‹ Vie de Samuel Champlain [microforme]Chapitre 6 sur 112 · XVIII · texte numérisé non relu

XVIII

d'être pris par la mer Glaciale. « Et suivant ce cano- » nique destour par mesme parallèle, l’eussent à deætre » vers le levant, qui au déparlement leur esloil à » senestre, ce qui leur vint à profit incrovable. Car sans » naufrage, sans dangier, sans perte de leurs gens, en » grande serenité (exceptez un jour près l’isle des Ma- » creons), feirent le voyage de Indie superieure en moins » de quatre moys, lequel à peine feroient les Portugal- » loys en trois ans avecques mille fascheries et dangiers » innumerables ! »,

Pierre Margry reconnait, avec raison, il semble, dans Xénomanes, « le grand voyageur et traverseur de voyes perilleuses », le fameux pilote Jean Alfonse, et, dans Jamet Rrayer, le pilote principal, le célèbre découvreur Jacques Cartier. Rabelais était leur ami et partageait leur croyance; il écoutait les avis de Jean Alfonse, les récits de Jacques Cartier, et devait naturellement les faire figurer dans la joyeuse expédition de Pantagruel.

Pierre Margry observe aussi, avec beaucoup de pers-' picacité, que le voyage n'a pas été fait de l’est à l'ouest, de Thalasse au Cathay, mais de l’ouest à l’est, du Cathay à Thalasse. C’est évident, puisque Pantagruel part de son royaume d'Utopie, qui est dans l'Inde Supérieure, et qu’il a toujours à senestre l'étoile polaire. Ce renversement de l'itinéraire a pour but de dépister les « calum- » niateurs... diables noirs, blancs, diables privez, dia- » bles domestiques » qui détestent « la vie treshorri-

1 RapeLaus, édit, Jannet, liv. IV, ch. 1,

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» ficque du Grand Gargantua » et voudraient faire, du livre et de l’auteur, un beau feu de joie.

XII. —— Quand Pantagruel eut conquis le pays des Dipsodes (Gens altérés), il y installa une colonie d'Utopiens (Gens imaginaires). Les Utopiens adoraient leur seigneur parce qu’il était juste et bon. Il traita les Dipsodes comme les Utopiens, et si les Utopiens l’aimaient beaucoup, les Dipsodes l’aimèrent encore davantage. Cela dit, le sage Rabelais met sur son nez ses meilleures besicles, et donne ce conseil bien humain et bien français :

« Noterez donc icy, beuveurs, que la manière d’entre- » tenir et retenir pays nouvellement conquestez n’est » (comme a esté l'opinion erronée de certains espritz ty- » ranniques, à leur dam et deshonneur) les peuples pil- » lant, forçant, angariant, ruinant, mal vexant et re- » gissant avecques verges de fer : brief les peuples » mangeant et devorant, en la façon que Homere appelle » le roy inique Demovore, c’est-à-dire Mangeur de peuple. » Je ne vous allegueray à ce propos les histoires anti- » ques, seulement vous revocqueray en recordation de ce » qu’en ont veu vos peres, et vous-mesmes, si trop jeunes » n’estez; comme enfant nouvellement né, les faut » alaicter, berser, esjouir. Comme arbre nouvellement » planté, les faut appuyer, asceurer, défendre de toutes » vimeres, injures et calamitez; comme personnesaulvée » de longue maladie, et venent à convalescence, les faut » choyer, espargner, restaurer : de sorte qu’ilz conçoip- » vent en soi cette opinion, n'estre on monde roy 2e

» prince, que moins voulsissent ennemy, plus optassent » amy! ».

XIII. — Quand Rabelais mourut, Michel de Montaigne avait vingt ans. Lui aussi, profond penseur, porte son attention sur le nouveau monde.

Il trouve que les Indiens ne sont ni barbares, ni sauvages. Ils pensent et vivent autrementque nous; ilssont, plus que nous, voisins de l’état primitif : voilà tout.

Ils se font la guerre, comme les civilisés. Ils se battent intrépidement. S'ils craignent la mort, ce qui est probable, ils ont assez de force d’âme pour n'en laisser rien paraître et pour la braver. Chacun rapporte et attache à l'entrée de son logis, comme faisaient les Gaulois, la tête de l'ennemi qu’il a tuë. Les Sauvages du Brésil traitent les prisonniers de guerre humainement, comme des parents, leur donnent des femmes ; maisau jour fixé, ils les tuent, lés rôtissent et les mangent. Ils ont remarquéque les Portugais, qu’ils prenaient pour de grands maîtres, savaient, beaucoup mieux qu'eux, prolonger, aggraver, varier les supplices : ils ont commis la sottise de les imiter.

Montaigne pense qu’il y a moins de barbarie à manger un homme mort qu’à déchirer, rôtir par le menu, faire mordre par les chiens et les pourceaux et manger vivant un homme, comme il l’a vu faire, et, « qui pis est, sous » pretexte de pieté et de religion ».

1 RaBeLais, édit. Jannet, liv. III, ch. 1.

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Le prisonnier sauvage n'est ni lié, ni enfermé; libre de sa personne, il va et vient à son plaisir. Il se présente au supplice la tête haute; il brave, provoque, invective ses bourreaux et chante son chant de mort, que Montaigne traduit ainsi : « Qu'ils viennent hardiment tres- » touts, et s’assemblent pour disner de luy ; car ils man- » geront quant et quant leurs peres et leurs ayeulx qui » ont servi d'aliment et de nourriture à son corps : ces » muscles, dict-il, cette chair et ces veines, ce sont les » vostres, pauvres fols que vous estes; vous ne reco- » gnoissez pas que la substance des membres de vos » ancestres s’y tient encores; savourez les bien, vous y » trouverez le goust de vostre propre chair ». Jusqu'à son dernier souffle, le guerrier chante ses prouesses et méprise ses bourreaux.

Plus un guerrier est bravo, plus il a de femmes; les jeunes femmes se font un point d'honneur d’embellir les dernières années d'un brave capitaine.

Is ont des chants d'amour d’une suavité douce et tendre, des maximes très sages, des fables qui peuvent soutenir la comparaison avec celles d’Esope et de Phèdre. Leur langue, tout au moins la lingua geral, est soumise à des règles grammaticales certaines ; les PP. Simon de Vasconcellos et Joseph Anchieta trouvent qu'elle à les perfections, la délicatesse, l'abondance et la flexibilité de Ja langue grecque".

Trois sauvages du Brésil se trouvèrent à Rouen en

| GaBRiez Gravier, Etude sur le Sauvage du Brésil, dans le Bulletin de la Soc. norm., de (éogr., 1880 et 1881.

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même temps que Charles IX. Quand on leur eut montré toutes les merveilles de la cour et de la ville, Montaigne leur demanda ce qui les avait le plus frappés. C'est, dirent-ils, d'avoir vu des hommes grands, forts, barbus, armés, obéir à un enfant au lieu de se choisir un chef parmi eux ; puis d'avoir vu des palais et, à la porte des | valais, des gens qui crèvent de faim.

Quels sont, dit Montaigne à un roi, les avantages de | votre dignité ? — « De marcher le premier à la guerre ». L — Et apres la guerre? — Le sauvage répondit « Qu'il | » lui restoit cela, que, quand il visitoit les villages qui » despendoient de luy, on luy dressoit des sentiers au | » travers des hayes de leurs bois par 9ù il peust passer » bien à J'ayse ». — « Tout cela ne va pas trop mal », | ajoute Montaigne, « mais quoy ! ils ne portent point de » hault de chausses! ».

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