CHAPITRE X
Promircs dos faveurs extraordinaires; théologie mystique. — Dévotion habilucllc qui avait précédé ; cette dévotion dépend en partie de nos elforts. — Combien il est important de reconnaître les grâces que Dieu nous accorde ; c'est une fausse humilitt- de ne pas le faire. — Comme elle va parler désormais des grâces dont le Seigneur la comblée, elle souhaite que (ctte partie de sa relation ne soit point connue du public.
Noire-Seigneur daignait , ainsi que je l'ai dit (1) , ni'accorder , à certains intervalles , mais durant un temps très-court, les prémices de la faveur dont je vais parler. Tandis que , dans l'oraison, je me tenais au[)rès de ce Divin Maître, me le représentant, comme je l'ai rapporté (2), dans le sanctuaire intérieur de mon Ame, quel(|uefois aussi au milieu d'une lecture , j'étais tout à coup saisie du sentiment de la présence de Dieu. Il m'était absolutiicnt impossible de douter qu'il ne fiit au dedans de moi , ou (jue je ne fusse tout abîmée en lui.
Ce n'était pas là une vision ; c'est, je crois, ce qu'on a|)pelle théologie mystique (3). Elle suspend l'âme de telle sorte qu'ello
(1) Chap. IV, page 54.
(2) Chap. IV , pag. 55, et rhap. ix . pag. 104.
(3) La théologie mjstique est une science surnaturelle , infuse, expérimentale de Dieu , laquelle non-seulement donne à lAme les plus vives lumières sur Dieu et les choses divines , mais encore l'unit à lui et l'embrase de son amour.
On rappelle mystique , c'est-à-dire secrète , cachée, mystérieuse , parce qu elle f.iit connaître à l'âme les vérités les plus secrètes et les plus profonds mystères cachés en Dieu. En outre , on lui donne ce nom , parce qu'il est très-diflicile, souvent même impossible .i l'âme d'exprimer dans <m langage mortel les hautes vérités
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semble ôiro tout onlièro liors (rolle-mômo. \/<\ voinnié aime . la mémoire me paraît presque perdue, l'enlendemenl n'ai^it |)()int ; néanmoins , il ne se perd pas. Je le répèle , il n'agil
i|uo Dieu lui (lécouvri" ; c'est co qui a fiiil diro .*i saint l'aul : « Qu'il avait entendu des voriti's cachées cpiil n'est pas au pouvoir de l'honime d'exprimer : Et audinl arcana rerba , quœ non licet homini loqui. » II. Cor. xii. v. 4.
Elle est surnaturelle , c'est-à-ilire infiniment élevée au-dessus de notre nature , et par elle-même éternellement inaccessible aux facultés naturelles de notre Ame. Par conséquent , elle vient de Dieu , et non de nos efforts ; elle est inspirée, elle ne s'apprend pas. Elle est directement infuse , et non acquise par nos travaux.
Elle est expérimentale , c'est-à-dire qu'elle j)ossède par une union intime, toute d'amour, le divin objet qu'elle contemple. Et voilà sa prérogative suprême, ce qui la sépare par un intervalle infini de toutes les autres sciences, sans en excepter même la théologie dogmatique. En effet, quelle que soit la science dont l'intelligence s" occupe ici-bas, ce n'est qu'à l'aide d'une certaine lumière c[u'elle en connaît l'objet et les propriétés ; mais l'objet de cette science demeure extrinsèque à l'esprit. 11 n'en est pas ainsi de la théologie mystique ; non-seulement elle s'élève jusqu'à Dieu , qui est son objet . mais elle s'unit intimement à lui. L'âme le possède, le goûte , se voit pénétrée de sa lumière et se sent embrasée de son amour.
La fin de la théologie mystique est de conduire l'âme par une vie sainte à l'union d'une charité parfaite avec Dieu. Son terme dernier, c'est la pleine possession de Dieu dans le monde futur , c'est la vision intuitive.
La théologie mystique étant une science surnaturelle et infuse , l'âme ne peut s'y élever d'elle-même ; mais elle peut s'y disposer. Elle s'y prépare , d'après les docteurs , par une mort entière à la vie des sens , pour ne vivre que de la vie spirituelle, et par une fidèle et courageuse persévérance dans l'oraison mentale ordinaire. C'est là ce qu'enseigne le prince des docteurs de la théologie mystique , saint Denys , dans son traité sur cette matière. Voici les paroles qu'il adresse à saint ïimothée :
«Pour vous, mon cher Timothée , exercez-vous avec une constante ardeur » dans les contemplations mystiques : prenez courageusement votre essor au-des- » sus des sens , au-dessus des opérations intellectuelles , au-dessus de tout ce que » les sens ou la pensée peuvent percevoir , au-dessus de toutes les choses qui sont » et au-dessus de celles qui ne sont pas ; et autant qu'il est permis à notre faiblesse, «élevez-vous, d'une manière incompréhensible , jusqu'à l'union de celui qui est » au-dessus de toute essence et de toute science. C'ost par ce sincère , spontané et » absolu abandon de vous-même et de toutes choses , que vous arriverez enfin jus- M qu'à ce rayon surnaturel de la divine obscurité.» Saint Denys l'Aréopagite , » Théol. mystique , chap. ]".
Cet enseignement de saint Denys est confirmé par celui de saint Grégoire, dans le livre des Morales. « Ce n'est , dit ce grand pape , qu'après s'être purifiée du » désir de la gloire humaine et de toute satisfaction de la concupiscence charnelle , » que l'àme peut .s'élever à la contemplation. l'rius mens ab appetilu gloriœ lempora- » lis, utque ab omni carnalis concupiscentiœ delectatione teryenda est, et tune ad arcetn » contemplalionis eriyenda. » Lib. vi. Moral, c. 17.
Quand l'âme est ainsi disposée , qu'elle ne veut que Dieu , Dieu se montre magnifique envers elle ; et comme , dans l'ordre actuel , il a élevé le genre humain régént'ré à l'état de la vision intuitive , il se plaît à accorder à ces âmes fidèles et
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fioinl , njais il domcure comme cpouvanlé de la grandeur do (•e(|u'il eontcinplc ; car Dini se plaît à lui faire connaîtie (ju'ii ne comprend aucune des inerNeilies qu'il lui découvre.
Celte insiijne faveur avait été précédée d'une autre . (jui peut , ce nie Minble, être jumju à un corlain point le fruit de nos efforts : c'était une tendresse de dévotion très-habituelle. Je goûtais un plaisir qui , sans être enliôrement sensible, ni parfaitement spirituel , est pourtant un don de Dieu. Mais ici nous pouvons nous aider bcaucou() nous-mêmes, soit en considérant notre bassesse , la grandeur des bienfaits divins , notre ingratitude , les douleurs de la passion de Jésus-Christ et le mvstérieu.x enchaînement des souffrances de sa vie ; soit en conicmplant avec joie la magnificence des œuvres du Seigneur, ses perfections souveraines , l'excès de son amour pour nous , et tant d'autres merveilles (\u\ se révèlent comme d'elles-mêmes à ceux qui ont un véritable désir de leur avancement. Que si à
altérées de son amour les prémices de l'avant-goùt de la vie du ciel. Il leur ouvre le sanctuaire de la théologie mystique , qui est comme le portique le plus voisin de sa gloire. Là , par quelques rayons de plus en plus éclatants , il les prépare et les familiarise peu à peu à la claire vision , h la contemplation face à face de sa Divinité. Par quelques étincelles de plus en plus consumantes de son amour , il les embrase et les transforme par degrés , en attendant qu'il les reçoive dans le divin incendie de sa charité. En un mot , il prélude ici-bas par une union commencée ë l'union consommée de la patrie où il sera tout en tous. Ut til Deus omnia m otnnibu*. l. Cor. c. xv. v. 28.
Quels sont les effets de cette connaissance infuse et expérimentale de Dieu ? Agissant sur l'àme tout entière , elle illumine l'entendement de lumières surnaturelles , et elle enflamme le cœur du feu dim divin amour. Mais la clarté de ces lumières , comme l'intensité ou l'ardeur de cet amour ont des degrés divers, et ces degrés sont désignés sous différent» noms par les auteurs mystiques. Il serait superflu d'entrer ici dans des détails , puis<iuc sainte Tércso va exposer d'une manière si admirable la suite et l'ensemble des effets tout divins de la théologie mystique.
Ce que nous venons de dire suffit pour avoir une notion de la théologie mystique et pour se former une idée de sa haute et incomparable excellence.
Pour lui accorder Icstimc qu'elle mérite , le catholique n'a qu'à se souvenir que la théologie mysticpie est non-seulement la science des Saints , mais qu'elle est encore l'école de la sainteté ; qu'elle est tont ensemble et la mère féconde des vertus héroïques . et un suhlime essai , un divin apprentissage de la vision intuitive, un commencement et un avant-goût de l'éternelle béatitude. Alors , de concert avec les génies les plus élevés , avec les plus grands docteurs et avec tous les Saints de l'Eglise , il s'inclinera de respect devant la théologie mystique , et la proc Limera la reine des sciences.
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ces considéralions se joint un peu d'amour , l'Ame s'épanouit délicieusement . le cœur s'attendrit . les larmes coulent. Quelquefois il semble que nous les lirons des yeux comme par force ; d'autres fois , c'est Notre-Seigneur qui, nous faisant une douce violence, leur ouvre un libre passage, sans qu'il nous soit possible de les retenir. Ce Divin Maître se pinît ainsi à paver magnifiquement nos faibles services , par celte suave consolation qu'éprouve l'âme , en voyant ses larmes couler pour une Majesté si adorable. Consolation certes bien légitime ; je ne m'étonne nullement qu'elle trouve là une source de délices et de transports.
On pourrait , à juste titre , comme la pensée m'en vient maintenant , comparer ces joies à celles du ciel. Il y a sans doute , entre les degrés divers de la félicité céleste , une différence incomparablement plus grande qu'entre les degrés de bonheur de l'âme dans cet exil. Voici néanmoins la ressemblance : Dieu donne à ses élus , dans le ciel , une gloire proportionnée à leurs mérites ; mais comme ils voient combien peu ils ont travaillé pour la gagner, ils sont tous contents de la place qu'ils occupent. Il en est de même de l'âme ici-bas ; dès que Dieu commence à lui faire goûter ces plaisirs de l'oraison, elle croit vraiment n'avoir plus rien à désirer, et elle se regarde comme très-bien payée de tous ses services ; et certes elle a bien raison d'en juger ainsi. Ces larmes, fruit en quelque sorte de nos efforts soutenus par le secours divin , sont d'une inestimable valeur, et ce n'est pas assez de tous les travaux du monde pour en acheter une seule. Quel trésor plus |)récieux en effet , que de trouver en soi le consolant témoignage' que l'on est agréable à Dieu ! Celui qui en est là ne saurait lui en rendre d'assez vives actions de grâces , ni trop reconnaître la grandeur d'un tel bienfait ; car le Seigneur fait assez voir qu'il le veul pour sa maison , et l'a choisi pour son royaume , s'il ne retourne point en arrière.
I Qu'il méprise certaines fausses humilités dont je compte parler, cl se garde bien de croire faire acte de celte vertu ,
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en ne reconnaissant pas les grâces de Dieu. La vérité , à bien entendre ici , est que Dieu nous les accordant sans aucun mérite de notre part , nous devons lui en [)ayer un juste tribut de reconnaissance. Mais si ses largesses nous sont inconnues , comment exciteront-elles notre amour ? El puis n'est-il pas hors de doute (jue plus une ûme se reconnaît indigente par elle-même cl riche par les dons du Seigneur, plus elle avance dans la vertu et dans la vraie humilité ? Je ne crains pas de le dire : celle peur de la vaine gloire , quand Dieu commence à nous prodiguer ses trésors , ne [teut servir qu'à abattre le courage d'ime âme, en lui persuadant qu'elle n'est pas capable de grands biens. Celui qui nous les donne , croyons-le fermement , nous donnera aussi la grâce de démêler les artifices du lentMleurct la force de lui résister. Pour cela , il ne demande de nous qu'une intention droite et un vrai désir de lui plaire, et non aux hommes. /
D'ailleurs , n'est-il pas Irès-clair qu'un souvenir fidèle des bienfaits augmente l'amour envers le bienfaiteur ? Si donc il est permis et très-méritoire de se rappeler sans cesse que c'est Dieu qui nous a tirés du néant , nous a donné l'être et nous conserve la vie ; que c'est lui qui , si longtemps avant notre naissance , nous a préparé les bienfaits de sa mort et de ses douleurs . pourcjuoi ne me serail-il pas permis de voir, de comprendre . de rappeler souvent à mon souvenir qu'ayant autrefois aimé les conversations frivoles , je ne puis plus maintenant, par un don du Seigneur, trouver de charme qu'à m'en- Iretenir de lui ? C'est là un joyau précieux dont il m'a fait présent ; et quand je me souviens que je l'ai reçu de lui et qu'il est en ma possession , un tel souvenir non-senicmcnl me convie , mais me force à l'aimer; et cet amour est tout le fruit de l'oraison fondée sur l'humilité. Que doivent donc éprouver certains serviteurs de Dieu , quand ils voient en leur pouvoir d'autres perles plus précieuses encore dont il leur a fait présent , comme la perle du mépris du monde cl celle du mépris d'eux-mêmes! Ah! n'en doutons point, ils sentent,
profondément (|uc de tels bienfaits leur im[)Oscnl plus de reconnaissance et de fidélité. N'ayant par eux-mômcs aucun de CCS trésors , ils s'en voient uiiif|ueinent redtivabics à la largesse de ce Dieu, qui a daigné se montrer si prodigue envers I une âme aussi faible, pauvre et dépourvue de mérites que la mienne. Non content de m'enrichir d'une de ces perles de si haut prix , ce qui était déjà trop pour moi , il m'en a donné d'autres , et sa muniûcence a dépassé mes désirs.
' De telles faveurs doivent accroître notre dévouement et notre reconnaissance ; Dieu ne les accorde qu'à cette condition. Si , dans cet état sublime, il nous voit mal user de ce trésor, il le reprend , et , nous laissant dans une indigence beaucou[) plus grande qu'auparavant , il le donne à des âmes plus fidèles , qui le feront mieux valoir pour elles-mômes et pour les aulres/Mais comment celui qui ignore les richesses dont il est possesseur pourrait-il en faire pari et les distribuer avec libéralité ? Avec une nature telle que la nôtre , il est impossible , selon moi , d'avoir le courage des grandes choses . si nous ne sentons en nous l'assurance de la faveur divine. Faibles et courbés vers la terre, il nous serait bien ardu d'arriver à un détachement parfait et à ce souverain dégoût des choses d'ici- bas , si notre ame ne possédait déjà quelque gage des biens d'en haut. Par ces dons . le Seigneur nous rend la force perdue par nos péchés ; ainsi , avant d'avoir reçu ce gage de son amour, accompagné d'une foi vive , il sera bien difficile de se réjouir d'être pour tous un objet de mépris et d'horreur, et d'aspirer à ces grandes vertus qui éclatent dans les parfaits. Notre nature ayant tant de peine à se soulever vers le ciel , nos regards ne se portent qu'aux objets présents; ces faveurs réveillent la foi et lui donnent une nouvelle vigueur. Comme j'ai si peu de vertu . je juge des autres par moi-môme : étant si misérable , j'avais besoin de tous ces secours. Peut-être la seule vérité de la foi suffit à des âmes plus fortes, pour entreprendre des choses très-parfaites. C'est à elles de nous donner lumière sur ce point ; quant à moi , je
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(lis ce que j'ai éprouve , comme ou l'exige. Si cet écrit n'csl pas bien . celui i\ qui je l'envoie n'aura qu'à le déchirer ; il est plus capaijie (jue moi il'cii découvrir les défauts. Pour l'amour de Dieu , je le conjuri> , lui et tous mes confesseurs , de m'accorder une grâce : c'est de publier , de mon vivant même , s'ils le jui;('nt à pro|)Os. ce que j'ai dit de mes péchés et des inûdélilés de ma vie ; dès cette heure , je le leur permets , dans l'espoir de détromper ainsi ceux qui trouveraient en moi (juelque vertu ; je puis bien l'affirmer , mon cœur à l'avance en tressaille de joie. Mais pour ce qui me reste à dire , je ne leur donne pas la même liberté , et je ne veux pas , s'ils le communiquent . (ju'ils disent en qui ces choses se sont passées , ni qui les a écrites. Dans ce dessein , je tairai mon nom et celui des autres . et je m'cfTorcerai de tout dire , de manière à rester inconnue. Je les conjure donc . pour l'amour de Dieu , de céder à mon désir. L'approbation d'hommes si instruits et si graves suffira pour autoriser ce qu'il y aura de bon dans cet écrit ; s'il y a quelque chose de tel , je le devrai uniquement à Notre-Seigneur , et je n'y serai pour rien ; car je n'ai ni science . ni vertu , ni secours des gens habiles ni de qui que ce soit. A l'exception de ceux qui m'ont im|)Osé ce travail . et qui , dans ce moment , ne se trouvent point ici , nul ne sait que je m'en occupe. Je n'y emploie , pour ainsi dire , que des moments dérobés . et encore avec peine ; cela m'empêche de filer . el je suis dans une maison pauvre où les occupations ne me man(|uent [)as. En outre , j'ai si peu do capacité et de mémoire , que je ne puis m'aider en rien de ce que j'ai lu ou entendu. Ainsi donc , si je dis quelque chose de juste, Notre- Seigneur l'aura voulu pour quelque bonne fin ; ce qui s'y trouvera de mauvais viendra de moi . et c'est à vous , mon père, de le retrancher. Dans aucun cas, il ne convient de dire mon nom ; de mon vivant , ce serait révéler le bien qui est en moi , et il est clair que cela ne doit [)as se faire. Après ma mort , I unique résultat serait d'enlever tout crédit et toute autorité à ce que j'aurai dit d'utile , quand on saurait que cela vient d'une personne si mé[)risable et si dénuée de vertu. Dans
la confiance qu'une grâce si instamment (len)andée |tour l'amour de Dieu me sera accordée par vous et par ceux qui liront ceci , j'écrirai avec liberté; autrement , je ne loferais qu'avec c;rand scrupule , sauf pour faire connaître mes péchés ; car en cela je n'en ai point ; mais quant au reste . il me suffit d'être femme, et femme si imparfaite, pour-tjue la plume s'échappe de ma main. Aussi , excepté le simple récit de ma vie, que tout le reste soit pour vous , mon p^-re , qui m'avez tant pressée d'écrire une relation des grâces que Dieu m'a faites dans l'oraison. Si elle se trouve conforme aux vérités de notre sainte foi catholique, vous pourrez en retirer quelque profil ; sinon , jetez à l'instant ce papier au feu , je m'y soumets d'avance. Hâtez-vous dès lors de me détromper , afin que le démon ne trouve pas un gain là où mon âme en espérait un pour elle. Notre-Seigneur sait bien , comme je le dirai dans la suite , que j'ai toujours recherché ceux qui pouvaient m'éclairer.
Malgré tous mes efiForts pour exprimer avec clarté ce que j'ai à dire de l'oraison , mon langage sera bien obscur pour ceux qui n'en ont pas l'expérience, .le ferai connaître certains obstacles et certains dangers qu'on rencontre dans ce chemin. Je me servirai pour cela des lumières de mon expérience et de celles que j'ai puisées dans une communication de plusieurs années avec des gens très-doctes et très-spirituels. Ils reconnaissent qu'en vingt-sept ans , malgré mes infidélités et mes faux pas dans cette voie de l'oraison , Dieu m'a donné autant d'expérience qu'à d'autres qui y marchent depuis trente-sepi ou quarante-sept ans , se montrant toujours des modèles de pénitence et de vertu. Que Notre-Seigneur soit béni de tout . et qu'il daigne se servir de moi , je l'en conjure au nom de son infinie bonté. Puisse cette révélation des secrets de sa grâce à mon égard lui procurer quelque gloire et faire bénir son saint nom. Mon Divin Maître le sait . je n'ai point d'autre but en faisant connaître comment il a changé un si abject et dégoiîlant fumier en un jardin de fleurs d'un si suave parfum. Daigne sa
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Divine Majesté me préserver de les arracher par ma faute , cl de revenir ainsi à mon premier élal. Je vous conjure , mon père , au nom de son amour . de lui demander celle grâce pour moi , puisque vous savez (jui je suis , plus à fond el plus clairement (jue vous ne m'avez pi'rmis de le dire en cet écrit.