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eées , lui causa une joie qu'il fut aisé de remarquer sur son visage. Ceux qui le conduisirent à l'infirmerie en lurent surpris , et ils ne purent s'empêcher de témoigner de la tristesse lorsqu'il leur dit en faisant le signe de la Croix sur le lit où il s'alloit mettre : Je ne me lèverai jamais de la ; ajoutant quelque temps après, s'il plaît a Notre-Seigneur , pour donner quelque sorte de consolation à ses frères , auxquels il s'étoit aperçu que les premières paroles qu'il leur avoit dites avoient serré le cœur : car il dit ensuite fort affirmativement au Supérieur , qu'il croyoit avoir obtenu de la sainte Vierge, par le moyen de son saint Patron , de mourir avant la fête de l'Assomption , pour se trouver ■au Ciel en cette sainte journée. Mais comme il n avoit encore alors qu'une fièvre tierce fort légère , dont les médecins ne témoignoient craindre aucune mauvaise suite , on crut que ses discours étoient plutôt des effets du désir qu il avoit de mourir , que de véritables prédictions de sa mort.

Il passa en cet état jusqu'au quatorzième du mois , qui étoit le cinquième de sa maladie , sans que sa fièvre eût augmenté ; et on le croyoit si peu en danger, qu'un frère, auquel il avoit dit ce matin - là même qu'il mourroit la nuit suivante , lui avoit répondu en riant qu'il ne pouvoit mourir d'un si petit mal sans miracle , et à moins que la Sainte Vierge ne voulût, par l'amitié qu'elle avoit pour lui, qu'il allât célébrer dans le ciel la fête de son Assomption. Mais un peu après midi , il tomba tout d'un coup dans une défaillance qui commença à faire craindre que ce qu'il avoit dit de sa mort ne fût que trop vrai. On le fit néanmoins revenir de

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cet évanouissement à force de l'agiter, et ceux qui l'avoient secouru , lui ayant dit qu'il se laissoit trop abattre à son mal , il repartit avec sa douceur ordinaire : // est vrai que f ai bien ■peu de courage ; mais quand fen aurois davantage , Urne serait inutile dans une maladie de laquelle je dois assurément mourir. Peu de temps après cet accident, il lui prit une sueur froide et un si grand abattement , qu'il perdit en un moment toutes ses forces : ce qui fit juger à ceux qui l'assistoient qu'il ne lui restoit plus que fort peu de temps à vivre , et qu'il falloit se presser de lui donner les derniers sacremens.

Le saint malade en ayant été averti , demanda permission à son supérieur de les recevoir couché sur la terre , et de mourir en cette posture de pénitent. Le père fit d'abord difficulté de la lui accorder ; mais enfin ayant considéré que de grands Saints avoient pratiqué cette dévotion à la mort avec beaucoup de consolation pour eux et d'édification pour les autres , il fit étendre une couverture de lit au milieu de la chambre, et ordonna que l'on mît le malade dessus. En cet état Stanislas reçut le Viatique et l'Extrême-Onction avec des sentimens de joie , que l'extrême foiblesse où il étoit ne le put empêcher d'exprimer par le feu qui parut alors dans ses yeux et sur son visage , et par un tressaillement visible de tout son corps. Après qu'il eut reçu les Sacremens , on lui demanda s'il étoit bien resigné à la volonté de Dieu ? A quoi il répondit d'un air tranquille par ce verset des Psaumes : Mon cœur est prêt , Seigneur, mon cœur est prêt. Il passa ensuite quelque temps à s'entretenir avec Dieu , tenant en sa main une image de la Sainte Vierge , qu'il

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baisoit souvent avec dévotion , et ayant son chapelet passé autour de son bras. De quoi un Père , qui l'étoit venu voir de la Maison professe , s'étant aperçu , voulut prendre occasion de là de lui parler de la Mère de Dieu : Que signifie ce chapelet, lui dit-il, Stanislas? apparemment vous n'êtes pas en état de le dire. Il est vrai , mon père , lui repartit le malade en souriant, mais c'est toujours une consolation pour moi que de le regarder , parce qu'Urne fait souvenir de ma bonne Mère. Ah ! mon cher frère , reprit alors le Père , tout attendri par ces paroles , que vous allez donc avoir de joie , quand vous verrez cette Mère si aimable dans le ciel y oit elle vous attend y pour vous faire part de sa gloire ! A ces mots le malade sembla reprendre de nouvelles forces : il leva les mains au ciel avec une vigueur qui étonna ceux qui sàvoient à quel point sa maladie l'avoit affoibli, et donna beaucoup de témoignages d'une joie extraordinaire.

Il étoit déjà plus de minuit , lorsque Stanislas sentant que sa fin approchoit, pria qu'on lui fît voir quelques Novices auxquels il vouloit dire adieu ; ce qui ayant été fait , il rendit grâces à la Gompagnie des bontés de mère qu elle avoit eues pour lui , et demanda pardon à tous les assistans des mauvais exemples qu'il pouvoit leur avoir donnés ; puis se tournant vers le Supérieur , il lui dit ce mot de saint Paul , le temps est court : le Père voulut achever le passage , en disant, il ne reste plus qu'a nous préparer ; mais le malade le prévint , et ne lui en laissa dire que les deux premiers mots : après quoi il prit son Crucifix à la main , et les assistans s'étant mis en prières autour de lui, il les

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pria d'invoquer particulièrement ses saints Patrons de chaque mois , dont il avoit écrit les noms dans un petit livre. Ensuite de cela , il fit quelques actes de contrition et d'amour de Dieu , qui furent ouïs de tous ceux qui étoient présens; puis il demeura assez long-temps dans le silence et dans un recueillement profond , pendant lequel la Mère de Dieu s'étant présentée à lui , suivie d'une nombreuse troupe de vierges , comme on l'apprit à l'heure même de sa propre bouche , il rendit l'esprit entre les mains de sa bonne Maîtresse , un peu après trois heures du matin, le quinzième jour d'août de l'année mil cinq cent soixante-huit , sur la fin de la dix-huitième de son âge , et dans le dixième mois depuis son entrée au noviciat.

V. L'Ecriture attribue une manière d'odeur à la vertu des Saints , qui la fait* découvrir , et qui donne envie de la suivre , selon cette parole de S. Paul : Nous sommes la bonne odeur de Jésus- Christ. Cette odeur a quelque chose de semblable à celle des parfums , qui ne se font jamais mieux sentir qu'au moment qu'ils se consument et qu'ils cessent d'être : car les Saints cachent leurs vertus pendant leur vie , et ne font confidence de ce que la grâce opère de plus admirable en eux qu'aux directeurs de leur conscience , ou tout au plus à un fort petit nombre de leurs amis. Mais à la mort , ni leurs directeurs , ni leurs amis ne se tenant plus obligés au secret sur des choses que la gloire de Dieu les oblige de révéler , ils publient les vertus et découvrent les trésors de la grâce que ces âmes saintes tenoient cachés par humilité.

La même chose arriva à la mort du bienheureux Stanislas, Peu de temps après qu'il eut

rendu l'esprit , ceux que nous avons dit avoir eu part à sa confiance , apprirent aux autres ce qu'ils en savoient de particulier : et ces choses miraculeuses jointes à la haute idée que l'on avoit déjà conçue de sa vertu , le firent considérer de tout le monde comme un très-grand Saint.

Le concours de ceux qui voulurent assister à ses funérailles fut extraordinaire. On y vint en foule de toutes les maisons que les Jésuites ont à Rome , et chacun s'empressoit pour le voir : si bien que la cérémonie de ses obsèques ressembloit plutôt à un appareil de triomphe 5 qu'à un convoi funèbre. Aussi voyoit-on bien moins de vestiges de la mort sur le corps du serviteur de Dieu , que de marques de la vie bienheureuse dont son ame jouissoit déjà dans le Ciel. On ne remarquoit point de changement en lui , ses traits n'étoient point effacés , il n'avoit rien perdu de la vivacité de sa couleur ^ on voyoit sur son visage le même air de douceur qui le rendoit aimable à tout le monde pendant sa vie. De sorte que bien loin de sentir en approchant de lui cette horreur secrète que nous cause naturellement la vue des morts 5 plus on le regardoit, plus on se sentoit rempli d'une suavité toute céleste. Chacun lui baisoit les pieds et les mains , et il y en avoit qui recueilloient avec respect les fleurs dont on avoit parsemé son corps ; ce qui fit dire au père François Tolet , qui fut depuis cardinal , ces paroles que beaucoup de personnes remarquèrent : « Cela est admirable ! un jeune enfant » vient de mourir , et il attire tout le monde » à lui , chacun le veut voir , chacun lui veut » baiser les pieds. Hélas ! nous mourrons peut*

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» être bien vieux , nous autres ; en fera-t-on v autant pour nous ? »

Pendant que l'on étoit ainsi en troupe autour de ce saint corps , il arriva un Père de la Maison professe , ( que ceux qui ont écrit la vie du bienheureux Stanislas disent avoir été un de ses plus intimes amis , quoiqu'ils n'en aient pas marqué le nom. ) Aussitôt qu'il fut entré dans le lieu où l'on avoit exposé le corps en attendant la cérémonie, il s'alla jeter à ses pieds, et les baisa plusieurs fois tendrement en les arrosant de ses larmes. Il fit cette action d'un air si transporté, que ceux qui en furent témoins en demeurèrent surpris ; de quoi s'étant aperçu , il voulut leur en apprendre la cause ; ce qu'il fit en ces termes , après avoir un peu essuyé ses larmes et recouvré la liberté de parler qu'elles lui avoient ôtée : « Hier au soir ayant appris que » la maladie de Stanislas devenoit plus dange* » reuse , et ne pouvant le venir voir à l'heure » même, parce qu'il étoit déjà fort tard, je ré- » solus d'y venir aujourd'hui, aussitôt que je » pourrois sortir de la maison. M'étant couché » dans cette pensée, vers le point du jour je » me suis imaginé que je venois au noviciat , » et que j'avois trouvé en mon chemin une » personne qui me demandoit où j'allois ; il » m'a semblé que je lui répondois que je ve- » nois ici ; et qu'elle m'ayant encore demandé » ce que j'y venois faire , je lui ai reparti que » je venois voir Stanislas qui étoit malade i sur » quoi cet homme m'ayant dit fort affirmalive- » ment que je ne le verrois pas , et qu'il étoit » déjà en Paradis , je lui ai demandé d'où il le » savoit ? Il m'a répondu ces paroles , qui me » sont demeurées dans l'esprit comme il me

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» ]es a dites : Je le sais bien , je le sais bien, » et je sais de plus qu'il y est entré ce matin un » peu après trois heures. À ces mots je me suis » éveillé , et j'ai appris depuis que Stanislas » avoit justement rendu l'esprit à l'heure qui » m'a été marquée dans le songe que je viens » de vous dire ; si je dois appeler un songe » une chose qui s'accorde si bien avec la vé- » rite. »

Ce discours fut reçu avec une extrême joie de tous ceux qui l'entendirent, et redoubla le respect que l'on avoit pour la mémoire du saint Novice. On regardoit son corps comme une relique précieuse , qui méritoit d'être exposée à ja vénération publique : mais la déférence qu'on eut pour le Saint-Siège , qui défend de prévenir son jugement en semblable rencontre , ne permit pas qu'on en usât ainsi. Il fut enterré comme les autres Religieux de sa Compagnie, à la réserve qu'il fut mis dans un cercueil , où il demeura plus de deux ans sans se corrompre , quoiqu'il n'eût point été embaumé. Il en sortoit même quelquefois une odeur si douce , que toute la chapelle en étoit remplie : Dieu voulant ajouter ce dernier témoignage de la pureté angélique de son serviteur , à tous ceux qu'il en avoit déjà rendus.

VI. Quelque superbes que soient les tombeaux que les hommes érigent à leurs amis , ce sont toujours des marques de la mort et de la destruction de ceux qui y sont enfermés ; et si l'on y voit quelquefois gravés quelques ves tiges de leur grandeur , c'est pour faire con~ noître aux autres hommes combien elle a été vaine , puisqu'elle a sitôt fini , et qu'il en reste si peu de chose. Il n'y a que Dieu qui puisse

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rendre glorieux les tombeaux de ses amis , et en faire des autels , où l'on ne voit que des marques de la vie bienheureuse dont ces âmes saintes jouissent dans le ciel , et du poiivoir que leur donne sur la terre l'union qu'elles ont avec la Divinité.

C'est ce qui est arrivé au sépulcre du bienheureux Stanislas : car ayant plu à Dieu d'honorer la mémoire de son serviteur , par les grands miracles dont nous parlerons dans le troisième livre de cette histoire , les peuples ont cru être obligés de reconnoître par un culte public les grâces qu'ils en ont reçues : mais comme ils ne lui ont pu rendre ce culte sans l'aveu du souverain Pontife , ils en ont demandé en divers temps la permission à Sa Sainteté avec tant d'empressement , qu'ils l'ont enfin obtenue.

Clément VIII a été le premier qui l'a honoré du titre de Bienheureux , dans un bref qu'il envoya, en l'année 1604, aux habitans de Pultovie , par lequel il leur permettoit d'en célébrer tous les ans la fête dans leur ville. Quelque temps après , Sigismond III , roi de Pologne , entreprit d'obtenir du Saint-Siège la même grâce pour tout son royaume. Il en écrivit au pape Paul V, en l'année 161 8 , et le fit solliciter pour cela par le cardinal de Montalte , protecteur de la couronne de Pologne, et par l'évêque de Posna , son ambassadeur. Sa Sainteté répondit d'abord à ceux qui lui parlèrent de cette affaire , ce que les Papes ont coutume de répondre en pareilles rencontres , qu'il en falloit informer la Congrégation des Bits, et attendre son jugement là-dessus. Mais le cardinal et l'ambassadeur voyant que les informations s'en

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faisoient trop lentement , présentèrent à Sa Sainteté un abrégé de la Vie et des Miracles du bienheureux Stanislas , et la prièrent de vouloir prendre la peine de le lire elle-même. Le Pape le fit pour les contenter , et quoiqu'il n'eût pas dessein d'abord de presser davantage pour cela la conclusion de cette affaire , il s'y montra si affectionné après qu'il eut lu la vie du serviteur de Dieu , et qu'il eut examiné lui-même les preuves de ses miracles , que ceux à qui il en parla alors jugèrent bien qu'il ne seroit pas désormais fort difficile d'obtenir de lui làdessus une partie de ce que l'on en souhaitoit, De quoi ceux qui s'intéressoient dans l'affaire ayant été avertis , Eléonore des Ursins, duchesse de Sforce , qui sollicitoit pour l'église du noviciat de Rome la même permission que demandoient les Polonais pour toute la Pologne , profita la première de la bonne disposition de l'esprit du Pape ; car s'étant incontinent allé jeter à ses pieds avec quelques autres dames romaines et l'ambassadrice de France , elle en obtint ce qu'elle désiroit.

Après que le Pape eut fait cette première démarche en faveur de la duchesse , le cardinal et l'ambassadeur n'eurent pas beaucoup de peine à le faire résoudre à contenter le roi de Pologne. Sa Sainteté fit incontinent expédier un bref à ce prince , par lequel non seulement elle lui donnoit permission de faire célébrer la fête du bienheureux Stanislas dans toutes les églises des Jésuites qui se trouveroient sur les terres de son obéissance , mais elle donnoit encore de grandes Indulgences à ceux qui les visiteroient ce jour-là , et qui y feroient leurs dévotions. Ce bref fut reçu dans la Pologne et dans la

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Lithuanie, avec une joie que je ne puis mieux expliquer qu'en représentant quelque chose de la pompe extraordinaire avec laquelle ces peuples célèbrent tous les ans cette fête dans quelques-unes des meilleures villes du royaume.

Aussitôt que les premières vêpres ont été chantées solennellement dans l'église des Jésuites , on commence à orner les rues et les places publiques comme l'on fait à la Fête-Dieu, La nuit étant venue , on allume aux fenêtres Je chaque maison un si grand nombre de flambeaux , et il paroît en l'air tant de feux d'artifices j que les premières fois que cette cérémonie se lit , les paysans de la campagne crurent que toutes ces villes alloient être réduites en cendres , et plusieurs y accoururent , pensant que ce fût un incendie. Sur les dix heures , on commence une magnifique procession , à laquelle on voit mille ou douze cents jeunes hommes , superbement vêtus , marcher deux à deux , avec un flambeau à la main , après de grandes et riches machines , portées sur les épaules de plusieurs hommes, où sont représentées avec beaucoup d'art les principales actions de la vie du Serviteur de Dieu. Cette procession dure près de deux heures , faisant de temps en temps des pauses dans les églises qui se trouvent sur sa route , jusqu'à ce qu elle arrive sur le minuit dans le lieu qu'on^luia marqué pour son terme , où l'on fait le panégyrique du Bienheureux. Après quoi chacun se retire pour aller prendre un peu de repos jusqu'au lendemain, que les dévotions recommencent avec tant de ferveur , que cette fête est , dit-on, en Pologne comme une seconde Pâque, A ces témoignages si extraordinaires de res~

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pect et d'affection envers le bienheureux Stanislas , les Polonais ont ajouté une marque illustre de la confiance qu'ils ont en lui , en le choisissant solennellement avec saint Casimir pour le Patron et pour le Protecteurduroyaume! Plusieurs villes ont encore fait depuis la même chose en leur particulier , comme Varsovie , Posna, Lublin et Léopol : dans la dernière desquelles il se passa une chose , il y a treize ou quatorze ans , à l'occasion dune semblable cérémonie , que je ne dois pas omettre dans cette histoire , pour être un exemple mémorable de la justice de Dieu sur ceux qui s'opposent aux honneurs que Ton rend aux Saints, et de l'excès où se porte quelquefois un esprit jaloux de la prospérité d'autrui.

Cette ville étant attaquée de la peste , se voyant sur le point d'être entièrement désolée par cette maladie, si elle s'allumoit davantage et qu'elle eût un plus long cours; les Magistrats se ressouvinrent de l'assistance qu'ils avoient autrefois reçue du bienheureux Stanislas dans un incendie horrible , où le Serviteur de Dieu avoit paru sur leurs murailles , à la vue d'une infinité de personnes, détournant les flammes qui, après avoir brûlé le faubourg qui est du côté de Cracovie, gagnoient déjà la porte de la ville , et l'alloient réduire en cendres. Le souvenir de cette faveur leur donna la confiance de s'adresser encore une fois à celui dont ils l'avoient reçue : ils prièrent le bienheureux Stanislas de les délivrer de la maladie contagieuse , et s'obligèrent par un vœu public , en cas qu'il lui plût de le faire , d'orner son autel d'un riche tableau bordé d'argent , et de placer son image sur la plus haute tour de la ville 7 pour

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marquer à la postérité qu'ils le reconnoissoient pour leur Protecteur. Ils n'eurent pas plutôt fait ce vœu , que la peste venant à cesser , ils se virent heureusement obligés de penser à l'accomplir. Mais comme il fallut attendre quelque temps pour préparer les choses nécessaires à en faire la cérémonie , quelques gens qui ne vouloient pas de bien aux Jésuites , se servirent de cet intervalle, pour tâcher, par toute sorte de moyens , d'empêcher qu'on ne rendît cet honneur à une personne qui avoit porté leur habit : et il se trouva parmi eux un ecclésiastique assez emporté pour aller trouver un des magistrats , et pour lui dire qu'il n'y avoit pas de raison d'accorder au bienheureux Stanislas un honneur qu'il n'avoit pas mérité. Ce procédé impie et passionné scandalisa extrêmement toute la ville. Il n'eut point d'autre effet que d'attirer la colère de Dieu sur celui qui en étoit l'auteur , et d'augmenter dans l'esprit du peuple le respect qu'il avoit déjà pour son saint Patron: car le jour de sa fête s'étant trouvé dans cette conjoncture, il fut célébré avec un concours extraordinaire de toutes sortes de personnes. Un chanoine nommé Piglouski en fît le panégyrique; et l'occasion s'étant présentée, dans la suite de son discours, de parler du vœu que l'on avoit fait au bienheureux Stanislas durant la peste j il déclama avec beaucoup de force et de zèle contre ceux qui avoient voulu empêcher qu'on ne l'accomplît , et assura que Dieu ne laisseroit pas impunie une ingratitude si horrible. L'événement ne fît que trop voir qu'il avoit dit vrai ; car l'ecclésiastique dont nous venons de parler, étant monté en chaire dans une autre église 7 en même temps que le Cha-

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noine prêchoit en celle des Jésuites , et ne voyant qu'un fort petit nombre d'auditeurs devant lui , il fut si peu maître de sa passion , qu'il osa bien se moquer publiquement du miracle qu'on attribuoit au Serviteur de Dieu. Cette témérité scandaleuse ayant mis le comble aux péchés de ce malheureux, attira sur lui un châtiment aussi funeste , qu'il fut prompt et imprévu : car il ne fut pas plutôt de retour dans sa maison , qu'il fut saisi d'une frénésie horrible, et il devint tout d'un coup si furieux, qu'il se précipita par une fenêtre , et finit ainsi sa vie.

Mais comme Dieu n'exerce sa justice en ce monde que pour obliger les hommes d'avoir recours à sa miséricorde , la mort tragique de cet homme emporté fit ouvrir les yeux à ceux que la même passion avoit engagés dans son parti , et leur fit faire une pénitence qui répara le scandale que leur faute avoit causé dans la ville.

Pendant que Dieu châtioit ainsi les ennemis du bienheureux Stanislas , sa Providence disposoit les choses dans la Pologne pour augmenter la gloire de son Serviteur , en élevant son sang sur le trône de cette monarchie, dans la personne de Michel Viesnoviski , dont la bisaïeule étoit de cette maison. Car ce Prince n'a pas plutôt eu pris possession delà couronne , qu'il a sollicité la canonisation de son saint parent, auprès de Clément X qui tient aujourd'hui le Saint-Siège. En quoi tous les Sénateurs du royaume s'étant joints à lui , et ayant prié l'archevêque de Gnesne d'en écrire au nom du Sénat aux Cardinaux de la congrégation des luts , sa sainteté a commencé cette affaire , par déclarerons les formes le Serviteur de Dieu

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Bienheureux : ce que ses prédécesseurs n'avoient pas fait , n'ayant pas encore permis d'en faire l'office dans l'Eglise ; de sorte que dans les lieux où l'on en faisoit la Fête , on disoit ce jour -là la messe de la Sainte Trinité. Le Saint- Père a donné cette permission à la Pologne et à la Compagnie de Jésus, par un bref du 16 d'août de l'année 1670; et parce que le jour auquel le bienheureux Stanislas est mort, se trouve occupé par la fête de l'Assomption de la sainte Vierge , Sa Sainteté a marqué , pour célébrer celle du Serviteur de Dieu, le i3 de novembre , jour auquel son corps a été transporté de Fancienne chapelle où il avoit été enterré , dans la nouvelle église que le prince Pamphile a fait bâtir au Noviciat de Rome , avec une magnificence digne de sa piété.

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