CHAPITRE XVII
Omison d'Union, suite et fin. — Nouveaux effets de' cette Oraison. — Doux psi)eccs particuliiTfS d'Union. — Dommage causé dans cet état par l'imaginatioit vt par la mi-moire. — Remède à ce mal.
J'ai -sufli-iammcnl |)arlé de ce troisième mode d'oraison et de ce que l'ùme doit faire, ou , pour mieux dire . de ce que le Seijineur opère en elle. Car , prenant pour lui l'office de jardinier , il veut qu'elle s'abandonne uniquement à l'ivresse de son bonheur. Il ne lui demande qu'un simple consentement aux grâces dont il la comble , et un abandon absolu au bon plaisir de la véritable sagesse. Il est certain qu'il lui faut pour cela du courage. Car parfois elle se sent tressaillir d'une joie si excessive . qu'elle n'a plus , ce semble , qu'un faible lien à briser pour sortir de ce corps (f ). Oh ! quel bonheur de mourir ainsi !
II faut alors , ainsi qu'il vous a été dit , mon Père , s'abandonner sans réserve dans les bras de Dieu. Veut-il empor-
Ij Samt Augustin , avant la séraphiqiic Teresc do Jésus, s'était vu sur le point de succomber au charme enivrant et à la douceur excessive de l'amour dont il brûlait pour Dieu. Voici comment il nous peint cette ravissante agonie de son âme prête à mourir de bonheur :
» Et aliquando intromiltis me in adfectum multum inusitatum introrsus , ad I) ncscio quam dulcedinem , qua; si perficiatur in me , ncscio quid erit quod vita i> ista non erit. «
Et quelquefois , 6 mon Dieu , vous faites entrer mon âme dans les consumante.* ardeurs d'un amour extraordinaire. Vous répandez alors en elle une inexprimable douceur; et si nous la lui faisiez goûter dans toute son étendue, elle entrerait dam» j'^ ne sais quel ravissement qui ne serait plus de cette vie — Conf. lili x cap xl
1S(t VIS DE SAI.ME TKRKSE
ter l'ùme ou (ici , qu'elle y aille. En enfer . qu'elle ne se trouble point . nesl-elle pas avec son souverain Bien? Faut -il mourir à l'instant même, faut-il vivre mille ans, c'est son désir. Le Seigneur peut disposer d'elle comme d'un bien qui est à lui. Cette âme ne s'appartient plus ; elle lui a fait un don total et absolu d'elle-même ; qu'elle se décharge sur lui de toute sollicitude.
L'âme peut faire tout cela et beaucoup plus encore dans une oraison si élevée , car ces actes en sont les effets ordinaires , et elle voit qu'elle les produit sans aucune fatigue de l'entendement. Seulement cette puissance demeure comme stupéfaite de voir le Seigneur remplir si bien l'office de jardinier, et ne lui laisser d'autre travail que celui de respirer avec délices les premiers parfums des fleurs. Par une seule de ces visites , de si courte durée qu'elle soit , un Dieu si puissant change la face du mystique jardin. Créateur de cette eau céleste , il la répand sans mesure. En un instant, il enrichit l'àme de trésors qu'elle n'aurait peut-être pu amasser par tous les efforts de l'esprit en vingt années de labeurs. Ce céleste Jardinier fait croître et miîrir les fruits; il veut que l'àme en cueille pour elle, mais il lui interdit d'en distribuer , jusqu'à ce qu'elle ait puisé dans cette nourriture une mâle vigueur. Sans cela , elle serait exposée h ne faire que goûter ces fruits sans s'incorporer leur substance; et nourrissant à ses dépens des étrangers sans rien recevoir d'eux en retour , elle se verrait peut-être en danger de mourir de faim. Ceci sera parfaitement entendu par des hommes aussi éclairés que ceux qui verront cet écrit, et ils en feront l'application beaucoup mieux que je ne pourrais le faire , en me fatiguant vainement.
Cette oraison communique aux vertus une force bien supérieure à celle qu'elles tiraient de l'oraison précédente. L'âme se Noil toute changée sans savoir comment. Elle trouve , pour commencer à faire de grandes choses . je ne sais quelle force dans le parfum des fleurs. Le Souverain Maître vient de leur connuander de s ouvrir , afin que l'àme soit forcée de croire à
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ses vtM'lus. Mais en même temps l'Ilo voit fort h\on qu'elle était incn[)al)Ic do les ncquérir on plnsioiirs années, et (|iie dans une si courte visite le Divin Jardinier lui en a fait don. Ici i^ernic encore dans lùme une humilité beaucoup plus grande et plus profonde que celle qu'elle avait auparavant ; elle voit d'une manière plus évidente qu'elle n'a rien fait , si ce n'est de donner le consentement de la volonté ot d'acce[)ler les grâces dont le Seigneur l'a favorisée. Cette manière d'oraison est , à mon avis , une union manifeste de l'Ame tout entière avec Dieu. Seulemcfit Dieu pern)ct à ses trois puissances de connaître, mais a\ec d'ine.xprimables délices , ce (ju'il 0[)èrc de grand en elles.
Voici . mon Père , une nouvelle espèce d'union assez fréquente , et que Dieu m'a accordée. Comme elle m'a jetée dans le plus profond étonnement, je veux en parler en cet endroit. Vous aurez du moins , quand il plaira au Seigneur de vous en favoriser, qu'une telle union est possible , vous en connaîtrez à l'avance les caractères : l/Ame , par une vue claire et un sentiment intime , voit que la volonté seule est liée à son Dieu, et goiJte dans une paix profonde les délices de cette étroite union , tandis que l'entendement et la mémoire gardent assez de liberté pour s'occuper d'affaires et s'appliquer à des œuvres de charité.
Au premier abord , cet état semblerait le mémo que celui de l'oraison de Quiétude , il y a cependant de la différence : dans l'oraison de Quiétude , l'ûmc n'ose faire le moindre mouvement de peur de troubler ce doux repos de Marie dont elle jouit ; mais dans l'union dont je parle , elle peut en même tem|)S remplir l'oflice de Marthe. Ainsi elle mène en quelque sorte de front la vie active et la vie contemplative , et tout en restant unie à Dieu , elle peut s'occuper d'œuvrcs de charité, de lectures , et d'affaires relatives à son état. A la vérité, elle ne peut alors pleinement disposer de ses facultés , car elle sent f|ue la meilleure partie d'elle-même est ailleurs. Elle est comme une personne qui , s'cntrctenant avec tme autre, et s'entcn-
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danl adresser la parole par une troisième , ne proie des deux côtés qu'une attention imparfaite. I/àmc sent avec joie et bonheur qu'elle est ainsi partagée, elle en a une vue trèsclaire ; cet état, dès qu'elle se verra dans la solitude , dégagée des affaires , la prépare admirablement à goûter les douceurs d'un très-profond repos. Elle ressemble encore à quelqu'un dont l'appétit est satisfait , et qui , indifférent pour des mets vulgaires, mangerait cependant avec plaisir un mets délicat et exquis. L'Ame, de même, satisfaite par le bonheur qu'elle possède en soi , n'a que dédain pour tous les plaisirs du monde , qui n'onfr pour elle aucun attrait ; mais jouir plus encore de son Dieu , goûter davantage le bonheur de lui être unie , soupirer après l'accomplissement de ses désirs , voilà ce qu'elle veut.
Il est une autie sorte d'union qui n'est pas non plus une union parfaite. Elle est cependant au-dessus de celle que je viens d'expliquer , mais inférieure à celle que j'ai d'abord décrite en parlant de cette troisième eau. Je prie Dieu , mon Père , de vous les donner toutes , si vous ne les avez déjà ; ce sera pour vous alors , j'en suis sûre , un véritable plaisir de les trouver décrites ici , et de voir en quoi elles consistent. Recevoir de Dieu quelque faveur, est une première grâce. Connaître la nature du don reçu , en est une seconde. Enfin c'en est une troisième de pouvoir l'expliquer et en donner l'intelligence. Il semblerait d'abord que la première devrait suffire ; et cependant si l'âme veut marcher sans trouble , sans crainte , avec courage dans le chemin du Ciel , foulant aux pieds toutes les choses de la terre , il lui sera d'un très-grand avantage de comprendre la nature des dons célestes. Celui que Dieu éclaire de la sorte , ne saurait trop le remercier d'une telle faveur; et celui qui ne l'a pas reçue, ne saurait trop le bénir de ce qu'il l'a accordée à quelque personne vivante, dans le dessein de nous faire profiter de ses lumières.
Dans l'union dont je parle , et qui m'est très-souvent accordée, Dieu s'empare de la volonté , et de I entendement
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aussi, ce me semble ; car, cessant de discourir, il resle absorbé dans une ravissante contemplation des divines grandeurs. Il découvre alors tant de merveilles , que l'une lui faisant perdre l'autre de vue, il ne peut s'attacher en aucune en particulier.
Quant à la mémoire , elle reste libre, et l'imagination aussi, je pense. Lorsque celle-ci se trouve seule, il n'est pas croyable quelle guerre elle fait à l'entendement et à la volonté , pour troubler leur repos. Pour moi j'en suis excédée, et je l'ai en horreur ; souvent je supplie Dieu de me l'ôter dans ces heures de bonheur, si elle doit m'èlre si importune. D'autres fois ce cri m'échappe : quand donc , mon Dieu , les puissances de mon âme, au lieu de subir ce cruel partage, soccuperontelles toutes de concert à célébrer vos louanges? Je découvre dans celte triste lutte , quel mal nous a fait le péché : c'est lui qui empêche notre volonté d'être toujours occupée de Dieu comme elle en aurait le désir. Aujourd'hui encore j'ai eu à soutenir ces combats intérieurs assez fréquents chez moi , aussi l'image m'en est bien présente. Je sentais mon âme se consumer du désir de se voir unie , sans aucun partage , au divin objet qui la possède presque tout entière. Inutiles efforts, la mémoire et l'imagination me livraient une guerre trop acharnée. Par bonheur, manquant du concours de l'entendement et de la volonté . si elles troublent l'âme , elles ne peuvent lui faire de mal ; elles restent impuissantes pour nuire, et sont dans une mobilité continuelle. Comme l'entendement demeure totalement étranger à ce qu'elles lui représentent, elles ne s'arrêtent à rien, et passent incessamment d'un objet à l'autre , semblables à ces petits papillons de nuit, importuns et inquiets qui ne font qu'aller et venir sans jamais se fixer. Cette comparaison peint , de la manière la plus fidèle, ce qui se passe alors ; car, si ces petits insectes n'ont aucune puissance de nuire, ils ne laissent pas d'être importuns. A cela je ne connais point de remède ; si Dieu m'en avait enseigné , je m'en servirais bien volontiers , tant j'ai à souffrir sous ce rapport. Dans cet état de l'âme se révèle bien clairement et noire misère
et le souverain pouvoir de Dieu. Puisque , dans lo temps môme où l'imaîiination qui rcslc libre , nou« cause tant do donimaiio et de fatigue . l'enlendomcnt et la volonté , par leur union avec Dieu , nous font goiîtcr un si profond repos.
L'unique remède que j'ai découvert , après une lutte bien pénible de plusieurs années, est celui que j'ai indiqué en parlant de l'oraison de Quiétude : c'est de ne pas faire plus dn cas de l'imagination que d'une folle . et de l'abandonnera son thème , Dieu seul pouvant y mettre un terme , et la fixer. Après tout , elle n'est ici qu'un esclave , il faut la supporter comme Jacob supportait Lia, puisque Dieu, dans sa bonté, nousa donné Rachel. Restant simple esclave, comme je disais, elle ne peut , malgré tous ses efforts , entraîner les autres puissances. Souvent, au contraire, celles-ci la ramènent à elles ; sans aucun travail. Dieu , de temps en temps , voit , d'un œil de compassion, son égarement, ses inquiétudes, son désir ardent d être réunie à l'entendement et à la volonté ; il lui permet de venir se brûler à la flamme de ce flambeau divin qui déjà a consumé ces deux puissances , et leur a enlevé leur être naturel , pour les faire jouir surnatureilement des biens d'un si haut prix.
Dans les différentes manières dont les eaux courantes de la grâce arrosent le jardin , la gloire et la paix de l'ùme sont si grandes , que le corps partage visiblement le bonheur et le plaisir dont elle est enivrée. Cet effet est très-sensible. Et quant aux vertus , elles y puissent ce degré de vigueur dont j'ai déjà parlé.
Le Seigneur semble avoir voulu se servir d'un aussi faible instrument que moi pour faire connaître , avec la plus grande clarté possible en cette vie , les différents états où 1 ame se voit élevée dans cette oraison. Vous pourrez , mon Père , conférer de cet écrit avec quelque personne spirituelle et savante qui soit arrivée jusqu'à cette union. Si elle l'approuve , croyez que c'est Dieu qui vous a parlé par mon organe , et ne manquez pas de lui en rendre les plus \ivcs
KCIIIIE PAU KI.I.E-MtME. l'JI
actions de grâces. Un jour, je me plais à vous le redire , vous éprouverez un grand plaisir de com|)rcndre ce que sont en elles-nn^mes des faveurs si élevées. Supposé que Dieu vous les ait déjà accordées, mais sans vous en donner rinlelligcnce, avec un esprit tel que le vôtre et une science aussi profonde . Il vous suffira de ce que je viens d'écrire pour acquérir cette lumière. Le Seigneur soit béni et loué dans les siècles des siècles ! Ainsi soit- il !