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LES TRAITANTS

I. Mariage de Champlain. — II. Champlain retourne en Canada et au saut Saint-Louis. — III. Hochelaga. -— 1V. L'ile de Montréal, — V. Immigrants et traitants. — VI. Les Hurons et les traitants à Montréal. — VII. Champlain recueille des renseignements géographiques. — VIIT. Les Hurons appellent Champlain et fuient les traitants. — IX. Champlain retourne en France. — X. Il tente de fonder une Compagnie sous le patronage du comte de Soissons. — XI. Mort subite du comte de Soissons et son remplacement par le prince de Condé.

I. — L'entreprise a besoin d'argent. Pour s’en procurer, Champlain épouse une fillette de douze ans, Hélène Boulle, fille de Nicolas Boullé, secrétaire de la Chambre du Roi !. Les fiançailles ont eu lieu le 29 decembre 1610, à Saint-Germain-l'Auxerrois, et le mariage a été célébré le lendemain. Il reçut 4,500 livres le jour des fiançailles ?. Il s'aperçoit que sa petite femme est imbue de calvinisme et la confie aux Ursulines, qui se chargent de la ramener au giron de l’Église romaine.

1 Contrat de maria:e. — Registre des insinuations au Châtelet de Paris, 27 déc. 1610, Cite par l'abbé FAILLON. — BENJAMIN SuLTE donne le texte de cet acte et de son addition ; op. cit., t, I, pp. 101-103.

2 État-civil de Paris ; Registre de Saint-Germain-l'Auxerrois, 29 et 30 déc. 1610, cité par l'abbé Faillon,

II. — Cette grosse affaire terminée, il arrange les autres le mieux possible et s’'embarque à Honfleur le 1°" mars 1611. Aux environs de Terre-Neuve il est pris par les glaces, s'en tire avec beaucoup de peine, arrive à Tadoussac, le 13 mai, et à Québec le 21. Il a devancé le printemps, et les monts labradoriens, aussi loin que s'étend la vue, sont encore couverts de neige. Le 28, il arrive au saut Saint-Louis, point de jonction des grandes voies commerciales du haut Canada.

Les Hurons et les Algonquins, qui devaient s'y trouver le 20, n'étaient pas encore arrivés.

Il ramène Savignon, le jeune sauvage qui lui avait été confié. Il était « homme de bonne taille, fort, robuste et » courageux ! ». Il se moquait des Français qui se querellaient sans se battre et de ceux qui se servaient de mouchoirs.

Avec lui et l'un de ses compagnons, Champlain explore toute la côte jusqu’au lac des Deux-Montagnes : il cherche un emplacement pour une habitation.

Son grand sens géographique le porte à choisir une plaine située sur la petite rivière Saint-Pierre, aujourd'hui couverte par un quartier de Montréal. Elle débouche dans le Saint-Laurent à la pointe Callière. Champlain nomme cette plaine « Place Royale ».

IT. — A une lieue de là s'élève la butte que Jacques Cartier baptisa du nom de « mont royal ». En 1635 s’ele-

1 LescarBoTr, Hist., 1612, p. 631.

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vait, au pied de cette butte, le village Iroquois de Hochelaga, où le capitaine malouin fut très bien accueilli. Ilétait circulaire, entouré d'une muraille en charpente solide et habilement disposée pour la défense.

Il se composait d'une cinquantaine de maisons de bois, longues de cinquante pas, larges de douze ou quinze, divisées en autant de chambres quelles recevaient de familles. Chaque maison avait un foyer et un grenier communs. Elles étaient groupées symétriquement, autour d’un place carrée, le long de rues percées à angle droit. Un espace libre derrière le groupe des maisons permettait d'accéder facilement à tous les points de la galerie où les guerriers se plaçaient pour combattre !.

Les gens d'Hochelaga avaient une étrange coutume. Ils tuaient les prisonniers de guerre, leur faisaient de larges entailles dans les cuisses, les fesses et les épaules et les plongeaient dans le fleuve. Après dix ou douze jours d'immersion, ils les retiraient et recueillaient dans les entailles des petits coquillages qui leur servaient de monpaie et de grains de colliers.

Ils étaient cultivateurs et pêcheurs : ils n’en dominaient pas moins sur huit ou neuf tribus des bords du fleuve.

IV.— Quand Champlain arrive dans le pays, il trouve une solitude. Les Algonquins en avaient chassé les Iro-

1 Jacques CARTIER, Brief recit, fos 23, 24, Plan de Ramusio, dans les Navigationi, Venetia, 1606, t. III, fo 380.

quois; ceux-ci, redevenus forts, en avaient expulsé les Algonquins, qui se réfugièrent sur l’Ottawa. Depuis, les hommes et le temps ont effacé jusqu'au moindre vestige de Hochelaga. Mais ni la guerre ni le temps n’ont pu faire disparaître les bonnes terres défrichées, les vastes prairies, les grands bois riches en gibier, la belle rivière riche en poisson, l'excellence de la situation au point de vue commercial et militaire.

Au milieu du fleuve, en face de la place Royale, « il y » a une isle d'environ trois quarts de lieu de circuit, » capable d'y bastir une bonne et forte ville, et l'ay » nommée », dit Champlain, qui pensait à sa petite femme, « l’isle de saincte Heleine ! ».

Champlain, charmé par les avantages et la beauté du site, décide d’y fonder un comptoir, et ce comptoir sera la première pierre de la grande ville de Montréal.

Il défriche l'emplacement de la place Royale, fait des jardins, construit, pour atténuer la poussée des glaces, un mur de briques épais de quatre pieds, haut de trois à quatre et long de dix toises ?.

V. — Le bruit court que la Nouvelle-France est un Eldorado, et les aventuriers y viennent en foule, A la vérité les bonnes terres ne manquent pas et récèlent des fortunes, mais elles veulent être cultivées avec grandes fatigues et défendues avec courage. Cela ne fait pas le

1 CHaAMPLAIN, Voyages, 1632, 1re part., p. 169. ? ChAMPLAIN, Voyages, 1613, pp. 285, 286. — Voyages, 1632, 1re part., pp. 167-169.

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compte de ces messieurs; ils préfèrent retourner en Europe et traîner sur les grandes routes leur paresse, leur misère et leurs vices.

Les traitants ont une autre politique.

Tandis que Champlain construit des postes, va au fond des forêts chercher les sauvages et livre pour eux des combats, les traitants se contentent de râfler les marchandises.

Ils criaient au scandale. Le sieur de Monts n'avait converti personne et leur cœur de chrétiens en saignait. C'était intolérable, On voyait bien que Monts était huguenot.

Les voilà, comme ils le demandaient, sur le champ des missions. Que font-ils? Il s'efforcent, par tous les moyens, de duper les sauvages. Quant à la conversion, ils ne pensent qu’à celle des sauvagesses et des castors.

VI. — Un jour descend du saut Saint-Louis une flottille de canots qui viennent se ranger devant le débarcadère. Les traitants tirent de l’arquebuse, du mousquet, du canon. Ce tonnerre étonne, inquiète les Hurons, qui en demandent la fin. Leur désir satisfait, ils poussent un cri et l’un des chefs, dans une harangue, loue les Français d’être venus au Saut comme ils l'avaient promis. Les Sauvages poussent encore trois cris, et les traitants y répondent par une double salve de mousqueterie.

Les Hurons ramenent à Champlain Etienne Brulé, le jeune homme qu’il leur a confié. Il leur ramène Savi-

gnon, le jeune sauvage qu'ils lui ont donné. Brulé est enchanté de son séjour chez les Hurons. Savignon a vu la grande mer, la France, Paris et fait à ses compatriotes des récits qui les remplissent d'admiration.

Cependant les Hurons ne sont pas rassurés. Les traitants, en concurrence pour leurs peaux de castor, les obsèdent, ne leur laissent pas un instant de repos, ce qui est contraire à leur coutume de traiter posément les affaires et à leurs habitudes de politesse. Un millier de guerriers, campés sur le rivage, sont inquiets, soupçonneux, alarmés.

Ils appellent Champlain, lui disent qu’ils désirent faire avec lui étroite amitié et lui donnent cent peaux de castor ; il leur offre, selon l'usage, des marchandises d’égale valeur.

Quatre cents Hurons et trois cents Algonquins arriveront dans quelques jours; ils iront faire la guerre aux Iroquois, si Champlain veut les accompagner.

VII. — Champlain s’enquiert des sources du Saint- Laurent et de leur pays. Ils lui décrivent les rivières, sauts, lacs, terres, peuples. Quatre d’entre eux disent avoir vu une mer située très loin. d'accès difficile par suite des guerres et des déserts. « Et moy », dit Champlain, « je ne m'ennuyois à les entendre, pour sçavoir » d’eux ce dont j'estois en doute ! ».

1 CHAMPLAIN, Voyages, 1632, 1re part., pp. 175, 176.

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VIIT. — Le lendemain, leurs pelleteries vendues, ils font une barricade du côté du bois pour se garantir, disent-ils, de leurs ennemis. Cependant, vers le minuit, ils font encore appeler Champlain.

Les chefs sont réunis en assemblée solennelle, Ils ne sont pas rassurés. Plusieurs de leurs gens ont été battus. Champlain leur inspire une confiance absolue. « Viens chez nous, lui disent-ils, avec autant d'hommes que tu voudras, bâtis des forts, enseigne-nous la vraie foi, fais ce que tu voudras; nous te montrerous notre pays, nous t’assisterons de toutes nos forces, mais n’amène pas avec toi Les traitants. Nous craignons que ces jeunes gens sans foi, bien armés, ne nous tuent pour piller nos fourrures ».

Champlain s'efforce de les rassurer, leur promet d’aller dans leur pays, d'y construire des habitations, et de vivre avec eux en paix, concorde et amitié !.

Malgré ces assurances, le 17 juin ils lèvent le camp et mettent entre eux et les traitants, sujet de leurs alarmes, les rapides Saint-Louis. Sur leurs instances, Champlain va les visiter.

Pour revenir, il faut passer le saut. Les sauvages se mettent nus et le font mettre en chemise, « car souvent » ilarrive que d’aucuns se perdent en le passant : parquoy » se tiennent-ils. les uns près des autres pour se secourir » promptement, si quelque canot venoit à renverser. Ils » me disoient : Si par malheur le tien venoit à tourner,

1 CHAMPLAIN, Voyages, 1632, 1re part., pp. 176, 177,

» ne sçachant point nager, ne l’abandonne en aucune » façon, et te tiens bien à de petits bâtons qui y sont par » le milieu, car nous te sauverons aisément ! ».

Deux français ont fait cette perilleuse tentative : le premier a réussi, le second s’est noyé. Champlain a réussi, mais il dit avoir eu grand'peur.

Le lendemain, des Algonquins vinrent traiter un peu de castor. Ils parlent à Champlain de découvertes dans le nord et lui demandent l’un de ses compagnons, promettant de le traiter « comme un de leurs enfants ». Il leur donne un jeune garçon nommé Nicolas de Vignau ?.

IX. — La situation faite à la compagnie de Monts par les traitants n’était pas tenable. Tirer pour eux les marrons du feu, c'était ridicule et ruineux. Champlain décide d'engager la lutte et part pour la France le 11 août 1611. Il débarque à la Rochelle le 10 septembre et va trouver le sieur de Monts dans son gouvernement de Pons.

Monts, absorbé par ses fonctions, remet à Champlain ses pleins pouvoirs.

Celui-ci part pour Paris. Son cheval tombe, le roule, met en danger sa vie et la fondation de la Nouvelle- France. Dès qu’il est un peu rétabli, il continue son voyage. En arrivant à Paris, il voit clairement qu’il faut,

l CHaMmPLAIX, Voyages, 1632, 1re part., p. 180, ? CnamPLaIiN, Voyages, 1632, 1re part., pp. 180, 181

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pour sauver la colonie, refréner les intérêts rivaux, et que cela ne se peut faire qu'avec l'appui d'un très grand seigneur.

X. — Il va trouver Charles de Bourbon, comte de Soissons, prince du sang, lui décrit la Nouvelle-France, ses ressources, son étendue illimitée, ses peuples, qu’il croit au pouvoir du diable et qu'on pourrait facilement convertir à la vraie foi; il lui démontre la nécessité de percer les mystères de ces immenses régions et de découvrir un passage à la Chine; il le supplie d’être le sauveur et le gardien de ce nouveau monde.

Le prince se laisse convaincre, se fait nommer lieutenant général pour la Nouvelle-France avec pouvoirs vice-royaux. Par lettres du 15 octobre 1612, il nomme Champlain son lieutenant, lui donue plein contrôle sur le trafic des peaux à Québec et au-dessus et l'autorise à s'associer, pour le trafic, l'exploration et la colonisation, qui bon lui semblera ?.

XI. — Au moment où Champlain allait faire publier sa commission, le comte de Soissons mourut. Tout était à recommencer. Il va trouver Henri de Bourbon, prince de Condé. C'était un nom, rien de plus. Il lui offre un cheval, c'est-à-dire un traitement annuel de mille écus.

1 Commision de Monseigneur le comte de Soissons donnée : ur de Champlain. (CHAMPLAIN, Voyages, 1632, re part., pp. 230, 281.)

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