‹ Vie de Samuel Champlain [microforme]Chapitre 39 sur 112 · NICOLAS DE VIGNAU · texte numérisé non relu

NICOLAS DE VIGNAU

I. Vignau dit avoir vu la mer du Nord. — IT. Champlain emmène Vignau à la découverte. — IF, Carillon. — IV. Passage de rapides. — V. Champlain rencontre des Sauvages et campe dans la forèt vierge. — VI. Le Rideau, la Chaudière et les Sauts du Chat. — VIT. A travers la forêt. — VIII. Campement au bord d'un étang, — IX. Au lac Coulonge. — X. Champlain chez Tessouat, dans l’île des Allumettes. — XI. Vignau est convaincu de mensonge. — XII. Champlain décide le retour au saut Saint-Louis. — XII, Arrèt à l'ile du Calumet. == XIV. Sacrifice au manitou de la Chaudière. — XV. Arrivée au saut Saint-Louis et départ de Champlain pour la France.

I. -- Champlain, comme on l’a vu, avait envoyé, chez les Algonquins, Nicolas de Vignau, « le plus impudent » menteur qui se soit veu de longtemps ».

Il apprit des Algonquins qu’il y avait, au-delà du lac Ontario, un lac immense, saumätre, sur lequel ils n’osaient s’aventurer. Lescarbot pensait que ce lac se déversait, par une rivière à découvrir, dans la mer du sud, comme il se déverse dans l'Atlantique par le Saint- Laurent, Vignau savait aussi que Hudson avait découvert, au nord, la grande baïe qui porte son nom. Sur ces données, il bâtit un roman. Et quand, en 1612, après

un silence de douze mois, il fit rencontre à Paris du sieur Champlain, il lui conta des merveilles.

Il prétend avoir vu la mer du Nord. L'Ottawa, dit-il, sort d’un lac, et ce lac se décharge dans la mer. De cette mer au saut Saint-Louis, il y a dix-sept jours de canot. Il a vu un navire anglais se briser sur la côte, et les Indiens massacrer quatre-vingts naufragés qui voulaient leur prendre des vivres.

« Ceste nouvelle », dit Champlain, « m’avoit fort res- » jouy, pensant avoir trouve bien prés ce que je cher- » chois bien loin ». Il conjure Vignau de dire la vérité, Si vous mentez, lui dit-il, vous vous mettez la corde au cou; si vous dites vrai, vous vous assurez une belle récompense. Vignau affirme, sous serment, qu'il dit vrai et produit une relation détaillée de sa découverte.

Champlain, convaincu, va conter l’affäire au chancelier, au maréchal de Brissac, au président Jeannin, à d’autres personnages de la cour, et tous l'engagent à poursuivre cette découverte d’un intérêt si considérable,

C’est précisément son rêve et besoin n’est d’insister.

I. — Champlain arrive à Québec le 7 mai 1618 et en part aussitôt pur le saut Saint-Louis. La nouvelle expédition qu’il entreprend pouvant le conduire à la gloire, il veut y associer sa petite femme, ét part, le 27 mai, de l’île qu’il a baptisée de son nom. ]1l emmène Vignau, trois autres Français et un sauvage.

Il passe les rapides Saint-Louis, le détroit de Sainte- Anne, le lac des Deux-Montagnes, et remonte, jusqu'aux

rapides de Carillon, la rivière des Algonquins, maintenant l'Ottawa.

IT. — En aval des rapides, se trouve un village qui porte aussi le nom de Carillon. En 1660 il y avait un fortin de troncs d'arbres. Seize Français de Montréal, un Huron et quatre Algonquins s’y enfermèrent et attendirent sept ou huit cents [roquois qui se ruaient sur la colonie. Les vingt et un héros furent tués; mais autour du fortin les cadavres étaient en si grand nombre que les Iroquois n'osèrent passer outre et que la colonie fut sauvée.

IV. — Le Long-Saut retarde la marche. La navigation dans les rapides est périlleuse, maïs les sauvages évitent avec beaucoup d'adresse les houillons et les brisants. Les sauts et les rapides se succèdent à peu de distance. Le samedi, 1° juin, il en passe encore deux. Le premier est long d’une demi-lieue, le second d'une lieue. Au second surtout, le courant est très fort, tombe de degré en degré, écume, fait un bruit effroyable, est semé d'îles couvertes de pins et de cèdres blancs.

La forêt est tellement épaisse qu'on ne peut y faire le portage des canots. Force est de les tirer à la corde. Champlain faillit périr. S'il ne fût tombé entre deux rochers son canot l'entrainait. « En ce danger, dit-il, » je m'escriay à Dieu, et commencay à tirer mon canot, » qui me fut renvoyé par le remoüil de l’eau qui se » fait en ces sauts : et lors estank eschapé je loüay Dieu, » le priant nous préserver ». Ses compagnons, aussi

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malheureux que lui, furent, plus d'une fois, en danger de perdre la vie.

V. — Le lendemain il rencontre quinze canots portant des guerriers qui venaient dese battre avec des Iroquois. Ils sont étonnés de le voir avec si peu de monde. Après les salutations, les deux troupes vont cabaner ensemble dans une île. Au réveil, Champlain dit aux sauvages que son intention est d'aller plus loin. Ceux-ci cherchent à l'en détourner. Le chemin fait, lui disent-ils, est très difficile, celui qui reste à faire l’est encore bien davantage. Il ne veut rien entendre et les prie de lui donner un guide, parce que ses conducteurs n'y connaissent plus rien. Les Sauvages se rendent à son désir. Il leur donne en échange un français qui lui rendait peu de services.

Il continue sa marche en avant, péniblement, tout le jour. La nuit venue, il fait tirer sur la rive ses deux canots et campe dans la forêt. La petite troupe se retranche du mieux possible contre les Iroquois qui errent de toutes parts. Pour éloigner les fauves, faire cuire le repas et se réchauffer, elle allun.e un grand feu. Français et Sauvages, le repas terminé, s'étendent, les armes à la main, sur un lit de brindilles. Ils veillent à tour de rôle pour entretenir le feu et surveiller les environs. Enfin, le bon soleil revient. À mesure que les ombres se dissipent, la feuillée s’anime, les oiseaux entonnent leur joyeuse fanfai:. saluent avec joie, comme le brame des bords du Gange, le retour de l'astre sou-

verain. Les voyageurs, frissonnants, s’étirent, courent aux canots et rament en cadence, vigoureusement.

VI. — Bientôt le fleuve se tigre de plaques d’écume et d’ilots de mousse, on perçoit le bruit d’une cataracte : c'est le Rideau qui, par une chute de dix-huit metres se précipite dans l'Ottawa. La rivière forme, en tombant, une arcade d'environ 250 mètres de longueur, où les Sauvages passent par plaisir. Au milieu se trouve une île couverte de pins et de cèdres blancs.

À une heure de la cataracte du Rideau, l’Ottawa est large de 500 mètres. Tout à coup il afflue d’une fissure du rocher large au plus de 60 mètres. A l'issue de ce couloir, il plonge dans un gouffre circulaire que les Sauvages appellent Aséicou, c'est-à-dire « Chaudière ! », Il bouillonne, rugit, bave, projette un nuage d’eau qui ondule sous le vent et retombe en poussière. Le torrent reprend sa course en écumant, puis s'étale en un vaste et tranquille bassin qui, maintenant reflète Ottawa, l’ancienne Bytown, l’une des cinq plus grandes villes de la puissance canadienne.

Les compagnons de Champlain prennent sur leurs épaules les canots, les armes et les marchandises, les portent à travers bois et, l'obstacle franchi, remettent à flot. Au coucher du soleil, ils dressent leur camp dans une ile boisée,

1 Sacarp, ÆHist. 1636, p. 80. — CraMpraix, Voyages, 1632, 1re part., p. 189,

À 55kilomètres environ de la Chaudière, ils découvrent une sorte de rempart hérissé d’ilots boisés, et le fleuve, blanc d’écume, grondant, qui descend seize marches, hautes et larges comme celles d’un escalier de géants. Ce sont les Sauts du Chat. Lespectacle est merveilleux, féerique, mais il faut retirer les canots et les porter sous des falaises menaçantes, à travers un labyrinthe de rocs entourés d’eau, de bouquets de sapins et de cèdres blancs, à travers des îles où l’érable, le hêtre et le pin balsamique étalent leurs sombres masses. Dans ces tortüueux canaux, des canards et des rats musqués prennent leurs ébats. Au-dessus, le sapin blanc domine fièrement sur une mer de verdure; le vieux sapin, hérissé de mousses pendantes, s'incline sur le courant; en bas, gisent quelques chênes tombés de vieillesse. L’élan, harcelé par les mouches, se plonge dans l'eau jusqu'au cou. Quand arrivent des canots, il secoue son large andouiller, tord son naseau et disparaît dans les bois !.

VII. — Les Indiens disent à Champlain que les rapides de l’amont sont infranchissables. Nicolas de Vignau soutieut le contraire, mais depuis le commencement du voyage, il esttrouvé en défaut. « Aïnsi », dit Champlain ?, « ayant remarqué plusieurs fois qu’il n’avoit aucune co- » gnoissance desdits lieux. je suivis l'advis des Sauvages, » dont bien m'en print, car il cherchoit des difficultez

1 FRANCIS PARKMAN, op. cit., p. 345.

2 CHAMPLAIN, Voyages, 1632, 1re part., p. 192.

» pour me perdre, ou pour me degouster de l’entreprise, » comme il confessa depuis ».

Champlain quitte la rivière et entre dans la forêt. Les Sauvages portent leurs canots ; les Français se chargent des rames, des armes, des filets, des bagages. Champlain a pour sa part trois rames, trois arquebuses, son capot (caban pour la pluie) ct diverses bagatelles. Ainsichargés, ils marchent tout le jour dans une forêt de pins que vient de ravager un cyclone. Il leur faut, sans cesse, escalader des füts d'arbres, contourner des tas de branches ou de racines. Après avoir passé quatre petits étangs et cheminé encore deux heures et demie, ils sont harassés, affamés, fourbus et campent auprès d’un autre étang assez agréable où ils tendent leurs filets.

VIII. — Vont-ils pouvoir se reposer ? Non, des moustiques, en nombre infini, formant d’épais nuages, leur déclarent une guerre acharnée, impitoyable. La faim, la soif, la fatigue ne sont pas comparables aux assauts de ces petites bêtes. Jour et nuit elles pénètrent daus les yeux, dans la bouche, dans les vêtements et enfoncent dans les chairs leurs longs aiguillons !. On n’a qu'un seul moyen de défense : faire un grand feu et se placer sous le vent, c’est-à-dire dans la fumée.

IX. — Le lendemain ils arrivent au lac Coulonge. Ils trouvent des Indiens qui cultivent la terre. Leurs procé-

1 SagarD, Hist., 1636, p. 191.

dés consistent à brüler les arbres, puis à gratter un peu le sol et à planter, grain à grain, du maïs.

Les huttes sont plus loin, les unes isolées, les autres en groupes.

A l’arrivée des Français, les Sauvages se mettent la main sur la bouche en signe d'étonnement.

Les femmes sont prises entre la peur et la curiosité. D'abord la curiosité prévaut, puis la peur prend ses droits. Il fait beau voir ces dames, vèêtues d'air et de pudeur, courir comme des levrettes et tirer par la main les enfants, qui crient parce que leurs mères crient. Voyant qu'on ne les poursuit pas, elles s'arrêtent, se regardent, trouvent que ces étrangers ne sont pas mal, paraissent faits comme les autres hommes et ne semblent point méchants. Elles font un pas, puis un autre, et bien que les enfants, moins rassurés, les tirent en arrière, elles reviennent et bientôt s’apprivoisent.

Le chef, Nibachis, présente le calumet de paix et fait à ses concitoyens une belle harangue que Champlain résume ainsi : « Il falloit » dit-il, « que nous fussions » tombés des nües, ne sçachant comment nous avions » peu passer, et qu'eux demeurans au pays avoient beau- » coup de peine à traverser ces mauvais passages ; leur » faisant entendre que je venois à bout de tout ce que » mon esprit vouloit. Bref qu’il croyoit de moy ce que » les autres Sauvages lui en avoient dit ». Nibachis fait ensuite servir un repas de poisson.

Champlain demande des guides, et ses hôtes le conduisent amicalement jusqu’à la tête du lac Coulonge. I y

prend terre et voit des sentiers battus à travers un assez pauvre pays. Il s’y engage et arrive au village de Tessouat, dans l’île des Allumettes!.

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