CHAPITRE VIII
Comment , par sa pcrs(5vpranco dans l'oraison , elle échappe au danger de se perdre. — Elle exhorte tout le monde h s'adonner h ce saint exercice. — Elle en fait connaître les admirables avantages. — L'oraison conduit infailliblement une Smc au port du salut.
Ce n'csl pas sans dessein que j'ai fait un exposé si approfondi cl si consciencieux de ce temps de ma vie. Un si triste tableau flétrira , je le sens, l'âme de tous mes lecteurs. Aussi, avec quelle sincérité je souhaite qu'ils me prennent en horreur, en voyant cette lutte obstinée d'une âme ingrate contre celui qui l'avait comblée de tant de faveurs ! Oh ! que je regrette de ne pouvoir Vire toutes les infidélités dont je me rendis coupable envers mon Dieu , durant ces années, pour ne m'ôtre point appuyée à cette forte colonne de l'oraison! Pendant près de vingt ans , je traversai cette mer pleine d'orages et de tempêtes. Je tombais , je me relevais . faiblement sans doute , puisque je retombais encore. jMe traînant dans les plus bas sentiers de la perfection , je ne m'inquiétais [)resque pas des péchés véniels , et quant aux mortels , je n'en avais pas une assez profonde horreur , puisque je ne m'éloignais pas des dangers. Je puis le dire , c'est là une des vies les plus pénibles que l'on puisse s'imaginer. Je ne jouissais point de Dieu, et je ne trouvais point de bonheur dans le monde.'^iQuand j'étais au milieu des vains plaisirs du inonde , le souvenir de ce que je devais à Dieu venait répandre l'amertume dans mon âme ; et
\)6 VIE DE SAIME TKUÉSK
(juanclj étais avec Dieu , les affections du inonde portaient le trouble dans mon cœur. C'est une guerre si cruelle que je ne sais comment j'ai ()u la soutenir , je ne dis pas durant tant d'années . mais un mois seulement. Toutefois je vois clairement que Dieu usa à mon égard d'une bien grande miséricorde , en me conservant , au milieu de mes relations avec le monde , la hardiesse de faire oraison. C'est à dessein que je me sers de ce mot : je ne connais pas en effet ici-bas de hardiesse comparable à celle d'un sujet qui trahit son roi , et qui , sachant que sa trame est connue de lui . ose néanmoins rester toujours en sa présence.; Tous , il est vrai, nous sommes constamment sous l'œil de Dieu ; mais l'âme , dans l'oraison , s'y trouve, à mon avis, d'une manière spéciale. Elle s'aperçoit que Dieu la considère , tandis que les autres peuvent oublier , même pendant plusieurs jours , que ce regard divin ne les perd pas de vue un seul instant. Je dois néanmoins en convenir , je compte , dans le cours de ces années , plusieurs mois et même une année tout entière d'une ûdélilé généreuse. M'adonnanl avec ardeur à l'oraison , j'évitais avec soin les moindres fautes , et je prenais de sérieuses précautions pour ne paè offenser le Seigneur. L'exacte vérité qui préside à mon ré'cit m'oblige de signaler ce fait. Mais il ne me reste qu'un faible souvenir de ces jours heureux : ils durCiit être sans doute en plus petit nombre que les mauvais. Néanmoinsil s'en écoula peu où je n'aie consacré un temps considérable à l'oraison, excepté quand j'étais très-malade ou très-occupée.] Durant mes maladies , l'union de mon âme avec Dieu était plus intime. Je tâchais de procurer le même bonheur aux personnes qui m'entouraient , je le demandais au Ciel pour elles , et je leur parlais souvent de Dieu. Ainsi , à la réserve de celle année que je viens de mentionner, sur vingt-huit ans écoulés depuis que je commençai à faire oraison , j'en ai passé plus de dix-huit dans ce combat et cette lutte d'une âme partagée entre le ciel et la terre. Durant les autres années dont il me reste à parler , si la cause de la guerre fut différente , les assauts à soutenir ne furent pas moins rudes. Mais la pensée
KCRITR l'AK EI.I.F.-MÈME. '.>7
(l'êlrc au service de Dieu . cl la vue du néanl du monde élail un baume qui adoucissait tout . comme je le dirai dans la suite.
Deux raisons m'ont déterminée à raconter avec tant de soin ces particularités : la première pour faire voir la miséricorde de Dieu et mon ini^ralilude; la seconde pour faire comprendre /de quel inestimable trésor Dieu enrichit une àme , en la disposant , par un attrait intérieur , à une vie d'oraison. Quoique cette àmc ne réponde pas , comme elle le devrait , à une si grande grAce , cejjendant si elle persévère malgré les tentations . malgré les péchés et les mille sortes de chutes oii le démon essaiera de l'entraîner, Notre-Seigncur, j'en suis sûre, la conduira enfin au port du salut comme il a daigné m'y conduire. J'ai du moins tout lieu de le croire ; plaise à sa divine bonté que je ne m'expose pas de nouveau au naufrage!
Plusieurs auteurs qui unissaient la sainteté à la science , ont fait d'excellents traités sur les avantages de l'oraison mentale , et nous devons en bénir Dieu. Mais quand ils ne l'auraient pas fait , malgré mon peu d'humilité , je ne serais pas assez orgueilleuse pour oser en parler. Instruite par l'expérience , je me permettrai seulement de dire : quelques fautes que conimettent ceux qui commencent à faire oraison , ils ne doivent [)as l'abandonner. Par elle, ils pourront s'en corriger, sans elle ce sera tieaucoup plus difficile. Qu'ils se tiennent également en garde contre le démon qui , sous prétexte d'humilité les tentera , comme il m'a tentée , de renoncer à ce saint exercice. Qu'ils croient à la parole infaillible du Seigneur : un repentir sincère et une ferme résolution de ne plus l'ofiFenser le désarment , il nous rend son amitié , il nous fait les mêmes grâces qu'avant , souvent même de plus grandes , si la vivacité de notre repentir le mérite.
Quant à ceux qui sont encore étrangers à ce saint exercice de l'oraison , je les conjure de ne pas se priver d'un bien si précieux. jLà , rien à craindre , et tout à désirer. Les progrès seront lents : soit. On ne fera pas de mâles efforts pour altein-
VIE UK S TÉRKSe. ' 7
98 VIE nE SAIMTK TRRKSK
(Ircla pcrfeclion , ni pour se rendre dignes des faveurs el des délires que Dieu accorde aux parfaits : soit encore. Mais du moins on apprendra peu à peu à connaître le chemin du ciel. Kl si l'on y marche avec persévérance . j'attends tout do la miséricorde de Dieu : ce n'est pas en vain qu'on le choisit pour ami. Car, d'après moi. l'oraison n'est qu'un intime commerce d'amitié où l'âme s'entretient seule à seul avec Diiîu . et ne se lasse pas d'exprimer son amour à celui dont elle sait qu'elle est aimée. Mais vous n'en êtes pas encore là . direzvous. N'importe , persévérez dans l'oraison. Pour que l'amour soit vrai , cl l'amitié durable , il faut , j'en conviens , égalité de condition ; et Jésus-Christ , on le sait , n'a pas l'ombre d'un défaut , tandis que nous avons un naturel vicieux , sensuel , ingrat. Il doit dès lors , je le conçois , vous en coûter d'aimer d'un parfait amour un Dieu dont une si grande inégalité de condition vous sépare. Mais la vue d'une amitié si avantageuse pour vous et qui part d'un cœur si aimant, n'estelle pas assez puissante pour vous faire triompher de vousmême ? Sachez donc vous vaincre , et passez par-dessus l'ennui de rester longtemps avec celui qui est si différent de vous.
0 bonté infinie de mon Dieu ! je viens , ce me semble , de peindre au naturel ce qui se passe entre vous el moi. 0 délices des Anges . mon tendre Maître , je voudrais à celte vue me consumer, mourir d'amour pour vous! Oui, grand Dieu , vous souffrez en votre présence celui que votre société fatigue ! Quel excellent ami vous êtes à son égard ! Quels témoignages d'amour vous lui prodiguez ! Quelle bonté à le supporter , à l'attendre ! Avec quelle condescendance , jusqu'à ce qu'il se plie à votre humeur , vous daignez vous prêter à la sienne ! Vous lui tenez compte , mon Seigneur , de quelques moments qu'il donne à votre amour, et un instant de repentir vous fait oublier toutes ses offenses. Je l'ai vu clairement , j'en ai fait l'heureuse épreuve , et je ne comprends pas pourquoi lout le monde n'aspirerait pas à s'approcher de vous par une amitié si intime. Les méchants perdraient dans ce commerce
F.CnnK FAK ELLE-MÊME. 99
«livin des inclinai ions si diffôicnles des vôires. Qu'ils coiisenlenl à passer seulement deux heures par jouren votre compn^nie , môme avec un esprit omporlé loin de vous . comme jadis le mien . par mille [)rcoccupalions et mille pensées du monde ; qu'ils soutiennent cette lutte d'un esprit distrait , puisqu'ils ne sauraient v échapper dans les commencements , ni souvent môme dans la suite; et ils verront par quel salaire vous savez payer leur courageuse constance à rester avec vous. Vous ne tardez pas , Seigneur . à arrêter les attaques des démons contre eux ; de jour en jour vous affaiblissez l'empire de ces esprits de ténèhres , vous augmentez le courage de vos fidèles athlètes , et vous les rendez enfin vaintjueurs. Non . non , Vie de toutes les vies , vous ne tuez aucun de ceux qui se confient on vous cl qui veulent vous avoir pour ami. Que dis-je ? en donnant la vie à l'Ame, il vous plaît de donner même au corps une nouvelle vigueur, j
Je ne comprends pas les craintes de ceux qui redoutent de commencer à faire oraison mentale. Je ne sais vraiment de (|uoi ils ont [)eur. .Mais le démon sait bien ce qu'il fait ; il nous cause un mal réel . quand , par ces vaines terreurs, il nous empêche de penser à Dieu , à nos devoirs , à nos f)échés , à l'enfer, au paradis , aux travaux et aux douleurs que Notre- Seigneur endura pour nous. Telle fut, au milieu des dangers, toute mon oraison ; telles étaient les vérités que je m'appliquais à approfondir lorsque je le pouvais. Mais très-souvent , hélas ! et pendant des années entières , je me préoccupais moins d'utiles et saintes réflexions que du désir d'entendre l'horloge m'annoncer la fin de l'heure consacrée à la pnère. Bien des fois, je l'avoue , j'aurais préféré la plus rude pénitence au tourment de me recueillir pour I oraison. C'est un fait certain : j'avais un combat à outrance à soutenir contre le démon ou ma mauvaise habitude , pour me rendre à l'oratoire , et je me sentais saisie , en y entrant , «l'une tristesse; mortelle. Je faisais néanmoins effort sur moi , et Dieu venait enfin à mon secours. Mais pour me vaincre . j'avais besoin de
tout mon courage qui. dit-on, n'est pas petit. Dieu me l'a donné bien supérieur à celui d'une femme, comme on l'a vu on plus d'une circonstance ; seulement j'en ai fait un mauvais usage. Lorsque je m'étais ainsi vaincue , je goûtais [)lus do paix et do délices qu'à certains jours où l'attrait m'avait conduite à cet entretien céleste. Si Dieu me supporta si longtemps malgré tant de misère, et si, comme il est visible, il me fit trouver dans l'oraison le remède à tous mes maux , quel est celui, si méchant qu'il soit, qui devra craindre de s'adonner à ce saint exercice ? Certes . quelque grande que soit sa méchanceté , jamais il n"v persévérera autant d'années que je l'ai fait , et cela , après avoir été comblée de tant de grâces par le Seigneur. Qui pourrait manquer de confiance en voyant combien de temps il m'a soufferte , uniquement parce que désirant sa compagnie , je m'efforçais de trouver des heures et de la solitude pour être avec lui ? Souvent même. loin de céder à l'attrait , j'avais à surmonter , ou plutôt le Seigneur surmontait en moi , une extrême répugnance.
1 Si l'oraison est un des plus grands bienfaits , une nécessité même pour ceux qui , loin de servir Dieu , l'offensent ; si par elle-même elle n'offre aucun danger , tandis qu'il y en a de grands à vivre sans elle , pourquoi ceux qui servent le Seigneur et veulent lui être fidèles , abandonneraient-ils ce saint exercice ? Je ne le comprends pas , à moins que ce ne soit pour mieux savourer ce qu'il y a d'amer dans les peines de la vie , et pour fermer leur âme à celui qui pourrait y répandre le baume dune sainte allégresse. En vérité , je les plains , ils servent Dieu à leurs dépens. Il n'en est pas ainsi de ceux qui font oraison. Cet adorable Maître fait les frais pour eux. En échange d'un peu de peine il leur donne des douceurs intérieures qui leur rendent légères toutes les croix de cet exil. Comme je dois traiter au long de ces douceurs dont sa Divine Majesté favorise ceux qui persévèrent dans l'oraison, je n'en parlerai point ici. Je dirai seulement : Dieu n'accorde ces grâces si élevées qu'il m'a faites , que par l'oraison. Si nous
l'Hh LIBRARY BESURRECTIOiN, oJLLEGE
ECIUTK k'AU KLLK-MÉMIs. 104
lui fermons celle porte , je ne vois pas commenl il pourrait nous les acrortior. En vain voudrait-il entrer dans une ûme pour y prendre ses délices et l'en inonder, il ne trouve aucun chemin ouvert. Car pour de telles faveurs, il la veut seule, pure et enflammée du désir de les recevoir. Mais si au lieu de cette pré[)aralion , nous hérissons d'obstacles les avenues de notre àmc , sans nous mcllre en peine de les enlever , comment viendra-l-il à nous , et comment voulons-nous qu'il nous fasse des faveurs d'un si grand [)rix ?
Je vais essayer ici de mettre dans son jour la miséricorde de Dieu à mon égard et l'avantage immense que je retirai de n'avoir abandonné ni l'oraison ni la lecture. \Ceci m'amène à toucher un sujet l)ien important : je dévoilerai la batterie mise en jeu par le démon pour gagner une âme , et le divin artifice, la miséricorde du Seigneur pour la rappeler à lui. Mes paroles, je l'espère, feront éviter des dangers que je n'ai pas évités moi-môme. Ce que je demande avant tout, au nom de Notre- Seigneur , au nom de cel ineffable amour avec lequel ce tendre Maître travaille à nous ramener, c'est qu'on s'éloigne des occasions. Dès qu'on s'y engage , plus de sécurité : il y a trop d'ennemis pour l'attaque , et en nous trop de faiblesse pour la défense.
Je voudrais savoir faire une peinture fidèle de la captivité où gémissait alors mon ûme. Je voyais bien qu'elle était captive, mais je ne pouvais comprendre en quoi. J'avais aussi de la peine à me rendre un témoignage de ma conscience qui voyait tant de mal dans des choses jugées légères par mes confesseurs. Un d'eux , à qui je faisais part de mon scrupule , me dit un jour que , quand bien même je serais élevée à une sublime contemplation , ces compagnies et ces eniretiens n'auraient aucun inconvénient pour moi. Ceci eut lieu vers les derniers temps : à celte époque j'avais déjà commencé à m'éloigncr avec plus de soin des grands périls , mais je ne fuyais pas encore entièrement les occasions. Mes confesseurs, voyant mes excellents désirs et tout le temps que je donnais à
102 VIE nr: saintk teiiksk kcriik pau kli.k-mkme.
I oraison . s'imai;inaicnl que je faisais hoaucoiii) ; mai;? mon Ame se senlail loin do colle fidélilé (jue lui im()0?aienl tanl de célestes faveurs. Pauvre âme ! qu'elle eut alors à sonITrir ! (|nand je sonp;e (|u'elle se vit sans presque aucun secours si ce nest lie la part de Dieu , et avec une pleine liberté de s'abandonner :i des passe-temps et à des plaisirs autorisés [)ar ses guides , je ne puis maintenant encore m'empécher de la plaindre.
Un autre tourment pour moi, c étaient les sermons. J aimais exlraordinairemenl à les entendre. Quand je voyais l'éloquence unie à la flamme divine du zèle, je sentais naître spontanément dans mon urne un amour tout particulier pour l'Iiomme de Dieu qui portail ainsi la parole, et je ne savais d'où me venait un tel sentiment. En vain un discours était-il défectueux et jugé tel par les autres , je l'écoulais toujours avec plaisir. Mais , lorsqu il était bon , alors mon âme en tressaillait de bonheur. Au reste, depuis que j'avais commencé à faire oraison , je ne pouvais en quelque sorte me lasser jamais de parler ou d'entendre parler de Dieu. iMais si d'un côté j'éprou-^ vais une consolation si vive à entendre la parole des prédicateurs , de l'autre elle faisait mon tourment. Elle était pour mon âme un miroir fidèle où je me voyais bien loin de ce que j'aurais dû être. llJe conjurais le Seigneur de venir à mon secours. Mais il manquait , ainsi que j'en juge maintenant, une condition à ma prière ; il eût fallu mettre entièrement ma confiance en Dieu , et n'en avoir plus aucune en moi-même. Je cherchais un remède à mes maux , mes recherches étaient actives ; mais je ne comprenais pas sans doute que fous nos efforts servent de peu , si nous n'abdiquons pas toute confiance en nous pour la mettre uniquement en Dieu. Je désirais de vivre, car. je le sentais, ce n'était pas vivre que de me débattre ainsi contre cette langueur mortelle qui m'obsédait comme un fantôme. Mais nul n'était là pour me donner la vie, et il n'était pas en mon pouvoir de la prendre. Celui qui pouvait seul me la donner avait raison de ne pas me secourir ; il m'avait tanl (le l'ois ramenée à lui , el je l'avais toujours abandonné.
CHAPITUK IX.
Vives lumières quo Dieu lui donne. — Impression que produit sur elle la vue d'un EctE-HoMo. — Comment elle médite les souffrances de Jésus-Christ , et en particulier son agonie au Jardin des Olives. — Lecture des Confessions de sain( Augustin. Son àniu achève do so détacher de la terre.
Fatiguée d'une lutte si longue et si cruelle , mon àme aspirait au repos ; mais les tristes chaînes de noes habitudes ne lui permettaient pas d'en savourer la douceur. Dieu cependant qui m'entendait gémir, allait laisser tomber sur moi un regard de compas-ion (t). J'entre, un jour, dans uu oratoire; là se trouvait. [)Our être exposée dans une fête prochaine , une statue de Notre-Seigneur tout couvert de plaies. Elle frappe soudainement mes regards ; les blessures du Divin Maître semblaient si récentes, c'était une représentation si louchante et si vive de ce qu'il endura pour nous . qu'en le voyant dans cet état . je me sentis profondément bouleversée. A l'aspect de ces plaies reçues pour moi et de l'ingratitude dont j'avais payé tant d'amour , je fus saisie d'une si [)énélrante douleur qu'il me senjblait sentir mon cœur se fendre. A l'instant même je tombe à genoux ()rès de mon adorable Sauveur , je verse un torrent de larmes , et je le supplie de me fortifier de telle sorte
(4 ) D'après les Bollandistes , ce fut en 1 555 que Térèse reçut les deux insignes faveurs mrntiontu'es dans rc chapitre ; elles furent le signal de sa conversion , ou plutôt de la parfaite union de son âme avec. Dieu. Agée alors de quarante ans, elle ne cessa plusjusqu'au dernier soupir de marcher è pas rapides dans les voies de la soiDlolé.
104 vit DE ï>AINTK TÉRÈSe
t|ue je ne l'offense plus désormais. Kn ce momcnl sainte -Magdeleine me iil éprouver son secours. J'avais pour elle la dévotion la plus tendre ; trés-souvcnl ma pensée s'occupait avec bonheur de sa conversion . surlout lorsque je venais de communier. Certaine alors que le Di\in Maître était présent dans le sanctuaire de mon àme , avec Magdeleine je me tenais à ses pieds , avec elle je les arrosais de larmes qui , ce me semble, ne devaient point lui déplaire. Je ne sais ce que mon cœur lui disait en ces moments ; mais cétait de sa part trop de faveur d'agréer ce tribut de mes larmes , puisque le sentiment qui en était la source devait si tôt s'effacer de mon âme. Je me recommandais à celte glorieuse Amante de Jésus-Christ, et je la conjurais d'obtenir de lui mon pardon. Jamais . je crois, elle ne se montra aussi propice à ma prière que dans cette circonstance , où je fondais en larmes à la vue des plaies aimantes de mon Sauveur. Cessant dès lors de me fier à moimême . je mis en lui seul toute ma confiance. Je lui dis . ce me semble , que je ne me lèverais point de là qu'il n'eût favorablement accueilli ce cri si profond de ma prière. Je tiens pour certain qu'il l'exauça , et dès ce jour je ne cessai plus de faire de ra[)ides progrès dans les voies intérieures.
Comme je ne pouvais discourir avec l'entendement, voici quelle était ma manière d'oraison. Je tâchais de me recueillir et de considérer Notre-Seigueur présent au dedans de moi. C'est dans ce sanctuaire intérieur que je contemplais ses mystères. Mon âme relirait, ce me semble , plus de profit de la contemplation de ceux où je le voyais plus délaissé. Seul , et plongé dans la peine , notre Divin Maître devait selon moi . à cause de son abandon même et de sa détresse . se sentir porté à m'admettre en sa présence. Je raisonnais ainsi dans ma simplicité , et j'avais beaucoup de naïvetés de ce genre. Je méditais avec une sorte de prédilection sa prière au Jardin des Olives. Là , je me plaisais à lui tenir compagnie. Je considérais cette tristesse de son agonie , et cette sueur de sang que le brisement de la douleur faisait ruisseler. Si ma main compatis-
ÉCRIT K l'AK EI.I.K-MKME. 105
sanle n eùl renconlré d'obstacle , j'aurais essuyé celle sueur divine , j'en iivai> un ardt'nl désir; mais jamais, je m'en souviens . je n osais le tenter , je me sentais arrêtée par la vue de mes péchés. Je restais ainsi avec mon adorable Maître autant (|ue mes pensées me le permettaient , car j'en avais bon nombre d importunes (|ui faisaient mon tourment.
Pendant plusieurs années, tous les soirs . avant de m'endormir, au moment où j'offrais à Dieu le repos de In nuit et remettais mon àme entre ses mains , je pensais toujours (juelques instants à ce mystère de l'oraison de Jésus-Christ dans le Jardin. Je le faisais avant même d'ôire religieuse, parce qu'on gagnait par là , m'avait-on dit, beaucoup d'indulgences. iMoD àme , j'en suis convaincue , en retira un très-grand profit; je commençai ainsi à faire oraison sans savoir ce que c'était ; j'avais contracté l'habitude de cette [jieuse pratique , et j'y étais aussi Ddèle qu'à faire mon signe de croix .
A propos de ce tourment des pensées importunes dont je viens de parler , je signalerai un caractère spécial de ce genre d'oraison où l'entendement n'est point occupé à discourir : c'est que l'Ame v est ou ()rofondément recueillie , ou cruellement désolée par les distractions. Si elle avance , c'est toujours à grands pas , parce que c'est un progrès tout d'amour ; mais il lui en coûtera beaucoup [lour atteindre le terme souhaité , à moins que Notre-Seigneur ne l'élève en très-peu de temps à l'oraison de quiétude ; il dépend de son bon plaisir de lui faire cette grAce, comme il l'a faite à certaines personnes (jueje connais. Les Ames qui marchent par un chemin si ardu se serviront avec utilité d un livre pour se recueillir en peu de temps. Un autre secours pour moi , c'était la vue des champs, de l'eau , des (leurs. Ces objets réveillaient le souvenir du Créateur : ils frappaient mon Ame , ils la faisaient entrer dans un saint recueillement , et je lisais alors , dans ces belles pages du livre de la nature , l'amour et les grandeurs de Dieu , mon ingratitude et mes offenses.
!<•() VIE t)K SAINTE TKRÈ.SE
l'iMir («^ (|iii t'sl (le me peindre sons des images les objels teloîjles ou suMimcs. jnmais mon enlcndement grossier n'en a été rapable ; il a |>lu au Soigneur (Je les montrera mon àme I ar une voie difîérenle. D'autres , à l'aide d'une imagination vive . se représentent ce qu'ils veulent méditer et se recueillent ainsi ; chez moi , cette faculté se trouvait si inerte qu'elle ne pouvait en aucune façon me peindre ce que je ne voyais |)as des yeux ilu corps ,11 n'y avait qu'une chose en mon pouvoir , c'était de penser à Jésus-Christ en tant qu'homme. Mais en vain les livres me faisaient la peinture de sa beauté, en vain ses images frappaient chaque jour mes regards, jamais il ne me fut possible de me représenter intérieurement les traits de l'Homme-Dieu. La foi seule me le montrait présent. Figurez-vous un aveugle ou quelqu'un au milieu d'une obscurité profonde , s'entretenant avec une autre personne .• il sait certainement , et il croit que cette personne est là puisqu'il l'entend , mais il ne la voit point. Ainsi en était-il de moi lorsque je pensais à Psotre-Seigneur : je ne le voyais que par un regard de foi. C'est pour cette raison que j'aimais tant les images. Oh ! qu'ils sont à plaindre ces malheureux qui , par leur faute , se privent d'un si grand bien ! ils se trahissent par là , et font voir qu'ils n'aiment pas le Divin Maître. S'ils l'aimaient , ils se sentiraient tressaillir de joie à la vue de son portrait , puisqu'ici-bas même l'œil tombe avec bonheur sur le portrait d'un ami.
Vers ce même temps . on me donna les Confessions de saint Augustin. Ce fut , je n'en puis douter , par un dessein tout particulier du Seigneur , car je ne cherchai point à les avoir et je ne les avais jamais lues. J'ai pour saint Augustin un trèsgrand amour, d'abord parce que le couvent où j'avais été pensionnaire était de son Ordre , ensuite parce qu'il fut pécheur. Je puisais , je me plais à le dire , une vive consolalion auprès des Saints que le Seigneur avait appelés des voies lointaines du péché ; il me semblait (|ue je devais trouver en eux du secours ; si le Seigneur leur avait accordé le pardon ,
ÉCRITE l'AU KI.I.K-MKME. 1 07
ii pouvait me l'accoiiler aussi. Une seule chose me désolait , comme je l'ai ilil : Diou ne \e-s avait appelés ({u'une fois , et ils étaient restés lidélcs ; pour moi , helas ! il m'avait déjà tant de fois appelée et toujours en vain ; c'était ce qui me faisait gémir. ^Néanmoins . en considérant ce tendre amour qu'il me portait , je sentais renaître mon couraj^e ; et , si bien souvent je me suis déliée de moi , jamais je ne me suis défiée un seul instant de sa n)ist'ricorde. (.iel ! (|uel etVroi me pénètre quand je considère cette dureté de mon Anjc si obstinément infidèle . malgré tous les secours que Dieu lui prodiguait! Je Iremble encore en voyant le peu d'empire que j'avais sur moi . et les chaînes si fortes qui m'crapôchaienldemedonner toute à Dieu.
Je n'eus pas plutôt commencé à lire ce livre des Confessions . qu'il me semblait m'y voir moi-même dé[)einle. Je redoublai d'ardeur à me recomrnander à mon glorieux et bien-aimé saint Augustin. J'arrive enfin à la page de sa conversion : je lis les paroles que lui fit entendre , dans le jardin , celte voix du Ciel si pénétrante et si douce. C'en est fait , mon cœur cède . il est vaincu ! Dieu , ce semble , a fait retentir la même voix au fond de mon àme. Soudain mes larmes coulent , longtemps elles m'inondent , et tandis qu'elles s'échappent par torrents , je succombe intérieurement à la tendresse du regret et aux angoisses de la plus a mère douleur. O ciel ! que no souffre pas une ame qui a perdu cette liberté par laquelle elle devait régner en souveraine ! que de tourments elle endure ! 1 J'en demeure éperdue , et je ne sais comment j'ai pu vivre au sein d'un tel supplice. Louange éternelle à Dieu . il me donna la vie et m'arracha sans retour de la profondeur de cette mort. Oui , en cet heureux moment , ce Dieu de bonté communiqua à mon ûme de grandes forces : je le sentais , il avait entendu mes cris , il avait été touché de tant de larmes (I).
(<) Voici celle scène atlendnssante et sublime des derniers combats d'Augustin. Gomme elle jette une si vive lumière sur le récit de la Sainte, nous avons cru fie voir la mettre sous les veux du lecteur :
MK DE SAINTE TERiiSE
Dès celle é[>oque je senlis croître le désir de rester plus longtemps avec lui dans l'oraisnn , ot d'éloijjnpr de ma vue les causes de ma dissipalion. A peine étais-je renfermée dans la solitude , que je sentais renaître mon amour pour mon céleste Epoux . Je voyais bien que je l'aimais , mais jo ne comprenais pas au juste en quoi consistait le véritable amour. 0 de quelle ineffable condescendance il usa à mon égard ! [J'achevais à peine de former le désir d'être toute à lui , qu'il se hâtait de
Ainsi je souffrais et je me torturais , nf accusant moi-même avec une amertume inconnue , me retournant et me roulant dans mes liens, jusqu'à ce que j'eusse rompu tout entière cette chaîne qui ne me retenait plus que par un faible anneau , mais qui me retenait pourtant. Et vous me pressiez , Seigneur , au plus secret de mon âme , et votre sévère miséricorde me flagellait à coups redoublés et de crainte et de honte , pour prévenir une langueur nouvelle qui , retardant la rupture de ce faible et dernier chaînon , lui rendrait une nouvelle force d'étreinte.
Car je me disais au-dedans de moi :
Allons ! allons ! point de retard ! Et mon cœur suivait déjà ma parole ; et j'allais agir , et je n'agissais pas. Et je ne retombais pas dans l'abîme de ma vie passée , mais j'étais debout sur le bord, et je respirais. Et puis je faisais effort , et pour arriver , atteindre , tenir , il s'en fallait d'un cheveu , et je n'arrivais pas , et je n'atteignais pas , et je ne tenais rien ; hésitant à mourir à la mort , à vivre à la vie , je me laissais dominer plutôt par le mal , ce compagnon d'enfance , que par ce mieux étranger. Et plus l'insaisissable instant où mon être allait changer devenait proche ; plus il me frappait d'épouvante ; ni ramené , ni détourné pourtant , mon pas était suspendu.
Et ces bagatelles de bagatelles, ces vanités de vanités , mes anciennes maîtresses , me tiraient par ma robe de chair , et me disaient tout bas : Est-ce que tu nous renvoies? Quoi ! dès ce moment, nous ne serons plus avec toi, pour jamais? Et, des
Sic aegrotabam et excruciabar accusans memctipsum solito acerbius nimis, ac volvcns et versans me in vinculo meo , donec abrumperetur totum quo jamexiguo tenebar , sed tenebar tamen. Et instabas tu in occultis meis. Domine , sevcra misericordia, flagella ingeminans timoris et pudoris , ne rursus cessarem, et non abrumperetur idipsum exiguum et tenue quod remanserat ; et revalesceret iterum , et me robustius adligaret.
Dicebam enim apud me intus : Ecce modo fiât, modo fiât. Et cum verbo jam ibam in placitum. Jam pêne faciebam , et non faciebam ; nec relabebar tamen in pristina , sed de proximo stabam, et respirabam. Et itcmconabar, et paulo minus ibi eram, et paulo minus jamjamque adtingebam et tenebam ; et non ibi eram , nec adtingebam, noc tenebam , haesitans mori morti , et vitae vivere , plusquc in me valebat deterius insolitum , quam melius insolitum ; punctumque ipsum temporis quo aliud futurus eram , quanto propius admovebatur , tanto ampliorem incutiebat horrorem ; sed non rccutiebat rétro , nec avertebat ; sed suspendebat.
Rctinebant nugae nugarum, et vanitates vanitatum antiquœ amicœ meae , et succutiebant vestem meam carneam , et submurmurabant : Dimittis ne nos? Et a momcnlo isto non erimus tccum ultra in aeternum ? Et a
son côté de me combler de nouvelles faveurs ; il me conviait . ce semble, à vouloir accepter ces saintes délices et ces divines caresses que d'autres s'elTorcent d'obtenir de lui , par de longs travaux. Ceci se passait dans les dernières années ; je ne lui demandais cependant ni ces douceurs, ni la tendresse de dévotion , jamais je ne l'aurais osé. Je lesujjpliais seulement de maccorder la grâce de ne plus l'ofTenscr , et de me pardonner mes péchés. Ils étaient si grands à mes yeux , que
ce moment, ceci, cela, ne te sera plus permis, et pour jamais ? Et tout ce qu'elles mesuggéraient dansceque J'appelle Ceci , Celd , ce qu'elles me suggéraient , ô mon Dieu ! que votre miséricorde l'efTace de l'àme de votre serviteur ! Quelles souilluresîquelles infamies ! Déjà je ne les écoutais plus même a demi ; et elles ne m'abordaient plus de front , querelleuses et hardies , mais par de timides chuchotements murmurés h mon épaule , par de furtives attaques, elles mendiaient de moi un dernier regard. Elles me retardaient toutefois dans mon hésitation h les repousser, à me débarrasser d'elles, pour me rendre où j'étais appelé. Car la violence de l'habitude me disait : Pourras-tu vivre sans elles ?
Et déjà elle-môme ne me parlait plus que dune voix languissante. Car, du coté où je tournais mon front , et où je redoutais de passer , se dévoilait la chaste majesté de la continence, m'invitant, non plus avec le sourirede la courtisane, mais par d'honnéles caresses , à m'approcher d'elle sans crainte ; et elle étendait, pour me recevoir et m'embrasscr , ses pieuses mains, toutes pleines de bons exemples ; enfants , jeunes filles , jeunesse nombreuse , tous les àgcs , veuves vénérables , femmes vieillies dans la virgmité ; et dans ces saintes âmes, la continence n'était pas stérile ; mère féconde , elle enfantait ces joies spirituelles qu'elle doit , Seigneur , à votre chaste et divin amour.
Et elle semblait me dire , d'une douce et encourageante ironie : Quoi ! ne pourras-tu ce qui est possible à ces enfants . à
momcnto isto non tibi licebit hoc et illud ultra in aeternum? Et quae suggerebant in eo quod dixi hoc et illud , qufc suggercbant , Deus meus , avertat al) anima servi lui misericordiatua! Quas sordes suggerebant? quae dedecora ? Et audiebam eas jam longe minus quam dimidius; non tanquam libère conlradicenles eundo in obviam , sud velut a dorso mussitantes , et discedentera quasi furlim vellicantes ut respicerem. Retardabant tamen cunctantem me abripere atque excutere ab eis, et transilire quo vocabar , cuni diceret mihi consuetudo violenta : Putasne sine istis poteris ?
Sed jam tepidissime hoc dicebat.
Aperiebatur enim ab ea parte qua intenderam faciem, et quo transire trepidabam , casta dignitas continenliae , serena et non dissolute hilaris, honestc blandiens ut venirera neque dubitarem , et cxtendens ad me suscipiendum et amplectendum pias manus , plenas gregibus bonorum excmplorum. Ibi tôt pueri et puellae ; ibi juventus multa et omnis aetas, et graves viduae , et virgines anus ; et in omnibus ipsa continentia nequaquam sterilis,sed fœcunda mater fîliorumgaudiorum demarito te , Domine.
Et irridebat me irrisione hortatoria, quasi diceret : Tu non poteris quod isti , quod istae? An vero isti ot ista; in
MO
ME DE SAI.MK TKIŒSK
jamais do san^-froid jo n'aurais osé môme désirer ces joies cl ces délices, (hélait trop de bonté et trop de miséricorde de la part de ce bon Maître . de daigner me souflrir en sa présence et de m'y attirer ; car sans ce doux attrait , je le voyais, je ne serais point venue. i Je ne me souviens de lui avoir demandé des consolations qu'une seule fois dans ma vie, c'était dans un moment de grande sécheresse. Je ne m'aperçus pas plutôt de ce que je faisais, que la confusion et la douleur de me voir si peu
ces femmes? Est-ce donc en eux-mômos, et non dans le Seigneur leur Dieu , que cela leur est possible? C'est le Seigneur leur Dieu qui me donne <i eux. Tu t'appuies sur toi-même, et tu chancelles ? Et cela t'étonne ? Jette-toi hardiment sur lui, n'aie pas peur; il ne se dérobera pas pour te laisser tomber. Jette-toi hardiment , il te recevra, il te guérira. Et je rougissais, parce que j'entendais encore le murmure des vanités ; et je restais hésitant , suspendu. Et elle me parlait encore , et je croyais entendre : Sois sourd à la voix de ces membres de terre , afin de les mortifier. Les délices qu'ils te racontent sontolles comparables aux suavités de la loi du Seigneur ton Dieu? Cette lutte intestine n'était qu'un duel de moi avec moi. Et Alipius , attaché à mes côtés, attendait en silence l'issue de cette étrange révolution.
Quand , du fond le plus intérieur , ma pensée eut retiré et amassé toute ma misère devant les yeux de mon cœur , il s'y éleva un alTreux orage , chargé d'une pluie de larmes. Et pour laisser tomber l'averse avec tout son bruit , je me levai , je m'éloignai d' Alipius. La solitude allait me donner la liberté de mes pleurs. Et je me retirai assez loin pour n'être pas importuné , môme d'une si chère présence.
Tel était mon état , et il s'en aperçut ; car je ne sais quelle p.irole m'était échappée où vibrait un son de voix gros de larmes. Et je m'étais levé. Il demeura à la place où nous nous étions assis , dans une profonde stupeur. Et moi j'allai m' étendre , je ne sais comment, sous un figuier.
scipsis possunt , ac non in Domino Deo suo ? Dominus Dcus eorum me dédit eis. Quid in te stas? et non stas? Projice te securus in euni ; noii metuere, non se subtrahet ut cadas. Projice te securus , cxcipiet , et sanabit te. El erubescebam nimis , quia illarum nugarum murmur adhuc audiebam , et cunctabundus pcndebam. Et rursus illa, quasi diceret : Obsurdesce adversus immunda illa membra tua super terram , ut mortifi 'cntur. Narrant tibi delectationes , sed non sicut lex Domini Dei tui. Ista controversia in corde mco , non nisi de meipso adversus meipsum. At Alipius adfixuslateri meo , inusitati motus mei exitum tacitus opperiebalur.
Ubi vero a fundo arcano alta consideratio contraxit , et congessit lotam miseriam meam in conspectum cordis mei, oborta et procella ingens , ferens ingentem imbrem lacrymarum. Et ut totum effunderem cum vocibus suis , surrexi ab Alipio. Solitude mihi ad negotium flendi aptior suggerebatur.
Et secessi remotius qu.-im ut posset mihi onerosa esse etiam cjus praesentia. Sic tune eram, et ille sensit : nescio quid enim puto dixeram in quo adparebat sonus vocis mcx jam fletu gravidus. et sicsurrexeram. Mansit ergo ille ubi sedebamusnimie stupens. Ego snb quadam fici arbore stravi me nescio quomodo . et dimisi habenas hcry-
ÉCRITE l'AR bLLE-tMÈMK.
humble me donnèrent ce que j'avais eu la lémérilé de demander. Je savais bien que cela n'était point défendu ; mais je ne le croyais [)ermis qu'à ceux qui se ^ont disposés ()ar une véritable dévotion , c'est-à-dire , qui s'elîorcenl de tout leur pouvoir de ne point offenser Dieu , et qui sont résolus et
et je lâchai les rénes à mes larmes , et les sources de mes yeux ruisselèrent , comme le sang d'un sacrifice agréable. El je vous parlai , non pas en ces tornies , mais en ce sens :« Eh!jusques à quand, Seigneur? jusques à quand , Seigneur , serez-vous irrité? Ne gardez pas souvenir de mes iniquités passées.» Car je sentais qu'elles me retenaient encore. Et je m'écriais en sanglots: Jusques à quand ? jusques à quand? Demain?... demain?... Pourquoi pas à l'instant? pourquoi pas sur 1 heure en finir avec ma honte ?
Je disais, et je pleurais dans toute l'amertume d'un cœur brisé. Et tout à coup j'entends sortir d'une maison voisine comme une voix d'enfant ou de jeune fille qui chantait et répétait souvent .a PRENDS , US! PRENDS, LIS! » Et aussitôt , changeant de visage, je cherchai sérieusementà me rappeler si c'était un refrain en usage dans quelque jeu d'enfant; et rien de tel ne me revint à la mémoire. Je réprimai l'essor de mes larmes , et je ne vis plus là qu'un ordre divin d'ouvrir le livre de l'Apotre , et de lire le premier chapitre venu. Je savais qu'Antoine , survenant, un jour , à la lecture de l'Evangile , avait saisi, comme adressées à lui-même , ces paroles : aVa, vends ce que tu as , donne-le aux pauvres , et tu auras un trésor dans le ciel ; viens , suis-moi ; » et qu'un tel oracle l'avait aussitôt converti à vous.
Je revins vite à la place où Alipius était assis ; car , en me levant , j'y avais laissé le livre do l'ApiHre. Je le pris , l'ouvris , et lus en silence le premier chapitre où se jetèrent mes yeux : « Ne vivez pas dans les festins . dans les débauches .
mis, et proruperunt flumina oculorura meorum, acceptabilesacrificium tuum.
Et non quidem his verbis, sed in hac sententi.i multa dixi tibi : Et lu , Domine, us(]uequo ? L'squcquo, Domine, irasccris in finem 7 Ne memor fueris iniquitalum nostrarum nntiquarum.
Senliebam enim cis me Icneri. Jactabam enim voces miserabiles : Quanidiu ? quanidiu? cras et cras ? Quare non modo? quare non hac hora finis turpitudinis meae?
Dicebam hœc, et (lebam amarissima conlritione cordis mei. Eterce'audio vocem de vicina domo cum cantu dicenlis etcrebro repelcntis, quasi puer an puella; nescio : TOLLE , LEGE :
TOLLE , LEGE. Statimque mutato vultu inlentissimus cogitarc cœpi , ulrumnam solerent pueri in aliquo génère ludendi canlitare taie aliquid :
nec occurrebat omnino andivisse me uspiam. Repressoque impetu lacrymarum surrexi nihil aliud interpretans nisi divinitus mihi juberi ut aperirem codicem , et legerem quod prinium capul invenissem. Audieram enim de Antonio , quod ex cvangelica lectione, cui forte supervenerat, admonitus fuerit ; tanquam sibi diceretur quod legabatur : Vade , vende omnia quaî habes , et da pauperibus , et habebis thesaurum in cœlis ; et veni , sequere me : et lali oraculo confestim ad te esse conversum.
Itaque concitus redii ad eum locuni ubi sedebat Alipius : ibi enim posueram co<liccm Apostoli , cum inde surrexcram. .\rripui , apcrui , et iogi in silenlio capitulum (juo primum conjecti sont oculi mei : Non in commcs-
|)réparés à toiilps sortes de bonnes œuvres. Il me semblait (jU(; mes larmes daicnl seulement «les larmes de femme , «les larmes sans énergie , puisque par elles je n'obtenais pas ce cjue
ni dans les voluptos impudiques , ni dans les querelles et les jalousies ; mais revi}tez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et ne cherchez pas à satisfaire votre chair, en assouvissant ses concupiscences. » Je ne voulus pas, je n'eus pas besoin d'en lire davantage. Ces lignes à peine achevées , il se répandit dans mon cœur comme une lumière de sécurité qui dissipa les ténèbres de mon incertitude.
Alors , marquant le passage avec le doigt ou avec je ne sais quel autre signe , je fermai le livre ; et , dun visage tranquille , je déclarai tout à Alipius. Et lui me révèle à son tour , ce qui , à mon insu, se passait en lui. Il demande h voir ce que j'avais lu ; je le lui montre , et lisant i)lus loin que moi , il recueille les paroles suivantes que je n'avais pas remarquées :
« Assistez le faible dans la foi. » Il prend cela pour lui , et me Tavoue.. Fortifié par cet avertissement dans une résolution bonne et sainte, et en harmonie avec cette pureté de mœurs , dont j'étais loin depuis longtemps , il se joint à moi sans hésitation et sans trouble.
A l'instant , nous allons trouver ma mère, nous lui contons ce qui arrive, elle se réjouit; comment cela est arrivé, elle tressaille de joie , elle triomphe. Et elle vous bénissait , « ô vous qui êtes puissant à exaucer au delà de nos demandes, au delà de nos pensées , » car vous lui aviez bien plus accordé en moi que ne vous avaient demandé ses plaintes et ses larmes touchantes. J'étais tellement converti à vous, que je ne cherchais plus de femme , que j'abdiquais toute espérance dans le siècle, élevé désormais sur cette règle de foi , où votre révélation m'avait jadis montré debout à ma mère. Et son deuil était changé en une joie bien plus abondante qu'elle n'avait espéré, bien plus douce et plus chaste que celle qu'elle se promettait d'enfants qui m'auraient dû le jour.
sationibuset ebrietatibus, non incubilibus et impudicitiis , non in contcntione et a-mulatione : sed induite I)ominum Jesum-Christum, etcarnisprovidentiam ne feceritis in coucupiscentiis. Nec ultra volui légère , nec opus erat. Statim quippe cum fine hujusce sententiae quasi luce securitatis infusa cordi meo , omnes dubitationis tenebrœ diffugérunt.
Tum interjecto aut digito aut nescio quo alio signe, codicem clausi, et tranquille jam vultu indicavi Alipio. At ille quid in se ageretur , quod ego nesciebam , sic indicavit. Petit videre ([uid legissem : ostcndi ; et adtendit ctiam ultra quam ego legeram, etignorabam quid sequeretur. Sequebatur vero : Infirmum autem in fide recipite. Quod illc ad se retulit , mihique aperuit. Sed tali admonitione firmatus est, placitoque ac proposito bono et congruentissimo suis moribus , quibus a me in melius jam olim valde longeque distabat , sine ulla turbulenta cunctatione conjunctus est.
Inde ad matrem ingredimur ; indicamus , gaudet ; narramus quemadmodum gestum sit , e.xultat et triumphat , et bencdicebat tibi , qui potens es ultra quam pelimus et intelligimus facere , quia tanto amplius sibi a te concessum de me videbat , quam petere solebat miserabilibus flebilibusque gemitibus. Convertisti enim ita me ad te , ut nec uxorem quaererem , nec aliquam spem seculi hujus ; stans in ea régula fidei in qua me ante toi annos ei revelaveras. Et convertisti luctum ejus in gaudium multo uberius quam voluerat , et multo carius atque castius quam de nepotibus carnis mcaî requirebat.
{Conf. Lib. viii. C. xi et m. — Voir trad. de M. L. Moreau.j
ÉCRITE l'Ail ELLE-MÊME. \\'A
jf désirais. Je crois néanmoins qu'elles m'ont servi , particulièremonl depuis ces deux circonstances , où l'excès de la componction m en lit répandre de si aiiières , et où mon cœur fui brisé d'un si tendre repentir. Dès lors . ainsi que je l'ai dit, je commençai ù m'adonner davantage à l'oraison et à m'éloigner de ce qui pouvait me nuire. La fuite n'était pourtant pas encore absolue ; mais le Divin Maitre m'aidait à m'en retirer ; et à peine vit -il en mon Ame une pré[)aration depuis si longtemps attendue par son amour, qu il me combla déplus en [ilus de faveurs , comme mon récit va le faire connaître. Conduite peu ordinaire assurément , de la part du Seigneur ; car il n"a coutume d'accorder de telles grAces qu'à ceux qui vivent déjà dans une plus grande pureté de conscience.
vis s. TÉRÈSE.