‹ Vie de Samuel Champlain [microforme]Chapitre 44 sur 112 · LES RÉCOLLETS EN CANADA · texte numérisé non relu

LES RÉCOLLETS EN CANADA

I. Champlain forme une Compagnie de marchands de Rouen et de Saint- Malo. — If. Champlain cherche des moines pour convertir les Sauvages. — IT, Champlain obtient quatre moines. L'affaire faite, il en parle aux Associés, qui ne sont pas contents. — IV. Départ des moines et leur arrivée à Québec. — V. Le P. Dolbeau chez les Montagnais. — VI, Le P. Le Caron chez les Hurons. — VIT. Le P,. Le Caron décide d'hiverner chez les Hurons. — VIII. Les Hurons demandent à Champlain de les aider contre les Iroquois. — IX. Le P. Le Caron voyage avec les Hurons.

I. — Champlain est très pressé de revenir en France pour fonder une Socièté. Il assemble les marchands de Saint-Malo, leur expose l'affaire et les décide à s’unir aux armateurs de la Normandie et de la Rochelle. A l’automne de 1613 les armuteurs sont convoqués à Paris. Ceux de la Rochelie font défaut et ne profitent pas d’un délai qui leur est accordé. La traite est partagée par moitie entre les Bretons et les Normands, et la Société est constituée pour une durée de onze ans. Les Rochellois comprennent qu'ils ont fait fausse route, plaident, intriguent et obtiennent par surprise, du prince de Condé, un passe-port pour un navire. Ce navire se perdit à quinze

lieues de Tadoussac. Une partie de ses marchandises furent sauvées par les gens de la Compagnie qui en firent leur profit.

« Les actions étant partagées entre Saint-Malo et » Rouen, c’est cette dernière ville qui exerça le plus » d'influence sur les affaires du Canada ; aussi n’est-on » pas étonné, à partir de cette date, de voir que les em- » ployés, les commis, les ouvriers, les interprètes sont » en majorité des Normands. Les navires appareillaient » dans les ports de Normandie et y revenaient. Rouen, » Honfleur, Fécamp, Cherbourg, le Havre, Dieppe, Caen » furent des pépinières d'où sortirent d’abord des indi- » vidus isolées, puis », dit Benjamin Sulte, « des familles » dont les descendants sont encore parmi nous ! ».

II. — Champlain avait dans l'esprit une autre affaire qui lui tenait fort à cœur : la conversion des Sauvages. A ouir les marchands, dit le P. Sagard, ils ne désirent rien tant que la gloire de Dieu et le bien du pays, mais ce beau zèle ne va pas jusqu'à faire des sacrifices pécuniaires *. Ils ont pour cela de bonnes raisons. Les Catholiques, n’osant se charger seuls de l'affaire, ont appelé les Protestants, qui étaient plus riches, plus entreprenants, peut-être plus habiles qu'eux, et, tout en sollicitant leur

concours, ils interdisaient en Canada tout exercice du culte calviniste.

1 BENJAMIN SULTE, op. cit., t. I, p. 133.

2 SacarD, Hist., 1636, p. 10.

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De son côté, le gouverneur constate, avec amertume, que l’on ne vient en Nouvelle-France que poussé par « le désir du gain ».

Or, il a vu dans ses voyages des peuples sédentaires « n’ayans ni foy ny loy, vivans sans Dieu, et sans reli- » gion, comme bestes brutes. Lors », dit-il, « je jugay à » part moy que ce seroit faire une grande faute si je ne » m’employois à leur préparer quelque moyen pour les » faire venir à la ccgnoissance de Dieu! »,

Longtemps il avait pris patience, ne pouvant autrement faire. Croyant le moment venu d'agir, il va trouver un sien ami, le sieur Hoüel, secrétaire du roi, contrôleur général des salines du Brouage et ardent catholique.

Il y avait alors, près du Brouage, des religieux de l'ordre espagnol de saint François venus en France en 1592. Les mendiants ne manquaient pas : soldats licenciés, infirmes, vagabonds, voleurs, pullulaient. On jugea pourtant qu’une nouvelle couche était nécessaire pour exploiter la charité publique et servir la politique espagnole. Les « enfants de saint François » sont des bouches inutiles, mais il faut leur rendre cette justice qu'ils se montraient sincèrement pieux. Hoüel en connaissait plusieurs, et « tous bruslantsde charité, s'offrirent libre- » ment à l’entreprise de ce sainct voyage? ».

Il fallait deux choses : l'autorisation du général de l'Ordre et de l’argeut. L'autorisation était une simple

1 CnampLaiN, Voyages de 1615-1618, édit, de 1620 et 1627 2 CHAMPLAIN, Voyages, 1620, fol. 4,

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formalité, une façon de se donner de l'importance; que.at à l'argent, il n’y avait pas à s’en inquiéter : les moines en trouvent toujours tant qu’ils veulent. Champlain n'a qu’à se présenter aux cardinaux et aux évêques, de séjour à Paris pour la tenue des Etats, pour obtenir d’eux une somme de quinze cents livres.

IIT. — Quatre moines sont choisis pour cette mission : Denis Jamay, Jean Dolbeau, Joseph Le Caron et Pacifique du Plessis !.

Toutes ces démarches ont pris l’année 1614. Le 28 février 1615, Champlain part pour voir ses associés de Rouen. 11 leur apprend que le prince de Condé a résolu d'envoyer en Canada quatre moines, et les « associez » furent fort contents” ». Le P. de Charlevoix ajoute qu'ils s'engagèrent « avec joye à fournir de tout ce qui > leur étoit nécessaire ? ».

Non, ils ne furent pas contents, maisl’affaire était faite, ils ne pouvaient lutter contre le prince, et force leur était de vouloir ce qu'ils ne pouvaient empêcher. Huguenots pour la plupart, ils se souciaient bien de la conversion des sauvages! Bien plus, sachant combien les moines sont encombrants, autoritaires et intolérants, ils voyaient, avec apréhension, leur présence en Canada. Quand le

1 Cn, Le CLERCQ, Premier etablissement de la foy dans la Nouvelle- France: Paris, Amable, 1691, t. 1, p. 53. — Cramprrain, Voyages, 1620, fol. 7. — Sagan, Hist., 1636, pp. 11, 12.

? CnaMPLAIN, Voyages, 1630, fol. 7, 8.

3 CHARLEvVOIX, 0p, cit, t. 1, p. 231.

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P. Le Caron viendra, un an plus tard, leur rendre compte des travaux. de la mission, il ne pourra « obtenir d'eux » autre chose qu’un remerciement ». Pour retourner en Canada, il lui faudra chercher ailleurs les subsides nêécessaires !. Ils marquaient ainsi clairement qu'ils tenaient pour incorrecte la conduite de Champlain.

IV. — Les quatre récollets choisis pour la mission arrivent à Rouen le 20 mars 1615 et en partent aussitôt, avec le commandant, pour Honfleur. Là, dit Champlain, «on se prepara pour la conscience, à ce que chacun de » nous S'examinast, et se purgeast de ses pechez, par une » penitence et confession d'iceux ». Ce nettoyage fait, ils s'embarquent sur le Saint-Etienne, navire de 350 tonneaux, commandé par Pontgravé, partent le 25 avril 1615, et arrivent à Tadoussac le 25 mai, jour de la translation du « seraphique Pere saint François? ». Trois ans après, c'est-à-dire le 20 mars 1618, l'autorisation pontificale leur est accordée.

Leur arrivée à Québec produisit grand effet. Les sauvages furent stupéfaits à la vue de ces hommes en robe rousse, corde autour des reins, capuchon pointu dans le dos, tête rasée, pieds nuds chaussés de sandales et enduits d'un pouce de crasse.

1 SagarD, Hist., 1636, p. 32.

4 CHAMPLAIN, Voyages, 1620, fol. 8, 9. — Voyages, 1632, lre part., p. 289. — Le Tac, op. cit., p. 92.

3 Saaarp, Hist., 1636, pp. 12-17.

Les bons pères ne s’étonnent de rien et choisissent, pour bâtir leur couvent, un emplacement sur la rivière Saint-Charles, près de l’endroit où séjourna Jacques Cartier, où s'élève maintenant l'hôpital général!,

Ils commencent de suite la construction d'une chapelle et se partagent les missions.

Le Caron aura les Hurons, Dolbeau les Montagnais. Plessis et Jamay resteront provisoirement à Québec pour terminer la chapelle et bâtir des cellules « vrayesimages » de la crèche de l'enfant Jesus? ».

V. — Dolbeau, plein de zèle, part pour son poste, et, quand vient l'hiver, il suit dans leurs chasses les bandes vagabondes de Tadoussac. Logé dans une hutte d’écorce de bouleau pleine de chiens, de puces, de mauvaises

odeurs, de saletés, de fumée, il devient presque aveugle et reste trois Jours sans pouvoir ouvrir les yeux. Quand il les ouvre, 1l voit la pure nature dans sa misère, sa laideur et son inconsciente immoralité. Il demande à Dieu

s'il exige le sacrifice de sa vie. Dieu, selon son habitude, ne répond rien. Le Père résout la question par la négative et revient à Quebec pour se faire soigner‘. Courageusement, il repart au printemps et fait une si longue tournée qu’il prend contact avec des bandes d’Esquimaux.

1 BENJAMIN SULTE, 0p. cit., t. II, p. 8.

2 Le Tac, op. cit,, p. 94.

3 SAGARD, Hist., 1636, p. 26.

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VI. — Le P. Le Caron était parti directement de Tadoussac pour le saut Saint-Louis. Il y trouva des Hurons venus pour la traite annuelle et s'installa parmi eux pour étudier leur langue.

Le jésuite Biard avait voulu apprendre la langue des Souriquois. Biencourt et quelques autres pouvaient soutenir dans cette langue une conversation d'affaires, et bien volontiers, ils firent part au Père de ce qu'ils savaient. « Mais », dit le moine, « quand il estoit ques- » tion de parler de Dieu et des affaires de la religion, là » estoit le saut, là le cap-non ». Il résolut de s’adresser directement aux sauvages. Cela présenta aussi des difficultés. « Nos sauvages », dit-il, « afin de se donner du » passe-temps, se moquoyent liberalement d'eux ; tou- » jours quelque sornette. Et à fin que la mocquerie fust » encore profitable, si vous aviés vostre papier et plume » pour escrire, il falloit qu'ils eussent devant eux le plat » rempli et la serviette dessous. » Avec tout cela, ils ne voulaient pas dire les mots qui signifient « Sainct, Bien- » heureux, Ange, Grâce, Mystère, Sacrement, Tenta- » tion, Foy, Loy, Prudence, Subjection, Gouvernement, » etc. ». Selon le P. Biard, c'était méchanceté pure, inspiration diabolique. Bien plus, quand les Pères les pressaient pour savoir les noms sauvages de ces choses, c'était une autre affaire, et bien plusamusante. « Aucunesfois », dit tristement Le P. Biard !, « on nous avoit supposé des

1 Relation de la Nouvelle-l'rance... par le P. Pierre Biarp, ch. xv. p. 31 de l'éd, de Québec.

» paroles des-honnestes que nous allions innocemment » preschotant pour belles sentences de l'Evangile ».

Le P. Le Caron, comme les autres Récollets et les Jésuites, attribua au Diable l’entêtement des Hurons à ne pas vouloir dire le nom d'abstractions théologiques qu'ils ignoraient. Toutefois, il fut moins importun que les Jésuites, ne se fit pas bafouer, n'écrivit pas, comme Biard, innocemment, un catéchisme plein d’obscénités!,

VII. — Sa mission lui paraît devoir porter fruits, et quand Champlain arrive au Saut, il lui déclare son intention d'hiverner chez les Hurons. Il à trouvé, autres qu’il s'y attendait, le pays et les hommes. La grande route canadienne était immense et ses rives n’attendaient, pour produire de riches moissons, que la présence du laboureur; les hommes, « forts et robustes », n’avaient « l’es- » prit tant sauvage, comme les mœurs? ».

VIII. — Les affaires spirituelles neles troublent guere, et quand Champlain arrive, ils ne lui demandent que de se joindre à eux contre les Iroquois. Si vous ne nous aidez pas, lui disent-ils, les ennemis couperont tous les passages et nous ne pourrons plus aller jusqu’à vous ?.

Il sait cela. Il a vu sur l’Ottawa et sur le Saint-Laurent l'effet terrifiant que produit le nom des Iroquois.

l Lettre du P. Biard au RP. Provincial, à Paris, de Port- Royal, le 31 janvier 1612.

? CnampLraix, Voyages, 162), fol. 11. Épistre ru Roy, À ij.

3 CHAMPLAIN, Voyages, 1620, fol. 13.

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Le gouverneur de Québec doit défendre ses alliés ou renoncer à leur conversion et à leurs richesses commerciales. Il promet de les défendre.

Francis Parkman remarque ici la différence capitale qui existe entre la colonisation anglaise et la colonisation française. Pour les Anglais, les Indiens sont un obstacle materiel, et ils les suppriment, sans émotion, sans remord, cruellement, à mesure des besoins. Pour les Français, les Indiens sont des hommes, des jeunes frères, ils leur ouvrent les bras, veulent les faire entrer dans leur famille.

Les sauvages promettent à Champlain de venir avec deux mille cinq cents guerriers qui feront des merveilles, et Champlain leur promet d'amener le plus de monde qu'il pourra.

Cela convenu, il retourne à Québec pour mettre ordre à ses Affaires. Son absence, qui devait être de quatre ou cinq jours, fut de dix. Quand il revint à la rivière des Prairies, les sauvages étaient partis et, avec eux, le P. Le Caron et douze Français ?.

IX. — Pour le récollet, le voyage fut très pénible. «Il serait difficile de vous dire, écrivit-il à un de ses amis, combien j'étais fatigué de pagayer tout le jour, de toutes mes forces, parmi les Indiens; de traverser la rivière,

1 FRANCIS PARKMAN, 0p. cit., p. 362.

2 CHAMPLAIN, Voyages, 1680, fol. 14-16.

cent fois et plus, dans la vase et sur des rocs qui me coupaient les pieds ; de porter le canot et les bagages à travers bois, pour éviter les rapides et les cataractes; de mourir de faim tout le temps, n'ayant à manger, matin et soir, qu'une petite portion de sagamité, c'est-à-dire de maïs pilé, cuit dans l’eau ». Mais à ces fatigues il trouvait une compensation. « Car hélas ! dit-il, quand on voit un si grand nombre d'’infidèles, et qu’il ne tient qu’à une goutte d’eau pour les rendre enfants de Dieu, on ressent je ne sais quelle ardeur à travailler à leur conversion, et d'y consacrer son repos et sa vie ! ».

Tandis que le bon et crédule moine poursuit son apostolat, Champlain va continuer ses découvertes.

1 Le ULERCQ, op. cit., t. I, p. 74.

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