Voyez le lome IV de noire Iraduction, p
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le vrai tonnerre d'en haut éclata avec une effrayante exploaiou, de façon que l'acteur Graff improvisa, h ce bruit, un geste qui saisit tout le public. >
A son retour de ce voyage, pendant lequel il s'était senti, noua dit-il, plus content, plus léger, et avait pris plus de confiance en sa santé, il se remit au travail avec une vive ardeur et se consacra tout entier k son Guillaume Tell, oîi respire en maint endroit la sérénité channante qu'il avait rapportée de son excursion. C'était la
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e à ranciemie, que Scbûiz s'apprêtait à porter avec lui à Halle : pour assurer le succès de cette entreprise, ils firent appel, Goethe et lui, aux hommes les plus distingués de l'Allemagne, et reçurent de divers endroits des réponses fort empressées et pour eux-mêmes très-flatteuses.
A la £a de novembre 1803, Schiller était dana tout le feu de la composition, et Guillaume Tell, qui était toujours sa grande affaire, l'ahsorbait de plus en plus, lorsqu'il apprit que Mme de Slaél était à Francfort, et qu'elle s'apprêtait à venir à Weimar, pour y étudier l'Allemagiie dans ses représentants les plus glorieux. Eùt-eUe eu dix fois plus d'esprit et de renommée, le moment aurait encore paru mal choisi au poète, qui vivait alors en plein moyen âge, au pied des Alpes, au bord des lacs, et ne pouvait se résigner à quitter Hedwige et Gertrude, et leurs rustiques époux, pouraller poser, dans les salons, & la ville et à la cour, devant une contemporaine, quelque célèbre qu'elle fût. > Pourvu qu'elle sache l'allemand! > écrit-il h Goethe en lui annonçant , avec plus d'inquiétude que de joie, cette nouvelle, « Lui faire en phrases françaises notre profession de foi et tenir tête à sa volubilité française est une trop rude tâche. > Il avait promis son drame au théâtre de Berlin pour la fin de février. ■ D me remplit la tête , écrit-il, faisant part à Kœmer des impressions que lui avaient laissées ses premiers entretiens avec Mme de Staël, et voilà qu'un malin démon m'amène ici la Française, la femme philosophe [die franzûsUche Philosophm), qui, entre tousjes êtres vivants, est bien le plus mobile, le plus prêt au combat, le plus disert que j'aie encore rencontré. • Mais, en la voyant, il apprécia tout d'abord sa haute et vive intelligence, et au commencement du séjour de Mme de Staël à Weimar, si parfois, quand elle l'intei^ rompaitaux heures de l'inspiration, il eut encore quelques accès d'himieur, que l'illustre visiteuse, si elle les avait connus, lui aurait sans dout« pardonnes de bon cœur, il sentit d'autre part, pour les rares qualités de son esprit et l'originalité de ses entretiens, un attrait qu'il exprime sincèrement dans plusieurs endroits de ses lettres. Cette apparition soudaine, sortie d'un tout autre monde, cet esprit < placé au sommet, dit-U ^ de la culture française, > formait le plus frappant contraste avec la nature allemande , et particulièrement avec la sienne, mais c'était là évidemment im charme de plu^ ■ C'est la femme la plus cultivée et la plus spirituelle, écrit-il encore à Korner.... Je la vois souvent, et comme d'ailleurs je ne
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m'exprime pas avec facilité en français, j'ai vraiment de rudes heures à passer. Mais on ne peut s'empêcher de l'eslimer grandement et de l'honorer pour sa belle intelligence, et même pour sa libérale impartialité d'esprit et sa multiple facilité de conception. » Dans une lettre à Goethe, antérieure de quelques jours, il se félicite de se tirer d'aSaire très-passablement avec elle , malgré le peu d'habitude qn'il a du français, et reconnaît que la < clarté, la décision, la spirituelle vivacité de sa nature ne peuvent qu'exercer une salutaire influence. La seule chose pénible est l'extraordinaire prestesse de sa langue : il faut, pour la pouvoir suivre, se transfonner entièrement en organe auditif. Tout en elle est de la même pièce, dit-il im peu plus haut, de la même nature ; pas un trait étranger, faux et palhùlogique (qu'on me pardonne, je copie, ce mot qui veut être expressif, mais qui n'est pas gracieux). Cela fait que, malgré l'énorme différence des natures et des opinions, on se sent parfaitement bien auprès d'elle, qu'on peut tout entendre d'elle et tout lui dire. Elle présente une pure image de la culture d'esprit française, sous son jour le plus intéressant.... Sa belle intelbgence s'élève à une brillante supériorité. Elle veut tout expliquer, tout pénétrer, tout mesurer. » Ce besoin-là, Schiller ne l'avait point au même degré qu'elle : le vague et l'indéfini avaient aussi pour lui leur charme ; entrevoir, pressentir, rêver, étaient à ses yeux des éléments, des conditions de poésie. Aussi déclare-t-il qu'elle n*a pas le sens de la poésie, ■ de ce que nous, dit-il, nous nommons poésie ; elle n'en sent que le c6té passionné, oratoire, général. • Pour la philosophie idéale, comme il la nomme, il ne s'entendait pas mieux avec elle. Cela venait sans doute, en grande partie, de la difficulté qu'éprouvait Schiller à traiter en français ces matières abstraites et délicates, à rendre les nuances, à les saisir dans le discours de son interlocutrice ; mais cela tenait aussi, pour la poésie comme pour la philosophie, à la diversité de nature, comme il le dit lui-même, et d'éducation et d'habitudes. Quelque impartiale et libérale qu'elle fût, pour répéter l'éloge que nous lisions tout à l'heure dans une des lettres citées, la précision, la netteté, la judicieuse rigueur à laquelle notre langue même oblige les bons esprits, la plaçaient, pour bien des choses, à un tout autre point de vue que l'auteur de don Carlos et du traité de la Poésie naïve, et empêchaient entre elle et lui l'entière harmonie sur les conditions mêmes du beau et du vrai. Et pourtant, qui plus qu'elle a franchi, puis rompu, autant qu'elle
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ponvait l'être, la barrière qui séparait alors les lettres françaises des lettres allemandes? Qui a plus fait pour nous initier k ce monde nouveau qu'elle était allée découvrir? Qui surtout, parmi nous, a compris et loué Schiller avec «ne sympathie plus vive et plus sincère? Il finit, lui, par se lasser de cette continuelle torture à laquelle il se voyait condamné, de bien dire en français, d'entendre d'une oreille de spirituels propos, tandis que sa muse lui parlait k l'autre, et çà et là, dans ses lettres, il en exprime peu galamment son dépit à Goethe. Pour elle, quand elle revint à Weimar, peu de temps après ce premier voyage, et qu'elle ne trouva plus l'auteur de Guillaume Tell an nombre des vivants , elle témoigna une profonde douleur, et alla pleurer sur sa tombe.
Malgré les distractions, diversement endurées, dont bous venons de parler (une indisposition, qui le força à garder la chambre, sans l'empêcher de travailler, était venue à propos les interrompre pendant quelque temps), il put écrire sur son journal, à la date du 18 février 1804 : -Guillaume Tell achevé. ■ Dès le lendemain, il envoya le drame à Goethe , qui s'en montra très-content , et s'occupa sans retard et fort activement de le mettre au théâtre. Schiller lui fut d'autant plus reconnaissant du zèle qu'il déploya en cette occasion , qu'il était lui-même souffrant au moment des dernières répétitions. II ne put pas même assister, dit-on, à la première représentation, qui eut lieu le 17 mars, avec un grand succès. La seconde fut donnée le 19. Dans une lettre à Kcemer, Schiller se réjouit, avec une modeste simplicité, du bon accueil fait & son nouveau drame : ■ Tell produit, dit-il, au théâtre un plus grand effet que mes autres pièces, et la représentation m'a causé une grande joie. Je sens que peu à peu je deviens maître du genre théâtral. > Une seule scène, l'entrée des frères de la miséricorde, à la fin du quatrième acte, choqua, à ce qu'il parait, une partie de l'auditoire. E nous reste un fragment de lettre oii l'auteur se défend, avec douceur k la fois et décision, contre une critique qui lui avait été adressée à ce sujet par une noble demoiselle dont le nom nous est demeuré inconnu : il s'en prend à la lourde gaucherie des figurants, et à la pitoyable musique que le maître des concerts avait adaptée au chant des frères, de l'hilarité inopportune que cette scène avait excitée ; mais il ne la sacrifiera point pour cela : « D manquerait, dit-il, quelque chose à l'équilibre des parties, s'il la fallait supprimer. • La pièce fut jouée à Berlin au mois de juillet 1804, avec
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une (elle approbatino qu'il faDut (chose extraordinaire alors) la reprendre trois fois dans la première semaine. Schiller, pour satisfaire l'impatience diffland, la lui avait envoyée par parties, un acte après l'autre, à mesure qu'ils étaient achevés et copiés. Personne ne pouvait mieux que le grand acteur qui autrefois s'était fait admirer, à Mannheim, dans les Brigands, mesurer l'incroyable distance franchie par le poète de son début à son chef-d'œuvre. Aussi faut-il l'entendre, aussitôt après le premier envoi, exprimer son ravissement en style de dithyrambe i c J'ai lu, dévoré, plié le genou, et mon cœur, mes larmes, mon pouls précipité ont rendu hommage avec enthousiasme h votre esprit, h. votre cœur!... Oh! bientôt, bientôt la suite!... Des feuilles, des biUets, ce que vous pourrez donner ! Je tends les mains et le cœur vers votre génie. Quelle œuvre! que de richesse, de force, d'épanouissement, de toute-puissance ! Que Dieu vous conserve, amen ! > Cependant, quand U eut tout lu, son admiration ne put le défendre de certains scrupules que nous n'eussions pas compris il y a quelques années. Hien , dans ce drame , si propre & exercer une générale influence de patriotisme, à répandre, k ranimer le sentiment et le besoin de l'indépendance nationale, rien n'était plus loin de la pensée de l'auteur que les petites allusions politiques ; mais n'y trouvera-l-on point, se demandait le prudent directeur, ce qu'il n'y a pas mis ? N'y aurait-il point certains traits à effacer, à adoucir î Ifiland envoya tout exprès à Weimar le secrétaire de la direction pour s'entendre à ce sujet avec Schiller. H serait curieux de savoir quels furent les changements demandés et adoptas. Sans
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avons dit le succès sans en apprécier le mérite. Rien ne prouve mieux que la comparaison de ces trois drames si divers la souplesse du talent de Schiller. < Que de génie et surtout que de naturel ne faut-il pas , dit avec raison Mme de Staël , pour s'identifier ainsi avec tout ce qu'il y a de beau et de vrai dans tous les pays et dans tous les siècles 1 >
Jeanne d'Arc justifie le litre que l'auteur lui a donné, de i tragédie romantique, » par l'espèce particulière de merveilleux qui y règne, le temps de l'action, l£s libres complications de la fable, la foi chrétienne qui en est le grand ressort. La Fiancée de Messine est, caaaiie\'Iphiginieen ^auride de Goethe, une imitation de la manière antique , mais sur un sujet emprunté an moyen âge , par un génie moins grec et moins païen que Goethe , moins apte à se dépouiller de lui-même. Pour Guillaume TcU,ie ne sais si je me trompe, mais, k mes yeux, que ce drame, quant à l'effet d'ensemble de la composition , est peut-être le plus heureux compromis que nous oStb le théâtre romantique (dans le sens que nous donnons en France k ce mol) entre la manière des Grecs et celle de Shakspeare et de ses imitateurs. A la variété pleine de mouvement de ceux-ci, il joint quelque chose de l'immobile unité de ceux'lk. Les acteurs se succèdent, les décorations changent & chaque scène, mille intérêts divers sont en jeu et compliquent l'action principale ; mais tout cela se combine et se personniiie, par une rare puissance d'harmonie, en deux grandes figures : la Suisse, d'une part, avec ses rochers, ses montagnes, ses lac», ses mœurs paisibles et inoffensives, son besoin et son instinct de liberté et d'indépendance ; de l'autre, la tyrannie avec ses forteresses et ses prisons , ses folles violences , son aveugle despotisme et sa lâche servilité envers l'Autriche. Les caractères individuels s'efiacent en quelque sorte, ou plutdt ce sont autant de coups de pinceau qui se réunissent, se fondent, se nuancent, pour ne former que les deux personnages très-complexes, mais parfaitement uns, que je viens de dire. Si un caractère cependant, celui de Tell, ressort dans l'une de ces deux figures dont les parties si diverses sont si habilement assemblées en un seul tout, cette prépondérance même contribue à l'unité : ce caractère qui prédomine et attire surtout l'attention résume en lui et met en relief les qualités les plus belles et les plus
opinion sur une lettre de Schiller à Kœrner, qui est datée du 10 décembre 1804. Si c'était là sa seule preuve, elle serait insufAsante, tu la date de la lettre. Il en a sans doute d'autres, car il est IrËa-afflrinalir à ce aujet.
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distinctives du peuple que ce drame p«rsoDnifie et qu'on peut en regarder comme le vrai héros.
Jeanne d'Arc est de toutes les pièces de la maturité de Schiller, celle cil il parait s'être abasdomié le plus librement à sa verve et à sa fantaisie, tant pour l'invention que pour le style. C'est la même richesse poétique, la même fécondité briUante qu'à son début dans le drame ; mais on sent qu'il maîtrise cette abondance et que le sol ne rend que ce qu'il lui demande. Plus d'herbes vaines et mauvaises , mêlées aux bonnes, à qui elles le disputent en vigueur et que souvent elles étouffent. La culture a fait son œuvre, mais si bien que fort souvent on n'aperçoit pas ses traces : on croit voir , tant la fertilité semble naturelle , des fleurs nées d'elles-mêmes : nalos sine semine flores. Le sujet, malheureusement, n'était pas de ceux où peut s'exercer à son gré et sans entraves la fantaisie poétique. Jeanne d'Arc est une de ces figures consacrées parrhistoire,parlagloire, par la foi, parle
de Domrémy n'était pas, comme pour nouG, une héroïne nationale : ni la religion ni le patriotisme ne pouvaient la lui rendre aussi sacrée qu'à nous. En se plaçant avec M au delk du Rhin, au cœur de l'Allemagne protestante, on s'explique aisément, tout en ta blâmant au point de vue de la beauté poétique , k liberté qu'il s'est donnée. Et cette liberté même, comme elle se renferme dans les bornes d'un pieux respect! En faisant Jeanne sensible à l'amour, il n'a voulu que nous la rendre plus aimable et plus chère, et mêler une tendre pitié h l'admiration qu'elle nous inspire, sans croire lui 6ter par là son angéliqne auréole. Les belles strophes dont nous avons parlé plus haut, où il venge la céleste envoyée des insultes grossières d'une infôme parodie, nous font voir de quels sentiments il était animé en traitant ce sujet, et k quelle hauteur il plaçait Jeanne d'Arc et sa
• .... L'esprit railleur fait une guerre étemelle au beau; il ne croit ni aux anges ni à Dieu ; il veut ravir au cœur ses trésors ; il prétend combattre l'illusion et blesse la foi.
* De race naïve comme toi-même , pieuse bergère comme- toi , la Poésie te tend sa droite divine, s'élance avec toi vers les astres étemels. Elle t'a entourée d'une auréole : c'est le cœur qui t'a créée, tu vivras inomortelle. >
Honneur à lui, d'avoir ainsi compris, bien qu'il nous fût étranger par la langue, comme par la foi, d'avoir ainsi honoré une de nos gloires les plus pures, tandis que, par une impardonnable débauche d'esprit, un des nOtres, un des plus éminents par l'intelligence, et des plus renommés, l'a traînée dans la boue !
Ce juste hommage à la noble inspiration de Schiller ne m'a pas empêché de reconnaître ce qu'il peut y avoir à reprendre dans l'invenlion et le plan, dans la conception du caractère principal. Il est équitable d'ajouter que ce défaut est compensé, autant qu'il peut l'être , par les beautés de détail, qui abondent dans Jeanne d'Arc plus que dans aucun autre drame peut-être de notre auteur. E s'y trouve un bon nombre de scènes et de parties de scènes, qui par la fraîcheur et l'éclat du style, et tantôt par la vigueur, tantôt par la douceur insinuante des sentiments et des pensées, doivent être rangées parmi les plus beaux morceaux du théâtre allemand ou même du théâtre en général.
La Fiancée de Messine, nous l'avons dit, est tout autre chose. Par la simplicité et l'unité de l'action, le peu de frais de l'invention
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qaant à la fable même , la solennelle gravité du ton, la nature du style et surtout dos images; par la fatalité impitoyable qui fait des personnages, de leurs sentiments comme de leurs actes, ses aveugles jouets; par le mélange de la poésie lyrique et de la poésie dramatique, non plus involontaire en quelque sorte et accidentel, comme dans les autres drames soit antérieurs, soit postérieurs, mais voulu et systématiquement ménagé au moyen de l'introduction d'un chœur : par ces caractères et d'autres encore , cette pièce rappelle le théâtre antique et la manière grecque '. C'est une consciencieuse étude, un industrieux exercice de composition. Nulle part peut-être Schiller ne s'est montré plus habile écrivain. A prendre une à une les pensées, les images, les périodes poétiques, il est difficile de rien imaginer de plus achevé. Au point de vue du drame, le nœud se forme et se dénoue selon tontes les règles de l'art; les caractères sont bien développés, bien nuancés ; la peinture des passions a les gradations, les contrastes, l'ardeur et l'énergie les plus propres, ce semble, à remuer les cœurs, et elle évite, là même où elles sont poussées à l'extrême, la pente glissante de la déclamation ; enfin les situations sont amenées avec une parfaite intelligence du cœur et de la scène, et, quoiqu'elles n'aient rien de neuf ni d'original, elles sont de celles qui, en tout temps et en tout lieu, excitent vivement, toutes connues qu'elles sont, l'intérêt du spectateur et du lecteur. Et pourtant, malgré tout cela, la Fiancée de Messine est une œuvre froide et inanimée, nn marbre admirablement sculpté où la vie ne circule point. On sent que c'est une création artificidle, savamment calculée, soigneusement combinée, mais non le fruit de l'inspiration. D est écrit : « L'esprit souffle où il veut, » c'est k l'artiste de se régler sur ce vouloir. Prométhée façonna avec l'argile un corps d'une parfaite beauté, mais il savait que par ordre de Jupiter les soufQes de l'air le viendraient animer. Ici, les souffles, l'âme, ne sont point venus. Schiller a imité l'antique avec plus de conscience et de foi que d'amour, et c'est l'amour seul qui donne la vie. Jamais, dans aucune de ses œuvres, nous l'avons déjà donné à entendre, il n'a su sortir de lui-même pour se transporter tout entier dans son sujet ; c'est plutôt son sujet qui toujours devient comme une partie de son être,
1. H. le docteur B. G«rlinger, dans un petil volume publié ï Augsbourg eu \Bà6 6tûédié AU SchiUer-rerein de Leipzig, a indiqué et traduit > les éléments gracs, cemme il les appelle, qui soui contenus dans la Fiancée de Jtem'ne ■ : die gTiechiichea Etemeate m SchitUr's Braut con Memina.
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il l'identifie avec son génie et se l'assimile pour ainsi dire. Ni la donnée de ce drame, ni le cadre, la méthode adoptés, ne paraissent avoir eu assez d'affinité avec sa natnre pour qne l'assimilation devint possible, et que l'émotion du poète fût assez sincère,sa propre illusion assez complète pour se communiquer au spectateur. L'effet le plus choquant pent-étre de cette adoption du sujet par calcul plutôt que par inspiration, c'est que l'antique et le moderne se mêlent sans se fondre, se heurtent, on peut le dire, et font disparate. Pour le chœur en particuher, et l'auteur attachait surtout une grande importance à cette innovation, il ne l'a pas introduit dans sa pièce de manière à lui donner désormais droit de cité dans le théâtre moderne, et & tenter les imitateurs intelligents, les vrais poètes. > C'est un chœur de chambellans, • a dit Mme de Staël. La critique a peut-être le tort de trop ressembler à une ép^amme ; mais il est certain que la distribution des couplets lyriques entre d'insignifiants personnages de la suite des deux princes, entre des gentilshommes désignés chacun par leur nom, dénature ce grand rôle collectif de la scène grecque, cette voix imposante qui est tour à tour conseil et oracle, tantôt voix du peuple et tantôt voix de Dieu, ou l'nn et l'autre à la fois, vox populi, vox Dei, et qui en outre transporte dans la pièce, en les résumant et les ennoblissant, les impressions mêmes et les jugements des spectateurs. Je le répète toutefois : quelque fondées et quelque graves qne puissent être ces critiques, relatives à l'effet théâtral , à la première condition de toute œuvre dramatique, l'intérêt et l'émotion, n'oublions pas qne parles pensées et le style, le talent de peindre par laparole,rharmonie du rhylhme,la noblesse et la vigueur du ton, la Fiancée de Messine est une des œuvres les plus accomplies de la littérature allemande. Prises chacune à part , ces pensées , ces peintures ne sont pas seulement belles d'une beauté froide et correcte, mais animées, vivantes. C'est à l'ensemble que la vie manque : c'est un admirable écrit, un drame langnissant.
Guillaume Tell, en revanche, est animé partout du souille puissant de l'inspiration , qui vivifie l'ensemble aussi bien que les parties. L'auteur a embrassé, adopté son sujet, non-seulement de tontes les forces de son esprit, mais encore de tout son cœur ; non plus avec cette passion fougueuse, convulsive, ce délire de la tête et des nerfs, qui, à son début, l'entraînaient comme malgré lui : rien ici qui sente le trépied, la sibylle écumante, grimaçante. Le feu qui l'échauffé est un feu qui éclaire et féconde, et non cette lave qui jailht
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des volcans perdus au sein des nuages et qui se fraye sou lit parmi les glaces, à des hauteurs où rhomme ne monte pas. Dans aucun de ses drames, Schiller n'est moins violant et plus fort , moins excessif et plus grand, plus sûr et plus maître de lui. S'il eût vécu au siècle de Sophocle, je suppose, et que de tous ses drames le temps n'eût épaigné que l'un de ses premiers essais et son chant du cygne, les Brigands ou Fiesque, et Guillaij/me Tell, je doute gn'on lui laissât sans contestation la paternité de deus œuvres si difTërentes. H faudrait à la critique des autorités irrécusables, des témoignages contemporains, pour qu'elle consentit à admettre que le même génie ait pu élever deux monuments d'un ordre si opposé. • Gomment est-il possible, diraient les aristarques, que cette prose déclamatoire, ce style gigantesque et démesuré aient jailli de la même source que cette poésie si pure, si simple, si naturelle ? Quelle affinité peut-il y avoir entre cette confusion désordonnée et ce calme majestueux , entre cette violence qui rompt toutes les limites, renvewe toutes les digues, et cette puissance , maîtresse d'elle-même , qui se pose les bornes qu'elle ne veut point franchir î Deux conceptions si essentiellement diverses ne sauraient apparteuir à la même intelligence. » Mais comblons l'abîme qui sépare ces deux productions, renouons la chaîne que nous avions brisée, rattachons les Brigands ou Fiesque à GuUlaume Tell par l'IrUrigue et l'Amour, don Carlos, Wailenslein, etc., les objections alors se réfutent d'elles-mêmes, l'affinité est démontrée, et nous reconnaissons que , pour retrouver la fleur dans le fruit, une seule chose nous manquait : c'était d'en suivre le développement progressif, et d'en étudier les diverses transformations.
J'ai parlé plus haut de l'admirable unité du drame et j'ai dit en quoi elle consistait. Pour faire valoir toutes les parties harmonieusement enchâssées dans ce beau cadre , il faudrait analyser la pièce scène par scène. Elles ont des caractères communs , mais chacune a sa beauté propre. La première est certainement, entre toutes, une des mieux conçues et rendues. Elle se passe sur les bords du lac des Quatre-Cantons. On entend l'air du ranz des vaches que chantent totu'àtonrun jeune pécheur dans sa barque, unbei^rqui descend de la montagne, et un chasseur des Alpes qui parait tout it coup au sommet d'un rocher. Nous sommes transportés, comme par magie, au coeur de la Suisse. La conversation s'engage : à entendre ces rustiques, mais dignes personnages, parler troupeaux et chamois.
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avec cette simplicité patriarcale que le poète a su donner k son style, on dirait qu'il a voulu traduire en dialogue la ravissante mélodie par laquelle il s'est tout d'abord emparé de l'âme du spectateur. Un homme tout k coup se précipite sur la scène: c'est une victime de la tyrannie. Tell vient et le sauve avec un courage héroïque. Le reste du drame n'est pour ainsi dire que le développement de cette scène. La Suisse aux prises avec la tyrannie, qu'elle finit par vaincre, tel est le sujet : dès le début, nous savons les griefs des opprimés, nous entendons leurs plaintes, nous nous intéressons au pays qu'ils habitent, qui semble plus que tout autre prédestiné à la liberté, et le dénoûment se trouve déjà justifié.
Dès le début aussi, nous devinons quel sera le r&le du personnage principal, de Tell. Généreux et intrépide, plein de confiance en luimême , mais sans ostentatioD , sans fanfaronnade , il ne vient point débiter de grandes maximes politiques et morales , et déclamer quelques pluases bien ronflantes , extraites de la déclaration des droitsde l'homme. H n'a point lu, comme le Tell de quelques autres drames on romans, son Rousseau, sou Mably. Son besoin d'indépendance est bien moins dans sa tête que dans son cœur, ou plut&t dans tout son être. J'ajouterai même qu'il a soif de liberté comme homme , comme père de famille , plus encore que comme citoyen . II y a peut-être dans cette conception moins de pkUosophie, moins de patriotisme , mais elle est plus vraie , plus naturelle , et , par conséquent, plus dramatique. On dirait que le peintre de Charles de Moor, de Fiesque et de Posa, a voulu racheter par cette création, si vraisemblable an reste, et qui rend si bien ce que devait être cette époque , ses auachronismes de théories poHtiques et l'abus qu'il avait fait, hors de propos, des grands mots et des grandes maximes du sTm* siècle.
Les autres caractères principaux, et particulièrement ceux des trois auteurs de la conjuration, à laquelle Tell ne prend part qoe par la promesse d'agir quand le moment sera veau , sont bien tranchés et mis en relief par leur diversité. Le ton de leurs discours est approprié avec un art parfait à la nature, à la situation de chacun. Les rôles de femmes sont tous pleins d'intérêt et de charme. Ceux de Gertrude, femme de StaufTacher, et d'Hedwige , femme de Tell , quoiqu'elles ne tiennent pas une bien grande place dans la pièce , achèvent d'une manière charmante le tableau des mœurs et ajoutent un attrait de douce sympathie aux sentiments plus graves que nous
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inspirent les môles vertus des hommes. Le rôle de Bertha , et l'on en peut dire autant de son amant Rudenz, est en apparence trop étranger à l'action ; mais placées, l'une par la contrainte et l'autre par l'amour, dans le camp de la tyrannie, ou du moins dans la suite du tyran, ces deux âmes nobles et pures adoucissent par un reflet de vertu les sombres couleurs du crime. En outre , leur présence dans le drame , leur patriotique défection complètent , avec le pet^ sonnage du vénérable Attinghauseo, la vérité hislorique : le poète n'a voulu négliger aucun des éléments ni des auxiliaires du glorieux afEranchissement.
Ce n'était point pour ennoblir la pièce que l'adjonction des seigneurs et des dames était nécessaire. Un des caractères les plus frappants de ce suj et , tel que Schiller l'a conçu et traité , c'est la dignité sans mélange qui règne partout dans les actions el dans les discours. ha. nature imposante du lieu de la scène , l'éloignement du temps , la différence si marquée de ces mœurs et des nôtres, la consécration de l'événement et sa transformation en légende poétique dans le souvenir des hommes : tout cela est pour beaucoup dans cette grandeur, je dirai presque, dans cette sorte de majesté simple qui élève au niveau des princes et des rois, des héros pnvilégiés de la tragédie, ces bergers, ces chasseurs , ces paysans des quatre cantons ; et leurs faits et gestes, au niveau des gestes épiques, res geslx regwnuiue ducumgue; mais, pour retrouver au xix' siècle cet accent de la poésie primitive, pour garder, malgré l'étude et même par son secours, malgré la longue pratique des artifices et des procédés littéraires , cette fraicheur d'impression , cette vérité, ce naturel; pour s'élever ainsi, sans paraître jamais quitter le sol , sans faire efTort pour se hausser, quelles généreuses qimbtés d'esprit ne faut-il pas avoir ! La source où puisait Homère n'est point tarie , mais qu'ils sont rares ceux qui savent oit elle coule, ceux àqui il est donné , je ne dis pas de s'y désaltérer à longs traits, mais d'en boire au moins quelques goi^ées!
La forme, le style du drame est digne du fond, ai-je besoin de le dire après ce qui précède? H est approprié aux divers caractères, aux situations, aux sentiments, avec une convenance el une souplesse que jamais Schiller n'a portées aussi loin. Comparez l'ardente éloquence des plaintes de Melchthal, quand il apprend que le tyran a fait crever les yeux à son vieux père, avec la scène de la pomme, naïve comme une chronique, avec le dialogue de Slauifacher et de Gertmde, de Guillaume Tell el de son enfant.
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A quelque point de vue que je me place pour apprécier ce drame, c'est k mes yeux le chef-d'œuvre du tbé&tre de notre auteur. Nul n'est plus propre h loucher l'âme , à relever le courage. On se sent devenir meilleur au contact de cet héroïsme rustique , de celte cordialité du vieux temps, de celte piété sincère. A. G. Schlegel, qui regarde aussi cette pièce comme la plus parfaite de toutes celles de Schiller, regrette que les Suisses ne l'aient pas fait servir & l'ornement de la fête par laquelle ils ont célébré , après cinq cents années d'indépendance, la glorieuse conquête de leur liberté. Je comprends ce regret, que rendent très-naturel, d'une part le sujet, et de l'antre la manière dont il est traité. C'est un ouvrage qui ne ressemble pas à la plupart des drames modernes, bons k lire dans le cabinet ou à jouer dans une salle close, en présence d'un auditoire lettré : il parait fait plutôt pour être représenté en plein air, devant tout un peuple, dans une solennité nationale , au milieu de l'enthousiasme public '.
Tell n'était pas encore représenté que Schiller avait déjk choisi un nouveau sujet. Le 10 mars 1804 il écrivit sur son journal : « Je me suis décidé pour Démétrius. • Mais l'exécution de ce dessein fut interrompue et retardée par un voyage à Berlin qu'il entreprit subitement vers la Su d'avril. Il partit de Weimar le 36, avec sa fenome et ses deux fils, passa par Leipzig, où il s'arrêta quelques jours, et arriva le l'ornai dans la capitale de la Prusse. Il y passa seize jours. L'accueil qu'il reçut lui montra combien l'Allemagne était fière de lui, combien à la fois elle l'aimait et l'admirait, commençant dès lors k le reconnaître, entre tous ses poètes, pour le représentant le plus fidèle et l'expression la plus noble et la plus pure des sentiments et des instincts de la nation. Iffland lui montra la plus chaleureuse amitié, et, pour le fêter dignement, il fit représenter devant lui plusieurs de ses drames : WtdUnstein, la Fiancée de Messine, la Pucelle d'Orléans. Il joua lui-même le personnage de Wallenstein, de manière & mériter tous les suffrages : le poêle, bien qu'il le préférât, comme nous l'apprend une de ses lettres, dans la comédie, fut particuhèrement charmé de la façon dont il rendait les parties touchantes durftle, celles qu'attendrissent de douloureux pressentiments. Il retrouva, outre IfQand, plusieurs amis d'autrefois, s'en fit de nou-
1, Je me aULs permis de reproduire daoa cette appréciation quelques passages d'une étude sut Gmltaame Tell que j'atais insérée autrerais dans le Journal général de l'ifittruetUm puUiqve.
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Team, renoua avec Fichte, et reçut de toutes parts (il n'était un inconnu pour personne) des marques d'affectueuse estime. Le prince Louis-Ferdinand de Prusse, qui, deux ans après, mourut de la mort des braves k Saalfeld, le reçut à sa table. La reiue Louise, qui l'avait déjà vu à Weimar, se le fit présenter de nouveau, lui témoigna la plus grande considération et le traita, lui et les siens, de la manière la pins aimable : • Mon petit Charles , écrit-il à Rcemer, a fait amitié avec le prince royal'. »
Ce n'était pas uniquement la curiosité, et le désir de recueillir des hommages et de jouir de sa gloire, qui avaient conduit Schiller à Berlin. «Tu croiras sans peine, dit-U dans la lettre que je citaisà l'instant, que dans ce voyage je n'avais pas en vue mon seul plaisir. Mon objet était plus sérieux, et par le fait il dépend de moi maintenant d'introduire dans mou existence une amélioration essentielle. Si je n'étais obligé de penser à ma famille, c'est toujours à Weimar, il est vrai, que je me plairais le mieux. Mais ma pension est peu de chose, etje dépense à peu près tout ce que je gagne en outre annuellement, de façon que les épargnes se réduisent à peu. Pour laisser un petit patrimoine k mes enfants, il faut que je cherche le moyen de pouvoir mettre de cdté le produit de mes travaux littéraires, et à cet égard on me fait des ouvertures à Berlin. Je n'ai rien deman4é, on a fait les premiers pas, et ou m'invite k faire moi-même mes conditions. > La reine Louise lui avait, en le recevant, témoigné le désir de le voir fixé à Berlin. Le ministre de Beyme prit la chose k cœur, et une proposition des plus honorables fnt, dit-ou, faite k Schiller, peu de temps après son retour k Weimar. On lui offrait, de la part du roi, s'il voulait demeurer dans la capitale de la Prusse, 3000 thalers de pension annuelle, avec la libre disposition d'un équipage de la cour'. On lui réservait aussi, s'il faut en croire sa belle-sœur, Mme de Wolzogen , une place à l'académie, • ob il aurait pu, dit-elle, admirablement exécuter le plan qu'il avait formé autrefois d'écrire un Plutarque allemand. Il avait de
1 . C'est le roi de Prusse actuel. Il était plus jeune d'environ deui ans (pie le fils aîné de Schiller.
3. C'est sur le témoigaage de Urne de Wolzogen. de la belle-saur de Schiller (on ta devait croire bien informée) , que la plupart des biographes ont mentionné cette brillante proposition. J'avoue qu'elle m'inspirait quelques doutes, M. Palleske la nie. Il résulte pour lui des recherches qu'il a Taites dans les archives de BerUH' que la cour de Prusse n'a pas poussé aussi loin la générosité. Le ministre de Beyme ayant appris, par une sorte de Mémoire, assez tiède,
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tout temps prévu le jour où il cesserait de cultiver la poésie dramatique, dans laquelle, selon lui, il n'était possible de réussir qu'autant que l'esprit conserve sa juvénile vigueur. » Quelque brillantes que fussent ces offres et qnelque attrait qu'eût pour lui un foyer de lumières tel que Berlin, il ne put se décider k dire oui. Sa santé, le pressentiment dont il ne pouvait se défendre de sa fin prochaine , les liens qui le retenaient à Weimar et snrtout sa reconnaissance pour Charles-Auguste l'emportèrent sur toute autre considération. Renonçant au désir et aux espérances qni l'avaient conduit en Prusse, et dont nous le voyions tout k l'heure (aire confidence à Eœmer, il résolut de finir ses jours dans sa paisible retraite. Le duc ne pouvait lutter de générosité avec le roi, mais il se montra fort tonché de la conduite de Schiller, et fit ce qui était eu lui pour le dédommager de son sacrifice. Dans les premiers jours de juillet, le poète, achevant sa confidence commencée, écrit à Eœmer : <■ Quant à l'affaire de Berlin, ce qu'il y a de décidé, c'est qne je ne romprai, dans aucun cas, les liens qui m'attachent à Weimar. Le duc s'est montré fort généreux envers moi et a élevé mes émoluments k huit cents thalers, en me promettant de parfaire le chiffre de mille, k la première occasion. > Le duc avait fait plus : tout en doublant sa pension, il lui avait permis, comme nous l'apprend la même lettre, de se partager entre la Prusse et la Sase, si en Prusse on voulait se contenter de quelques mois de séjoar tous les ans. < Mes affaires en ce cas, dit Schiller dans la même lettre, seraient sur un excellent pied. ■ n s'y prenait un peu tard pour faire ce beau rêve. Un maitre plus puissant que Frédéric-Guillaume et Charles-Auguste avait disposé de son avenir.
Il ^tait dans l'âge où l'homme cherche les ressources de la vie et les utiles amitiés, opes et amicitias, mais ce qui surtout éveillait en lui la solhcitude du père de famille , et le faisait songer au lendemain plus qu'il n'avait fait encore, c'était la naissance prochaine d'un quatrième enfant. Le 19 juillet il partit avec sa famille pour léna, afin de confier sa femme aux soins du docteur Starke en qui
d'Iffland, que Schiller consentirait peut-être i se Gier k Berlin, aurait iaritâ noire poêle , comme celui-ci le rapparie luî-coeme dans la lettre !t Kceruer que nous avons citée, à faire ses conditions. Schiller dans une lettre du H juin aurait fait entendre qu'il ne pourrait s'étahlir i Berlin, y passer au moins plusieurs mois tous les ans, que si en lui assurait un revenu annuel de 2O0O tbalers. Cette lettre, qu'il avait dû lui coûter d'écrire, demeura, ï ce qu'il paraît, sans réponse.
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elle avait particulièrement confiance. Dans une promenade en voiture qu'il lit un soir, trop légèrement vêtu, dans la jolie vallée de Dombourg, il se refroidit. Pendant plusieurs jours de cruelles douleurs d'entrailles le forcèrent à garder le lit. Q ne put même pas assister aux couches de sa femme, qui eurent lieu très-heureusement le 25 juillet. On lui apporta dans sa chambre l'enfant nouveauné : c'était ime seconde fille, il l'accueillit avec la plus vive joie. Le baptême fut célébré le 7 août ; l'enfant reçut les noms d'Emilie- Henriette-Louise ' ; elle eut pour marraines la duchesse régnante de Schwarzboui^-Rudolstadt, et la princesse de Weimar, mère de Mme la duchesse d'Orléans. Les joies de la paternité rendirent à Schiller son humeur gaie et sereine, mais la nouvelle atteinte que sa santé venait de recevoir laissa des traces durables, et surtout une grande faiblesse, dont il ne se remit jamais entièrement. La conleur de son visage n'était plus la même, elle avait pris une teinte grise et blafarde, ■ qui souvent m'effrayait, > dit Mme de Wolzogen.
Cependant son esprit était toujours actif et ne perdait rien de sa vigueur. Quand il revint dléna à Weimar, on attendait dans la résidence l'arrivée prochaine de la grande-duchesse de Russie Maria-Paulowna, alors princesse héréditaire, depuis grande-duchesse régnante, et aujourd'hui grande -duchesse douairière de Saxe- Weimar. Goethe aurait voulu lui souhaiter la bienvenue au théâtre, la fêter par quelque prélude dramatique ; mais il partùt qu'il ne se sentait point en verve alors, au moins n'était-il pas d'humeur & rien composer lui-même. H s'adressa à SchiUer, qui d'abord hésita. Les pièces de circonstance, ces hommages qui d'ordinaire ne survivent pas au moment qui les produit, n'étaient point son fait. Cependant la réflexion lui fit peu k peu prendre goût au sujet ; il sentit qu'il pourrait s'élever au-dessus des fades adulations et construire un monument durable qui l'honorerait autant lui-même que celle à qui il le dédiait. Il prit la plume, et, en cinq jours, du 4 au 8 novembre, il écnyit l'Hommage des Arts, Voue de ses œuvres les plus gracieuses. L'idée de la pièce est fort simple et le poète ne s'est pas tourmenté & créer un cadre d'une piquante nouveauté. Le génie des arts d'abord, puis les divers arts, tour k tour, viennent promettre à la jeune princesse d'adoucir et tromper ses regrets et de lui rendre cher son
en 1828, le baron Henri-AJelbert de
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Douveau séjour. C'était pour Schiller une dernière occasion d'exprimer en beaus vers sa pensée sur les arts et la poésie, sa pensée dégagée de ces préoccupations didactiques qui obscurcissent plus d'un de ses anciens poëmes, sans que la vérité gagne à cette rigueur exacte qu'ils affectent ce que la poésie y perd. L'Hommage des Arts fut représenté au théâtre de Weimar le 13 novembre, ■ et il réussit, dit l'auteur, bien au delà de ce que j'espérais. J'aurais pu m'ap* pliquer des mois entiers sans agréer autant au pubhc tout entier, que j'y suis parvenu par ce rapide travail. ■ CeUe à qui s'adressait cet hommage , non moins digne qu'aimable, en garda un touchant souvenir. Dans, une circonstance qui l'honore, elle y fit allusion avec un charmant à-propos. Elle avait consenti avec empressement à certaines réductions de dépense que le grand-duc avait jugées nécessaires. Gomme Mme de WoUogen lui donnait délicatement à entendre combien ce facile acquiescement lui faisait d'honneur, à elle habituée dès l'enfance aux grandeurs d'une cour impériale : ' Je songe souvent, lui dit-elle, à ces beaux vers que Schiller m'adressait dans l'Hommage des Arls :
Sachez-le, un cœur élevé
Met lui-même dans la vie la grandeur.
Et ne l'y cherche point, i
Schiller prit grand iutérét aux fêles qui célébrèrent l'entrée de la souveraine future de Weimar ; il les raconte à Kœrner dans une longue lettre, où il se plaît à dire l'excellente impression qu'a faite, à première vue, sur lui comme sur tout le monde, celle qui était l'objet de ces solennités. » La principale fêle, en tout ceci, c'était la joie sincère, universelle, qu'excitait la nouvelle princesse. > Il trace d'elle un portrait oii la reconnaîtront , à plus d'un trait caractéristique, tous ctfux qui ont eu l'honneur de la voir. ■> Tout ce qu'elle dit, écrivait-il dès le 12 novembre, à son beau-frère Wolzogeu, est âme et esprit. > On sent , au ton simple et cordial des éloges, que la venue de cette auguste enfant du Nord éclaira d'im rayon de douce joie les derniers jours du poète, et ce doit être là pour la belle-fille de Charles-Auguste un cher souvenir '.
Nous avons dit que, dès le mois de mars, Schiller était occupé
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d'un nouveau drame. Démétrius était un sujet emprunté à l'histoire de Bussie, et c'était sans doute la récente alliance contractée par la famille de Weimar qui lui avait donné la pensée de puiser k cette source. Nous avons vu les distractions diverses qui successivement vinrent le détourner et l'empêcher. Après avoir achevé l'Hommage des Arts, il aurait bien voulu se mettre à l'œuvre sérieusement; mais l'hiver était venu. Toujours languissant, attristé par les mauvais jours, il ne pouvait ni n'osait commencer un travail original qui demandait une grande application et eût tendu tous les ressorts de son esprit. Pour prendre patience, sans rester oisif, il entreprît la traduction Ae Phèdre dont nous avons parlé, et l'acheva, en moins d'un mois, avec une facilité et une perfection qui ne sentent guère l'abattement et la maladie. La nécessité lui avait appris, comme il l'écrit en ce temps-là à Goethe, k s'accommoder peu à peu du triste état de sa santé. > Je suis maintenant charmé, dit-il dans la même lettre, d'avoir formé et exécuté le dessein de m'occuper d'une traduction. De la sorte, ces jours de misère ont au moins produit quelque chose, et j'ai pendant ce temps vécu et agi. Je vais consacrer les prochains huit jours à voir si je pourrai me mettre dans la disposition nécessaire pour mon Démétrius, ce dont je doute, je l'avoue. Si je n'y réussis pas, il me faudra chercher quelque nouveau travail, à moitié machinal. > Peut^tre eût-il en ce cas traduit Britannîcvs ; il nous apprend qu'il avait d'abord hésité entre cette tragédie et Phèdre, et c'était en vue d'une actrice dont il attendait beaucoup dans le rôle de Phidre, qu'il avait donné la préférence à la seconde pièce.
Les fragments assez considérables qui nous restent de Démétritis sont, comme l'on sait, le dernier travail de Schiller. On trouva sur sa table après sa mort le monologue de la czarine Marfa, qui commence par ces mots : s C'est mon fils, je n'en puis douter.... > On ne peut contempler sans tristesse ces pierres d'attente d'un magnifique édifice, ces riches matériaux, ces morceaux de sculpture, les uns ébauchés, les autres aciievés, gisant çà et là comme les ruines du bel ensemble conçu par l'artiste et déjà construit dans sa pensée. A voir la majesté du plan, les beautés, les promesses qui abondent dans les parties exécutées ou esquissées, on a pu dire, je le comprends et je le redis volontiers, que cet ouvrage vraisemblablement n'eût pas été inférieur à GuiUavme Tell, qu'il l'eût peut-être surpassé. Nous voyons par les plaintes dont sont remplies les lettres de
SCBULEH. — POÉSIES. 13
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I9b VIE DE SCHILLER.
Schiller dans les premiers mois de 1805 que, malgré le vif désir qu'il avait de se consacrer tout entier à ce drame, qu'il appelait alors sa grande affaire, il ne put pendant loi^emps y travailler avec vigueur et persévérance. Depuis le jour où il s'était décidé pour ce sujet, il y songeait constamment ; dès le milieu de 1804, il priait son beau-frère Wolzogen, qui se trouvait il Saint-Pétersbourg, de lui procurer tout ce qui pourrait avoir rapport à l'histoire du faux Démétrius. > Des costumes du temps, des monnaies, des vues de villes, etc., seront, dit-il, les bienvenus. > Cependant, vers la fin de janvier, un autre dessein lui traversa l'esprit. S'en prenant peut-être à son sujet même des obstacles qui ne venaient que de sa santé , il écrivit le 24 sur son calendrier : ■ Aujourd'hui je me suis mis aux Enfants de la maùon. ■ C'était un autre cadre dramatique, qu'il parait avoir conçu d'abord dans d'immenses proportions. Ce n'eût été rien moins, d'après sa première idée, qu'un tableau de la mystérieuse vigilance de la police de Pans, déjouant et châtiant les méfaits, étendant sa trame invisible sur la populeuse cité, vaste foyer de la civilisation européenne. Peu il peu ce plan s'était réduit k un ensemble plus facile k embrasser, à une action déterminée, dont il eût tiré sans doute, k la hauteur où son génie s'était élevé, un admirable parti. A en ji^er par la rapide esquisse qui nous reste, et que Kœmer a publiée, Schiller, en exécutant ce projet, aurait ramené la tragédie k ces régions moyennes de la société dont, à son début, il a fait le théâtre d'Intrigue et Amour, et en partie des Brigands et de Fiesgue ; il y eût racheté sans doute par une saine et sobre vigueur l'enflure déclamatoire de sa première manière, et nous aurait laissé, en ce genre aussi, un noble et pur modèle. Mais la note que nous lisons sur le calendrier ne fut qu'une fantaisie d'infidélité : Oéjnétrius resta, dans les derniers mois de sa vie, sa pensée dominante, et il y revenait ou tentait d'y revenir toutes les fois que la maladie lui donnait quelque relâche, ce qui alors était bien rare. L'hiver fut très-rigoureux ; « C'est le plus mauvais, écrit>-il, que j'aie en jusqu'ici. » Vers le milieu de janvier 1805, il fut attaqué d'une fièvre nerveuse catarrhale : c'est ainsi du moins que ses médecins nommèrent son mal. En même temps ses enfants fiirent atteints de la petite vérole ; sa maison ressemblait, dit-il luimême, à un véritable hapital. Henri Voss, le fils du célèbre traducteur, était alors professeur au gymnase de Weimar. Il consacrait à Schiller, qu'il aimait d'une respectueuse tendresse, tous les in-
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Etants que lui laissaieot ses fouctions ; il veillait auprès de lui et lui rendait, k lui et aux siens, tous les services qui étaient en son pouvoir. Rien de plus touchant que les détails qu'il nous a donnés sur les derniers mois de la vie du poète'. D raconte que, durant cette fièvre du mois de janvier, Schiller éprouvait de cruelles douleurs d'entrailles, qu'il était épuisé par une diète rigoureuse, et que cependant il se montrait serein et même gai à la moindre occasion. Son plus grand bonheur était de voir entrer dans sa chambre un de ses enfanta ; c'était surtout au plus jeune, à sa petite Emilie, qu'il faisait fête, quand on la lui apportait. Un soir il se leva pour faire quelques tours dans sa chambre, et conmie Voss le soutenait sous les bras, il lui demanda : > Sui&je donc réellement si caduc? ■ et allant à la table il moucha la chandelle et s'écria en badinant : ■ Voes, je ne suis pas énervé, j'ai pu moucher la chandelle le bras tendu. * Vers minuit, il se sentit plus agité et pria sa femme de s'éloigner. Gomme elle tardait, il répéta d'une manière plus pressante, puis avec vivacité, sou désir. A peine était-elle au bas de l'escaher, qu'il tomba sans connaissance dans les bras de Voss. Revenu de sou évanouissement, il demanda aussitôt : < Ma femme a-t-elle remarqué quelque choseî * Son jeune ami le rassura par une réponse négative, et à peine se fut-il un peu remis qu'il reprit sa douce et bienveillante humeur.
Goethe alors était malade aussi. Schiller se rétablit avant lui, ou du moins parut se rétabhr et se crut assez fort pour aller lui rendre visite. Les deux amis s'embrassèrent en silence, puis, sans se dire un seul mot de leur santé, ils engagèrent un de ces entretiens qu'ils aimaient, sur les choses de l'esprit. La sortie de Schiller avait été prématurée sans doute. Il eut de nouveaux accès de fièvre, qui furent accompagnés, dit-on, de crachement de sang. Cette rechute l'attrista profondément. ■ J'ai de la peine, écrit-il & Goethe, à lutter contre un certain découragement qui est, dans mon état, le mal le plus grand. Puisse votre santé s'améliorer de jour en jour et d'heure en heure et la mienne aussi, pour que nous nous revoyions bientôt avec joie I ■ Pendant que le mal le clouait sur son lit ou sur sa chaise, son imagination était plus vagabonde que jamais : il ne rë-
1. U&lbenreusemenl on ne peut pas accorder nue aveugle cooBuice au récit de Henri Voss. Certains fûts qu'il rapporte dans ses Commvnicatiotu turSehil- Itr «t Goethe sont contredits par lui-mEme dans ses lettres. Voyez k ce stqei les appendices du tome II de H. Palleske , p. 413.
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vail que voyages. Il voulait rendre visite & sea sœurs, & Meiningen et en Souabe; revoir Bauerbach, y retrouver les chers souvenirs de sa jeunesse ; il voulait aller eu Suisse, s'orienter dans le pays de Tell h l'aide de son drame, et comparer ses descriptions k la nature. Le désir de voir la mer l'occupait souvent aussi : il étudiait son itinéraire, il cherchait, avec sa femme et sa belle-sœur, le chemin le plus court pour se rendre à Cuxhaven, à l'embouchure de l'Elbe. Puis, tme fois lancé dans ces beaux projets, il s'écriait gaiement : ■ Je crois vraiment quej'iraî encore en Chine. Sans doute ce ne sera pas chose facile, mais si l'on pouvait m'enlever, avec une inflexible rigueur, mon espérance, cela me rendrait malheureux. » Et pourtant, quand les siens, flattant ses souhaits, faisaient leurs plans devant lui, il les modérait en disant : ■ Les projets que vous formez pour moi, ne les étendez pas, de grâce, au delà de deux ans. > II ne savait pas que désormais ce n'était plus par années, mais par mois et par jours, qu'il fallait compter.
Pendant <jae la prison terrestre peu à peu s'écroulait, son Ame semblait chaque jour s'épurer et s'élever. • Notre vie intérieure fut très-riche dans ce dernier hiver, dit Mme de Wolzogen. Une ineffable douceur pénétrait tout son être et se révélait dans tous ses ji^ments et ses sentiments. Une véritable paix de Dieu était en lui. ■ On eût dit que toutes les facultés de son esprit étaient devenues plus vives, toutes ses sensations plus délicates ; que de nouveaux aspects s'ouvraient à lui ; que le beau, le bien, sons toutes leurs formes, l'attiraient déjà par ces attraits ineffables qu'ils doivent avoir pour l'âme dégagée des liens du corps.
Avant de le frapper, la mort lui voulut laisser un dernier répit. XI parut encore une fois se rétablir. Il put encore reprendre sa tâche, se remettre à Démétrius. • Je me suis enfin cramponné à mon travail, très-sérieusement, écrit-il à Goethe à la fin de mars, et je pense que désormais je n'en serai plus si aisément distrait. Il n'a pas été facile de reprendre position après une si longue pause et après ces malheureuses interruptions; il a fallu que je me fisse violence. Mais maintenant je suis en train. > £a train pour une bien courte traite, ponr une voie de douleurs. Sous ces derniers froments, sous ce labeur interrompu par la mort, il faut écrire l'épigraphe que Goethe, en ce temps-là (il était lui-même malade, nous l'avons dit), proposait pour un de ses propres ouvrages: a Je puis, commejenesais quel peintre ou quel dilettante, écrire sous mon œuvre : Jn dolori-
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Ims pinxil. Je souhaite seulement que le lecteur u'eu éprouve rien, comme aux facéties de Scarron ou ne sentait pas ses douleurs de goutte. » Ce souhait est accompli dans les pf^s éparses du drame commencé : sereines, animées, la mort n'a rien pu sur elles que de les interrompre : peniknt opéra itUerrupta. Le travail le ranimait, le consolait : > Pourvu, disait-il, que je puisse m'occuper, je me sens bien. > Silibro d'esprit, si maître de sa pensée, Use laissait aller&de passagères illusions. Dans une fort belle lettre, datée du commencement d'avril, qui est sa dernière i G. de Eumboldt, il parle de sa reconnaissance pour Charles-Auguste, de l'aisance dont il va jouir désonnais; puis il ajoute : ■ Comme j'ai fait aussi de bonnes conventions avec Cotta et avec les théâtres, je me vois en état d'amasser quelque chose pour mes enfants, et je puis espérer, si je continue seulement ainsi jusqu'à ma cinquantième année, de leur assurer l'indépendance nécessaire. " Il comptait que chaque drame dorénavant, et il se proposait, nous l'avons vu, d'en faire un chaque année, lui rapporterait 670 thalers environ. « Vous voyez, continue-t-il, que je vous entretiens en vrai père de famille ; mais un petit troupeau d'enfants, comme celui que j'ai autour de moi , peut bien porter à réfléchir. > Dans cette même lettre, il dit que sa tragédie l'occupera vraisemblablement jusqu'à la fin de l'année, et il expose, se flatlant assurément de les appliquer encore avec succès, les théories, fruit de l'expérience, qu'il s'est faites sur le drame, les concessions au goût public qu'il croit légitimes. « J'espère que jusqu'à présent, dans ma voie de poésie, je n'ai pas fait de pas en arrière ; peut-être en ai-je fait im de côté, vu qu'il peut m'être arrivé de faire quelques concessions aux exigences matérielles du monde et du temps. Les œuvres du poète dramatique sont plus vite que toutes les autres entraînées par le torrent du temps ; il entre même, contre son gré, en un multiple contact avec la masse, lequel ne vous laisse pas toujours pur. D'abord il plaît de jouer le rôle de dominateur des âmes ; mais à quel dominateur n'arrive-t-il pas de devenir, en revanche, le serviteur de ses serviteurs, pour maintenir sa domination? et delà sorte il peut s'être fait aisément qu'en remplissant les scènes allemandes du bruit de mes pièces, j'aie aussi pris quelque chose des scènes allemandes, s Dans une lettre du même jour à un peintre allemand établi à Rome, il semble également renaître à la vie : <■ Ma faible nature, lui dit-il, a failli succomber sous la rigueur de ce dernier hiver. Maintenant, avec le printemps, revient la sérénité et
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l'amoar de vivre, et, comme la terre au soleil, l'âme se rouvre à
l'amitié. ■
Le 28 avril, douze jours avant sa mort, il alla encore à la cour. ■ Je l'aidai & se parer, nous raconte Voss, et je me réjouis de son air de santé et de sa noble mine dans son habit vert de gala. ■ Le 29, il alla pour la dernière fois au théfttre. H s'apprêtait à sortir pour s'y rendre, quand Goethe, dont cette visite était la première sortie, entra dans sa chambre. Après quelques moments d'entretien, les deux amis descendirent ensemble, etilsso quittèrent, pour ne plus se revoir, k la porte de la maison de Schiller. A la fin de la représentation, Henri Voss vint dans sa loge , pour le reconduire , selon son habitude : il le trouva agité d'une fièvre ardente, les dents lui claquaient. Rentré chez lui, il se fit faire un punch, comptant ainsi ranimer ses forces. Le surlendemain, 1" mai 1805, Voss lui rendit visite. D le trouva étendu, languissant, sur son sofa, dans un état qui tenait le milieu entre la veille et le sommeil : *■ Me voilà de nouveau couché, ■ dit-il d'une voix creuse. Les enfants vinrent et l'embrassèrent. Il ne leur témoigna md intérêt et ne donna aucun signe de contentement. C'était le début de sa dernière maladie, qui s'annonça comme une de ces fièvres catarrhales auxquelles nous étions habituées, dit Mme de Wolzi^en, ii qui j'emprunterai en grande partie le triste récit qu'il me reste à faire. Il se remit jusqu'à un certain point de cette langueur que nous venons de décrire, et ne parut pas se sentir d'abord plus sérieusement malade que dans les autres accès de même nature. Il reçut quelques amis dans sa chambre et sembla prendre plaisir k leur entretien. La risite de Gotta, qui s'arrêta à Weimar en allant à Leipzig, le réjouit : il fut convenu qu'& son retour on terminerait les affaires. Gomme la parole le fatiguait et redoublait sa toux, on cherchait k le maintenir dans im parfait repos : il n'était d'ailleurs jamais plus content que lorsqu'il n'avait auprès de lui que sa fenune et sa belle-sœur. Voss s'offrit à venir le veiller, mais Schiller préféra que Rodolphe, son fidèle domestique, restât seul la nuit k ses côtés. Son Démétrius occupait toujours sa pensée, et il regrettait vivement d'être interrompu dans son travail.
Jusqu'au 6 mai il garda la tête parfaitement libre. Il ne paraissait pas croire au danger. < J'ai beaucoup réfléchi, dit-il, à ma maladie, pendant ces derniers jours, et je crois avoir trouvé une méthode qui certainement améliorera mon état. • Bien ne montrait
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qu'il pensAt k l'avenir des siens, si ce n'est f^'il désirait ardemment le retour de son beau-frère Woliogen, qui avait accompagné i Leipzig la duchesse héréditaire : peut-être eût-il voulu l'entretenir de ses dernières volontés. Le 6 , vers le soir , il commença à parler avec moins de suite, mais sans délire. - Donnez-moi, dit-il, des contes et des romans de chevalerie ; c'est lï que se trouvent les matériaux du beau et du grand. * Dans la soirée du jour suivant, il voulut, selon sa coutume , engager une conversation avec sa belle^œur sur des sujets de tragédie et sur la manière d'éveiller et de toucher les plus hautes facultés de l'âme humaine. Gonune Mme de Wolzogen, qui ne voulait pas le tirer de son repos, lui répondait avec moins de vivacité qu'à l'ordinaire : > Eh bien, s'écria-t-il, si personne ne me comprend plus, et si je ne me comprends plus moi-même, mieux vaut me taire. » Peu de temps après, il s'assoupit, mais il parla beaucoup pendant son sonmieil. > Est-ce là votre enfer? est-ce là votre ciel t > s'écria-t-il avant de s'éveiller ; puis il leva les yeux avec va doux sourire, comme si une apparition consolante le visitait. Il mangea un peu de soupe et quand sa belle-sœur prit congé de lui : ■ Je compte, dit-il; bien dormir cette nuit, s'il plait à Dieu. >
n avait assez bien passé la matinée du 8, demeurant silencieux et souvent assoupi. On lui avait apporté sa petite fille, et D l'avait regardée d'un air ému et content. Quand Mme de Wolzogen vint le soir et lui demanda comment il se trouvait : • Toujours œieux^ répondit-il, en lui serrant la main, toujours plus serein, ° Ge furent les dernières paroles qu'il lui adressa. Il demanda qu'on ouvrît le rideau : il voulait , disait-il, voir le soleil. Vingt-sept ans plus tard, un vœu semblable fut l'adieu de Goethe à la vie : un volet était fermé, l'auteur de Faust expirant le fit ouvrir pour qu'il entrât plus de lumière dans la chambre. Dans la nuit du 8 au 9, comme le rapporta le lendemain son fidèle Rodolphe, qui le veillait, il parla beaucoup, surtout de Déinélrius, dont il récitait des morceaux ; quelquefois aussi il priait Dieu de le garder d'une lente agonie. Le y, vers 10 heures du matin (c'était un jeudi), il perdit connaissance et commença à déhrer, k prononcer des paroles sans suite, surtout des mots latins. Le médecin ordonna un bain, qu'il parut prendre avec répugnance; puis, pour ranimer ses forces qui s'épuisaient de plus en plus, lui fit donner un verre de vin de Champagne. Il souffrait d'oppressions dans la poitrine, mais qui ne paraissaient pas très-douloureuses. Quand elles le prenaient, il laissait tomber sa tète sur son
coussiD, et regardait autour de lui, l'œil fixe et égaré, sans reconnaître ceux qui étaient Ik. H voulut , raconte Voss, demander de l'éther {naphlka). N'ayant pu prononcer que la première syllabe , il essaya d'écrire , mais ne réussit k former que trois lettres.
Vers trois heures, il tomba dans une extrême faiblesse, et sa respiration commença à s'embarrasser. Sa femme était agenouillée auprès de son lit : elle dit plus tard qu'il lui avait encore serré la main. Mme de Wolzogen se tenait, avec le médecin, au pied du lit, et plaçait des coussins chauffés sur ses pieds glacés. Tout k coup il senibla qu'une commotion électrique passait sur tous ses traits. Sa tËte tomba en arrière, et le plus parfait repos transfigura son visage : on eût dit qu'il dormait d'un paisible sommeil. Il était six heures du soir. Schiller était âgé de quarante-cinq ans, cinq mois et vingt-neuf jours.
Après l'autopsie, l'un des médecins dit à Mme de Wolzogen que s'il avait guéri de cette fièvre , il n'aurait guère pu vivre plus de six mois. D ne respirait plus qu'avec le poumon droit, qui lui-même était en partie adhérent.
L'enterrement eut lieu dans la nuit du samedi au dimanche 12 mai. On ne put attendre, comme cela avait été convenu d'abord, jusqu'au lendemain matin, parce que la décomposition du corps était trop rapide. Douze jeunes gens de bonne maison voiJurent remplacer les porteurs ordinaires et portèrent le cercueil au lieu du dernier repos. I C'était, dit Mme de Wolzogen, une douce nuit de mai. Jamais je n'ai entendu le chant des rossignols aussi soutenu , aussi plein , que cette fois. > Il faisait clair de lune, mais de sombres nuages couvraient le ciel. On raconte qu'au moment où l'on déposa le corps devant le caveau funèbre , la lune sortit tout à coup du sein des nuages et éclaira le cercueil, oh était gravé le nom de Schiller; puis à peine fut-il descendu dans le caveau, qu'elle disparut de nouveau. Le dimanche, dans l'après-midi, on célébra les fimérailles dans l'église de Saint- Jacques. Le requiem de Mozart fut exécuté par la chapelle ducale, et le surintendant Voigt prononça un discours. Les enfants de l'illustre défunt étaient présents : au milieu du sermon, la petite Emilie se mit à rire et par le contraste de son innocente ignorance émut vivement toute l'assemblée.
La dépouille mortelle de Schiller resta jusqu'en 1 836 dans le lieu
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de sépulture oii elle avait été d'abord déposée. A cette époque on l'exhuma pour la transporter au nouveau cimetière de Weimar, dans le caveau de la famille ducale, où elle repose maintenant auprès de Charles-Auguste et de Goethe. Le duc est placé entre les deux poètes.
Dès que la nouvelle de la mort de Schiller s'était répandue dans Weimar, elle avait plongé la viUe dans une consternation et un deuil nnanimes, auxquels l'Allemagne entière s'associa bientôt, en y mêlant les hommages d'une admiration pleine d'enthousiasme. L'on s'était empressé de prodiguer de toutes parts à la veuve et aux orphelins les témoignages de la plus cordiale sympathie. La duchesse héréditaire assura Mme Schiller, dans les premiers jours de son veuvage , qu'elle prendrait soin de l'éducation des enfants, <■ et c'est ce qu'elle a fait, dit Mme de Wolzogen, de la manière la plus libérale. > Dalberg, alors prince primat, lui fit une pension d'un chiffre très-honorable. Le libraire Gotta se conduisit aussi très-généreusement, et dès lors et toujours depuis, envers les héritiers de Schiller, et il ne contribua pas peu, si nous en croyons encore le témoignage de Mme de Wolzogen, à leur procurer cette aisance que le poète, à la veille de sa fin prématurée, regrettait douloureusement de n'avoir pu leur assurer lui-même'.
Goethe, qui , bien qu'alors sa santé parût ébranlée , devait survivre de longues années à son ami, éprouva, en apprenant sa mort, un profond chagrin. L'année 180ô avait commencé pour lui par de douloureux pressentiments. Ayant écrit h Schiller, le matin du 1" janvier, un petit billet, il s'aperçut avec effroi, en le relisant, qu'il lui souhaitait, par une étrange distraction, au lieu de la nouvelle, la dernière bonne année. Le jour même, il avait raconté sa méprise à Mme de Stein et ajouté qu'il pressentait que lui ou Schiller ne verrait pas la fin de cette année. Après sa dernière visite à Schiller, que nous avons mentionnée, il fut obligé de nouveau, pendant quelque temps, de garder la maison. Voss le rencontra un jour dans son jardin, et remarqua que des larmes brillaient dans ses yeux. Après avoir écouté avec un vif intérêt les trist«s nouvelles que Voss lui donna de la santé de leur ami commun, il se hâta de passer
I. lime Schiller mourut à Bonn, le 9 juillet 1816, vingt e1 uq ans aprËs son mari, trois ana après sa m^re. Sa sœur, Caroline de Wolzogeo, plus âgée qu'elle de prËs de quatre ans, lui survécut tongtecaps. Elle mourut le 15 janvier IS4T ft léna. Rlle avait perdu son mari, Guillaume de Wolzogen, à la fin de 1809.
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à un sujet moine affligeant, et se contenta de dire : * Le destin est inexorable, et l'homme peu de chose. * Le soir de la mort de Schiller, le peintre Me;er était auprès de Goethe. Quand on apporta le douloureuji message, on fit prier Meyer de sortir, mais celui-d, après l'avoir re^, n'eut pas le courage de rentrer dans la chambre et se retira sans prendre congé. Personne dans la maiscHi n'osa conmioniquer la nouvelle à Goethe. L'air embarrassé de ses gens, qui paraissaient l'éviter, lui inspira de l'inquiétude. ■ Je m'aperçois, dit-il à la fin, que Schiller doit être bien malade ; ■ mais il ne fit point de question; on eût dit qu'il ne se sentait pas la force de supporter ce coup : pendant tout le reste de la soirée, il demeura renfermé en lui-mËme. La nuit, on l'entendit pleurer. Le lendemain matin, il demanda k une amie : ■ N'est-ce pasî Schiller était hier très-malade f > Elle ne lui répondit que par des sai^lots. * D est mort? ■ ajouta-t-il d'une voix ferme. •> Vous l'avez dit vou»-méme, ■ lui répliqua-lron. ■ Il est mort! > répéta-t-il en se convrant les yeux de ses deux mains. Dans les jours suivants, personne eoeon n'osa lui parler de Schiller, et il évita lui-même avec soin ce sujet d'entretien : il n'avait ni le calme ni te courage nécessaires pour l'endurer. Quelques semaines après il écrivait à Zelter : (Je croyais que j'allais me perdre moi-même, > il faisait allusion & sa propre maladie, > et voil& qne je perds un ami, et dans cet ami la moitié de mon être. A bien dire, je devrais commencer uno nouvelle manière de vivre; mais k mon âge il n'y a plus moyen. Aussi je regarde tous les jours tout droit devant moi; je vis au jour le jour, sans penser à ce qui doit suivre. >
Schiller avait conféré avec Goethe du plan de son Déméiritis. L'auteur de Faust résolut d'achever ce drame interrompu par la mort. Ce projet le pénétra, nous dit-il lui-même, d'un véritable enthousiasme. « J'étais libre de tout travail; quelques mois m'auraient suis pour terminer la pièce. » Déjà il la voyait jouée sur tous les théâtres de l'Allemagne à la fois : c C'eût été là la plus magnifique de toutes les fêtes funèbres. * Malheureusement il renonça tout à coup & ce beau dessein. La tâche, a-t-on dit, eût été pour lui impossible', n me répugne, je l'avoue, d'employer ce mot en pariant de
1. M. François de MaJtiz ne l'a pas jugée telle pour lui-même. Soa Démétrwi, composé sur le plan et l'esquisse de noire auteur, a été publié, comme supplément aux Œuvres de SchiUer, dans un cahier qui contient en out^e la correspondance de celui-ci avec le baroo de Dalberg.
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Goethe et de poésie ; mais je comprends qu'il lui eût été difficile , sans se dépouiller de lui-même, de continuer et de parfaire le drame, dans l'esprit où Schiller l'avait conçu et commencé. Malgré leur intimité littéraire, le monde réel et le monde idéal se réfléchissaient dans ces deux génies sous des couleurs trop différentes pour qu'ils pussent se mettre à la place l'un de l'autre et s'identifier au point de produire sans disparate une œuvre commune et indivise. Ce qui est certain, c'est que Démêtrius resta inachevé, et que Goethe ne tint pas la parole qu'il s'était donnée. Il fallait cependant, et de toutes parts on demandait , que le thé&tre de Weimar rendît au poète qui l'avait illustré un solennel hommage. Pour cela Goethe, oubliant l'ancienne mahce de Eotzebue, ou plutdt se souvenant peut-être de l'opposition que lui-même y avait faite, fit représenter, sous forme dramatique (vraisemblablement le 10 novembre 1605), le poème de la Cloche, que depuis l'on s'accoutuma il reprendre tous les ans à l'anniversaire de la naissance de Schiller. Il composa pour cette représentation un touchant épilc^e, qu'il modifia dix ans plus tard, lorsqu'on eut la pensée de réunir en une même solennité la fête théâtrale d'Ifffand, né le 26 avril, et de Schiller, mort au commencement de mai. Cet épilogue, d'un ton grave et doux, et où respire une tendre admiration pour l'homme et pour le poète, est certainement, entre tous les monuments élevés k la gloire de Schiller, un de ceux qui eussent été le plus selon son cœur. Nous ne pourrons mieux terminer cette biographie , ni mieux résumer l'impression que nous voudrions qu'elle laissât au lecteur, qu'en extrayant de ce lyrique hommage les éloges qui nous ont paru à .la fois les plus justes, les plus expressifs et les plus sincères :
a D fut nôtre ! Puisse cette fiëre parole dominer la bruyante douleur ! n a voulu chez nous, dans un port assuré, s'accoutumer, après la tempête fougueuse, à la paix durable. Cependant son génie s'avançait puissamment vers l'étemel domaine du vrai, du bon, du beau, et derrière lui gisait, vaine apparence et néant, le commun, le vulgaire, qui tous nous assujettit....
■ Sa joue s'enflammait, de plus en plus brillante, de cette jeunesse qui jamais ne s'envole ; de ce courage qui tôt ou tard triomphe de la résistance du monde obtus; de cette foi qui, toujours plus haute, tantôt s'avance avec audace, tantôt s'insinue patiente, pour
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a04 VIE DE SCHILLER.
que le bien agisse, croisse et soit ulile, pour qu'enfin vienne le jour"
de tout ce qui est noble....
« Vous l'avez connu, vous savez comme, & pas de géant, il parcourait la sphère du vonloir, de l'accomplissement; comme, i travers les temps et les lieux, il lisait d'un regard serein le livre des pensées et des mœurs des peuples. Mais aussi , comme au milien de nous, haletant de sa course, il lang;uissait dans la maladie et guérissait péniblement : c'est ce <jue nous avons éprouvé, dans ces aimées tristement belles, souffrant avec lui, car il liit nAtre....
> De bonne heure il avait lu l'austëre sentence, il était familier avec la souffrance, avec la mort. Et voilà qu'à la fin, comme souvent nous l'avions vu guérir, nous le vîmes quitter ce monde; voilà qu'à notre effroi s'accomplit ce que depuis longtemps nous avions redouté. Mais déjà son être glorieux, lorsqu'il abaisse ses regards vers la terre, se voit ici transfiguré. Ce qu'autrefois regrettait, blâmait en lui le monde contemporain, la mort, le temps l'ont ennobli.
< Plus d'un esprit qui lutta avec lui, et ne reconnut qu'à regret son grand mérite, se sent aujourd'hui pénétré de sa force, volontairement enchaîné dans sa sphère. B s'est élancé vers les hauteurs sublimes, étroitement apparenté à tout ce que nous prisons. Fêtez-le donc! car ce que la vie n'accorde à l'homme qu'à moitié, la postérité le lui doit donner entièrement.... >
Ce cri du cœur : « Il fut nôtre ! » l'Allemagne aujourd'hui tout entière le répète. Jamais nation n'adopta un poëte et ne l'appela sien, je ne dis pas avec tant d'admiration, mais avec un si tendre amour. El il a mérité celte adoption, il est digne de servir de modèle par son culte du beau , identifié avec le bien ; par ses vives aspirations à tout ce qui est grand et généreux et utile aux hommes , ou du moins à tout ce qui lui paraissait tel; par la haute idée qu'il s'était laite de la mission du génie en ce monde , par son dévouement sans bornes à cette mission , et enfin , par le progrès simultané de l'esprit et du cœux qui marqua toutes ses années. Bedisons-le avec Goethe : > Ce que d'abord on put regretter, blâmer en lui , la mort, le temps l'ont ennobli. » Et c'est justice, parce qu'il avait luimême commencé cet ennoblissement, qu'il avait su lutter avec con-
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VIE DE SCHILLEH. 205
rage, que chaque jour son âme devenait plus pure, plus sincère et s'élevail davantage
Sur cette échelle d'or qui va ae perdre en Dieu.
H fut du bien petit nombre de ceux que la gloire rend meilleurs , qu'elle enivre , non d'eux-mêmes, mais d'un plus ardent amour du bien et du beau. Plus il s'avance dans la carrière et grandit en talent, plus il devient exigeant envers lui-même. Sa tâche l'absorbe; son génie, c'est lui tout entier : il se donne sans rien retenir. Dans cette nature aussi dévouée que puissante, aussi libérale que riche, pas de divorce entre l'homme et le poète : il appartient à la poésie et aux nobles fins qu'il lui assigne de toute son âme , de tout son cœur, de toutes ses forces, et sans que le moi, la vanité, l'ambition, le bienêtre fassent leurs réserves. Ce qui achève la sympathie qu'excitent et son génie et son caractère , c'est qu'il avait lu de bonne heure, conrune dit encore l'Épilogue, l'austère sentence qui condamne l'honmie à la peine, et qu'il fut malheureux et souffrant. Nul, dans les poètes des derniers temps, n'a été plus que lui peut-être transfiguré par la gloire, mais, sous l'auréole même, une douce mélancolie tempère son visage , et ceux-là surtout qui pleurent s'écrient à sa vue : > D fut nôtre ! «
• Il fut nôtre ! > peuvent dire aussi tous ceux qui ne se laissent pas emporter au tourbillon des choses visibles et des intérêts matériels , et cherchent leur refuge ailleurs qu'en ce bas monde; car ii qui mieux qu'à lui peuvent s'appliquer ces belles paroles que j'entendais applaudir il y a quelques semaines : < L'extérieur de la création, si beau qu'il soit, » si beau qu'il le vît, ajouterai-je, « n'était pour lui qu'un reflet de sa beauté véritable? Sous l'apparence il voyait, il cherchait le réel, le vrai réel , c'est-à-dire l'idéal '. i C'est là un de ces mots qui tranchent les querelles , en définissant les termes et attribuant aux choses leur vraie nature. Non , les vains rêveurs, ce ne sont pas ceux qui s'attachent à ce qui est éternel, absolu, immuable , à ce qui est par excellence, plutôt qu'aux objets éphémères. Seulement n'oublions pas que l'art lui-même, tout pur, tout céleste
1. Réponse de M. Vitet, directeur de l'AcadémLe française, au discours de râceptioD de H. de Laprade. — Schiller, dans la dissertation tur l'Usage du ehcsur dans la tragédie qu'à a pbcéeen tÊIe de sa Fiancée de Messine, eiprime une pensée semblable à celle-ci quand il dit que s lart de l'idéal, comme i! l'appelle, est plus vrai que touie réalité, plus réel que touie eipérieoce. •
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qu'il est, ne forme que les degrés qui mëuent au sanctuaire, et ne l'adorons pas comme notre Dieu. C'est surtout au gàiie, quand il s'arrête en chemin et qu'il est tenté de confondre le moyen avec la fin, qu'il faut crier avec le poète : ■ Montez, montez
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