‹ Vie de Sainte TérèsaChapitre 25 sur 52 · CHAPITRE XVm · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVm

Ouatrièmc manière d'arroser le jardin , ou Oraison d'Extase et de Ravissement. — Dignité de l'ime que Dieu élève à cette Oraison. — Combien cette doctrine relève le courage des personnes /l'Oraison et les excite à redoubler d'eiïorts pour arriver à un état si sublime. — Elles y peuvent parvenir sur la terre , non par letirs propres mérites , mais par la pure bonté du Seigneur.

Daigne le Seigneur m'inspirer des paroles a6n que je puisse dire quelque chose de la quatrième eau qui arrose le jardin. Son secours m'est ici bien plus nécessaire que pour le sujet précédent. En effet . dans l'oraison d'Union l'àme sent qu'elle n'est pas entièrement morte ; nous |)Ouvons nous servir de ce terme, parce qu'elle est réellement morte au monde. Mais, comme je l'ai dit , elle est assez à elle-même, pour se voir dans l'exil, ei pour sentir sa solitude ; elle peut s'aider de l'extérieur pour donner à entendre, au moins par des signes, ce qu'elle éprouve. Dans toutes les précédentes manières d'oraison , il faut que le jardinier travaille ; à la vérité, son travail dans celle d'Union est accompagné de tant de charme et de gloire qu'il voudrait le voir durer toujours , c'est moins un travail qu un avant-goiJt de la gloire céleste. Mais dans ce nouvel état dont je parle, tout sentiment cesse, l'ame est absorbée par la jouissance , sans comprendre ce dont elle jouit. Elle entend qu'elle jouit d'un bien qui enferme en lui seul tous les biens , et toutefois la nature de ce bien reste incompréhensible pour elle. Tous les sens s'occupent de cette joui.ssance , et dans le ra\is-

VIE UF. s. TÉRÈSe. I '^

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scmcnl qui les [)Ossède , nul d'entre eux ne poiii ni à I mtôriciir ni à rextérieur s'occuper d'autre chose. Auparavant il leur était permis, comme je l'ai dit , de donner quelques signes de l'excès de leur bonheur. Ici, le plaisir qui inonde l'Ame est sans comparaison plus grand , et peut bien moins se manifester ; l'Ame et le corps sont également impuissants à le communiquer. Tant qu'il dure , toute occupation étrangère serait un grand embarras , un tourment , et un obstacle à un si dou.x repos. Je dis plus ; quand toutes les puissances de l'âme sont ainsi pleinement unies à Dieu , elle ne pourrait , quand même elle le voudrait , s'occuper d'autre chose; et si elle en était capable, cette union parfaite n'existerait pas.

Quant à la nature et au mode de cette union , je ne saurais les faire comprendre. L'explicaiion s'en trouve dans la théologie mystique, et moi j'ignore jusqu'aux termes de cette science. Je ne sais pas non plus ce qu'est en soi l'inlciligence , ni l'esprit , ni comment ils diffèrent de l'âme; ce n'est à mes yeux qu'une seule et même chose. L'âme , il est vrai , sort quelquefois d'elle-même , semblable à un feu qui , en brûlant, jette des flammes ; l'activité du feu redouble-t-elle avec impétuosité , alors aussi la flamme s'élance bien haut au-dessus du brasier , mais elle n'est pas d'une autre nature , et c'est toujours la flamme du foyer. Instruits comme vous l'êtes , mes Pères , vous comprendrez facilement ceci ; quant à moi . je ne saurais en dire davantage.

Ce que je prétends exposer ici , c'est ce que l'âme sent dans cette divine union. L'union , comme on le sait , c'est l'état de deux choses qui, auparavant distinctes, n'en font plus qu'une. 0 mon tendre Maître, que vous êtes bon ! Soyez béni à jamais' Que toutes les créatures vous louent , ô Dieu qui nous avez tant aimés ! Nous pouvons donc parler avec vérité de ces communications que vous daignez , dès cet exil , entretenir avec les âmes ! Vous donner de la sorte même à celles qui sont justes, c'est déjà une largesse, une magnanimité bien grande , digne de vous enfin , qui donnez en Dieu. 0 libéralité infinie , que

ÉCRITE l'AR Ël.l I>>IKMF lO.i

VOS œuvres sont maij;niliques ! Elles jellenl dans une sainte épouvanle toul esprit assez libre des vanités de la terre , pour recevoir la lumière de la vérité. M.îis vous voir accorder des grAces si souvi-raines à des Ames (jui vous ont tant offensé , c'est là ce qui confond mon esprit. Quand j'y pense, je ne saurais passer plus avant ; où pourrais-je aller en effet . sans revenir en arrière? Je voudrais vous remercier de la magnificence de vos dons, et je ne sais comment : quelquefois je me soulage, en disant des folies. Incapable de rien faire quand mon Ame jouit de ces hautes faveurs , souvent quand elles étaient passées , ou lorsque Dieu commençait à me les prodiguer , j'ai laissé échapper ces paroles : Seigneur , prenez garde à ce que vous faites, ne perdez pas sitôt le souvenir de mes si grandes offenses. Ne vous sulfit-il pas d'avoir voulu les oublier afin de m'en accorder le pardon ? Je vous supplie d'en garder la mémoire pour modérer vos largesses. Ne mêliez pas, 6 mon Créateur, une liqueur si précieuse dans un vase si fragile , d'où vous l'avez vue tant de fois s'échapper et se répandre. Ne dé[)Osez pas un semblable trésor dans un cœur où le désir des consolations humaines n'est pas , comme il devrait l'ôtre, encore entièrement éteint ; bientôt hélas! il l'aurait follement dissipé. Comment confiez-vous les forces de celte cité et les clefs de la forteresse à un gouverneur si IA';he ? Au premier assaut des ennemis , il leur en livrera l'entrée. Que votre amour , ô Roi éternel , n'aille pas, dans ses excès, jusqu'à exposer des jovaux d'un si grand prix. Voussemblez, mon Divin Maître, donner sujet d'en faire peu d'estime en les mettant au pouvoir d'une créature si infidèle, si abjecte, si faible, si misérable , si chétive. Quand bien même, par une de ces grAces puissantes telles qu'il les faut à ma faiblesse , je serais assez heureuse pour ne ()as les perdre, je suis toujours dans l'impuissance de faire part de mon trésor à qui que ce soit. Enfin . je suis femme , encore si j'étais bonne! .Mais je suis l'imperfection môme. Dans une terre aussi stérile , les talents ne sont pas seulement cachés, mais ils sont enfouis. Vous n'avez |)as coutume, Seigneur , il'accorder à une Ame de si

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magnifi(|ncs faveurs . si elle ne doit point les faire tourner au pro6t (J'nn grand nombre d'autres. Vous le savez , mon Dieu , souvent (lu plus intime de mon cœur , je vous ai adressé une prière ; en ce moment encore, ce cri monte vers vous ; entendez-le , si vous voulez me rendre heureuse : privez-moi du plus grand bien qu'il soit possible do posséder sur la terre , cl donnez-le à des âmes qui sauront en faire un meilleur usage pour l'accroissement de votre gloire.

C'est en ces termes ou en d'autres semblables qu'il m'est souvent arrivé de parler à Notre-Seigneur. Je m apercevais ensuite de mon ignorance et de mon peu d'humilité. Mieux que nous ce Divin Maître sait ce qui nous convient ; et il avait vu sans doute que j'étais trop faible pour me sauver, s'il ne m'eût forti6ée par de si grandes faveurs.

Mon dessein est de signaler aussi les grâces dont cette union divine est la source , les effets qu'elle produit , et de dire si l'ame peut faire quelque chose pour s'élever à un état si sublime. C'est dans les ardeurs de l'amour céleste qu'a lieu ce mouvement extatique, qu'on appelle Elévation ou Transport de l'esprit. Car , à mon sens , il faut dans l'Union même, distinguer la simple Union , de 1 Elévation. Ceux qui n'auront pas éprouvé ce dernier effet n'y verront point de différence. Mais quant à moi . tout en admettant que ces deux grâces sont au fond une même chose, je dis que le Seigneur opère dans l'une et dans l'autre d'une manière différente et que , par le Toi d'esprit , il communique à l'âme un détachement beaucoup plus grand des créatures. J'ai reconnu clairement par cette puissance d'effet . que l'Elévation d'esprit était une faveur particulière. Je le répète néanmoins : en soi , elle est ou semble être une seule et même chose avec l'Union. Il est facile de saisir la différence qui existe entre un grand feu et un petit, et cependant l'un est feu aussi bien que l'autre. Avant qu'un petit morceau de fer s'embrase dans un petit feu . il faut beaucoup de temps ; mais qu'on jelte dans un grand feu un fer d'une dimension môme beaucoup plus grande , en très-peu de

KCUirt l'AU ELI.L-MÈMt. IU7

temps il dépouille son ôtru. cl devient incandescent. Il existe , je crois , une différence analogue entre ces deux grâces du Seigneur. Je suis sûre (|ue ceux ()ui auront eu des ravissenjcnts comprendront bien ce que je veux dire. Mais les autres le prendront pour une rôvcrie , et à juste titre , peut-être. En effet , qu'une personne de ma sorte s'égare , en voulant traiter un tel sujet et faire entendre ce dont . faute de termes , il semble im[)Ossible de donner la |)remicro idée , il n'y aurait rien d'étonnant.

Heureusement mon Divin Maître le sait : j'écris , c'est f»ar obéissance d'abord , et ensuite par un ardent désir de prendre les Ames au charme d'un bien si élevé. Aussi j ai la ferme confiance que Sa Majesté viendra à mon secours. Je ne dirai rien , au reste , dont je n'aie une grande expérience. Voici un fait certain : lorsque je voulus commencer à traiter de celte dernière eau . je vis que cela m'étail plus impossible encore que de parler grec. Arrêtée par une difiicullé de ce genre , je laissai là mon écrit, et je m'en allai communier. Béni soit le Seigneur qui favorise ainsi les ignorants ! Et loi qui peux tout , vertu d'obéissance, sois bénie ! Dieu éclaira mon entendement , tantôt par des paroles , et tantôt en me mettant dans l'esprit la manière dont je devais m'exprimer. Ce grand Dieu veut, à ce que je vois, dire lui-même, pour celte oraison comme pour la précédente, ce que je suis incapable de comj)rendre et d'écrire. Comme ce que je dis est très- véritable , il est clair que ce qu'il y aura de bon dans ces pages émanera de lui, et que ce qu'il y aura de mauvais viendra de moi, c'est-à-dire dun océan de misères. Puisque ce Dieu de bonté m'a fait arriver, tout indigne que j'en suis, à ces états si sublimes d'oraison, il doit ^ans doute y avoir élevé plusieurs personnes. Or , si (juelques-uncs parmi elles , craignant de s'égarer, désiraient en conférer avec moi, le Seigneur, j'en ai la ferme confiance, m'accorderait la grâce de les rassurer , en leur faisant connaître la vérité.

Parlons maintenant de cette eau qui vient du ciel. Elle tombe avec tant d'abondance qu'elle pénètre et abreuve à sou-

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hait tout ce jardin. Si toutes les fois qu'il en est besoin, le Seia;ncur la versait ainsi à grands flots, qui ne voit de (juel repos jouirait le jardinier ? Allons plus loin ; si grâce à un temps toujours tempéré qui remplacerait l'hiver, il voyait , à toutes les saisons, les Heurs et les fruits embellir son jardin, quel plaisir ne goûterait- il pas ! Mais dans cette vallée de larmes , cela est impossible. Il faut toujours veiller, et sur-le-champ se mettre à l'œuvre, quand une eau taril, pour la remplacer par une autre.

Cette eau céleste dont je parle, tombe souvent quand le jardinier y pense le moins. Dans les commencements , il est vrai, c'est presque toujours à la suite d'une longue oraison mentale. Dieu se plaît d'abord à laisser l'âme voler vers lui de degré en degré, ensuite il prend cette petite colombe et la met dans le nid afin qu'elle s'y repose. L'ayant vue longtemps soutenir son vol, travaillant de toutes les forces de l'entendement et de la volonté à chercher son Dieu et à lui plaire , il veut lui donner sa récompense, même en cette vie. El quelle magnifique récompense ! Un seul instant de ce repos divin suffit pour la payer de tous les travaux qu'elle peut endurer dans cet exil.

Tandis qn'elle cherche ainsi son Dieu, l'âme se sent, avec un très-vif et très-suave plaisir, défaillir presque tout entière, elle tombe dans une espèce d'évanouissement , qui peu à peu enlève au corps la respiration et toutes les forces. Elle ne peut , sans un très-pénible effort, faire même le moindre mouvement des mains. Les yeux se ferment, sans qu'elle veuille les fermer, et si elle les tient ouverts , elle ne voit presque rien. Elle est incapable de lire, en eût-elle le désir ; elle aperçoit bien des lettres, mais comme l'esprit n'agit pas, elle ne peut ni les distinguer, ni les assembler. Quand on lui parle, elle entend le son de la voix , mais non des paroles distinctes. Ainsi, elle ne reçoit aucun service de ses sens, elle trouve plutôt en eux un obstacle qui l'empêche de jouir pleinement de son bonheur. Elle tâcherait en vain de parler, parce qu'elle ne saurait ni former, ni prononcer une seule parole. Toutes ses forces exté-

KCHITb l'AR EI.LE-MÉHE. 1^'.)

rioures l'abaiulonnenl ; sentant par là croître les siennes . elle peut mieux jouir ilc sa gloire, l-lle éprouve aussi au dehors un grand plaisir, cjui te nianifeste d'une manière très-visible. Quelque temps ijuc dure celle oraison . jamais elle ne nuil à la sanlé, il en a été du moins ainsi pour moi ; et je ne me souviens point d'avoir reçu de Dieu une telle faveur, même au plus fort de mes maladies , sans en éprouver un mieux trèssensible. Comment un si grand bien pourrait- il causer du mal? Celte grâce montrant ses effets extérieurs d'une manière si éclatante, peut-on douter qu'elle n'exerce sur le corps même une heureuse influence ? et si elle lui enlève passagèrement les forces, par l'excès du plaisir, ce n'est que pour lui en laisser ensuite de plus grandes.

\ la vérité , si j'en juge par mon expérience , celle oraison est , dans les commencements , de si courte durée , qu'elle ne se révèle pas d'une manière aussi manifeste par les marques extérieures et par la suspension des sens ; mais, par l'abondance des grâces dont elle enrichit , on voit évidemment que le feu du soleil qui a éclairé l'âme , a diî être bien ardent , puisqu'il l'a ainsi liquéfiée. 11 est à remarquer , du moins à mon avis , que celte suspension de toutes les puissances ne dure jamais longtemps ; c'est beaucoup quand elle va jusqu'à une demi-heure , et je ne crois pas qu'elle m'ait jamais tant duré. II faut l'avouer pourtant : il est diflicile d'en juger, puisqu'on est alors privé de sentiment. Je veux simplement constater ceci : toutes les fois que cette suspension générale a lieu , il ne se passe guère de temps sans que quelqu'une des puissances ne revienne à elle. La volonté est celle qui se maintient le mieux dans l'union divine ; mais les deux autres recommencent bientôt à l'importuner. Comme elle est dans le calme , elle les ramène et les suspend de nouveau ; elles demeurent ainsi tranquilles quelques moments , et reprennent ensuite leur vie naturelle. L'oraison peut , avec ces alternatives , se prolonger et se prolonge de fait pendant quelques heures. Une fois enivrées de ce vin céleste qu'elles ont goiîté ,

ces deux puissances font volontiers le sacriGce de leur activité nalurellr , pour savourer un bonheur inconiparahlenicnt plus grand ; dans ce but , elles s'unissent à la volonté , et les trois puissances jouissent alors de concert. Mais cet état d'extase complète, sans que l'imagination, selon moi également ravie, ne se porte à quekjue objet étranger , est , je le répète , de courte durée. J'ajoute que les puissances ne revenant à elles qu'imparfaitement , elles peuvent rester dans une sorte de délire l'espace de quelques heures , pendant lesquelles Dieu de temps en temps les ravit de nouveau et les fixe en lui.

Venons maintenant aux sentiments intérieurs de l'âme dans cet état. Le secret en est à Dieu seul , il n'appartient qu'à lui de nous le dire. Car notre entendement ne le pouvant comprendre , comment pourrait-il l'exprimer? Sortant de celte oraison et me préparant , après avoir communié , à écrire sur ce sujet . je cherchais dans ma pensée ce que l'âme peut faire pendant ce temps. Notre- Seigneur me dit ces paroles: » Elle se consume tout entière , ma fille , pour s'abîmer plus » intimement en moi. Ce n'est plus elle qui vil , c'est moi qui » vis en elle. Comme elle ne peut comprendre ce qu'elle en- » tend , c'est , au fond . ne pas entendre , tout en entendant.»

Ceux que Dieu a élevés à cet état, auront quelque intelligence de ce langage ; ce qui se passe dans celte union secrète est si caché , qu'on ne saurait en parler plus clairemenl. J'ajouterai seulement ceci : l'âme se voit alors près de Dieu . et il lui en reste une certitude si ferme qu'elle ne peut concevoir le moindre doute sur la vérité d'une telle faveur. Toutes ses puissances [)erdent leur activité naturelle , et sont tellement suspendues , qu'elles n'ont absolument aucune connaissance de leurs opérations. Si on méditait auparavant sur quelque mystère . il s'efface de la mémoire comme si jamais on n'y avait pensé. Si on lisait , on perd tout souvenir de la lecture , et on ne peut plus v fixer l'esprit. Il en est de môme pour les prières vocales. Cet importun paj)illon de la mémoire voit

ECHITE PAU KLLE-MÉME. '20\

donc ici SCS ailes brûlées . el il n'a plus le pouvoir de voltiger çà el là.

La volonté est sans doute occupée à aimer , mais elle ne comprend pas ronimcnt elle aime. Quant à l'entendement , s'il entend , c'est pur un mode (jui lui reste inconnu ; et il ne peut comprendre rien de ce qn'û entend. Pour moi , je ne crois pas (ju'il entende , parce que , comme je l'ai dit. il ne s'entend pas lui-môme. Au reste , c'est là un mystère où je me perds.

J'étais , au commencement, dans une telle ignorance , que je ne savais pas que Dieu fût dans tous les êtres. Mais comme durant cette oraison je le trouvais si présent à mon âme . comme la vue que j'avais de cette présence me semblait si claire , il me semblait absolument impossible d'en douter. Des gens qui n'étaient pas doctes , me disaient qu'il s'y trouvait seulement par sa grâce. Persuadée du contraire , je ne pouvais me rendre à leur sentiment , et j'en avais de la peine. Un très-savant théologien de l'Ordre du glorieux saint Dominique , me tira de ce doute ; il me dit que Dieu était alors réellement présent dans mon âme , et il m'expliqua de quelle manière il se communique à nous , ce qui me remplit de la plus vive consolation.

Il y a ici une remarque à faire, et une vérité dont on doit se pénétrer; c'est que cette eau du ciel , cette faveur si insigne de Dieu laisse toujours dans l'âme de très-grandes richesses spirituelles. L'on en verra la preuve dans ce que je vais dire.

CHAPITIŒ XIX.

Ornison de Ravissement ou d'Extase, suite. — La Sainte commence à en exposer les effets. — Elle exhorte de la manière la plus persuasive les âmes arrivées à un état si sublime , à ne pas se décourager si elles tombent dans quelque faute , et à ne jamais abandonner l'Oraison. —Elle fait voir que la persévérance dans l'Oraison conduit infailliblement toute àme chrétienne au port du salut. — Ce qu'elle dit sur ce sujet est tres-remarquable, et admirablement propre à consoler les faibles et les pécheurs.

L'âme sort du Ravissement et de cette étroite union , avec une ineffable tendresse d'amour pour Dieu. Elle voudrait mourir , non de peine, mais de la douceur même des larmes qu'elle rt'j)and. Elle se trouve baignée de ces larmes , mais elle ne les a pas senti couler, et elle ne sait ni quand ni comment elles se sont ouvert un passage. Elle éprouve un indicible plaisir de voir celte eau , tout en calmant l'impéluosilé du feu qui la dévore , l'augmenter, au lieu de l'éteindre. Ceci peut paraître de l'arabe , mais se passe néanmoins de la sorte.

Il m'est arrivé quelquefois après le Ravissement de me trouver tellement hors de moi , que je ne savais plus si la gloire dont je m'étais vue investie, était une réalité ou un songe. Je me voyais tout inondée de larmes ; elles coulaient sans douleur , mais avec une étonnante impétuosité : on eût dit que cette nue du Ciel les laissait échapper par torrents de son sein. Je reconnaissais alors que ce n'avait pas été un songe. Ceci avait lieu dans les commencements , lorsque les Ravissements étaient de Ircs-couric durée.

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L'Ame après l'Kxlase se sent un tel courage , que si en ce monienl on mettait son corps en lambeaux |)Our la cause île Dieu, elle en éprouverait la plus vive consolation. C'est alors que germent en elle comme à l'envi. les promesses et les résolutions liéroiques ,1a vivacité des désirs , l'horreur du monde , et la claire vue de son néant. Une faveur d'un tel ordre fait entrer l'âme dans un étal beaucoup plus élevé que les oraisons précédentes. Elle en demeure plus profondément humble. Elle voit à la clarté môme de l'évidence qu'elle n'a donné aucun concours à une faveur si excessive et si grandiose , et qu'elle n'a rien pu faire ni pour l'attirer ni pour la retenir ; aussi s'en reconnaît-elle souverainement indigne. Elle mesure de l'œil sa misère , qui ne peut pas plus échapper à son regard , que des toiles d'araignée ne peuvent se dérober à la vue , dans un appartement où le soleil donne en plein. Elle est si éloignée de la vaine gloire , qu'il lui semble impossible de jamais en concevoir. Elle a vu de ses propres yeux la faiblesse ou plutôt l'inutilité complète de ses efforts ; à peine a-t-elle consenti à une si haute faveur. Malgré elle , pour ainsi dire , on a fermé la porte aux sens pour la faire jouir plus parfaitement de son Dieu. Là , restée seule avec Dieu , qu'a-t-elle à faire , sinon de l'aimer? Elle ne voit plus , elle n'entend plus rien, à moins de se faire une extrême violence ; ainsi absorbée en Dieu, elle n'a pas , il faut l'avouer , grand mérite à être indépendante de ses sens. Elle découvre ensuite, dans le jour pur de la vérité, toute sa vie passée et la miséricorde de Dieu ; ce tableau se déroule devant elle, elle l'embrasse d'un regard , et sans la moindre fatigue. Elle voit qu'elle mérite l'enfer . et qu'on la châtie avec de la gloire. A cette vue , comme la cire devant le brasier , elle se fond en louanges de Dieu , ainsi que je voudrais moi-même le faire en ce moment. Soyez béni, Seigneur, vous qui d'un regard avez fait de cette eau si impure de mon âme , une eau assez claire et assez limpide pour être servie a votre table ! Soyez loué à jamais , 6 vous, délices des Anges, qui daignez élever de la sorte un ver de terre aussi abject que moi !

KCUirF l'Ai; Kl l.i:-MKMR. 20;.)

LVimc conserve pendant quelque tem|)S ces heureux avantages tlont elle jouit au sortir do l'Extase. Pleinement convaincue que les fruits du jardin ne; viennent pas d'elle . elle peut désormais commencer à les distribuer , sans crainte de s'appauvrir. Klle fait connaître par divers signes les trésors du ('iel dont elle est enrichie ; elle souhaite ardemment d'en faire part aux autres , et demande instamment à Dieu de n'ôtre pas seule à les posséder. Déjà elle travaille au bien spirituel du prochain, sans presque s'en apercevoir , et sans rien faire d'ellemême dans ce but , mais les autres le comprennent parfaitement ; car les fleurs de ce jardin aimé du Ciel exhalent un parfum si doux , qu'ils désirent de le respirer de près. Ils voient à découvert les vertus dont celte ume est embellie , et , charmés par la beauté des fruits de ces vertus, ils brijlent du désir de sen nourrir comme elle. Si la terre qui porte ces fruits de vie est profondément sillonnée par les souffrances, les persécutions . les murmures , les maladies , en un mot par toutes les tribulations , qui presque toujours servent de degrés pour monter a cet état ; si elle est brisée par le détachement de son intérêt propre . l'eau du ciel la pénètre à une telle profondeur que presque jamais on ne la voit souffrir de la sécheresse. Mais si celte âme tient encore à cette misérable terre ; si , hérissée d'épines comme je l'étais au commencement . elle n'a pas encore renoncé aux occasions , et ne témoigne pas à Dieu la reconnaissance que mérite une aussi haute faveur, la sécheresse viendra la désoler comme auparavant. Qu'alors le jardinier vienne à se négliger, et que le Seigneur par pure bonté n'envoie pas une nouvelle pluie , tenez le jardin pour perdu. Ce malheur m'élant arrivé plusieurs fois , j'ensuis maintenant encore saisie d'épouvante, et jamais sans cette expérience personnelle je ne l'aurais pu croire. Je me plais à l'écrire pour la consolation des âmes faibles comme la mienne, afin qu'elles ne se désespèrent jamais , et qu'elles ne cessent jamais de se confier en la miséricorde infinie de Dieu. Quand bien même , après avoir été élevées par le Seigneur à un état si sublime , elles tomberaient , qu'elles ne se découragent pas , si elles ne

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veulent lout perdre ; les larmes peuvent tout gagner , cl une eau en attire une autre.

L'espérance de prémunir ces Ames contre le découragement par une vérité si consolante est une des principales raisons qui m'animent , étant telle que je suis, à obéir à l'ordre qu'on m'a donné, d'écrire ma triste vie, et d'exposer au jour les faveurs dont Dieu m'a comblée malgré mes infidélités et mes offenses. C'est aussi ce qui me ferait souhaiter en ce moment que mes paroles eussent assez d'autorité pour que l'on fût obligé de me croire ; plaise au Seigneur de me la donner, je l'en supplie de toute mon âme. Je le répèle donc , que nul de ceux qui ont commencé à faire oraison ne se décourage jamais, en disant : si je retombe dans mes fautes, je ne puis continuer ce saint exercice sans devenir plus coupable. J'admets , moi aussi , que l'on devient pire quand on quitte l'oraison . et qu'on ne travaille point à se relever ; mais je maintiens qu'on ne saurait y persévérer sans se relever de ses chutes, et sans arriver enfin au port du salut. Pour ruiner en moi celte sainte confiance . le démon me tendit le piège le plus perfide ; il me persuada qu'étant aussi imparfaite que je l'étais, je ne pouvais, sans manquer d'humilité , me présenter à l'oraison. J'en éprouvais des angoisses si mortelles qu'enfin je quittai ce saint exercice , un an et demi . au moins pendant un an , car pour les six mois de plus , je ne m'en souviens pas bien. Infortunée . qu'ai-je fait ? de moi-même , je m'étais mise en enfer , sans qu'il fiât besoin des démons pour m'y entraîner. 0 ciel . quel effrayant aveuglement ! et que l'ennemi du salut va bien à ses fins , quand il s'efforce de tout son pouvoir de nous faire abandonner ce saint exercice ! C'est là pour lui un intérêt suprême ; car il sait bien , le traître, qu'une âme qui persévère dans l'oraison est perdue pour lui , et que toutes les chutes où il l'entraîne , loin de lui nuire , servent par la bonté de Dieu à lui donner un nouvel élan et une nouvelle ardeur dans son service.

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0 mon Jésus ! quel spectacle que celui d'une âme tombée de cette hauteur dans quelque péché , et miséricordicuscnicnt relevée par voire main divine ! Comme elle reconnaît d'un côté vos grandeurs et vos miséricordes infinies , et de l'autre la profondeur de sa misère 1 Elle se meurt de repentir en contemplant vos adorables perfections. Infidèle . elle baisse les yeux , et n'ose vous refi;arder ; mais à la vue de vos bienfaits, cédant au transport de la reconnaissance, elle attache sur vous ses regards pour apprendre ce qu'elle vous doit. Elle redouble de dévotion envers la Reine du Ciel , et la conjure de vous apaiser. Avec quel élan de confiance elle invoque les Saints qui tombèrent après avoir été appelés par vous , et par quelles ardentes prières elle implore leur secours ! Dans chacun des dons que vous lui faites alors , elle trouve un excès de libéralité , parce qu'elle se reconnaît indigne que la terre la soutienne. Comme elle vole aux Sacrements ! Avec quelle foi vive elle découvre la vertu que vous y avez renfermée ! Avec quelle effusion elle vous bénit de nous avoir laissé ce remède divin , ce baume réparateur (pii non-seulement cicatrise nos plaies , mais les fait disparaître jusqu'au dernier vestige ! Elle demeure frappée d'étonnement à l'aspect de toutes ces merveilles. Et qui donc, Seigneur de mon àme , ne serait saisi d'un saint effroi , en vous voyant punir, par de tels excès de miséricorde et d'amour, une trahison si honteuse et si horrible ? Comme vous vous êtes ainsi vengé de moi , je ne sais , 6 mon adorable Epoux , comment , en écrivant ceci , je ne sens pas mon cœur se fendre ! Et je croirai par ces faibles larmes que je verse devant vous , larmes que vous faites couler, mais qui [)ar elles-mêmes no sont que de l'eau d'une source corrompue , je croirai réparer dignement ces trahisons si nombreuses et ce lamentable enchaînement de fautes par lesquelles je tendais à défaire le divin ouvrage de votre grâce dans mon àrae ! 0 mon tendre Maître , donnez quel(jue valeur à ces tristes larmes , et rendez limpide une eau si trouble. Faites-le , quand ce ne serait que pour prévenir dans les autres la tentation que j'ai eue de faire des juge-

vu: i>r- sAiiNTi-; tkrkse

nicnls Irtnéraiies. Je vous disais nii font! de mon i\mo : Seigneur, pourquoi , si infidèle cl Religieuse seulement de nom . suis-je cotnhiéc par vous de ces grâces que vons refusez à des épouses si saintes qui se sont données à vous', et vous onl toujours fidèlement servi . dès leur plus tendre jeunesse? Je pénètie maintenant le sujet de voire conduite. Jetais faible, et vous m'avez accordé ce secours. Ces âmes étaient fortes et désintéressées ; sans ces faveurs elles se montraient héroïques dans votre service , et vous voulez leur réserver la récompense tout entière , au sortir de celte vie. Vous savez néanmoins , ô mon Dieu . qu'un cri montait sou\enl vers vous du plus intime de mon cœur. J'excusais les personnes qui murmuraient contre moi , trouvant qu'elles n'avaient que trop de sujet de le faire. Déjà, il est vrai , à celle époque , voire bonté prêtant son appui à ma faiblesse , je ne vous offensais plus autant , et je travaillais à éviter tout ce que je croyais devoir vous déplaire. A peine vous avais-je donné ce gage de fidélité, que vous commençâtes , Seigneur, à ouvrir vos trésors à votre servante. Vous n'attendiez , ce semble , de moi , qu'un peu de bonne volonté et de i)réparation , tant vous fîtes paraître de promptitude , non-seulement à m'enrichir, mais à vouloir que vos dons fussent connus.

Aussitôt que votre munificence eut éclaté au grand jour, on prit bonne opinion de celle dont la profonde misère , quoique si transparente , n'était pourtant pas connue de tous , comme elle aurait dû l'être. Mais ce fut aussi le signal des murmures et de la persécution, et, à mon gré, l'on éclatait avec beaucoup de fondement. C'est pourquoi je n'avais de ressentiment contre aucun de ceux qui me condamnaient , je vous suppliais au contraire de considérer qu'ils avaient raison d'agir de la sorte. Je voulais, disait-on, passer pour sainte, j'inventais àes nouveautés , moi , si loin encore d'accomplir toute ma règle, et d'égaler en vertu les Religieuses si bonnes et si saintes qui vivaient dans notre monastère. Je l'avouerai , Seigneur, jamais je n'atteindrai à leur perfection , si votre bonté ne fait

K(.imb rvn ki.i.i-mkmk. l'O'.)

tout par elle-ini-mo. Ilrlas ! loin (J icniler leurs exemples, je n'étais bonne (ju'à faire (iisparailrc les coutumes édifiantes , et ù leur en suhstiluer (i<î mauvaises ; du moins je faisais ce (|ue je pouvais pour les introduire , et pour le mal, mon pouvoir était grand. C'était donc . o mon Dieu, sans aucune faute (le leur part (|ue les Ileligieuses et d'autres personnes du dehors me condamnaient. Klles me disaient clairement des vérités <|ue j'avais jusque-là ignorées ; ainsi le permellail votre adora l)Ie sagesse.

Cette tentation sur la distribution de vos faveurs agitait de temps en temps mon Ame. Un jour, en disant les Heures, étant .irrivée à ce verset du psaume : « Justus es. Domine, et rectum » Judicium tuum. Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements « sont remplis d'équité (<); » je me misa considérer combien ces paroles étaient véritables. Car en ce qui regarde la foi, jamais le démon n'a eu le pouvoir de me tenter. Jamais, Seigneur , je n'ai douté que vous ne fussiez la source de tous les biens, ni d'aucune des vérités que je devais croire. Que dis-je? plus les vérités sortaient de l'ordre naturel , [)lus ma foi v iidhérait avec force et avec bonheur. Je savais que vous étiez tout-puissant, et je ne m'étonnais d'aucune de vos merveilles; je me plais à le redire, je n'ai jamais douté. Pensant donc alors on moi-même comment il pouvait se faire que votre justice refusât à ces Religieuses , vos servantes si fidèles, les délices et les faveurs que vous m'accordiez, malgré mon indignité, vous nie répondîtes ; « Conicntc-toi de me servir , et ne t'occupe » point du reste. Ce furent là , mon Dieu , les premières paroles que j'ai entendues de vous.

Devant traiter plus tard de la manière dont ces divines paroles se font entendre, ainsi que de quelques autres points, je n'en dirai rien ici. Ce serait sortir de mon sujet ; et déjà , si je ne me trompe, j'en suis bien loin ; car je ne sais presque plu:-» où j'en suis. Il faut , mon Père , que vous me pardonniez des

ij Psaume cxviii.

VIK DE S. TÉnÉSE. 4 4

interruptions inévitables pour moi. (lorles il n y u rien tl étonnant qu'à la vue de cette ineflable patience de Dieu à mon égard, et de l'état où je suis maintenant par sa grâce , je perde le fil de mon discours.

Plaise au Seigneur que mes écarts soient toujours de ce genre ; ah ! plutôt que de permettre qu'il y ait dans ma vie un seul instant où je lui sois rebelle , je l'en conjure , qu'à cet instant même il me réduise en cendres ! Il suffit pour montrer l'excès de sa miséricorde à mon égard , qu'il m'ait si souvent pardonné une si grande ingratitude. Que de fois il a renouvelé en ma faveur un pardon qu'il n'accorda à saint Pierre qu'une seule fois ! Aussi le démon n'avait que trop de sujet de me tenter , en m'insinuant que je ne devais point prétendre à l'étroite amitié de celui avec lequel je vivais dans une rupture si ouverte. Quel aveuglement pouvait être comparable au mien ! Où avais -je l'esprit, ô mon adorable Maître, lorsque, hors de vous , j'espérais de trouver un remède ? Quelle folie de fuir la lumière, pour heurter à chaque pas dans les ténèbres ! Et quelle humilité superbe le démon savait inventer , pour me faire abandonner cette colonne tulélairede l'oraison dont l'appui m'aurait préservée d'une aussi grande chute? Maintenant encore je ne puis , sans effroi . me rappeler celle invention si perfide qu'il me présentait sous une couleur d'humilité : à mes yeux , c'est le plus grand péril que j'aie couru dans ma vie. Voici par quelles pensées trompeuses il égarait mon esprit ; eh quoi ! si mauvaise après tant de grâces reçues, pouvais-je encore m'approcher de l'oraison? ne devait-il pas me suffire de faire, comme les autres, les prières de règle? et m'acquittant si mal de celles-ci , n'était-ce pas témérité de ma part de vouloir en faire davantage ? Oser y prétendre, c'était montrer bien peu de respect pour Dieu , et bien peu d'estime pour ses faveurs.

Sans doute , il était bien de voir mon indi^nitéel d en convenir , mais en tirer pour conséquence pratique , d'abandon-

KCKITË l'AK fcl.l.E-MÉMt. ïll

ncr loraisou . voilà qui fut un irès-i^ranil mal. Soye/ hem , Seigneur , (jui avez (Jaii;né me lirer d'un lel abimc !

C'est Vu . je crois . le commencement de la tentation |)ai' laquelle le tlémoii perdit Juda.s. Seulement le traître n'osait pas m'aita(|uer d'une manière aussi ouverte ; mais , en s'insinuant peu à peu, il aurait fini par me faire tomberdans l'abîme oîi il lavait préci[)ité. Pour l'amour de Dieu, que tous ceux qui s'adonnent à l'oraison fassent à ceci une alleniion profonde. Qu'ils le sachent ; tout le temps que j'abandonnai ce saint e.\eroice , ma vie fut remplie de beaucoup plus d'infidélités qu'auparavant. On peut juger par là de la bonté du remède que me donnait le démon , et du plaisant résultat de cette humilité qui n'enfantait en moi qu'un trouble effrayant. Et comment mon âme aurait-elle pu se reposer en paix , lorsqu'elle s'éloignait, l'infortunée, de celui qui était son repos, emportant la pensée toujours présente de ses erâces et de ses faveurs , et voyant d'autre part le profond dégoût que méritent tous les plaisirs de la terre? Je m'étonne maintenant d'avoir pu su[)porler un état >i cruel. Ce qui sans doute me soutenait , était l'espérance de reprendre l'oraison ; car en interrogeant mes souvenirs sur cette triste époque , dont déjà plus de vingt et un an me séparent , je trouve que je nourrissais toujours dans mon cœur le ferme dessein de revenir à ce saint exercice ; mais j'attendais pour cela que mon âme fût très-nette d'offenses contre le Seigneur. 0 ciel , dans quelle voie funeste me jetait une espérance si insensée ! Le démon m'y aurait bercée jusqu'à mon dernier soupir, et du tribunal de mon Juge, il m'aurait entraînée dans l'enfer. Car si aujiaravant l'oraison et la lecture, les lumières que j'y puisais chaque jour, la vue de mon infidélité, les larmes même dont souvent j'importunais Noire-Seigneur, ne pouvaient me rendre victorieuse de ma faiblesse ; en abandonnant ce saint exercice, en vivant au milieu de vains passetemps et des occasions d'offenser le Seigneur , n'étant presque soutenue de personne , ou plutôt , j'oserai le dire , ne rencontrant de secours que pour m'aider à tomber , que pouvais-je espérer, sinon une fin si lamentable?

•2\ '2 VIR nR SAINTE TÉRÈSK

Je crois (|irnn Kolii^ioux de l'Ordro do S;iinl-l)oinniirjtic , homme d'un éminenl savoir (I), a hcaucouj) tiicriiô devant Dieu . de m'avoir retirée d'un tel sommeil.

Ce Père, comme il me semble l'avoir dit, mo fit communier tous les quinze jours. Dès lors , le mal diminua, je commençai à rentrer en moi-môme ; il ni'écha[)pait néanmoins encore quelques offenses. Mais enfin j'étais dans le bon chemin , et marchant à petits pas , tombant , me relevant , je ne laissais pas d'avancer ; et quand la marche n'est pas interrompue . quelque lente qu'elle soit , on arrive , quoique lard , au terme du voyage. S'égarer de cet heureux chemin n'est autre chose , à mon avis , qu'abandonner l'oraison. Dieu nous en préserve par son infinie bonté!

L'on voit maintenant , et pour l'amour de Dieu qu'on y fasse une attention sérieuse , qu'une âme (|ui reçoit dans l'oraison de si insignes faveurs , peut tomber encore ; qu'ainsi , elle ne doit point se fier à elle-même, ni s'exposer en aucune manière aux occasions. Qu'on pèse cet avis, il est de la plus haute importance. Car le démon a ses artifices , même contre une Ame véritablement favorisée de Dieu; il cherche, le traître à tourner le plus qu'il peut contre elle les grâces destinées à son avancement , et il attaquerait avec succès des personnes qui ne sont point encore ni fortes dans les vertus, ni avancées dans la mortification et le détachement. Or, dans l'état dont je parle , lésâmes , quelque grands que soient leurs désirs et leurs résolutions , ne sont pourtant pas encore revêtues de celte force mâle qui leur donne le droit , comme je le dirai plus loin , de s'exposer aux périls et aux occasions. Elles ne doivent donc point se départir d'une humble défiance d'elles-mêmes. C'est là une excellente doctrine , elle n'est pas de moi ; c'est Dieu qui nous l'enseigne. Aussi je souhaite que des personnes ignorantes comme moi en soient instruites. Je le répète, quoiqu'une âme soit élevée à cet état sublime . elle ne doit point présumer

M) T-o Père Vinrent lînmn. Voyez page 61 et 90.

ÉCBirE PAU ELLE-MKMB. 213

de ses l'orces jusqu'à se présenter d elle-inôme au coinbal. C'est assez pour elle ilcse cléleiKlre. Elle aura même besoin de toutes ses armes |)our soutenir les assauts des démons, tant elle est incapable de les attaquer et de les vaincre . eomme font ceux ijui boiit parNcnusà ces états plus élevés dont je parlerai dans (a suite.

\ oici comment le démon envclop|x3 une Ame dans son réseau . <'etle ànie , i:iàce à une oraison si élevée , se voit près de Dieu, elle découvre la différence des biens du Ciel cl de ceux d'icibas , et ajjerçoil tout l'amour que son Dieu lui témoi.^ne ; à la vue de cet amour . elle se livre à une telle conBanceet à une telle sécurité . qu'elle croit ne [)Ouvoir jamais tomber du bonheur (ju'elle possède. Klle a une vue si claire de la récompense. «]u"il lui semble impessible de renoncer à une félicité dont l'avant-iioùt e^l si délectable dès celte vie, pour une chose aussi abjecte et aussi dégradante que les plaisirs de la terre. C'est de cette sécurité que le démon se sert pour lui faire |)erdre la défiance qu'elle doit avoir (relle-méme. Ainsi cette àme se jette dans les dangers , et elle commence , avec un zèle pur sans doute, à distribuer sans mesure les fruits de son jardin . persuadée qu'elle n'a [)lus rien à craindre. Ce n'est pas néanmoins par orgueil (ju'elle agit de la sorte ; elle sait qu'elle ne peut rien il elle-même , mais elle cède à une confiance en Dieu (|ui n'est point réglée par la discrétion. Elle ne considère pas qu'elle n'est encore (ju'uii jeune oiseau aux ailes débiles ; elle peut bien sortir du nid , et Noire-Seigneur len tire quelquefois . mais elle est incapable de fendre les airs et de soutenir son \ol. Ses \ertnsnesont pas encore assez fortes, elle manque d'ex|)érience pour connaître les dangers, et elle ignore (juci dommage elle reçoit en se confiant à elle-même.

Cet excès do confiance fut la cause de ma ruine. Un voit par la combien dans cet état , comme au reste dans tous, on a besoin d'un maître et de communiquer avec des personnes spirituelles. Je crois pourlanl que lors(juc Noire-Seigneur élè\c une àme à cet étal . il lonlinuc de la l'aNoriser cl ne |)ermcl pa-^

il 4- VIE m; SAINTE TÉRÈSE ÉCtllIE l'AU ELLE-MÊME.

qu'elle se porJe . :i moins cjirelle ne l'iihiuidonne rntièrenienJ. Mais si , comme je l'ai dit , elle tombe , (jnelle se souvienne . je l'en conjure pour l'amour de Dieu , qu'elle se souvienne de ne pas donner dans le piéiïc du tentateur ; qu'elle se ijarde bien , sous prétexte d'humilité, d'abandonner l'oraison, comme j'eus le malheur de le faire , ainsi que je l'ai dit et que je ne saurais trop le redire. Qu'elle se confie à la bonté de Dieu, elle est plus grande que tout le mal que nous pouvons faire. Plein de miséricorde, il oublie nos ingratitudes , du moment où , touchés de repentir , nous voulons rentrer en amitié avec lui. Les grâces qu'il nous a faites , loin d'exciter sa colère et ses châtiments , le portent à nous accorder plus promptement le pardon ; car il nous regarde comme des enfants de sa maison , et se souvient que nous avons , comme on dit . mangé le pain de sa table. Que ces âmes se rappellent les paroles de ce Divin Maître , et considèrent son ineffable clémence envers moi. Je me suis plus tôt lassée de l'ofFenser, qu'il ne s'est lassé de me pardonner. Non , jamais sa main ne se fatigue de donner, et jamais la source de ses miséricordes ne peut être épuisée. Ne nous fatiguons donc jamais de recevoir. Qu'il soit béni dans tous les siècles des siècles , et que toutes les créatures célèbrent éternellement ses louanges !

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