NOUVELLE CAMPAGNE CONTRE LES IROQUOIS
I. Révocation du monopole de Monts. — II. Les Jésuites veulent acheter Québec, — III. Champlain retourne à Québec, — IV. Nouveau combat contre les Iroquois, — V. Arrivée des Hurons. — VI, L'assassinat de Henri IV force Champlain à retourner en France.
I. — Cependant, en France, les affaires de la Compagnie de Monts vont très mal.
Champlain et Pontgravé partent le 13 octobre 1609. Champlain fait à Henri IV le récit de ses aventures et lui présente quelques produits de l’industrie canadienne. Monts s'efforce en même temps d'obtenir le renouvellement de sa concession, mais les Bretons, les Rochellois, les Basques et les Normands crient, tenpêtent, se font des amis à la cour, et finissent par avoir gain de cause. La concession du monopole des pelleteries est révoquée pour la seconde fois, sans remède. Au printemps prochain, il faudra quitter Québec « de sorte que qui plus » y aura mis, plus y aura perdu ».
II. — Les PP. Jésuites, informations prises auprès de Champlain, veulent acheter Québec. Le P. Cotton agit
dans ce sens à la cour et fait agir Madame de Guercheville, qui était « grandement portée pour les intérests » de la Compagnie de Jésus ». Elle fit à Monts des propositions, et Monts demanda 3,600 livres. C'était peu, mais le P. Cotton ne voulut rien donner et porta, sur l’Acadie, ses vues, les Jésuites et les écus de Madame de Guercheville ?.
JT. — Monts et Champlain conviennent de ne pas làcher prise. Ils trafiqueront comme les autres, et Québec leur sera un point d'appui.
Le 7 mars, 1610, Champlain et Pontgravè s'embarquent à Honfleur. Le mauvais temps les porte sur les côtes d'Angleterre. Ils séjournent quelque temps à Portland, puis dans l’île de Wight, reviennent à Honfleur le 15 mars, en repartent le 8 avril, bien que Champlain fût encore malade, et arrivent à Tadoussac le 26, après une bonne traversée. On eut à déplorer la mort d'un jeune homme de Saint-Malo qui, à force de porter la santé de Pontgravé, tomba dans la mer et se noya.
Champlain apprend à Tadoussac des nouvelles de Québec : tout le monde s’y porte bien, il y a eu peu de malades, la viande fraîche n'a pas manqué, tout l'hiver on s’est donne du bon temps.
IV. — Champlain a tout pouvoir pour faire des explorations : il en profitera.
1 Le Tac, op. cit., p. 75.
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Les Montagnais lui promettent de le conduire {a baie de Hudson, les Hurons de le guider aux Grands Lacs et de lui montrer dez mines de cuivre. Il leur promet d'aller avec eux contre l'ennemi commun, l'Iroquois, et leur dunne rendez-vous à l'embouchure de la rivière Richelieu. Les Hurons et les Algonquins de l'Ottawa doivent venir au nombre de quatre cents. Il part avec des canots montagnais.
Le 19 juin, il était dans le lac Saint-Pierre et les Montagnais préparaient, dans l’île Saint-Ignace, un emplacement pour danser à l’arrivée des Algonquins.
Tout à coup paraît un canot qui rame désespérément. Ceux qui le montent crient que les Algonquins sont aux prises avec un cent d’Iroquois; que ces Iroquois sont fortement barricadés et qu’il sera très difficile de les déloger sans l'aide des Misthigosches (c'est le joli nom qu'ils donnent aux Normands et aux Malouins!).
Les Montagnais jettent des cris perçants, sautent sur leurs armes, se précipitent tumultueusement dans les canots, disent à Champlain et aux traitants de lessuivre. Les traitants, malgré leurs promesses, font la sourde oreille. Les Sauvages reviennent sur eux et leur disent : « Vous êtes des femmes, vous ne savez faire ka guerre qu'aux peaux de castor ».
Champlain les suit avec quatre hommes.
Les Sauvages prennent terre, s’enfoncent dans la forêt et courent comme des lévriers. Les Français les suivent,
1 CHAMPLAIX, Voyages, 1632, 1'e part., p. 156.
les prient de les éclairer. Ils n'entendent rien, courent, bundissent, hurlent, disparaissent dans les profondeurs de la sylve. Les voix, peu à peu, s’éteignent. Les Français sont abandonnés au milieu d’un marais. Ils ont de l’eau jusqu'aux genoux. Ils sont armés de corselets de fer qui les gênent beaucoup, suffoqués par la chaleur, attaqués par des nuages de moustiques qui les persécutent cruellement et les empêchent de respirer. Ils ne savent trop comment se tirer d'affaire, ni de quel côté diriger leurs pas. Ils apercoivent enfin, à travers les arbres, deux sauvages. Champlain les appelle et leur commande de le conduire au camp des Iroquois. Ayant encore un peu cheminé, il voit venir à lui, en grande hâte, un algonquin qui lui crie de se presser. Un premier assaut a été, pour les alliés, un premier échec. Ils ont des morts et des blesses. Bientôt les Français entendent les hurlements des guerriers.
Les Iroquois ont fait une clairière, près d'un cours d’eau, et formé, avec les abatis, une forte enceinte circulaire. Les alliés, à demi-cachés dans la forêt, hurlent autour des Iroquois, mais à distance, n’osant pas les attaquer de nouveau. A l’arrivée des Français, des centaines de voix reproduisent le hululement du hibou, le hurlement du loup, le cri du cougar, et « de telle façon », dit Champlain, « qu'on n’eust pas entendu tonner ».
Du retranchement part un cri farouche et une pluie de flèches lancées par des bras vigoureux. Champlain, à son premier coup d’arquebuse, reçoit une flèche qui lui déchire l'oreille et se plante dans le cou. Il l’arrache. Il
arrache aussi celle qu’un de ses compagnons a reçue daus le bras.
Les Iroquois n’ont pas oublié leur première rencontre avec Champlain. Quand ils revoient le mystérieux guerrier avec son foudre portatif, ils sont épouvantes. A chaque détonation, ils se laissent tomber, puis se relèvent et tirent. Champlain s'aperçoit que les munitions vont lui manquer et engage les alliés à se porter en avant. Ceux-ci se couvrent de leurs larges boucliers, et tandis que les uns montent bravement à l'assaut de la barricade, les autres, sous la conduite de Champlain, s'étendent au bord de la forêt pour le choc final
À ce moment, de nouveaux acteurs er‘;ent en scène.
Un jeune homme de Saint-Mais, nommé des Prairies, trafiquait dans les environs. Au bruit de l’arquebusade, il juge que des Français sont aux prises avec des Sauvages et se hâte de venir à leur secours. Champlain, en le voyant, fit cesser l’assaut pour que « les nouveaux » venus eussent leur part du plaisir! ».
Alors se passe une scène horrible, une de ces choses qui placent l’homme au-dessous de la bête sauvage. Les traitants ouvrent le feu. Les Iroquois, pris comme dans une fosse, sont fous de terreur et de rage, hurlent, bondissent, se tordent, tombent sous les balles que ne peuvent parer leurs faibles armures. Une brèche est ouverte dans la barricade. Français et Sauvages s’y précipitent. Quelques Iroquois, la hache au poing, luttent avec une
1 CHAMPLAIN, Voyages, 1632, 1re part., p. 160,
suprême énergie et se font tuer debout; d’autres escaladent la barricade et sont massacrés par la foule hurlante de l'extérieur; d’autres se précipiteut dans la rivière et s'y noient. Quinze seulement sont faits prisonniers.
Le tableau sera parfait. L’ignoble chacal arrive, sous la figure de nouveaux traitants, et ramasse, dans lesang, les dépouilles des vaincus.
Champlain dit qu’il a «obtenu la victoire par la grâce de Dieu! ».
Le P. Sagard, pour n'être pas en reste, dit que « la » guerre n'est en rien bonne, s2 elle n'est pour le sous- » tien de la foy*? ».
Les Hurons n'auraient pas trouvé cela.
Les Sauvages scalpent les morts et attachent les têtes à l'avant des canots. Ils ont eu trois morts et cinquante blessés.
Le lieu du :ombat est un peu au-dessus de Sorel, du côté de Contrecœur, et porte depuis le nom sinistre de « Cap du Massacre“ ».
La nuit, au confluent de la rivière Richelieu, de grands feux éclairent le supplice des prisonniers. Champlain a sauvé uu Iroquois; un autre de ces malheureux a été mis en pieces et mange.
Dans la joie du triomphe et l’enivrement d’horribles tortures, les Algonquins pensent aux femmeset mettent
1 CHAMPLAIN, Voyages, 1632, l'e part., p. 161. ® SagarD, Hist., 1636, p. 451.
3 BENJAMIN SULTE, Hist. des Canadiens- Français, t. I, p. 99.
en réserve, pour leur amusement, un certain nombre de prisonniers. Ce sont ceux-là surtout qu'il faut plaindre, car les femmes sont bien autrement féroces que les hommes, bien autrement habiles dans l’art de torturer, de varier, de prolonger, d’aggraver les supplices !.
V. — Le lendemain, les Hurons arrivent et sont désolés de n’avoir pas pris part à la « fête ». La forêt est alors remplie de Sauvages. Beaucoup, qui n’ont jamais vu d'hommes blancs, jettent sur les Français de longs regards pensifs. Entrevoient-ils dans ces hommes pâles et barbus, venus d’un autre monde, les futurs destructeurs de la vie libre des forêts? Peut-être.
Cependant ils demandent à Champlain, pour l’emmener dans leur pays, l’un de nos français. Champlain y consent, mais à condition qu’ils lui donneront, pour l’emmener en France, l’un de leurs jeunes gens?.
L’ennemi commun a reçu une grave blessure. Cependant les centaines de guerriers réunis près du champ de bataille ne pensent pas à tirer parti de leur victoire. Fiers d’une fortune inespérée, ils chantent, dansent et n’ont autre souci que d’aller triompher dans leurs villages.
VI. — Champlain est en droit d'exiger d'eux, pour prix de ses victoires, de le conduire dans l'Ouest in- 1 CHAMPLAIN, Voyages, 1632, l'e part., p.162.
2 Le Tac, op. ciît., p. 16. — CnaMPLaIN, Voyages, 1632, 1re pari. p. 168.
connu. Mais, hélas! il a autre chose à faire, pour le moment, que de chercher un passage à la Chine.
Henri IV vient de tomber sous Le poignard d’un fanatique et la ruine du sieur de Monts paraît imminente. La révocation de son monopole a jeté dans la colonie une fourmilière de traitants. Le trafic de l’année est perdu pour lui. Champlain se décide à retourner en France. C’est à Paris qu’il peut engager la lutte, prendre corps à
: corps les difficultés.
Il laisse à Québec Duparc avec seize hommes, part le
8 août et débarque à Honfleur le 27 septembre.
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