‹ Vie de Sainte TérèsaChapitre 49 sur 52 · ADDITIONS · texte numérisé non relu

ADDITIONS

A LA VIE DE SAINTE TÉBÈSE ÉCRITE PAR ELLE-MEME {i).

Diverses instructions que Notio-Scigneur lui donne. —Étant Prieure du couvent de l'Incarnation d'Avila , elle est favorisée d'une mémorable apparition de la trèssainte Vierge. Quelque temps après , dans ce môme monastère , Notre-Seigneur la choisit pour son Epouse ; célébration de ces noces spirituelles. — Lumières spirituelles. — Lumières surnaturelles , visions . révélations , ravissements. — Averlissementsque Notre-Seigneur lui donne pour la conduite des monastères de la Réforme. — Il lui promet que, de son vivant, elle verra fleurir 1 Ordre de la Vierge. —Quatre avis qu'il lui commande de transmettre, de sa part , aux Pères Carmes Déchaussés.

Notre-Seigneur me dit un jour : « Penses-tu , ma fille, que « le mérite consiste à jouir ? non , mais à travailler , à souf- « frir, et à aimer. Tu n'as vu nulle part que saint Paul ait a goûté plus d'une fois des délices célestes , tandis qu'il a eu V ircs-souvent à souffrir. Considère encore ma vie ; elle n'a a été que souffrances , lu n'y trouves qu'une heure de bon- « heur, celle du Thabor. Garde-toi de croire, quand tu con- « temples ma Mère me tenant entre ses bras, que des joies

(1) La Sainte écrivit de sa propre main tout ce qui se trouve dans ce chapitre additionnel. Ces nouveaux mémoires , consignés en divers papiers , furent mis immédiatement après la Vie, par le Père Maître Louis de Lt-on, Religieux de l'Ordre de Saint-Augustin , chargé de préparer la première édition des ouvrages de sainte Téresc. Nous avons classé . dans leur ordre naturel et chronologique , trois de ces documents relatifs au monastère de l'Incarnation , et aux fa\eurs (|ue la Sainte y reçut.

Vide Boll. de Lib. et Script. S. Teresiac , g LXXVI. -

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« si douces fussent exemptes d'un cruel martyre : dès qu'elle M eut entendu les paroles de Siméon , mon Père l'éclaira pour « lui montrer tout ce que j'aurais à souiïrir. Ces grands Saints. « qui passèrent leur vie dans le désert , conduits qu'ils étaient M par l'Esprit de Dieu , se livraient à de très-austères péni- « tences ; en outre , ils soutenaient de grands combats contre « le démon , contre eux-mômes , et se voyaient quelquefois « bien longtemps sans aucune consolation spirituelle. Crois-le, « ma fille , les âmes les plus chéries de mon Père sont celles à « qui il envoie le plus d'épreuves ; et la grandeur decesépreu- « ves est la mesure de son amour. En quoi te puis-je mieux « montrer le mien , qu'en choisissant pour toi ce que j'ai « choisi pour moi-même ? Regarde ces plaies, jamais tes dou- 0 leurs n'arriveront jusque-là. Voilà le chemin de la vérité. « Quand tu l'auras bien compris, tu m'aideras à pleurer la « perte de ces esclaves du monde dont tous les désirs , tous les « soucis . toutes les pensées ne tendent qu'à un terme tout « contraire. »

Le jour où Nolre-Seignear me parla ainsi , j'avais eu un si violent mal de lêle, en commençant l'oraison, qu'il me semblait impossible de la faire. Ce bon Maître me dit ces paroles : « Tu connaîtras par là le prix de la souffrance ; ta sanlé « ne t'ayant pas permis de me parler , je suis venu moi-même « ra'entretenir avec toi et te consoler. »

Je restai près d'une heure et demie dans un recueillement profond , sans être un instant distraite. J'entendis dans cet état les paroles de Notre-Seigneur que je viens de rapporter. Je ne savais où j'étais , mais je me sentais inondée d'un indicible bonheur. Je vis ensuite , non sans surprise , que le mal de tête avait entièrement disparu , et mon âme brûlait de la soif de souffrir. Notre-Seigneur me dit aussi d'avoir bien présentera mon esprit ces paroles qu'il adressa à ses Apôtres : « Le service teur ne doit pas être plus que le Maître. »

Un dimanche des Rameaux , après avoir reçu la Communion , je me trouvai dans une si grande suspension d'esprit ,

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que je ne pouvais avaler la sainte Hostie. Etant revenue un peu à moi, il me sembla que ma bouche était remplie du précieux sang de mon Sauveur , que ma Gj»urc et ma |K?rsonne en étaient couvertes . et que ce sang adorable avait la même chaleur qu'au moment de son effusion sur la Croix. Au milieu de la suavité excessive que je ressentais , Notre-Seigneur me dit : « Ma fille, je veux que ton âme éprouve les heureux effets « de mon sang ; ainsi , ne crains pas que ma miséricorde te « manque. Pour moi . je l'ai répandu au milieu d'ineffables « douleurs ; et , comme tu vois , tu en jouis maintenant au « milieu d'ineffables délices : je te paie bien le plaisir que tu « me fais à pareil jour. » Ces dernières paroles étaient une allusion à ce que je faisais depuis plus de trente ans , n'ayant jamais manqué de communier ce jour-là si je le pouvais, et de me préparer pour faire à ce Divin Maître la meilleure réception possible dans mon âme. Je ne pouvais souffrir que les Juifs , après l'avoir si magnifiquement accueilli, l'eussent laissé aller chercher si loin un repas. Ainsi , j'ouvrais mon âme à cet hôte bien-aimé et je le conjurais d'accepter l'hospitalité chez moi, ne lui offrant, hélas ! qu'une bien triste demeure, comme je le vois maintenant. Telles étaient les considérations naïves qui me venaient dans l'esprit . et Notre-Seigneur les agréait , sans doute, puisque cette vision que je regarde comme une des plus certaines , m'a admirablement servi pour me préparer à la sainte communion.

Avant lu dans un livre qu'il y a de l'imperfection à posséder des images travaillées avec art , je me déterminai à n'en plus garder une de genre , qui était dans ma cellule ; et cette lecture me confirma dans la pensée où j étais auparavant que la pauvreté oblige à n'avoir que des images de papier. Mais Notre-Seigneur me dit dans un moment où je ne pensais point à cela : «Ma fille, celte mortification n'est pas bonne. De la « pauvreté ou de la charité, laquelle est meilleure ? Puisque « c'est l'amour qui l'emporte , tu ne dois ni te priver, ni pri- « ver les Religieu.ses de tout ce qui peut l'exciter en vos âmes.

« Le livre que lu as lu , no condamne que les ornemcnls rc- « cherchés dont on enrichit les imagos , et non les images u elles-nirmcs. Une ruse du démon a été d'enlever aux Luthé- « rions tous les moyens qui peuvent porter à la piété ; c'est «ainsi qu'il les jette dans la voie de la perdition. Ma 6lle. « maintenant plus que jamais mes fidèles doivent s'efforcer do « laire le contraire de ce qu'ils font. »

Considérant un jour combien plus pure se conserve une âme loin des affaires, et combien, lorsque j'y suis engagée , je dois aller mal et commettre de fautes , j'entendis mon adorable Maître me dire : « Il ne peut en cire autrement , ma fille ; c'est « pourquoi tu dois t'efforcer continuellement d'avoir une « intention droite en toutes choses , de te détacher de tout , « et de tenir les yeux sur moi afin de rendre tes actions con- « formes aux miennes. »

Tandis que j'étais à rechercher pour quelle cause je n'avais presque plus de ravissements en public , Notre-Seigneur m'adressa ces paroles : « Cela n'est plus nécessaire ; tu as assez « de crédit pour ce que je prétends ; nous avons égard à la « faiblesse de ceux qui jugent mal des choses les plus parfaites.»

Un jour l'incertitude si j'étais en état de grâce me causant de la crainte , Noire-Seigneur me dit : « Ma fille, la lumière « est très-différente des ténèbres ; je suis fidèle , personne ne « se perdra sans le savoir. Ce serait se tromper que de vouloir « fonder son assurance sur les douceurs spirituelles ; l'assu- « rance vraie, c'est le témoignage d'une bonne conscience. « Mais que nul ne pense pouvoir par lui-même demeurer dans ft la lumière ; il n'est pas plus en sa puissance , dans l'ordre de « la grâce que dans celui de la nature , d'empêcher la nuit de « venir : cela dépend uniquement de ma grâce. Le meilleur « moyen pour l'âme de retenir la lumière, est de bien com- « prendre qu'elle ne peut rien par elle-même , et que c'est de « moi qu'elle lui vient ; car , alors même que cette lumière est « en elle, si je m'éloigne un instant, la nuit viendra. L'âme « véritablement humble est celle qui connaît ce qu'elle peut ,

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« Cl co quo je puis. Puisque lu aimes à écrire les avis (|uc lu « reçois des hommes , ne manque pas d écrire ceux (|ue lu « entends aujourd'hui de ma bouche afm de ne les poinl u oublier. »

Un jour . après roctavc de la Visilalion , retirée dans un ermitage du Monl-Carmel , je recommandais instamment au divin Maître un de mes frères ; j'osai lui dire , je n'ai plus souvenir si ce fut du fond du cœur seulement ou en termes exprès : Seigneur . pourquoi faut-il (jue ce frère qui m'est si cher soit en un lieu où son salut est en danger ? Si je voyais un de vos frères en semblable péril, que ne ferais-je pas pour l'en délivrer? Je tenterais, ce me semble, tous les moyens qui seraient en mon pouvoir. Il me dit alors : « 0 ma fille , ma « fille, les Religieuses du monastère de l'Incarnation sont mes « sœurs , et lu balances encore à te rendre auprès d'elles (1 ) !

"^ (I) En 1571 , le Souverain Pontife saint Pic V , ayant nommé des Visiteurs pour les Ordres Religieux , désigna pour Visiteur do tout l'Ordre du Carmel le Père Pierre Fernandez , Religieux Dominicain , homme d'un rare mérite , et non moins recommandablc par sa prudence que par sa sainteté. Celui-ci crut que , pour rétalilirune régularité parfaite dans le couvent de l'Incarnation d'Avila , le moyen le plus cfTicace était d'en confier le gouvernement à la Réformatrice du Carmel ; il la nomma donc Prieure de ce couvent. La Sainte , qui avait déjà fondé huit monastères de la Réforme dont le gouvernement absorbait tous ses loisirs , avait de la peine de se rendre au vœu du Visiteur-Général , dans la crainte que la Réforme n'eût b souffrir d'une pareille disposition. Mais bientôt ses alarmes furent dissipées par les paroles de Notre-Seigneur , et les faveurs les plus élevées furent le prix de son obéissance. Suivant la promesse 'du divin Maître, les bénédictions célestes tombèrent en même temps avec abondance sur les monastères do la Réforme et sur celui de l'Incarnation d'Avila. Pendant les trois années que la Sainte gouverna son ancien couvent , elle eut la consolation d'y établir une régularité admirable qui no s'i'st jamais démentie ; et , de nos jours encore , nous pouvons l'attester , parce que nous l'avons vu de nos j'cux , les traditions de sainteté qu'elle y laissa sont toutes vivantes.

Pour mieux réussir dans sa sainte entreprise, elle demanda et obtint deux Pères Carmes Déchaussés pour la direction spirituelle des Religieuses. Saint Jean de la Croix fut de ce nombre ; sous sa direction , on le conçoit, les fortunées habitantes de l'Incarnation furent bientôt embrasées des saintes flammes de l'amour de Dieu. Placé sous l'aile do Térèse et de Jean de la Croix , ce monastère était un vrai Paradis où le Soigneur prenait ses délices.

Un des premiers actes de sainte Térèse en entrant en charge fut , comme le rap- |)orle Ribera , de placer , au siège mémo occupé par la Prieure , dans le chœur , une grande et belle statue de Notre-Dame du Mont-Carmel ; en présence de toutes le.< Religieuses , elle lui offrit le couvent et lui en remit les clefs , faisant entendre

V Prends courage, songe que tu vas accomplir ma volonté ; ce « n'est pas si diflicile qu'il te semble. Ce qui te paraît devoir a nuire à tes nouvelles maisons tournera autant à leur avan-* « tage qu'à celui de ton ancien monastère. Ne résiste plus , et « souviens-toi que mon pouvoir est grand. »

La première année que je fus Prieure du monastère de rincarnation d'Avila , la veille de saint Sébastien , lorsqu'on commençait à chanter le Salve Regina , je vis la Mère de Dieu . entourée d'une grande multitude d'Anges , descendre vers la stalle de la Prieure où se trouvait une statue de Notre-Dame du Mont-Carmel , et occuper elle-même cette place. Dans ce moment , l'image disparut à mes yeux , et je ne vis plus que cette divine Mère. Je trouvai qu'elle ressemblait un peu à l'image que m'a donnée la Comtesse (1) ; mais je n'eus pas assez de temps pour saisir cette ressemblance , j'entrai presque aussitôt en extase. Je vis alors au-dessus de la corniche des stalles du chœur et au-dessus des prie-Dieu qui sont devant, un grand nombre d'Anges. Ils ne m'apparurent pas , néanmoins, sous une forme sensible, parce que la vision était intellectuelle. Je demeurai ainsi tout le temps du Salve , et la très-sainte Vierge me dit : « Tu as eu une heureuse pensée de « me mettre à cette place ; je serai présente aux louanges que « les Religieuses de ce monastère chanteront en l'honneur de « mon Fils , et je les lui offrirai [i). »

par là , qu'elle , Térése , n'était rien, et que Fa très-sainte Vierge, à laquelle appar- <ient l'Ordre du Carmel , était leur véritable Prieure et devait le gouverner. Trèspeu de jours après, cette Reine du Ciel apparaissant à la Sainte, lui témoignait combien elle agréait ce qu'elle avait fait en son honneur. Dieu a voulu que Térèse nous transmit les admirables circonstances de cette apparition , dans les termes qu'on va lire.

(Ij Marie de Velasco d'Aragon , Comtesse d'Osorno. Cette précieuse image , dit Kibera , se conserve dans le couvent de Saint-Joseph d'Avila ; c'est une des plus belles que j'aie jamais vues , et une de celles qui impriment le plus de respect. .le puis confirmer le témoignage du premier historien de Térèse ; il m'a é(é donné de voir dans le chœur de Saint-Joseph d'Avila cette majestueuse et sainte image. C'est un des nombreux trésors que possède le Berceau sacré de la Réforme du Carmel.

(2) Les Religieuses du monastère de l'Incarnation n'oublièrent rien pour éterniser le souvenir de cette vision de la séraphiquc Térèse de Jésus. Elles honorèrent d'un culte particulier cette statue de Notre-Dame du Mont-Carmel , à qui Térèse avoi»

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La seconde année que j étais Prieure au monastère de l'Inl'ornalion , dans l'uctave de saint Martin . le ï'èrc Jean de la t'roix , au moment do me conmiunier , partagea l'hostie, et ne m'en donna qu'une moitié , réservant l'autre pour une de mes Sœurs. H me vint en pensée qu'il le faisait ainsi , non par nécessité, mais pour me mortifier , parce que je lui avais dit que j'aimais beaucoup les grandes hosties, sachant très-bien néanmoins que cela n'importe point, puisque Jésus-Christ est tout entier dans la moindre parcelle. Alors Notre-Seigneur , pour me faire connaître qu'en effet cela n importe point , me dit ; • Ne crains pas , ma fille , que qui que ce soit puisse te « séparer de moi : » Ensuite se montrant à moi dans le plus intime de mon âme par une vision sensible , comme il l'avait souvent fait, il me donna sa main droite et me dit : « Regarde « ce clou : c'est la marque et le gage que dès ce jour tu seras a mon Epouse ; jusqu'à présent lu ne l'avais point mérité ; « désormais tu auras soin de mon honneur , ne voyant pas « seulement en moi ton Créateur , ton Roi , et ton Dieu , mais « encore te regardant toi-même comme ma véritable Epouse.

doiL-rné dans le chœur la place même de la Prieure. Ce culte de foi vive et de pieté filiale envers la Souveraine du Ciel s'est fidèlement transmis d'âge en âge , jus<|u'au temps présent. De 1572 jusqu'en 1852, époque où j'écris ces lignes , la Reine du Ciel a toujours été regardée comme la Prieure de l'Incarnation d'Avila. Aujourd'hui encore , on voit entre ses mains les clefs du monastère que lui remit la .Sainte.

Co que Ribera dit du tableau de la Vierge , donné à la Sainte par la Comtesse Marie de Vélasco d'Aragon, je puis le dire de cette statue de Notre-Dame : c'est une de celles qui impriment le plus un saint respect , tout en inspirant une tendre dévotion et une filiale confiance.

Pour perpétuer également le souvenir de l'apparition des Anges , les Religieuses de l'Incarnation ne voulurent plus, par respect, occuper les stalles où sainte Térése les avait vus. Ces stalles furent ornées de (leurs et décorées de tableaux. L'on en construisit de nouvelles au-dessous des premières , et c'est là que , dans des sièges humbles et modestes , les Anges de l'exil, les Vierges du Carmel chantent les louanges de Dieu. En sorte qu'elles n'entrent jamais dans ce chœur , sans que la foi leur Hwntre , au-dc.fsus d'elles, les Anges, invisibles témoins; devant elles , à la seconde place du chœur , la Séraphique Térèse de Jésus ; enfin à la première place , a la stalle mémo de la Prieure , la glorieuse Reine du Carmel , assise comme sur un trône de grâce et disant à sa bien-aimée Térèse : « Tu as bien fait , ma fille , de me •• mettre à celte place , je serai présente aux louanges que les Religieuses de ce >• monastère chanteront en l'honneur de mon Fils , et je les lui otfrirai. »

« Dès ce moment . mon honneur est le lien , cl ion honneur « esl le mien (1). n I/cfiel de celte grûce fut si puissant , que mon ûme éclalail ; dans le saint transport dont j étais saisie , je dis à mon Divin Maître : Seigneur, ou agrandissez ma bassesse , ou ne me faites pas une faveur sous l'excès de laquelle ma faible nature succombe. Je passai ainsi le reste du jour toute transportée en Dieu. J'ai ressenti depuis les admirables effets de cette vision, avec un redoublementde confusion et de douleur , en voyant que je ne fais rien pour reconnaître des bienfaits d'un si haut prix.

Mon Confesseur s'en étant allé un soir fort à la hâte . parce que d'autres occupations plus nécessaires l'appelaient , j'en éprouvai quelques moments de peine et de tristesse ; et comme il me semble que je ne suis attachée à aucune créature en ce monde , je fus agitée de quelque scrupule, dans l'appréhension que cette parfaite liberté d'esprit n'eût subi une légère atteinte. Le lendemain au matin , Notre-Seigneur , répondant à ma pensée , me dit : «Ne t'étonne point , ma fille ; de même « que les hommes désirent de trouver avec qui s'entretenir de « leurs joies sensibles , ainsi Tâme désire rencontrer une àme « dont elle soit comprise pour lui communiquer ses contenle- « ments et ses peines , et elle s'attriste de n'en point trouver.» Notre-Seigneur étant resté quelque temps avec moi, ce que j'avais dit à mon Confesseur sur la courte durée de ces visions se présenta à mon souvenir : et alors cet adorable Maître me dit : « II y a de la différence entre ces visions et celles qui sont «sensibles ; il ne peut y avoir de règle certaine dans les grâ- « ces que j'accorde , parce que tantôt il convient que ce soit « d'une manière , et tantôt d'une autre. »

Un jour après la communion . je vis très-clairement Notre- Seigneur se placer auprès de moi ; cet adorable Maître me consola avec de grandes marques de tendresse , et me dit entre autres choses : <( Me voici , ma fille . c'est moi-môme . (1 montre-moi tes mains. » Alors daignant me les prendre el

J; \ojez ce qui c»t dil bur cette vision dans la note B, à la fin du volume.

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les approchant de son côté , il ajouta : « Regarde mes plaies. * tu n'es pas sans moi , le terme de cette courte vie approa che. » Je compris par certaines choses qu'il me dit que . depuis qu'il est monté au Ciel , il n'est jamais descendu sur la terre pour se communiquer aux hommes si ce n'est dans le très Saint-Sacrement de l'autel. Il lui plut aussi de me révéler : « Que dès le premier instant de sa résurrection , il s'était « montrée sa sainte Mère, qui , sans cette visite , n'aurait « pas tardé à succomber à son martyre ; que la douleur avait « tellement transpercé son âme, qu'elle avait eu besoin de « temps pour revenir à elle avant de |)Ouvoir goûter une telle «joie ; enfln qu'il était resté longtemps auprès d'elle, parce « que cela avait été nécessaire. »

Un malin , étant en oraison, j'entrai en une grande extase ; Notre-Scigneur m'ayant ravie en esprit au Ciel , m'apjjrocha de son Père et lui dit : « Voici celle que vous m'avez donnée , « je vous la donne à mon tour ; » et je vis qu'il me reçut. Aucune image ne frappa ma vue, mais ce fut une chose trèsréelle et si spirituelle qu'elle ne-se peut exprimer. Tandis que je me trouvais si près de la personne adorable du Père , il me dit certaines paroles qui ne sont [)as présentes à mon souvenir ; je sais seulement que quelques-unes avaient rapport aux grâces qu'il devait m'accorder. II me tint ainsi près de lui un certain espace de temps.

Dans le monastère de Saint-Joseph de Malagon , le second jour de carême , au moment où je venais de communier, Notre-Seigneur m'apparut dans une vision sensible , en lu manière accoutumée. Comme j'avais les yeux attachés sur lui, je vis qu'au lieu d'une couronne d'épines , il en avait une resplendissante, et que les rayons parlaient des blessures mêmes que les épines avaient faites autour de sa tête. J'en ressentis une joie il'autant plus vive , que j'ai une dévotion toute spéciale pour ce mystère ; mais réfléchissant ensuite à la grandeur du supplice que tant de plaies avaient du lui causer . j'en eus l'àmc percée de douleur. Cet adorable Maître me dit

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alors ; «Ce ne sont pas ces blessures qui doivent l'aniiger , » mais celles qu'on me fait présonlement en si grand nom- » bre. » Je lui demandai ce que je pouvais faire pour y apporter quelque remède, n'y ayant rien à quoi je ne fusse résolue ; et il me répondit : « Ma fille , il n'est pas temps de te reposer, » mais de te hâter de fonder ces monastères ; je me plais avec » les âmes qui y habitent. Accepte tous ceux qu'on t'offrira , » parce que plusieurs âmes, faute d'un semblable asile, ne » peuvent se consacrer à mon service. Ceux que tu fonderas » dans les petites villes , devront être semblables à celui-ci ; « et l'on y pourra mériter autant que dans les autres, pourvu ») que l'on y ait le même zèle. Fais en sorte que toutes ces mai- » sons soient sous la conduite d'un môme Supérieur , et veille » extrêmement à ce que le souci de l'entretien corporel ne » fasse point perdre la paix intérieure ; je vous assisterai moi- » même, afin qu'il ne vous manque jamais. Je veux que l'on » y ait un soin tout particulier des malades ; car la Prieure qui »> ne leur procure pas, non-seulement le nécessaire, mais jus- » qu'aux délices , ressemble aux amis de Job : tandis que je » leur envoie la maladie pour le bien de leurs âmes, elle les » met en danger de perdre la patience. Enfin je te commande ») d'écrire l'histoire des fondations de ces monastères.» Comme après ces dernières paroles je pensais en moi-même que je n'avais rien remarqué d'exlraordmaire dans celle de Medinc qui méritât d'être rapporté, cet adorable Maître médit: « » Ne doit-il pas te suffire de savoir qu'elle est miraculeuse f » Voulant me faire comprendre par là que lui seul l'avait fait réussir contre toute sorte d'apparence. Ainsi je me déterminai à écrire ces fondations.

\.Q mardi après l'Ascension , après avoir communié , je restai quelque temps en prière ; mais mon esprit était tellement distrait qu'il ne pouvait se fixer à aucune pensée : dans la peine que j'en avais , je me plaignais à Notre-Seigneur de la misère de notre nature. Bientôt le feu divin s'emparant de mon âme . j'aperçus claireincnt , dans une vision intellectuelle,

ÉCKITE l'AU ELLE-MEME. 6'i.l

toute la très-Sainte Trinité présente en moi ; je connus par une manière de représentation qui , étant comme une figure de la vérité , la rendait accessible à ma bassesse, de quelle sorte un seul Dieu est en trois Personnes. Ces trois Divines Personnes que je voyais ainsi distinctement dans mon âme m'adressèrent ensemble la parole et me dirent : « A partir de ce jour . » chacune de nous te faisant une faveur particulière , lu sen- » tiras croître trois choses en ton âme : la charité , la joie » dans les souffrances , et l'embrasement intérieur de cette n charité. » Je compris aussi le sens de ces paroles de Notre- Seigneur : o Les trois Divines Personnes habiteront dans l'âme » qui est en état de grâce. •> Tout on remerciant Dieu d'une faveurs! extraordinaire, je gémissais de m'en voir si profondément indigne; et comme la \eille même au souvenir de mes [)éché9 j'avais eu l'âme navrée d'une amère douleur , j'osai, dans l'excès de ma peine, adresser celle amoureuse plainte à mon Divin Maître : Pourquoi , Seigneur, me réservant de telles grâces , avez-vous permis que j'aie été si infidèle ? Je vis- clairement tout ce que Dieu avait fait pour moi , et les [)uissants moyens qu'il avait employés pour m'altirer dès mon enfance à son service . sans que j'en eusse profité. Je connus d'une manière non moins claire l'amour excessif que Dieu nous témoigne en nous pardonnant tout , du moment que nous voulons revenir à lui ; amour qui éclate plus envers moi qu'envers tout autre, pour bien des raisons que je pourrais dire. Ces trois adorables Personnes que je vis n'être qu'un seul Dieu demeurèrent si imprimées dans mon âme , que si cela continuait , il me serait impossible , avec une si divine compagnie , de n'être pas dans un perpétuel recueillement. A une épo'|ue antérieure de fort peu à cette faveur , je vis en allant communier, avant d avoir reçu la sainte Hostie, et tandis qu'elle était encore dans le ciboire , une colombe qui agitait les ailes avec bruit. Troublée d'une part , et de l'autre sentant venir l'extase , je dus faire un grand effort pour recevoir la sainte Hostie. Ces deux visions eurent lieu à Saint-Joseph d'Avila. Dans ce même monastère , l'an lo71 , j'entendis un jour ces paroles : # Un

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» temps viendra où il se fera beaucoup de miracles dans celle » église, cl où on l'appellera l'église sainte. »

Pensant un jour en moi-même si l'on ne me blâmait pas à bon droit de sortir de mon couvent pour fonder des monastères, et si je ne ferais pas mieux de vaquer continuellement à l'oraison , j'entendis ces paroles de la bouche de Noire-Seigneur : » Tant qu'on est en vie . le profit spirituel ne consiste » pas à trouver dans mon connnerce de plus grandes délices , » mais à faire ma volonté. »

Tandis que je faisais réflexion aux paroles de saint Paul sur la retraite où les femmes doivent vivre , paroles qui m'avaient été objectées depuis peu et que j'avais entendues auparavant , il me vint en pensée que peut-être Dieu voulait qu'elles fussent ma règle de conduite ; mais Notre-Seigneur me dit : « Dis-leur » qu'ils ne s'arrêtent pas à un seul passage de l'Ecriture, mais » qu'ils considèrent les autres , et voient s'ils peuvent me lier » les mains. »

Considérant un jour la grande pénitence que faisait une personne très-religieuse, et voyant qu'avec les ardents désirs que Dieu m'en avait parfois donnés, j'aurais pu en faire davantage si l'obéissance à mes Confesseurs ne m'eût arrêtée , je pensai en moi-même s'il ne vaudrait pas mieux de ne plus leur obéir sur ce point. Mais Notre-Seigneur me dit : « Oh ! pour cela . « non , ma fille ; le chemin que tu suis est excellent et sûr. Tu » vois toutes les austérités que pratique cette personne ; eh ! » bien , je préfère ton obéissance. »>

Un jour, pendant que j'étais en oraison , il plut à Notre- Seigneur de me faire connaître , par une vision intellectuelle, l'élat d'une âme qui est en grâce : je voyais que la très-Sainte Trinité la gardait en sa compagnie, et lui donnait un souverain empire sur le monde. J'eus alors l'intelligence de ces paroles des Cantiques : « Mon Bien-aimé est descendu dans son jar- V (lin.)» Notre -Seigneur me fit aussi connaître l'état d'une ;*)nie en [)éché mortel ; je la voyais sans aucune force, pion-

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j^éc dans il rj'aisses lénèbrcs, semblable à une personne liée, chargée (le chaînes, cl qui, ayant un bandeau sur les yeux , ne peut, (juand elle le voudrait, ni voir , ni marcher, ni entendre. Je me sentis émue d'une si grande compassion pour les Ames qui sont en cet état, que toute souffrance me semblerait légère, au prix d'en délivrer une seule. Je n'ai pu rendre que faiblement celle vision ; mais il me semble que si l'on voyait . comme je le vis , ce qu'est l'àmc par la grAce , et ce qu'elle devient [)ar le péché, nul ne pourrait se résoudre à perdre un si grand bien , ni à vivre dans un si grand mal.

Pendant mon séjour au monastère de Tolède, on me conseilla de n'accorder la sépulture dans notre église qu'à des personnes nobles. Noire-Seigneur me dit : « Tu te tromperas » beaucoup , ma fille , si tu as égard aux lois du monde. Fixe » les yeux sur moi qui ai été pauvre et méprisé de lui. Crois-tu » donc que les Grands du monde soient grands devant moi ? » Et devez- vous , vous autres , être estimées par la naissance , » ou bien par les vertus ? o

Ce divin Epoux de mon ûme me dit un jour : « Tu désires » sans cesse des souffrances , et , d'un autre côté , lu les refu- » ses ; pour moi je dispose les choses conformément à ce » que je connais de ta bonne volonté , et non d'après les » goûts de la nature , ni d'après ta faiblesse. Fais des efforts , » ma fille , puisque lu vois combien je t'aide ; j'ai voulu que » celle couronne fût le prix de ton courage : de ton vivant , tu » verras l'Ordre de la Vierge faire de très-grands progrès. » J'entendis ces paroles vers le milieu du mois de février de l'année 1571 .

Etant au monastère de Saint-Joseph d'Avila , j'allai , la veille de la Pentecôte , me recueillir dans l'ermitage de Nazareth. Là , réfléchissant à une très-grande grâce que Notre- Seigneur m'avait faite à pareil jour , il y avait environ vingt ans , je sentis dans mon âme un tel transport et un tel feu que j'entrai en exlase. Dans ce [)rofond recueillement , j'entendis de la bouche de Nolrc-Seigneur ce que Je vais rapporter :

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