Théocr. , M. XV
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poésie et du libre travail s'était rallumé en lui plus vif que jamais, et ces préoccupations, ce joug quotidien n'avaient fait qu'accroitreson ardeur impatiente. I^e 26 janvier 1798, il écrit à Goethe qu'il a signé l'arrêt de mort des Heures : * Eunomie, Dicé, Irène, comme les nomme Hésiode, cesseront de paraître, après avoir présidé chacune à une année, i II aurait eu, pour finir avec éclat, la bizarre tentation d'insérer dans le dernier cahier quelque morceau téméraire qui entraînât la suppression de la feuille; mais où le trouver t à qui le demander? il n'était plus d'humeur h. l'écrire lui-même. C'était là une de ces fantaisies que Goethe ne goûtait guère : il ne répondit même pas k Schiller sur ce point, et les Heures s'endormirent d'une mort paisible et lente; le dernier numéro, qui était le douzième de 1797, ne parut qu'au mois de mars 1798.
Dans les premiers cahiers des Heures parurent, nous l'avons dit, plusieurs traités d'esthétique, et d'abord les Lettres sur l'Éducation esthétique, que l'auteur retoucha et compléta sous l'influence des idées de Goethe, de Fichte et de G. de Humboldt. Avant de les retravailler ainsi et de les publier, il les avait envoyées au prince d'Augustenbourg, k qui, comme nous l'avons rapporté, elles étaient dédiées : le manuscrit de ces lettres envoyées à Copenhague fut consumé dans im incendie du palais. Quelques autres opuscules philosophiques, particulièrement le traité Sur la poésie fiaïve et la poésie de sentimera, dont nous avons parlé plus haut, furent également insérés dans les Heures de 1795 et 1796. Cette dernière dissertation, dont les Pensées sur l'emploi du commun et du bas dans l'an, pubhées en 1802, ne sont qu'un supplément, fut son adieu à la philosophie, n était las des théories et des abstractions, et, une fois passé maître, et maître éminenl, en ce genre de composition et de style, il y renonça pour n'y plus revenir. Hors de son vrai domaine, de la poésie, dont il ne s'était éloigné que pour reprendre son élan, il se sentait comme exilé, et le mal du pays devenait chaque jour plus impérieux. < H est grand temps, dit-il à Goethe dans une de ses lettres, que je ferme, au moins pour un temps, l'échoppe philosophique. Mon CfEur (que les abstractions, pouvait-il dire, ont fait jeûner si longtemps) a soif d'un sujet palpable. > La lecture de Wilhelm Meisier, son admiration pour ce roman , dont Goethe lui communiqua d'abord les feuiUes, au moment où elles sortaient de l'imprimerie, puis bientôt le manuscrit même, à mesure qu'il le composait, augmentèrent encore sa répugnance pour la métaphy-
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sique. « Je ne puis vous dire, lui éerit-il, quelle sensation pénible c'est souvent pour moi de porter les yeux, d'un ouvrage de ce genre, sur les choses philosophiques. Lk, tout est si serein, si vivant, si harmonieusement dénoué et si humainement vrai ; ici tout est si sévère, si rigide et abstrait, et si peu naturel.... Je sens vivement la distance infinie qui est entre la vie et le raisonnement.... Ce qu'il y a de certain (qu'on me pardonne d'aller jusqu'au bout de la citatioD)j c'est que le poète seul est l'homme vérilable, et que le meilleur philosophe n'est auprès de lui qu'une caricature . ■ Plus il avance dans la lecture de Wilhelm Meisler, plus il s'enthousiasme pour cette peinture de la vie réelle, si peu conforme à sa propre manière. E a lu le cinquième livre, écrit-il en juin 1795, avec une véritable ivresse, et quand il songe combien sont simples les moyens par lesquels l'auteur a su produire un intérêt si entraînant, son admiration s'accroît encore. Un an après, il annonce avec joie à Goethe qu'il va consacrer exclusivement les quatre mois prochains à étudier et apprécier dans son ensemble cette œuvre d'art. <■ C'est, lui dit-il, un des plus grands bonheurs de mon existence d'avoir assez: vécu pour voir cet ouvrage achevé, et achevé dans un temps où mes forces sont encore actives, où je peux encore puiser k cette source pure.... Je ne puis vous décrire k quel point la vérité, la belle vie, la simple abondance de cette composition m'ont ému. L'émotion, en ce moment encore, est, il est vrai, plus inquiète qu'elle ne sera quand je me serai rendu entièrement maître de votre œuvre, et ce sera là pour mon esprit une crise décisive. ■
G. de Humboldt était parti d'Iéna, vers le milieu de 1795, et retourné en Prusse, d'où il ne put revenir qu'à la fin de l'année suivante. Son absence contribua sans doute aussi à faire prendre en dégoût à Schiller les spéculations philosophiques : il s'était fait ime douce habitude de lui communiquer ses idées, de les discuter, de les arrêter avec lui, et ne pouvait plus trouver le même plaisir à traîner seul sa charrue dans ce champ qu'ils labouraient kdeui. H avait près de lui, à léna, un autre penseur éminent, Fichte, mais jamais ses rapports avec lui ne furent iutimes; de même, auparavant, il avait fini par goûter fort peu ïleinhold, le prédécesseur de ce philosophe. La méthode de Fichte n'agréait nullement à Schiller, non plus que tout son système, contre lequel il décocha plus d'une épigramme et qu'il définit plaisamment ainsi dans une lettre à Goethe : « Le monde est pour lui une balle que le moi a jetée, et qu'il rattrape ensuite, à la ré-
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flexion. * Une discussion qui survint au sujet de la rédactioD des Heures, amena une rupture déclarée. Fichte avait composé pour ce recueil une dissertation ■ Sur l'esprit et la lettre en philosophie. > Schiller lui fit diverses critiqiies sur ce morceau et alla jusqu'à lui reprocher de la confusion d'idées dans celte question. La querelle se passionna et sortit des bornes de la courtoisie, A partir de ce moment, il par^l que tonte relation cessa entre eux, jusqu'au mois d'aoAt 1798, où Fichte chercha à se rapprocher du poète. Peu de temps après, le philosophe , accusé d'athéisme par le gouvememeut de la Saxe électorale, eu appela au public, et fit hommage k Schiller d'un exemplaire de sa défense. Schiller lui écrivit une lettre de remercîment, à la foistr&B-libérale et très-mesurée, où, après avoir déclaré d'abord que l'accusation d'athéisme est, pour tout homme de sens, vicloneusement réfutée dans cette apologie, il cherche k calmer Fichie, k lui faire comprendre que les sentiments généreux, bien connus, de Gharies-Auguste («je l'ai entretenu, dil-it, bien des fois de votre affaire >), et des conseillers de ce prince, le mettent h l'abri de toute persécution ; puis , lui reprochant de ne s'être pas concerté avec le gouvernement de Weimar, k qui la Saxe électorale avait adressé sa plainte, il lui dit à la fin qu'à sa place, pour protester contre la confiscation de son journal dans l'Électoral , il aurait surtout soutenu cette thèse, ■ qu'un gouvernement éclairé et juste ne peut proscrire aucune opinion théorique qui est exposée, dans un ouvrage scientifique, pour les savants. > La passion est sourde aux conseils modérés, et Fichte ne se laissa point apaiser. B fit si bien qu'il fut obligé de quitter léna : Schiller, dans la suite de sa correspondance avec Goethe , condamne assez durement son imprudente opiniâtreté , comme il l'appelle, et les travers d'esprit qn'il lui impute '.
Mais revenons & l'époque où Schiller sortait de l'austère école de la philosophie, pour consacrer les forces nouvelles qu'il y avait acquises, à la poésie. Pour l'histoire, il y avait renoncé depuis longtemps déjà, et s'il y revint, en 1795, pour peindre, de main de maître, le siège d'Anvers, ce fut uniquement pour combler, en directeur consciencieux, une lacune dans les Heures, un jour qu'il manquait de manuscrit. Ce fut dans une circonstance semblable qu'il rédigea.
] . Le fî^ de Fichte a publié la corresponilance de Schiller avec son père , ei a placé en tSIe une iniroduction qui a pour objet d'expliquer, ï l'honneur des deui écrivaios, le désaccord qui s'étail élevé entre eux à l'occasioa de la dissertation a Sur l'esprit et la lellre. b
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en 1797, les Faits mémorables de la vie du maréchal de YieUleville, qui ae sont point nne œuvre originale, mais un simple résumé et un extrait des Mémoires français, écrits par Garloix. Ce n'étaient plus là que des distractions commandées , des pas faits à regret en dehors de sa voie. Sa santé lui défendait l'enseignement, mais, eût-il eu sa vigueur d'autrefois, il aurait encore refusé, je crois, pour rester libre , libre d'obéir à l'inspiration poétique qui commençait k se ranimer impérieusement, l'offre qui lui fut faite, par deux fois, an commencement de 1795, d'une chaire il l'Université de Tubingue. La seconde fois pourtant, on avait ajouté au pressant appel qui lui était adressé la clause gracieuse qu'il exercerait ses fonctions comme il pourrait et voudrait, comme sa santé le lui pennettrait. Quelque flatteuse que fût cette invitation, il la refusa, parce qu'il sentait qu'il aurait mauvaise grâce à accepter une chaire où il ne monterait pas. A léna, on lui laissait la même liberté, mais c'était ime habitude prise, et en ne professant pas, écrit-il à son ancien maître Abel, qui plus que personne eût voulu l'avoir pour collègue à Tûbingue, il ne trompait personne. A ce besoin de rester libre, sans blesser aucune bienséance, se joignaient, pour le retenir, le charme et le fruit de l'amitié de Goethe, tous les liens qui attachaient sa femme à la Saxe, et plus encore peut-être la reconnaissance qu'il devait à Charles-Auguste. Ce prince lui avait fait promettre par le conseiller intime de Yoigt, que Schiller, à la seconde invitation venue de Tiibingue, avait prudemment questionné sur son avenir, que , si sa santé ne lui permettait plus de se créer des ressources par des travaux littéraires, son traitement serait doublé.
Un poème didactique, les Artistes, avait été , sept ans auparavant, le prélude de ses spëcidalions philosophiques ; un poème, à la fois lyrique et didactique, la Poésie de la vie, les couronna et en marqua la fin prochaine. Fuis , quand il eut ressaisi , après ce long silence, sa lyre mieux accordée et enrichie de cordes nouvelles, il ne la quitta plus. Si, après cela, il revint encore à l'esthétique, et écrivit sa belle étude sur la poésie, ce fut pour mieux tracer sa route, mieux assurer sa marche, et faire un viatique an poète de tout ce qu'avait amassé le philosophe. Une quarantaine de poèmes d'étendue diverse virent le jour dans la seconde moitié de 1795. Quelques-uns furent insérés dans les derniers cahiers des Heures de cette année : ainsi , dans le neuvième, le Royaume des ombres, nommé depuis VIdéal et la Vie, qui est encore une transition, à la fois briUante et abstraite.
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de la philosophie à la poésie. D'autres parureot dans VAlmanach des Muses, sorte d'annuaire poétique qu'il mena de front avec les Heures, et dont il avait conçu le projet dès l'année précédente, sans doute pour faire suite à celui que Bûrger, mort en juin 1794, avait donné sous le même nom et que continuèrent de leur cftté des amis de ce poëte. La première année de cet almanach, pour lequel il eut d'éminents collaborateurs, (joethe, Herder, Au^te-Cruillaume Schlegel, elc.j fut imprimée, à Berlin, sous les yeux de G. de Humboldt, et mise en vente vers la fin de 1795, chez le libraire Michaehs, à Neu-Strélitz. £n tête du volume sont les stances inspirées, intitulées la Puissance du chant; à la fin ces doux adieux au Lecteur, qui, dans l'édition des Œuvres, terminent tout le recueil des poésies détachées. Entre ces deux morceaux figurent, comme ornements principaux du volume, les Vues idéales, que Goethe goûtait particulièrement, pour la vérité intime et personnelle du sentiment; ré%ie, depuis la Promenade, peinture animée et pleine d'art qui réunit les suffrages de tous ses amis et dont il fut lui-même très-content : le monde extérieur et la pensée s'y tempéraient harmonieusement, et il sentit, en la composant, que, pour le fond comme pour la forme, pour l'ensemble et pour les détails, son talent poétique s'étendait et s'élevait. Aux six derniers mois de 1795 appartiennent encore CImage voUée de Sais, la Danse, ks Chantres des anciens temps, te Soir ifaprhs une peinture, la Foi allemande, Ulysse, Colomb, Archvmide et VÊcolier, le Partage de la terre, Pégase sous le joug, ta Dignité des femmes , le Génie , l'Anli^tte au voyagettr du Nord, l'Ègdisme philosophique, le Savoir humain, le Métaphysicien, les Philosophes, etc., etc., pièces de nature et de valeur diverses, dont on pent, par les titres seuls, apprécier la variété. Dix-huit épigrammes sont aussi de ce temps; c'est l'année suivante qui, surtout, comme nous le verrons bientôt, fut féconde en ce genre.
M. Hoffmeister partage avec raison en trois classes les poèmes que Schiller écrivit dans les dix dernières années de sa vie, c'est-àdire dans cet âge viril de poésie où , joignant à l'inspiration la perfection de l'art, maitre facile, et non plus jouet aveuigle, de sa muse, il sut ne lâcher les rênes à l'imagination qu'après lui avoir tracé la voie et montré le but. IjCS uns , et ce sont surtout les premiers de cette période , ont pour théâtre la région des idées : le poète y répand k profusion sur tes abstractions subtiles de la métaphysique les formes , les couleurs , l'harmonie, mais sans réussir toujours, je le
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crains, malgré tout c«t édat, k les rendre visibles & d'antres qu'aux initiés. Viennent ensuite, non sans un grand channe d'originalité, ceux où le poète flotte en quelque sorte entre le monde des sens et celai de l'entendement, tour à tour les opposant l'un à l'autre, les unissant sans les fondre, idéalisant le réel et réalisant l'idéal. Au sujet de ces deux sortes de compositions ob Schiller est à la fois philosophe et poète, je ne puis m'empêcher de regretter, avec G. de Humholdt , qu'il n'ait pas vécu jusqu'au temps où un monde tout nouveau , celui des lettres indiennes, fut révélé à l'Europe, i l il aurait appris à connaître une alliance de la poésie avec la philosophie la plus abstraite , bien plus étroite que celle que nous ofTre la littérature grecque, et ce phénomène l'aurait vivement saisi, ainsi que le caractère solennel, pieux et religieux, qui distingue la poésie de ITude de celle de l'antiquité classique. >
La troisième classe nous révèle un grand progrès, et nous montre le poète accomph et parvenu au sommet , au-dessus de tous les nuages : plus de lutte entre la philosophie et la poésie ; celle-ci s'est approprié toutes les forces et toutes les richesses acquises par la réflexion et l'étude, et en a fait son bien, sa substance même. L'esprit de l'auteur, qu'il prenne au dehors ou au dedans de lui-même le sujet de ses chants et de ses tableaux, demeure détaché et distinct de ce sujet, ne se confond plus avec lui, le voit de haut et à distance , et pourtant le marque de son empreinte personnelle. Pour lui seul l'objet contemplé est aussi beau, aussi frappant qu'il le voit; ce n'est qu'en se réfléchissant dans ses yeux qu'il prend cette forme achevée, ces vraies et vives couleurs; et pourtant, quand il le montre tel qu'il l'a vu, tous aussitôt le reconnaissent.
Ce dernier progrès , Schiller le dut en grande partie à l'influence de Goethe , qu'il ne subit toutefois qu^ bon escient. Eu l'admirant et l'écoutant, il siit rester lui-même. Grâce à lui, il comprit de plus en plus que l'idéal n'était pas le seul domaine du poète, mais il ne cessa pas pour cela d'être le poète de l'idéal ; les sons de sa lyre devinrent plusclairs, plus limpides, plus variés, mieux mesurés peutêtre ; il y ajonu même, avons-nous dit, des cordes nouvelles, mais sans briser aucune de celles qui n'étaient qu'à elle et que seul il savait toucher. Al'influence de Goethese joignit celle desanciens: illul, non sans s'aider de traductions, Juvénal, Perse, Plante, ne s'efirayant pas, comme l'on voit , de la réalité verte et crue , ni du gros rire populaire ; ensuite il put comprendre Térence dans l'original et traduire
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à la lecture les Adelphes à sa femme. Il aurait bien désiré lire aussi dans leur langue les grands auteurs grecs ; il demandait à ses amis de lui indiquer de bonnes grammaires, de bons dictionnaires; il voulait se remettre aux éléments , apprendre le grec il tout prix. Encore en 1800, peu d'aimées avant sa mort, il revint à ce dessein, et n'y renonça qu'à regret, après en avoir parlé à Goethe, qui ne l'encouragea pas. De toutes les lacunes de ses premières études (et pourtant , on s'en souvient , il avait eu un prix de grec), c'était celle qui l'affligeait le plus.
E ne faudrait pas conclure cependant de ce goût pour les anciens , et surtout pour les Grecs , qu'il regardât comme possible ou désirable le retour pur et simple à leur mode d'inspiration , k leur manière de saisir et de rendrela nature. D sentait en quoi les modernes différaient et devaient difiérer d'eux, par quels avanta^B ils pouvaient racheter ce qui leur manquait en naturel et simplicité et fraîcheur primitive. ■ S'il en est, écrit-il, qui, comme Goethe par exemple, participent plus ou moins de l'esprit grec, qu'ils sont loin cependant d'être des Grecs I En voyant cela, je me demande si le poète moderne ne ferait pas bien de se tixer comme indigène dans le domaine qui n'est qu'à lui et d'y tendre à la perfection, plutôt que d'aller se faire vaincre par les Grecs, dans une sphère étrangère, oii sa langue, sa culture, son monde , lui feront éternellement obstacle. > Fidèle à son penchant, il sa thèse favorite, il résiune ainsi sa pensée : ■ En un mol, le poète moderne ne doit-il pas plutôt prendre pour objet l'idéal que la réalité?'
Sa rentrée , par un chemin nouveau, dans la terre promise des Muses, fut un pénible labeur, et, avant d'arriver aux sources de lait et de miel , il traversa le désert du doute , du découragement , des longs et stériles efforts. Sa santé , toujours chancelante , l'arrêtait, l'abattait souvent, et lui arrache, en ce temps-là, de fréquentes plaintes. Et pourtant il luttait contre les obstacles , il ne voulait pas s'avouer vaincu. «Je crains, dit-il , d'expier les vives agitations oii m'a jeté le travail poétique. Pour philosopher, la moitié de l'homme suffit, et l'autre moitié peut se reposer; maislesMuses vous épuisent tout entier. • Plus tard, dans une autre lettre, il explique sa pensée, très-juste, en effet, si on l'apphque à sa manière d'être poète, u Si le philosophe, dit-il, peut laisser reposer son imagination, et le poète sa faculté d'abstraction, il faut , dans des compositions comme les miennes, que je maintienne sans cesse tendues ces deux forces à
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la fois , et ce n'est que par tine perpétuelle agitation intérieure que je puis tenir, pour ainsi parler, en dissolution ces deux éléments hétérogènes, i Parfois il se prenait à douter de son talent, de son génie de poète: « Pour une heure de courage et de confiance, écritil à Goethe au mois d'octobre 1795, il y en a dix où je suis découragé et où je ne sais ce que jedois penser de moi. » Heureusement les suffrages de ses amis venaient le soutenir, le relever. C'était, disait-il, sa consolation de se voir, dans leur jugement et en dehors de lui , tel qu'il désirait être et n'osait se voir lui-même ; de lire , par exemple, dans la lettre de Goethe à laquelle il répondait en faisant l'aveu que je viens de citer : <■ J'ai beaucoup pensé à vos poésies (il les lui avait envoyées en manuscrit) ; elles ont de rares mérites et sont telles , dirais-je volontiers , que je les attendais précédemment de vous. Ce mélange particulier de contemplation et d'abstraction, qui est dans votre nature , se montre maintenant dans un parfait équilibre , et toutes les autres vertus poétiques se produisent dans im bel ordre. C'est avec plaisir que je verrai ces pièces imprimées, que j'en jouirai de nouveau moi-même et en partagerai la jouissance avec d'autres. » En recevant de tels éloges, en sentant qu'il les méritait, il reprenait confiance, et en comparant ses premiers essais poétiques k ses œuvres présentes , il ne regrettait plus la longue interruption , le salutaire apprentissage auquel il s'était condamné, le temps qu'il avait employé à mûrir et ordonner sa pensée.
> Ce que je sais maintenant, disait-il, par une sûre expérience, c'est que la sévère précision des idées mène seule à l'aisance. Je croyais autrefois le contraire et craignais la dureté et la roideur. Je me réjouis, dans le fait, aujourd'hui, de n'avoir pas hésité à m'engager dans cette pénible route , que j'ai souvent jugée nuisible à l'imagination poétique. »
Lorsqu'il eut retrouvé sa voie et qu'il se fut dit : • La poésie sera désormais la tâche de ma vie, et je n'y serai pas toujours timide , comme aujourd'hui que j'essaye mes forces nouvelles; je ne fais pas voile à tout jamais, je l'espère, tout près du rivage de la philosophie, mais je naviguerai plus avant dans la libre mer de l'invention > (ce sont les paroles mêmes qu'il écrit à A. G. Schlegel), il balança de nouveau entre l'épopée et le drame, et de nouveau consulta ses amis.
> La poésie épique, lui répondit G. de Humboldt, quand je larcompare àla dramatique, ne me paraît pas aussi propre h développer toute votre force. - Et il lui donne les raisons de ce jug^nent, qu'il fonde
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sur la nature même de sod Uleal poétique. * Le drame I ■ lui avaient cri4 de même précédemment le coadjuleur Dalberg, Wieland, J. de Millier, cpii avait prédit, comme nous l'avons vu, que si l'Allemagne devait avoir son Shakspeare , elle le trouverait dans Schiller. Il avait choisi un sujet, et même, avons-nous dil, commencé h le traiter, celui de Wailemtàn; mus, koa moment. Ma autre, lesCheDOliers de Malle, paraissait lui sourire beaucoup aussi, plus peut-être. Il comptait y mêler des chœurs, dont U se promettait un heureux effet. A la fin, comme nous le verrons, WalUmiein l'emporta; mais, pendant tonte l'année 1796, le poète y fit peu de progrès. D'autres travaux l'en détoumërenl ; pois c'était une matière difficile à maîtriser, et , pour qu'il pût s'y appliquer tout entier, il fallait d'abord que l'abondance d'idées, de sentiments, d'images poétiques , amassés pendant ce long silence de la muse , se fût râpandae en détail dans des chants lyriques et d'autres poèmes plus faciles h concevoir, k embrasser, k composer.
Des soucis et des deuils domestiques vinrent tristement aussi le troubler. Sa plus jeune sŒur, Nanette, mourut au printemps de 1796, enlevée par une fièvre épidémiqne, dont sou père et sa seconde sœur, Louise, furent attaqués également. Sa pauvre mère était seule au milieu de cette affliction ; elle n'avait auprès d'elle aucun des siens qui la pût consoler, et soulager sa fatigue. Grande fut l'anxiété de Schiller k ces affreuses nouvelles. Si sa santé le lui eût permis, il aurait couru, sans hésiter, au sein de sa famille désolée ; mais depuis plus d'un an il n'était pour ainsi dira pas sorti de sa maison, et il était si faible qu'il craignait ou de ne pouvoir supporter le voyage ou de n'arriver cbez ses parents que pour tomber malade , lui aussi, et alimenter leurs peines. Désespéré de sa propre impuissance, il pressa sa sœur ainée, Mme Beinwald, de partir, sans retard, de Meiningen, pour la SoUtude. Il s'offre k payer les frais du voyage, il la supplie eu grâce, une fois arrivée auprès des chers malades, de u'épaigner aucune dépeuse pour leur rétablissement, pour leur bien-étra. D pourvoira k tout, elle n'a qu'k s'adresser k Gotta, k l'éditeur des Hmns, pour avoir de l'argent. Ghristophiue Reinwald partit sans hésiter, assista et consola ses vieux parents avec la plus tendre solbcitude, et ne revint auprès de son mari qu'en automne, après avoir reçu le dernier soupir de son père. Schiller la bénit pour son dévouement, mais fut inconsolable de n'avoir pu s'y associer que de cœur, d'avoir perdu, sans les revoir, son vénérable
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père', unesœurchanuante, passionnée & ce point pour la gloire de son frère que, diuiB ses derniers moments encore, son rêve et son espoir étaient de monter un jour sur le théâtre pour jouer ses drames. • Et notre bonne mère! Je n'y puis penser, s'écrie-t-il. Que n'a-t-elle pas fait pour nos grands parents, et conibien elle a mérité de nous la même assistance ! > Le génie, avec ses préoccupations idéales, sa glorieuse ambition, risque, dit-on, de dessécher le cœur, de le distraire au moins et de l'attiédirpour les communes affections de la vie. Schiller, jusqu'à la iîn, devint chaque jour, à mesure que son talent s'élevait, meilleur et plus aimant. La mort épai^a sa sœur Louise ; elle épousa, en 1799, le pasteur Frankb. Sa mère alla demeurer & Leonbei^, oit l'affection attentive de son fils la suivit dans son veuvage. <■ Tout ce qui peut vous rendre la vie douce, Ini écrit-il, il faut que vous l'ayez, mon escellente mère, et c'est désormais mon affaire de vous préserver de tout souci. Après tant de peines cruelles, il faut que le soir de votre vie soit serein ou du moins paisible, et j'espère que vous jouirez encore de maint jour heureux, au sein de vos enfants et petits-enfants. >
Aux chagrins qui marquèrent cette année, se mêlèrent quelques consolations et qnelques joies. Eœmer vint le voir et resta huit jours avec lui, vers le temps de la mort de sa sœur Nanette. Goethe lui fit également une longue visite : il passa quatre semaines à léna, en février et mars. Plus tard, au commencement de novembre, Q. de Humboldt revint de Berlin avec sa famille, et, pendant son séjour, qui se prolongea jusqu'au mois d'avril de l'année suivante, son frère, Alexandre de Gumboldt, le seul et glorieux snrvivant de ces illustres amis*, vint aussi jouir quelque temps avec lui de l'intimité de Schiller. C'est encore cette année que la belle-sœur de ce dernier, Caroline de Lengefeld, mariée d'abord, comme nous l'avons dit, à M. de Beulwitz, épousa G. de Wolzogen, cher à notre poète et pour lui-même et par le souvenir de sa mère et de sa sœur. Les nouveaux époux (le duc de Weimar avait nomméle mari chambellan) s'établirent d'abordàBauerbach, ensuite k Rudolstadt, et plus tard à léna. Mais, parmi les joies qui le consolèrent en ce temps-là, la plus vive sans doute pour Schiller, ce fut la naissance d'un second
1. J'ai vu un portrait du digoe capitaine, publié à Leipzig, c'eat une hooae et grave et honnâte figure, bien allemande, et où la fîQesse s'unit k la vigueur.
3. J'écrivais ces mots, qui malheureusement ne sont plus vrais, peu de jours avant celui où nous apprlines ici la mort de l'illustre auteur du Kosmot.
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fils, qui vint au monde le 11 juillet 1796'. D eul Goethe pour parrain et fui appelé Emest-Frédéric-Guillaume. « Ma joie est double, écrit le père à Kœmer, parce que le nouveau venu est un gar- Con et qu'il regarde frais et aUègre dans le monde. C'est une lourde pierre qui m'est ôtée de dessus le cœur. > L'accouchement avait été très-prompt et très-heureux. Et dans un billet à Croethe : « Je puis maintenant, dit-il, commencer à compter ma petite famille : c'est une sensation toute particulière, et le pas d'un à deux est beaucoup plus
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pays des Philistins. > Ce fut partout une clameur, un tumulte sans pareil. D'après le témoignage d'un contemporain , on eAt dit que le cri au feu avait retenti, répété par tous les échos. Dès le premier mois, toute l'édition de l'Almanach fut enlevée, et il en fallut faire deux antres. Pendant nn semestre, les blessures, les cris des blessés absorbèrent l'attention et furent l'uiiicpie intérêt littéraire de l'Allemagne. Une des conventions des auteurs avait été de mêler et confondre leurs épigrammes , de décocher leurs traits de teUe sorte qn'on ne pftt distingner dnqnel des deux arcs ils partaient. Cependant depuis la distinction s'est faite, pour un bon nombre avec certitude, pour d'autres avec vraisemblance '. C'est en général , comme Goethe l'avoue dans les Entreliem d'Eckermann, la part de Schiller qui est la plus incisive : plus enthousiaste pour le beau, il était naturel qu'il fût aussi plus emporté contre le laid. Çà et Ik, on pourrait dire qu'il va au delk des bornes et pousse la sévérité jusqa'k l'injustice; mais ces excès sont rares, et la'plupart de ses sentences ont été confirmées par le public et par la postérité , autant du moins qu'elle se souvient de ses victimes. Nous sommes difficiles en France, en fait de pointes et d'épigrammes : notre langue s'y prête merveilleusement et il s'en improvise ici partout et toujours d'excellentes. Aussi ne m'étonnerais-je pas que beaucoup de Xénies de SchiUer et de Goethe parussent aux lecteurs français bien moins méchants et ingénieux qu'à leurs compatriotes, et surtout que la traduction aSadit le sel de plus d'un , en leur Atant la symétrie concise des distiques, et en effaçant bien souvent le jeu piquant des sons et des mots, et ces nuances délicates oii git toute la malice. Puis, ces œuvres légères rarement survivent, avec leur fleur et leurs épines, au moment qni les produit. Que d'allusions , de finesses , saisies de tous le jour même, deviennent le lendemain d'insignifiantes énigmes! Le scandale fnt grand, je l'ai dit. ■ C'est l'Almanach des Furies, > criait J'un; < un
1. On a retrouvé, en 1852, des cahiers mamiscrils contenant 113 épigrammes, parmi lesquelles il y en avait 41 d'entibrement mconnues. Ces cahiers, où Goethe et SchiUer avaient écrit leurs Jiaia, en grande partie de leur propre main, et qui donnent le moyen, pour un bon nombre de ces distiques, défaire la pari certaine des deux auteurs, étaient en la possession du conseiller aulique Eckermann de Weimar, qui, & la date que je viens de dire, en 18&3, les confia k H. Ëd. Boas. Celui-ci étant mort avant de les avoir publiés, H. le baron Wendelin de Ualtzabn, un des admirateurs les plus écl^rès de Schiller et les plus dévoués i sa gloire , acheva le travail, et fit paraître, en 1S&6, un élégant velume contenant, sous le titre de Schtller'i und Goethéi Xenien-Manutcript , l'édition des cahiers manuscrits préparée par M. Boas, avec d'intéressants et curieux suppléments qu'il y a ajoutés lui-même.
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Seau, une nouvelle plaie d'Egypte, disait l'autre , qu'il faudra redouter tous les ans. " Nommés ou non, les raillés eurent bien soiu de publier, comme l'on pense, qu'ils se reconnaissaient : ils répliquèrent de toutes parts, en prose, en vers, avec aigreur et colère, grossièremeat presque tous et platement. Nos deux poètes laissèrent gronder et passer sur leurs têtes l'orage qu'ils avaient amassé, bien résolus à ne plus tirer, auraient-^ls pu répondre, leur poudre aux moineaux, et k ne justifier désormais que par des chefs-d'œnvre le droit de haute et basse justice qu'il leur avait pris fantaisie d'exercer.
Les épigrammes n'étaient pas toutes personnelles ; il y en avait de générales et d'innocentes, exprimant avec une brièveté didactique les leçons de l'expérience ou les principes de l'art. Celles-là formèrent un groupe à part dans l'Almanach, sous le ûtred'Ex-Voloon Tabulx wtivx. Les satiriques, rejetées à la fin, eurent seules le nom de Xénies. Ce fut Schiller qui proposa cet arrangement. Le plan avait été d'abord beaucoup plus vaste. Le nombre total des épigrammes devait être de mille, tout au moins de six cents, et les genres n'auraient pas été séparés. Les épigrammes générales, et çà et là quelques distiques laudatifs, eussent été mêlés, pour varier, aux critiques et invectives, qui devaient dominer dans la collection et lui donner son vrai caractère. Mais force leur &it de se borner : pour exécuter ce projet et faire un ensemble bien complet, il eût fallu retarder la publication, ce qui eût émoussé bien des pointes, en leur ôtant tout le charme de l'à-propos.
Au temps où nous sommes parvenus dans notre récit, aux jours de cette bruyante explosion au dehors, rien de plus paisible, de plus retiré que la vie de Schiller k léna. Des rapports intimes avec la famille de G. de Hiunfaoldt, de temps en temps une partie d'hombre, quelques visites de Goethe, étaient ses seules distractions. La sobtude à la ville, si elle n'est pas odieuse, est du moins sans charme : il fut pris d'un ardent désir d'aller vivre aux champs. Il demanda d'abord à Goethe de lui louer une maison avec jardin, que le poète ministre possédait auprès de Weimar. ■ Elle est trop petite, lui ïut-il répondu, et j'ai d'ailleurs fait démolir la buanderie et le bûcher. . Sur ce refus, il acheta, pour environ douze cents thalers, une petite campagne aux environs d'Iéna'. C'était au commencement de 1797.
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lU) VIE DE SCHILLER.
Une fois propriétaire, il eut ^raDd'peine k attendre le printemps, pour changer d'air et fuir la ville. Il ne pouvait pas durer plus longtemps, disait-il, entre ses quatre murailles ; son travail n'avançait plus. Une sérieuse maladie de son petit Ernest retarda le déménagement k son grand regret, et ce ne fnt que le 2 mai qu'il s'étaLlit dans son modeste Tibur. " Je vous salue de mon jardin, oiijemesuis installé aujourd'hui, écrit-il à Goethe. Un beau paysage m'environne, le soleil se couche de la façon la plus aimable, et les rossignols chantent. Tout ce qui m'entoure m'égaye, et ma première soirée sur mon propre sol et dans mon domaine est du meilleur et plus joyeux augure. Mais aussi c'est 1& tout ce que je puis vous écrire aujourd'hui : j'ai la tête toute troublée de tous les arrangements domestiques. Demain j'espère enfin me remettre au travail avec un vrai plaisir et pouvoir persévérer. > Le lieu était paisible et sain, le site agréable, la maison placée au milieu du jardin ; de l'étage supérieur, la vue était belle et s'étendait au loin. Plus tard, il se fit construire en outre, k quelque distance de la maison, an pavillon, avec ime chambre hante où il aimait i se retirer pour travailler, et oîi souvent, pendant l'été, il prolongeait sa veillée bien avant dans la nuit. > Je suis ravi, avait-il coutume de dire, que le ménage marche bien, mais je n'aime pas à entendre le bruit des rouages. » Les deux premières communications littéraires qu'il adresse h Goethe, de sa maison des champs, sont curieuses à noter : elles n'ont rien qui sente l'églogue. C'est d'abord le dessein, qu'il n'exécuta pas, de faire une ballade de don Juan ; puis, c'est le plaisir qu'il prend h lire la Poétique d'Aristote, sur laquelle il expose longuement et très-pertinemment ses idées k Goethe, dans une lettre fort intéressante, mais non pas toujours juste, ni impartiale, je crois, en ce qui concerne les grands tragiques français.
Sa santé, sans se rétablir, n'empira pas du moins jusqu'au mois d'août, n put continuer k travailler à son Walknstein : c'était alors sa grande affaire, qu'il interrompait par bien des œuvres accessoires, que lui imposaient ses pubhcations périodiques, ou par lesquelles se faisaient jour les inspirations quotidiennes qui venaient traverser sa tâche principale. Goethe achevait, en 1797, Hermannei Dorolhie; il y venait travailler à léna; il prenait plaisir k initier Schiller à l'ensemble, aux détails, au progrès de son poème, et Schiller était ravi de toutes les perfections de la charmante épopée. Quand elle fut terminée, il ne pouvait se lasser de la relire : c'était
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h ses yeux le chef-d'œuvre de Goethe et de la nouvelle poésie. «Votre Hermarm me conduit, lui écrivait-il, uniquement par sa forme si purement poétique, dans un monde divin de poésie, pendant que l'auteur ce me laisse jamais sortir entièrement du monde réel. > Cette admiration ne demeurait pas stérile : les exemples, les entretiens de Goethe le frappaient de plus en plus, et chaque jour pénétraient plus avant ; Féroces plantx immitluntur; suais, envoyant l'arbre porter de plus beaox fruits, jamais, je le répète, on ne peut
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mand. L'année 1797 a été noniinée avec raison l'année des ballades. C'est elle qui a produit le Plongeur, le Gant, l'Anmau de Polycrale, le chevalier Toggenbourg, les Grues d'ibycus, sujet auquel Goethe avait aussi songé, le Message à la forge, et, dans un genre différent, le CkarU funèbre (Ttwi Nadoessis, auxquels s'ajoutèrent, l'aunée suivante, la CauHon et, sous le titre de romance, le Combat contre le Dragon. Ce sont, dans de petits cadres, autant de tonts parfaits, qui valent seuls, on peut le dire, de longs poèmes. Unité du tableau ou du récit, accord harmonieux des parties, conduite habile et mouvement de l'action, richesse à la fois et sobriété des détails, subordonnés tous à l'ensemble, juste tempérament de l'idéal et du réel, inimitable perfection du style et du rhythme, rien ne manque k ces œuvres charmantes. Des contrastes, bien ménagés, de grâce et de force, de calme et d'ardeur, de magnificence et de simplicité, en achèvent l'attrait. Elles réunissent, dans leur élégante brièveté , le mérite éptjae au mérite dramatique. Ce n'est point par l'étrange, par l'audace, qu'elles se distinguent, comme bien souvent les premières poésies ; quoiqu'elles soient bien de leur temps, de leur pays, de leur auteur, elles sont belles au même titre que tous les chefs-d'œuvre durables, originales sans être singulières, belles de cette beauté vraie et universelle que l'homme ne cesserait d'admirer qu'en cessant d'être humain par l'esprit et par le cœur. Henrenx le temps, heureux le pays oii le poète, pour aspirer et atteindre à cette perfection, n'aurait qu'à se régler sur le goût public, où le beau n'aurait qu'à s6 montrer pour être aussitôt apprécié ! Les chefs-d'œuvre prennent leur rang et le gardent , mais rarement du premier coup et de plein saut. Schiller le savait et bornait, non sans tristesse, son ambition présente à contenter quelques esprits d'élite : » Je suis forcé d'avouer, écrivait-il à Kœmer, que vous (toi et les tiens), le ménage Humboldt, Goethe et ma femme, vous êtes les seuls à qui j'aime à penser quand je compose mes poèmes, les seuls qui puissiez m'en récompenser; car le pubhc, tel qu'il est, vous ôte toute votre joie! > Il y a toujours dans le présent quelques voix qui ont les pleins pouvoirs de la postérité : le tout est de les choisir et de les savoir gagner.
Goethe et Schiller s'exercèrent dans la ballade à la même époque, à l'envi l'nn de l'autre. C'est Schiller qui paraît avoir eu le premier l'idée de s'essayer dans ce genre : on se souvient du sujet de don Jnan qui l'avait tenté ; mais il obéissait, avons-nous dil, à l'influence
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de Goethe, et de plus, le projet une fois formé, Goethe donna l'exemple. Dans un voyage qu'il fit k léna, il composa, tout en travaillant à Hermann et Dorothée, sa Fiancée de Corinihe.
On a peine k comprendre, remarque avec raison M. Scheffer, qu'habile, au point où il l'était devenu, dans la versification, et poète de cœur et d'âme, Schiller ait encore pu songer, ainsi qu'il le fit , k écrire son Wallemtein en prose. C'est qu'il voulait travailler pour le théâtre, et au théâtre on avait tellement perdu l'habitude des vers qu'il avait fallu , comme nous l'avons raconté, mettre en prose don Carlos pour les représentations scéniques. Cependant, & l'automne de 1797, il se décida résolùmetit k employer de nouveau l'iambe et se mit & refondre sans retard et k récrire en vers ce qu'il y avait de fait de son drame. Goethe applaudit plus que personne k ce changement. ■ Toutes les œuvres dramatiques, lui écrit-il, devraient êtro en vers, et alors seulement on verrait qui est capable de faire quelque chose ; mais maintenant il ne reste au poète, qui veut être joué, qu'k s'accommoder aux exigences du théâtre , et en ce sens on ne pouvait vous en vouloir de votre intention d'écrire WiUlenstein en prose; toutefois, si vous le considérez en lui-même et comme une œuvre indépendante, il faut nécessairement qu'il soit en vers. ■
D y avait sept ans, nous l'avons dit , que Schiller était occupé de ce drame, dont il avait conçu le plan dès 1790 , pendant qu'il écrivait sa Gtterre de trente ans. Nous l'avons vu distrait de ce travail par la maladie, par la rédaction de ses journaux et almanachs, par d'autres idées , d'autres plans dramatiques. Ce qui explique encore mieux cette longue gestation, qui, avec une volonté moins ferme, courait grand risque d'avorter, c'est que le sujet, sans parler des difficultés de toute sorte qu'il eût offertes k tout poète, avait pour Schiller en particulier peu d'attrait. C'était un cadre non pas seulement trop vaste, mais surtout trop réel, trop rempli d'avance, oii l'histoire, entassant les personnages et les faits, ne laissait point assez k créer au poète. Ses idées sur le drame s'étaient grandement modifiées. L'ami de Goethe ne demandait plus que sa muse eût pour domaine, au théâtre, <• un désert silencieux, conmie dit Charles Moor dans les Brigands, qu'elle pfit librement peupler des fantaisies de son imagination. > Il ne disait plus de son sujet : < Qu'il soit ce qu'il voudra, pourvu quej'yemportece moi, que j'y sois k moi-même mon ciel et monenfer. "Mais, s'il reconnaissait avec l'auteur de GœtzdeBerlichingen, si du moins il s'efforçait de se persuader que le monde exté-
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rietir D'est pas là simplement comme un miroir pour que l'àme du poète s'y réfléchisse , ses premier instincts , sa nature propre revenaient malgré lui, et c'était par raison, par respect pour les principes, qu'il acceptait l'actiouj toute faite en dehors de lui, de Wallenstein. * Le sujet, écrivait-il, ne m'intéresse pa^ du tout , et je n'ai jamais uni k une telle ardeur au travail tant de froideur pour l'objet à peindre. Je traite réellement jusqu'ici le caractère principal, comme la plupart des caractères accessoires , avec le pur amour de l'ai^ tiste. B n'y a que le personnage qui vient le premier après le principal, celui du jeune Piccolomini, auquel je m'intéresse par mon penchant. ■
D avait longtemps espéré se renfermer en cinq actes , mais il voyait, à mesure qu'il avançait, s'allonger la carrière ; les proportions épiques de sa matière ne se laissaient pas restreindre et dominer : il était mécontent d'elle, et pourtant ne voulait plus l'abandonner, mécontent de lui-même, tenté sans doute de se dire parfois : € Qui ne sait se borner ne sait écrire. > Son premier acte était & lui seul plus long que les trois premiers de VIphigénie de Goethe. Puis, mise en vers, la pièce s'étendait encore. Les iambes, tout en le forçant àplusde précision, ouvraient la veine poétique, qui jaillissait, impérieusement abondante. Il lisait les grands modèles , Sophocle, Shakspeare; le grand législateur, Aristote; mais ni les exemples, ni les préceptes n'appauvrissaient son sujet et sa verve, ne réduisaient son plan. Toutefois il persiste , et, malgré sa santé qui sans cesse l'arrête (< Un seul jour, écrit-il , d'heureuse disposition , il me le faut expier par cinq ou six jours de souffrance et d'accablement >), il ne se laisse pas vaincre par les obstacles. Il compte être joué dans l'été de 179S;déjàiI demande, pour son titre, au peintre Meyer une vignette qui représente Némésis. Compatissant à son embarras, Goethe, à la fin de 1797, lui donna le conseil de rompre son cadre; de composer, au lieu d'un seul drame, une suite de pièces. C'était le seul moyen peut-être, au point où Schiller avait amené son travail , de sortir de cette complication ; mais, pour faire plusieurs pièces , formant chacune un ensemble complet, il eût fallu plusieurs actions nettement séparées. Son sujet, son plan s'y prêtaient-ils î
Cependant, à la fin, il fut obligé de recourir à cet expédient. D'abord, sous le nom de Camp de Wtdlmstein, il détacha de sa fable démesurée un tableau de mœurs, une sorte d'introduction.
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propre à transporter le spectateur au temps de l'action, dans le milieu où elle se passe , et à mettre en scène l'armée, ce personnage multiple, ondoyant, cet océan d'hommes au sein duquel s'agitent les passions et les intrigues des chefs ambitieux. Cette exposition était écrite, en partie, depuis le mois de mai 1797. Voicià quelle occasion Schiller eu fît un drame distinct. En septembre 1 798, il était venu passer huit jours à Weimar. Il avait lu à Goethe les portions achevées de son Wallenstein. tioelhe et Meyer coniihattirent de toutes leurs forces l'idée que lui avaient inspirée les propor-
d'unanimes applaudissements. Encouragé par l'approbation générale, dont Goethe le premier se fit l'interprète dans la Gazette universelle de Cotta, Schiller se mit avec ardeur à remanier la suite et le corps même de sa grande œuvre, distribuée en dix actes, coupés artificiellement eu deux pièces, dont le Camp de Wallemtein n'était, comme nons l'avons dit, que la brillante ouverture. > Je n'ai que neuf semaines devant moi, écrite à Kœraer à la fin d'octobre, pour mener à fin ce grand travail. ■> Et il s'applaudit de cette nécessité, à laquelle il se voit condamné, < de repasser ainsi rapidement tout le drame dans sa tête : • cette hfite » ne peut qu'exercer une heureuse influence sur l'ensemble. ■ Dans unelettre au même Kœrner, antérieure d'un mois, il expose le plan et la distribution auxquels il s'est définitivement arrêté, après mûre réflexion et après de nombreuses conférences , ditil, avec Goethe. > J'ai divisé la pièce en deux parties, et en cela j'ai été favorisé par l'ordre même quej'avais adopté. Sans cette opération, WallmsUin serait devenu un monstre par son ampleur et son étendue, et eût été condamné, pour être propre au théâtre, à trop de grands sacrifices. Maintenant ce sont, avec le prologue {le Camp), trois pièces considérables, dont chacune forme, en quelque manière, un tout; mais la troisième est la vraie tragédie. Les deux dernières ont chacune cinq actes, et, par une heoreuse circonstance, du commencement à la fin d'un acte le lieu ne change pas (c'est un avantage auquel plus tard il renonça, en modifiant son plan). La seconde pièce tire son nom des Piccolomini,dont elle nous montre les dispositions, chez l'un favorables, chez l'autre contraires k Wallenstein. Wallenstein ne paraît qu'une fois dans cette pièce, au second acte, tandis que les Piccolomini occupent les quatre autres comme figures principales. Elle contient l'exposition de l'action dans toute son étendue, et se termine juste au point où le nœud est noué. La troisième pièce se nomme WaUemtmi, et est une véritable et complète tragédie; les Piccolomini ne peuvent prendre que le nom général de pièce de théâtre; le prologue, celui de comédie. » Après s'être félicité de n'avoir plus besoin , avec cet arrangement , d'un si nombreux personnel dramatique, parce que chacune des deux grandes pièces a certains personnages qui ne figurent point dans l'autre, et que les mêmes acteurs pourront jouer, dans les deux, des rôles différents, il ajoute : « C'est aussi à mes yeux nn gain notable pour le drame, que je puisse mieux tenir le pubUc en ma puissance, en le menant ainsi partrois représentations diverses.... » Enfin, pour remplir ces
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trois cadres distincts, il faudra ajouter quelques scènes, quelques motifs nouveaux , > et cela m'est infiniment plus agréable que de faire le contraire, c'est^-dire de retrancher, et de resserrer la pièce dans un espace plus étroit. > Malheureusement ce travail de révision finale tombait aux plus mauvais jours de l'hiver. Dans l'état de santé où Schiller se trouvait, il lui fallut, pour triompher de ses souffrances, de sa faiblesse , de ses fréquentes insomnies, la plus rare énergie de volonté. D montra lui aussi, dans cette lutte, qu'une âme courageuse est maîtresse, comme dit l'orateur, du corps qu'elle anime. Son esprit, pas plus que son vouloir, ne faiblit, et il fut prêt au jour marqué.
La veille de Noël , il put envoyer les Piccolomini, achevés et mis au net (il avait employé trois copistes k la fois), k IfQand, alors directeur de théâtre à Berlin, avec qui il avait traité, et qui le pressait avec la plus vive impatience, estimant à quatre mille thalers la perte qu'il aurait à subir s'il n'était en possession, dans le délai fixé, du manuscrit promis. Les honoraires de la représentation sar les grands théâtres de l'Allemagne étaient naturellement, dans la position toujours si modeste de Schiller, un des motifs qui l'avaient déterminé i approprier son ouvrage & la scène : il avait traité avec les directions de Hamboui^ et de Francfort, en même temps qu'avec Iffland k Berlin. A Weimar, oti Goethe s'était chaîné de présider k la mise en scène, on attendait l'achèvement de la pièce avec non moins d'impatience. La première représentation était fisée au 30 janvier 1799, jour anniversaire de la naissance de la duchesse régnante : on désespérait d'avoir encore le temps nécessaire pour l'étude des rôles et les répétitions. Le poëte cependant avait fini sa tâche : pourquoi tarder encore? C'est qu'il s'était aperçu avec épouvante, en lisant pour la première fois les Piccolomini k haute voix, que les trois premiers actes avaient k eus seuls duré trois heures. D lui fallut se remettre k l'ouvrage, élaguer, supprimer. Quatre cents vers environ furent sacrifiés, et ce n'était pas trop : ainsi diminué, le drame remplissait encore quatre longues heures. On conununiqua k IfQand ces retranchements, mais il ne put ou ne voulut pas en tenir compte pour la première représentation , qui dura (raconte Schiller, avec une sorte d'effroi, qui , vu les habitudes d'aujourd'hui, peut nous paraître naïf) jusqu'k dix heures et demie ! si bien que, la seconde fois, il fut bien forcé, ajoute-t-il, de jouer la pièce abrégée et de l'annoncer telle snr l'affiche. Iffland représenta Octavio et
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IkS VIE DE SCHILLER.
Mme Fleck Thëcla. Mais j'anticipe snr les faits : Weimar précéda
Berlin et eut les prémices du drame.
Le 4 janvier, Schiller se rendit h Weimar avec sa famille, pour prendre part aux derniers exercices et apprêts. 11 trouva au château un logement commode que Goethe, eu vertu d'une gracieuse autorisation, lui avait fait préparer. Il consacra une bonne partie de son temps à suivre les répétitions, et à former les acteurs à la déclaraatioD des vers sans rimes, dont ils n'avaient nulle habitude : quand sa santé le condamnait à garder la chambre, Goethe, dont l'obligeance fut infatigable en cette occasion, le remplaçait dans ce soin, de même que ce fut lui qui s'occupa avec Meyer des décorations et
Le jour marqué, qui était, comme nous l'avons dit, le 30 janvier, arriva enfin, et les Piccolomini furent joués devant une grande affluence de spectateurs, dont un grand nombre étaient accourus des villes voisines, particuhèrement diéna. Le célèbre Schrôder de Hamboui^ s'était d'abord offert h venir jouer te rôle de Wallenstein, mais ensuite il se dédit, ce qui fut un très-vif regret pour Schiller. GrafFle remplaça d'une manière satisfaisante : l'auteur, après la seconde représentation, lui écrivit une lettre de remercîment très-flatteuse; Vohs, que nous avons déjk nommé, joua Max, et Mlle Jagemann, Thécla, avec beaucoup de talent. Une actrice, fort jeune alors, mais qui dans la suite, sous le nom de Mme Wolf, fht l'ornement du théâtre de Weimar, et plus tard de celui de Berlin, fut chargée du personnage de la duchesse de Friedland. Un certain nombre d'acteurs, ce qui est un des vices nécessaires de ces drames oii les rôles abondent, laissèrent plus ou moins à désirer; mais ce qu'on blâma surtout, ce fiit la longueur de la pièce; puis la plupart des auditeurs, peu préparés, par le répertoire d'alors, k la grandeur imposante, & l'élévation soutenue de ce genre nouveau pour eux, se sentirent comme dépaysés et furent plutôt étonnés que charmés. Il Le grand nombre, écrit Schiller non sans quelque dépit le 31 janvier, s'en est tenu aux événements et à l'action ; mais l'âme que le poète veut mettre dans son œuvre et qui gît à une plus grande profondeur que l'action même, n'est que pour ceux qui peuvent concevoir une âme. Et ainsi il faut qu'on ait soi-même un talent créateur pour découvrir, dans une représentation aussi défectueuse que ctlle qui était possible avec de tels instruments, le sens et l'espnt du poète, » La seconde représentation, qui eut lieu le 2 février, eut plus
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de succès : la pièce fut mieux jouée et mieux appréciée. On fêta le poëte, il dîna k la table ducale, puis bientôt repartit pour léna, où Goethe l'accompagna. Dès le 10 février, il écrit de là à Sœnier, se félicitant du bien que lui ont fait les cinq semaines qu'il vient de passer dans la Résidence et pendant lesquelles < il a vécu, dit-il, comme un homme ordinaire, et s'est plus mêlé à la vie commune que dans les cinq dernières années réunies. " Rentré dans sa retraite , il se mit avec confiance à terminer son dernier drame et réussit heureusement, mais non sans quelque peine, conune on le peut conclure de ce qu'il écrit à Goethe, k lui donner aussi cinq actes. Ce qu'il étendit surtout, ce furent les scènes qui précèdent la mort de Wallenstein, les tragiques apprêts du meurtre. Le 7 mars, il envoya k Goethe les deux premiers actes, et le 12 les trois autres. Dès le premier envoi, Goethe exprima sans réserye son admiration : 'Si les Piecolomini conunandent l'attention et excitent l'intérêt, ici l'on est entraîné irrésistiblement. > Peu de jours après, il alla chercher Schiller k léna, et l'emmena de nouveau pour quelques semaines à Weimar'. La Mort de Wallejitiein y fut jouée pour la première fois le 20 avril, et répondit k l'attente de tous les amis de l'auteur et de tous les esprits fïils pour goûter nn tel ordre de beautés. Une lettre écrite par lui le surlendemain respire une douce et intime satisfaction, oti se mêle modestement la conscience du progrès, la joie de justifier les espérances que les cœurs bienveillants avaient conçues de son avenir k la vue de ses premières œuvres, si imparfaites k ses yeux maintenant. Le succès alla croissant. Dans le cours de l'été, le roi et la reine de Prusse vinrent assister, à Weimar, & une nouvelle représentation de la pièce, qui produisit, dit Schiller lui-même, un grand effet. R avait été flatté d'apprendre que la reine, dont la grâce aimable le toucha vivement quand il fut présenté au conple royal , n'avait pas voulu voir le drame k Berlin , pour jouir de la première impression, dans toute sa fraîcheur, k Weimar. Ce ne fut que l'année d'après que les trois drames rétmis furent mis en vente chez Cotta. Trois mille cinq cents exemplaires furent enlevés rapidement, bien que le prix, deux thalers, fût très-élevé pour ce temps; une seconde édition parut en 1801, une troisième en 1802, malgré diverses contrefaçons. C'était la digne récompense, à la fois du talent et du plus infatigable et consciencieux travail; mais un autre prix, un prix durable de son génie, ce fut devoir poindre, à sa voix , dans les cœurs , de nobles et patriotiques sentiments ,
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éveillés par les souvenirs, ensemble tristes et grands, de l'histoire
nationale.
Wallenstein est, au théâtre, une œuvre à part par ses proportions, l'économie, la distribution de la fable, telles qu'elles sont exposées dans la lettre de Schiller à Kœmer que nous avons dtée plus haut. Goethe, à l'occasion d« programme d'Hermann sur les tétralogies des Grecs, dit avec raison que le poète n'avait nullement songé k imiter les anciens. Ce fut la matière même du drame qui ne se laissa point enfermer dans les limites ordinaires, et qui, peu à peu, et malgré l'auteur en quelque sorte, brisa son moule et se divisa en plusieurs parties. On songe involontairement, en voyant ainsi le sujet dominer le poète, an banal proverbe : ■ Qui trop embrasse mal étreint, > et au sage conseil d'Horace :
Que puis-jeî et surtout que peut le genre dans lequel j 'écris ï que con tiendra, par exemple, sans se rompre, le cadre dramatique? La question est de rigueur même pour le génie. Pas de milieu : pour élever, comme il l'eût voulu, une statue de grandeur naturelle, et non, pas un colosse, il iallait ou faire un autre choix,outraiter plus librement les données de l'histoire, trancher hardiment dans leurs complications, élaguer, simplifier assez pour faire tenir en cinq actes ce qui en remplit dix ; car, il faut bien l'avouer, l'ouvrage entier, malgré ses trois titres, est moins une suite de trois pièces qu'un seul drame en dix actes ou même onze. Au respect des faits, au scrupule que l'auteur semble se faire de sacrifier à l'unité ou à la simplicité de son plan certains détails intéressants, on reconntUt dans le poëte dramatique un reste des habitudes de l'historien : on sent qu'avant de manier ces événements en artiste, il en a été le narrateur exact et consciencieux. On est frappé, k première vue , de la division tout arbitraire, des deux dernières pièces surtout; mais ce qui la fait ressortir avec évidence, c'est que l'auteur a pu déplacer les limites. Les deux premiers actes de la Mort de Wallenstein, telle que nous la Usons aujourd'hui, appartenaient, dans le principe et au temps des premières représentations, aux Piccolomîni, qui se terminaient à la scène où Isolani et fintUer rentrent dans le devoir. Si ces dix actes eussent renfermé deux actions nettement séparées, deux drames complets, un tel empiétement eût-il été possible?
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VIE DE SCHILLBB. 151
Rien de plus fondé, je crois, que celle critique sur le choix et la composition de la fable. Et pourtant quel dommage si l'auteur eût renoncé à un tel sujet, faute de pouvoir le contenir dans les bornes usitées t La menace de l'art poétique ne s'est accomplie qu'en un point : l'ordre serait plus lumineux sans doute, arào luddior, si l'ensemLle était moins vaste et pouvait plus aisément s'embrasser d'un seul coup d'œil; mais, ceci une fois accordé, quelle œuvre magnifique! quelle splendide création! Il faut changer le point de vue ordinaire, regarder de pins haut qu'on ne le fait du parterre ou des loges, pour tout saisir i la fois; mais, cela fait, et les dix actes, au lieu de cinq, acceptés, queUe belle gradation ! quel haLOe développement de l'action et des caractères I quel progrès bien ménagé dans l'impression du spectateur ! « Dans les Pkcdomini, dit Goethe, k l'endroit cité plus haut, nous suivons avec intérêt le progrès de l'action : elle est encore gênée dans son essor par la pédanterie, l'erreur, la passion déréglée, pendant qu'un tendre et céleste amour s'efforce d'adoucir la rudesse, de calmer la fougue, de fléchir la rigueur. Dans la troisième pièce, toutes les tentatives de conciliation échouent : on est forcé de la nonuner, dans le sens le plus profond du mot, hautement tragique, et de convenir que, pour la sensation et pour le sentiment, ne peut y avoir rien au delà. » Chez les anciens, le drame satirique, libre et gai, venait le dernier, pour que le spectateur, comme le fait encore remarquer l'illustre critique, rentrât chez lui de bonne humeur, t Ici Schiller, conformément à la manière de sentir des temps modernes, a mis la pièce enjouée la première. > Nous emportons volontiers du théâtre, c'est, je suppose, la pensée de Goethe, de sérienses impressions ; ou du moins le gros rire après les larmes, sur un même sujet, nous répugnerait (est-ce bien vrai toujours et pour tous?), comme parodie et profanation. Une autre raison, déj& indiquée, expUque mieux, ce me semble, l'ordre adopté parle poète. Le Camp de Wailmstem précède, parce qu'il expose le sujet. Comme les décors montrent un site, ainsi il nous peint la situation. L'armée, ce sont les cent bras de Friediand, que Goethe compare à cet égard à Dumouriez, cent bras tout-puissants, comme ceux de firiarée, pour assisterjnpiter, mais qui tombent énervésdès que le géant veut s'en servir contre le dieu. Il y avait un moyen de la mêler, par uneintervention répétée, & toute la suite du drame : c'était de la personnifier dans un chœur, comme eCkt fait sans doute Sophocle ou Euripide. Quoique détachée et figurant en tête, elle participe, une fois
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connue et présente à la mémoire, k tonte l'action, et même ainsi peinte avant et à part, c'est au chœur des anciens que Goethe la compare. S'il faut, malgré cela, convenir qu'au point de vue de l'unité ce prélude donne prise à la critique, considéré en lui-même, il est admirable. Que de vie et de mouvement! de vérité et de res-__ semblance! quelle parfaite mesure dans le ton familier, la verve populaire! quel charmant accord entre la langue, le vers coulant, aux rimes faciles, et les mœurs du sujet ! Le familier et le comique ont leur idéal , leur manière d'élite , comme le noble et le tragique : sans parler des anciens, Corneille et Racine avaient montré avant Schiller qu'un même pinceau peut réussir dans les genres contraires et les traiter avec une égale élégance. Je ne nomme pas Shakspeare : les mots élégance et mesure ne vont pas h sa taille.
Au sortir des tentes des soldats, le poète nous transporte auprès du général, au milieu des chefs qui l'environnent, des intrigues qui ' se croisent autour de lui. La soldatesque demeure présente non pas seulement par son intervention directe et par le souvenir qu'a laissé le premier tableau, mais encore dans la personne de quelques officiers de fortune qui, restés peuple, tempèrent les parties nobles, les scènes solennelles par leur rudesse, leur violence, leurs naïves passions. C'est surtout par l'opposition des caractères que Schiller, à mon sens, s'est montré, dans ces dix actes, grand poète dramatique. Ce n'est point, comme la plupart de ses autres drames, une œuvre uniquement ou surtout idéale, soit en bien, soit en mal. Les divers rAies appartiennent à deux natures contraires. D'un côté sont les politiques, les intéressés, les prudents, les habiles de ce monde, dont l'âme n'est qu'une machine à calculs; de l'autre, les cœurs généreux, dévoués, enthousiastes, demeurés intacts au milieu de la fournaise des intrigues et des passions perverses, et chantant l'hymne de paix et d'amour. Ces derniers sont les bien-aimés du poète, c'est en eux qu'il se comptait, qu'il se console de l'odieuse réalité empruntée h l'histoire. Le personnage principal, Wallenstein, participe de ces deux natures : l'astuce vulgaire et les nobles instincts, les froids calculs et une foi aveugle luttent au dedans de lui, et tour à tour règlent sa conduite. Jouet des circonstances, emporté par les événements, pris dans les fils qu'il a tendus lui-même, aussi faible contre son propre cœur que contre les assauts de son entourage, contre sa peur que contre son ambition, plus passif en un mot qu'actif, il est grand et tragique par sa fortune, par son haut rang,
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par l'efiet immense de ses résolutions, par la fatalité qui l'eatraine à la façon des victimes fameuses du théâtre antique, bien plus que par son caractère. II n'a rien en lui de cette force, de cette grandeur personnelle qui mêle h la pitié du spectateur le vif attrait et l'admiration, rien qui s'empare de notre âme tout entière et nous livre i cette émotion profonde qu'excitent les figures émineumient tragiques, qu'elles excitent par eUes-mémes, et non, comme est produite l'émotion qui naît des terribles apprêts du meurtre de Wallenstein, par le secours des circonstances extérieures. C'est ainsi que nous touchent Max et Thécla, les deux enfants de la fantaisie du poète. Bien qu'il s'applandisse , surtout dans cette œuvre, d'avoir su saisir et rendre le monde réel, ses créations, quoi qu'on puisse dire de leur beauté trop angëlique, m'y paraissent supérieures à ses copies: son imagination l'a mieux servi que l'histoire.
Schiller ne se fait pas d'illusion sur son personnage principal. * Le Wallenstein de l'histoire, dit-il dans une lettre du mois de mai 1799, ne fut pas grand ; le Wallenstein poétique n'a jamais dû l'être. Dans l'histoire, il avait les présomptions en sa faveur ; on le pouvait croire un grand général, parce qu'il était heureux, puissant et hardi ; mais il était plutôt l'idole de la soldatesque, envers qui il se montrait magnifique et royalement Ubéral, et qu'il maintenait, aux dépens de tout le monde , en grand honneur. Mais dans sa conduite il fut flottant et indécis; dans ses plans, fantastique et excentrique; et dans la dernière action de sa vie , dans la conjuration contre l'empereur, faible , incertain et même malhabile. Ce qui en lui paraissait grand, mais ne pouvait que le paraître, c'était sa nature bruto et excessive, c'est-à-dire ce qui précisément le rendait peu propre à devenir un héros tragique. E m'a fallu lui ôter cela, et j'espère l'avoir dédommagé par le mouvement d'idées que je lui ai donné à la place. > Dans cette même lettre, l'auteur avoue qu'en plusieurs points il a dû s'en remettre, pour sentir et démêler ses intentions, au tact du spectateur. C'est risquer, nous l'avons vu pour don Carlos , d'être maJ compris. Aussi se plaint-il du jugement qu'on a porté d'Octavio Ficcolomini et de la comtesse Terzky. ■ On les fait pires tous deux, dit-il, q-ie je n'ai voulu. Je n'ai pas eu l'intention de faire d'Octavio un coquin, et il ne l'est nullement dans ma pièce. C'est même, d'après les idées du monde , un assez honnête homme.... Il emploie , il est vrai, un mauvais moyen, mais la fin est bonne. Il veut sauver l'État, il veut servir son empereur, qu'il regarde après Dieu comme l'objet
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suprême de tous les devoirs. Il trahit un ami qui se fie à lui , mais cet ajni est mitre envers l'empereur et en même temps, b ses yeux, un insensé. ■ Quant à la comtesse , < on lui fait tort , ajoute-t-il , en considérant la perfidie et le plaisir de nuire comme les traits principaux de son caractère. Elle tend avec intelligence, avec vigueur, et avec mie volonté résolue , h un grand but ; mais sans doute elle n'est pas scrupnleuse sur les moyens. Sur le théâtre politique, nulle femme (je ne fais point d'exception) n'aurait, si elle a du caractère et de l'ambition , plus moralement. ■ C'est bien dur et bien absolu , mais, quand ce serait vrai, la réprobation du public n'en serait pas moins juste pour cela. ËUe prouve, à l'égard de ce rAIe conmw de l'autre, qu'au thé&tre nous sommes moins tolérants que dans le monde; que nous y jugeons les hommes et leurs actions d'après un par et noble idéal ; qu'autre chose est l'art, autre chose la vie, et que le poète ne doit pas attendre de nous pour ses créations et ses modèles la facile indulgence que nous accordons ici-bas k notre prochain.
Le théâtre ancien nous montre le genre lyrique s'associant au drame, et reposant le spectateur de l'action en élevant sa pensée et le ramenant au dedans de lui-même. Schiller de même, et plus que tous les modernes peut-être, unit les deux genres et parfois les confond. Dans la iable de Wallenstein particulièrement , oti l'histoire lui présente de grands événements, mais tant d'âmes vulgaires ou du moins sans noblesse, il quitte terre le plus souvent qu'il peut, et échappe aux faits réels, aux intérêts palpables, pour se réfugier dans la région du cœur et de la pensée, dans le domaine de la pure poésie. Ses auditeurs aimaient k l'y suivre : les rôles tout lyriqnes de Max et de Théda, ces jeunes cœurs si tendres à la fois et si forts, étaient les plus goûtés et les plus applaudis ; les endroits préférés, c'étaient ceux oii l'action languit an dehors , où de la scène le poète la transporte dans les profondeurs de l'âme, « Ce qui, dans tontes les représentations que j'ai vues, m'a surtout étonné et réjoui, écrit-il k Eœnier, c'est que c'est la poésie proprement dite, Ib même 0(1 elle passe du genre dramatique au genre lyrique, qni a toujours produit généralement l'impression la plus sûre et la plus profonde. > Est-ce loner le drame que d'applaudir l'auteur lâ surtout où il cesse d'être dramatique î Je ne sais, mais nul hommage n'était plus flatteur, plus personnel, pour SchiQer qui, dans WtUlensUin, n'est nulle part pins lui et lui tout entier qu'à ces endroits.
A peine eut-il achevé la Mort de Wallenstein qu'il se décida à
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traiter le sujet de Marie Stuart, auquel il songeait depuis longtemps déjà, et qu'il avait failli préférer, nous l'avons dit, & celui de don Carlos. Désormais plus de relâche : à le voir se hâter, se remettre au travail sans intervalle, on dirait qu'il sait que ses jours sont comptés. Dans ses plans de prochain avenir, il devine, ce semble, le terme que sa vie ne doit pas franchir. < Je m'en tiendrai exclusivement au genre dramatique dans les six aimées qui vont venir, * écrit-il à Kœrner le 9 août 1799. Pourquoi six ans? Et après ce temps quels sont ses desseins ? Vaine demande I Six ans, hélas ! c'est encore trois mois de trop, jour pour jour. Grâce k Dieu, les grandes œuvres se pressent dans ce court espace. On se souvient qu'un autre sujet de drameYAvailleDlé, les Chevaliers de Malte. H n'y renonçait pas ; nous en avons la preuve dans im plan, plein de promesses, qu'il envoya à Charles -Auguste, au mois d'octobre suivant. Mais, pour le moment, il était las, nous dit-il, > des hommes de guerre, des héros, des com^ mandants ; * il lui fallait un thème i purement humain et passionné, ■> où il pût appliquer à un fond plus voisin de don Carlos que de Waltenstein les progrès et les fruits parfaits de la maturité. A la un d'avril , dès le lendemain de son retour à léna après la première représentation de la dernière partie de la trilogie, il se mit à lire la vie de Marie Stuart, à étudier l'histoire de son temps. H continua cette étude àla campagne, où il retourna s'établir le 10 mai. Puis, avant même d'avoir arrêté dans tous ses détails le plan des derniers actes, il commenta le 4 juin, • avec ardeur et joie, » raconte-t<il k Goethe dans nue lettre de ce jour , à écrire le premier acte. Il l'acheva le 25 juillet ; un mois après, le second ; et, après avoir fait la scène du troisième acte, consacrée k l'entrevue des deux reines, il s'interrompit pour un temps , alla au commencement de septembre passer une huitaine de jours chez sa belle-mère k Rudolstadt, et, après son retour, s'occupa de ÏAlmanach des Muses de 1800, qui fut le dernier qu'il publia.
H y inséra, parmi des poésies de divers genres et de divers auteurs (Goethe ne lui envoya rien pour cette dernière année ), son célèbre Cftanî de la Cloche , dont il avait conçu l'idée , s'il en faut croire Mme de Wolzogen , onze ans auparavant en voyant couler des cloches dans une fonderie voisine de Rudolstadt : c'est Ik qu'il avait étudié les procédés techniques du métier, dont la description élégante et précise interrompt dans son poëme , par des repos symétriques et par des contrastes répétés d'exacte réalité, les peintures lyriques,
15fi VIE DE SCHILLER.
sobrement idéales , briUautes , passionnées , des divers moments de la vie privée et publique que fête ou attriste le son des clocbes. La vie humaine, les affections, les intérêts communs, les aspirations de l'humanité , les conditions de la société , l'histoire de la civilisation , les progrès accomplis dans le passé, espérés dans l'avenir, ont été de bonne heure et sont devenus de plus en plus les sujets favoris de Schiller : il les traite avec une ch&leur, une vérité de sentiment, une poétique éloquence qu'excite dans bien peu de cœurs, dévoués et généreux, le genre humain tout entier et dans sou ensemble. Le Chant de la Cloche, m&ri k loisir pendant de longues années, est profondément pénétré de ce vif sentiment de l'humain ; sans sortir des généralités, si froides pourtant presque toujours, le poète trouve les accents les plus tendres. Je sais peu de choses plus touchantes dans les poètes modernes que le chant de deuil, par exemple, qu'il consacre, au milieu du poëme, k l'épouse chérie , & la mère dévouée, sans les personnifier dans un objet unique et déterminé , et en laissant h ce double titre toute son étendue d'application. L'émotion sincère qui respire dans toutes les parties de ce petit drame descriptif et lyrique fait plus que racheter ce que le cadre peut paraître avoir de trop artificiel. Pour la langue et le rhythme, jamais Schiller peut-être n'a porté plus loin la perfection, mais sans que le soin , le fini , fassent aucun tort au naturel.
Vers la fin de l'automne, seitravaux poétiques furent interrompus, d'abord par un heureux événement, la naissance d'un troisième enfant, d'une fille, qui reçut au baptême les noms de Garoline-Henriette-Louise ' , puis par de cruels soucis. Huit jours après les couches, sa femme fut atteinte d'une grave* n[ialadie , qui dura six semaines et donna les plus grandes inqmétudes. Schiller ne la quittait pas de toute la journée, et toutes les deux nuits il veillait auprès d'elle : elle ne voulait voir que sa mère et lui. Longtemps elle demeura sans connaissance et fut en proie à de fréquents accès de déhre : quand on fut rassuré pour sa vie, on craignit pour sa raison. Ce fut pour lui un terrible assaut, auquel sa santé si frêle n'eût jamais résisté, si, dans de pareilles épreuves, l'amour dévoué ne donnait aux plus faibles une force surhumaine.
1. Elle épnusa en 1836 le conseiller des mines Junot, el mourut sans enfants en IS&O. Son mari était mort avant elle.— H. Palleske, dans un errr.lum annexé k son second Tolume, place la mort de Caroline Scbiller au 4 janvier 1846. C'est évidemment une fauie d'impression. J'ai eu l'honneur de voir Mme Junot plusieurs années après celle date.
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Cette maladie de Charlotte hâta l'exëcutioD d'uo projet conçu depuis longtemps. Aussitôt après la giiérison, i) loua un logement à Weimar pour aller s'y fixer avec sa petite famille. Outre les bons effets qu'il attendait, pour la santé de sa femme , de ce changement d'air et des agréables distractions qu'elle trouverait dans la Résidence, où demeurait alors sa sœur Caroline avec son mari Gruillaume de Wolzogen, il espérait pour lui-même de ce séjour de précieux avantages. Le premier de tous était la société de Goethe, dont il admirait de plus en plus le génie, et qui, de son c6té, prenait chaque
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seconder Goethe dans la direction du théâtre et s'attacha, de concert avec lui, & donner à l'art de la Bcène toute sa dignité et sa perfection . D l'aida aussi à enrichir le répertoire, en traduisant et arrangeant , dans des heures qu'il dérobait k ses drames originaux, quelques chefs-d'œuvre des théâtres étrangers : tels que Macbeth à» Shakspeare, et plus tard Turandot de Crozzi, Phèdre de Racine, sans parler de deux comédies de Picard , Médiocre et rampant ou le Moyen de parvenir , et Encore des Ménechrms. De ces diverses traductions et imitations, Macbeth appartient seul aux premiers temps du séjour de Schiller à Weimar; il interrompit, pour l'écrire, sa Marie Stùart, et on le représenta le 14 mai 1600. Turandot est de 1801 et I80S ; les emprunts à Picard sont de 1803, ei]& Phèdre, de 1804 et 1805, c'est-à-dire des derniers temps de la vie du poète. Parmi les versions contenues dans les œuvres de Schiller, cette dernière est naturellement celle qui nous intéresse le plus. Qu'on me permette , puisque je l'ai nommée avant le temps, de m'y arrêter ici quelques instants, pour n'avoir pas à y revenir ailleurs. De bons juges regardent la Phèdre, qu'onpentappelerlependant du ifoAomel et du T'ancrède de Goethe, comme la m^eure traduction que Schiller ait faite. Il l'acheva en vingt-six jours, du 17 décembre 1804 au 14 janvier 1805. On la mit sans retard & l'étude et elle fut représentée , pour fêter l'anniversaire de la naissance de la duchesse régnante, le 30 janvier. Il me paraît assez probable qu'il entreprit cette tâche difficile, et qu'il l'accomplit si rapidement, pour satisfaire au désir de Charles- Auguste, excellent jngedansles choses de l'esprit et trés-versé dans les lettres françaises. Au moins lui envoya-t-il son manuscrit avant la représentation, et le prince, après une comparaison attentive de l'original et de la copie, lui exprima avec effusion ses remerclments et son admiration. < Racine, lui dit-il. Racine lui-même, s'il pouvait vous comprendre, accorderait k votre ouvrage toute son approbation . Vous avez accompli use œuvre à mes yeux très-méritoire, en rendant inteUigible à l'esprit allemand le modèle de la plus excellente poésie française. > Quand Schiller, peuaprës, revit sa traduction pour la faire imprimer sous forme d'album avec le texte français, il pria le duc de lui faire part de ses critiques, et celui-ci lui envoya un bon nombre de remarques, relatives & la métrique et à l'harmonie, que Schiller mit à profit en grande partie. » Donner une douce mélodie k la langue allemande, dit Charles-Ai^iiste dans sa lettre d'envoi, est assurément très-diflîcile : elle résonne par trop souvent comme la grêle qui bat
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leB fenêtres. Mais vos constants efforts.... rompront sans doute la rude écoTce de notre idiome. Vous avez déjà rendu cette langue si ductile, que sous vos mains les aspérités qu'elle a eucore finiront par disparaîtra entiërament. >
Schiller et Goethe avaient peu d'enthousiasme, on le sait, et même peu de goût pour nos tragiques. Dans une de ses lettres, Schiller ji^e trois des chefs-d'œuvre de notre grand Corneille, et Polyeucle est du nombre! avec une sévérité bien faite pour blesser notre admi-
avait retiré de leur étude, comme nous avoDS eu occasion de le dire plus haut, fruit plus grand, je crois, qu'il ne se l'avouait à luimême, lui arrachent, à la suite de ses griefs, ce bel éloge : ■ Pour le Français, la scëue est un domaine de l'harmonie et de la beauté ; les membres de l'édifice se combinent entre eux, dans une noble ordonnance; l'ensemble se compose en forme de temple angnste, » et plus loin : ■ Qu'il vienne {le poète français) purifier la scène sonvent profanée, pour en faire le digne séjour de l'antique Melpomëno Cet aveu nous suffit : bien d'autres s'en peuvent déduire sans effort. Les justes proportions, k dignité, la pureté, sans préjudice, quoi qu'on en dise, de la grandeur et de la force, du naturel et de la vérité, qui est tout autre chose (qui le sait mieux que Schiller?) que le réaîisme .- ne sont-ce pas \k, dans les plus hantes régions de l'art, les conditions mêmes de la perfection t
J'ai parlé trop tôt de Phèdre; mais la lettre sur Corneille, l'épltre à Qoethe, servant de prologue à Mahomet, sont du temps même où Schiller travaillait k sa Marie Stuarl. Il termina ce drame, un an environ après l'avoir commencé , dans le château ducal d'Ettersboui^, où il se retira pendant quelques semaines, n'ayant auprès de lui que son domestique, et jouissant avec délices de la beauté et de la solitude du lieu. C'était l'accomplissement d'un de ses rêves. Quand des visites importunes le troublaient & la ville, il disait en badinant : « Je voudrais encourir les soupçons de quelque potentat, être enfermé pour im temps, comme un homme dangereux, dans tm château fort sur une montagne, & cette seule condition , que la vue serait belle et que j'aurais la faculté de me promener sur les remparts, p Pendant qu'il écrivait son dernier acte dans l'asile désiré, on étudiait déjà les premiers â Weimar. H vint diriger lui-même les dernières répétitions, et la pièce fut jouée le Ik juin 1800, avec un succès dont il se montre très-satisfait, dans ime lettre écrite k Kœrner le surlendemain de la première représentation. On assure cependant que les avis des spectateurs furent partagés : plus d'un regretta de ne trouver dans le drame aucune figure idéale sœur de Théda et de Max; plus d'un fut choqué de la querelle des deux reines; un plus grand nombre encore, de la scène de la communion. La cour était sur le point de partir pour Lauchstaedt, petite résidence des environs : c'est là qu'eut lieu la seconde représentation, oh l'on accourut, s'U en faut croire un des acteurs qui y jouèrent, avec un incroyable empressement. Peu de temps après, k l'au-
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lomne, od reprît la pièce à VVeiinar avec des changements divers et d'opportunes coupures'.
Marie Sluarl est peut-être, de toutes les pièces de Schiller, celle qu'on coQUi^t le mieus en France. Une habile imitatioa, appropriée avec goût à notre théâtre, et dont l'auteur, M. Lebrun, a su joindre des mérites qui lui sont propres, aux principales beautés du drame original, nous a rendu familières les figures de Marie, d'Elisabeth et de leur entourage, telles que Schiller les a conçues, et tout récemment
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sur la même t^te, dans le même cœur- Depuis le commeDcemeut jusqu'à la fin, c'est Marie, Marie seule qui uous captive, et ce n'est pas de la succession d'intérêts divers que naît la variété, mais de la gradation du mdme intérêt et des aspects nombreux sous lesquels s'offre à nous, toujours une dans sa ritùie diversité, la grande et dominante figure.
Le sujet était vaste, abondant, mais il s'en est rendu maître bien mieux que de celui de WallmstHn. H a su se borner et choisir, et , au lieu de nous faire passer, comme dans sa trilogie, par un portique d'avant-ecène,plus spacieux que l'édifice même dont il forme l'entrée, il a mêlé habilement à son drame unique, par des traits rapides, des souvenirs, des allusions, tout ce qui dans le passé peut expliquer ou faire valoir le présent.
Après ce double éloge, il va sans dire que la marche de la pièce est plus régulière, que l'action est mieux conduite. Pour toutes les qualités de composition , d'ensemble et d'unité, ce nouveau drame est un progrès frappant. Et pourtant bien long avait été l'enfantement. Dès son séjour à Bauerbach, ce projet de tragédie l'occupait, et depuis ce temps quels changements s'étaient faits dans sa vie, dans son &me, dans ses théories ! Un des plus grands charmes de sa Marie Stuarl, c'est qu'il semble qu'elle participe du caractère des divers âges qu'elle a traversés dans l'esprit de l'auteur, du jour de la conception première à celui de la naissance ; que toutes les nuances par lesquelles cet esprit a passé s'y reflètent, sans discordance, harmonieusement combinées et fondues. La jeunesse et la maturité s'y tempèrent réciproquement, sans rien perdre, l'une de sa frdcheur gracieuse, l'autre de sa gravité aimable et forte. Le soleil éclaire une tout autre nature au printemps qu'à l'automne, mais aux deux saisons les jours se ressemblent par leur douce tiédeur comme par leur durée, et ils se mêleraient sans faire disparate.
On a dit que ce drame était plus réel encore que Wallenstein. Si l'on entend par 1& que les personnages y sont plus vivants, et surtout plus distincts du poète que certaines figures de la trilogie, on a raison, je crois. Même dans les morceaux lyriques, ce sont eux et non l'auteur qui parle. Mais, d'im autre côté, il s'est bien mieux dégagé de ses scrupules d'historien, il manie bien plus librement les faits, les détails, et les subordonne, les sacrifie, quand il faut, à la conception idéale de ses rêles et surtout du premier de tous. II sait que si le drame est une leçon , il n'est toujours pas ime leçon d'histoire éru-
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dite ou anecdotitpie. Si le caractère, le règne, l'époqTie de Marie perdent quelque chose de leur vérité historique k cette manière de prendre le sujet et d'entendre le drame, si elle est moins la reine et la femme que nons trouvons dans les chroniques et dans les historiens, dans le beau livre de M. Mignet, par exemple, combien ne gagne-t-elle pas et l'art avec elle, et nous, par suite, qui la voyons et l'eu tendons , à la liberté créatrice du poète qui, sans lui Ater ses traits les plus caractéristiques, en a fait un type féminin des plus charmants, un type qui, pour réunir les plus sympathiques, les plus
Sa MorieStuart achevée, Schiller se mit à étudier le sujet àe Jeanne d'Arc. Dés le conunencemeiK de juillet 1800, nous le voyons à l'ouvrage et tout occupé des beautés de sou nouveau cadre dramatique. « La matière est digne, écrit-il à Kœrner, de la pure tragédie, et si je réussis, par la manière de la traiter, à la faire valoir autant que j'ai fait Marie Sluart, je puis compter sur un beau succès, B y a nn personnage principal, auprès duquel, quant à l'intérêt, tous les autres, dont le nombre n'est pas petit, ne comptent pour ainsi dire pas. » Ce qui l'embarrassa d'abord, ce fut de choisir dans ses matériaux, de fixer quelques grands moments, de distribuer sa pièce, comme il dit, par grandes masses. Cependant il se promettait bien que le plan serait arrêté à la fin de juillet. Mais la lutte fut plus longue ; de nouvelles difficultés, dont on se rend aisément compte en lisant la pièce, naissaient à chaque pas. H espère que la solitude l'inspirera, il quitte sa famille, loue une demeure à Oberweimar ; mais là, l'excessive chaleur le fatigue et l'énervé, puis une indisposition de sa femme le rappelle dans la ville. Ces obstades, ces ennuis l'irritent, mais doublent son ardeur. Il avance à pas lents, mais ne s'arrête pas, ne se permet aucune distraction. Le 11 février 1801, les trois premiers actes sont achevés, et il les peut lire à Goethe. Au mois de mars il essaye de nouveau delà solitude, et, laissant femme et enfants à Weimar, il s'enfuit dans sa villa, voisine dTéna. > U sa lâche, écrit-il, lui tend l'esprit tout autant, et les difficultés restent les mêmes. ■> Il finit son quatrième acte, et, à la fin du mois, le taon le pique de nouveau , le pousse ailleurs, xp£tt tcç au oïiTTp'ig, et il revient écrire le cinquième là d'oit il est parti, auprès des siens. C'était à tort qu'il s'en prenait au temps, au lieu, au mouvement du ménage, au bruit des enfants : cette inquiétude qui le chassait de place en place, c'était l'aiguillon de la muse, les fantaisies de la fièvre poétique, auxquelles sa modeste aisance lui permettait maintenant de céder : il fallait bien y résister autrefois quand la pauvreté l'enchdnait au logis. Le 16 avril enfin le drame s'achève. Il l'envoie à Croethe, qui le 20 lui écrit : » Je vous rends la pièce avec mes remercîments. Elle est si belle et si bonne que je n'y puis rien comparer. » H l'envoie aussi à Charles- Auguste, qui, bien que le sujet et le genre ne fassent guère à son goût, se montre également trèssatisfait, mais ajoute qu'il ne pense pas qu'on la puisse jouer, c A cet égard, dit SchiUer à Goethe, il pourrait bien avoir raison. Après en avoir longtemps délibéré avec moi-même, je me suis décidé à ne
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pas la mettre au théâtre, quoique j'y perde certaiDS avantages. D'abord, le libraire Uager, à qui je l'ai vendue, compte la donner, comme une parfaite nouveauté, k la foire d'automne : il m'a bien payé et je ne puis pas, en cela, le contrarier. D'un autre côté, je suis effrayé delà terrible épreuve de mettre la pièce à l'étude, de dresser les acteurs, de la perle de temps qu'enlrainent les répétitions, sans compter que j'y perdrais aussi la bonne disposition où je suis. Je couve en ce moment deux nouveaux sujets dramatiques, et quand je
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qu'il éprouvait de voir et de conualtre, sous S6S aspects divers, le monde extérieur, d'admirer les grands spectacles de la nature. Qui peut lire son Guillaume Tell et croire qu'U n'a jamais visité la Suisse? Quels yeux, quelle mémoire de voyageur en ont rapporté une impression plus exacte, plus vraie, que celle qu'il nous en donne î A la vue de la chute du Hfain à SchafHiouse, Goethe est frappé, et le lui écrit, de la fidèle peinture que lui offrent du tableau qu'il a sous les yeux les belles strophes imitatives de la ballade du Plongevr, Cependant, tout habile qu'il était k voir de loin et sans y être, il forma cette année (1801), après le pénible labeur de sa Jeanne (CArc, le projet de ce qu'on nommait alors un long voyage. D voulait aller dans le Mecklembourg, aux bords de la Baltique, et prendre les bains de mer à Dobberan. J'ignore ce qui vint à la traverse, mais ce beau dessein ne s'exécuta pas. Pour se dédommager, il alla, avec sa famille, dans les premiers jours du mois d'août, faire une visite à Kœmer. Après quelques semaines passées à Loschwitz, dans cette jolie maison des vignes où il avait achevé son don Carlos, il vint demeurer une quinzaine à Dresde, oii il partagea agréablement son temps entre les visites aux musées et aux atehers des artistes, les entreliens de l'amitié, et les projets poétiques. Un de ceux qui l'occupaient alors était un drame dont Bernard de Sax&-Weimar devait être le héros. Il s'était déjà fait un plan, qu'il exposa pendant son séjour à Dresde, à un peintre châtié par Charles-Auguste d'orner une des salles du château de Weimar de deux tableaux tirés de la vie de cet illustre guerrier. Mais ce plan ne le contentait pas \ U faisait trop violence à l'histoire. < J'attendrai , disait-il, une inspiration meilleure. > Elle ne vint pas, ou du moins il n'eut pas le temps de traiter ce sujet, non plus que bien d'autres qui l'avaient tenté. Le 15 septembre, il quitta Dresde. Le 17, il assista, à Leipzig, li une représentation de Jeanne cSAtc, qui fut pour lui nn brillant triomphe. A k chute du rideau, après le premier et le second acte, un cri unanime de : <■ Vive Frédéric Schiller ! > éclata dans toute la salle,et, à sa sortie du théâtre, la foule qui l'attendait, se rangeant sur deux haies pour lui ouvrir un passage, lui prodigua les marques les plas touchantes d'admiration et de respect. Le 20 septembre, il reutra à Weimar, où une autre joie l'attendait, celle de voir représenter par ime actrice d'nn grand talent, Mme Unzelmann, de Berlin, le personnage de Marie Stuart.
De 1 792 à 1 802, Schiller fit paraître en quatre volumes, à Leipzig,
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cbez Crusius , les opuscules en prose qu'il avait publiés dans divers recueils, particulièrement dans les Heures et la Thalie, n'y ajoutant que deux morceaux inédits, intitulés, l'un du Sublime, et l'autre Pmsies sur Cusage du commun et du ba$ dans Farl. Pour agrandir le cercle des lecteurs de ses ouvrages philosophiques, il y supprima les passages trop arides et trop rigoureusement scolasliques, les vestiges de ce temps d'abstraite gymnastique qu'il devait s'étonner, depuis son retour k la libre poésie, d'avoir traversé si pâ-
li avait promis, pour la Saint-Michel de 1799, un recueil de ses poésies détachées. Une édition passablement complète qui, sans son aveu, commença à paraître, en 1800, & léna et i Weimar, et qui, malgré ses apparences peu attrayantes et l'incorrection du texte, eut un grand débit, le força de s'occuper sans plus de retard de cette publication. Le premier volume fut mis en vente à Leipzig en 1800, le second en 1803. Déjà, plus haut, nous avons vu Schiller travailler k cette collection, choisir, corriger, élaguer, sans parvenir assurément k se contenter lui-même. Quelle besogne ii^rate, pour ne pas dire impossible, de remanier les productions désordonnées, exubérantes, de sa jeunesse, avec son goût si pur, si sévère d'k présent, sans leur Ater leur caractère propre ! Il eût poussé bien plus loin la rigueur, si la mémoire même des lecteurs n'y eût mis un frein, et si , pouvonsnous ajouter, ces premiers bégayements de sa muse, plus goûtés d'une partie du public que de lui-même, n'eussent montré aux vrais et bons juges la distance parcourue, la grandeur du progrès, et rehaussé sa gloire présente aux dépens de son passé. Cependant il ne voulut pas dans ce recueil suivre l'ordre chronologique. Les pièces qui lui paraissaient maintenant les plus faibles, les plus éloignées de son idéal présent, il les plaça timidement au milieu de son second volume, les faisant précéder et suivre, pour se rendre favorables la première et la dernière impression du lecteur, de ses chefs-d'œuvre les plus récents.
Schiller était toujours , comme on le voit, infatigable au travail , et son ardeur semblait s'accroître k mesure que la santé du corps s'affaiblissait. Cependant il trouvait à Weimar et s'y permettait plus de distractions qu'à léna , si l'on peut appeler distractions pour le poète la fréquentation d'une société choisie , les entretiens sur les choses de l'intelligence qui nourrissent l'esprit plus encore qu'ils ne le reposent. Un cercle d'admirateurs et d'amis s'était formé autour
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des deux grands écrivains. Toutes les semaines on se réunissait chez Goethe, on sonpait ensemble, etToupassaitlasoirée dans d'aimables et spirituelles causeries. Naturellement les Muses étaient souvent de la fête , et le souvenir de ces réunions est consacré par de charmantes poésies, par des chants vraiment lyriques, mis en musique par Kœmer et Zelter, et bien dignes de survivre à la circonstance qui les produisait. Telles sont par exemple les strophes touchantes et patriotiques que Schiller adressa, le 22 février 1802 , au Sis aine de Charles-Auguste, au prince héréditaire de Weimar, au moment oh il allait partir pour Paris; telles encore les belles odes intitulées : la Faveur du momerU , les Quatre âges du monde , aux Amis , sans parler des deux petites chansons à boire le punch , auxquelles la traduction ne peut guère conserver leur agrément. Depuis que Schiller s'était donné tout entier au drame , il ue lui dérobait plus que de rares instants pour la poésie lyrique. On ne peut, tout en admirant ses pièces de théâtre, s'empêcher de le regretter, quand on voit à quelle perfection il s'est élevé dans ses derniers petits poèmes, dans ceux qui appartiennent au xix* siècle, quand on lit et admire , dans des tons et des genres divers, le Commencemenl du nouueait siècle, plainte d'nne âme généreuse qui , découragée à la vue du spectacle de ce monde, s'écrie tristement ; - La liberiié n'existe que dans l'empire des rêves, et le beau ne fleurit que dans le chant; > la Pucelle d'Orléans, où le poëte oppose le sincère enthousiasme de son drame au cynisme révoltant d'une trop fameuse profanation.; les ballades, très-différentes les nues des autres d'inspiration et de couleur, intitulées; Hèro el Léandre, Cassajidre, la Fêle de la victoire, le Comte de Habsbourg, celle dernière, aussi simple et naive, aussi chrétienne, que les trois premières sont brillantes et antiques, antiques par le sujet et' la fonne, il est vrai, plutôt que par la nature même de la pensée ; le Désir, le Pèlerin, le Jeune homme au bord du ruisseau, composé pour l'une des comédies empruntées à Picard ; le Chasseur des Alpes, écrit en 1804 et se rattachant , ainsi que le Comte de Habsbourg, que nous venons de nommer , et U Chant de la montagne , qui est probablement de la même année, aux études dont le drame de Guillaume Tell avait été l'occasion pour le poète.
Mais je devance encore une fois le temps. Reprenons l'ordre des faits : il nous en reste peu à raconter. Au printemps de 1802 , peu s'en fallut que la discorde ne vint troubler la paisible société de Weimar, Le littérateur Kotzebue, l'auteur de la Petite v^e alle-
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mande, était depuis peu de temps revenu de la Livonie à Weimar, sa ville natale. H témoigna le désir de faire partie du cercle dont nous venons de parler, et en sut mettre plusieurs membres dans ses intérêts. Mais Goethe, qui le goûtait fort peu, trouva moyen de l'écarter en faisant ajouter au règlement un nouvel article qui exigeait, pour toute admission, l'unanimité des suffrages. Kotzebue, dont la vanité, fort irritable, avait déjà contre Goethe d'autres griefs, essaya
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conseiller, d'avoir si vaillammoiit préservé aa belle saUe de tout dégât. Schiller, plus soulagé sans doute que contrarié par ces obstacles, se coutenta de dire en badinant : < Le & mars s'est passé pour moi plus heureusement que jadis le 15 pour César. > Les relations des deux amis contiDuërent sur le même pied qu'avant et comme s'il n'était rien arrivé. Seulement, i la suite de ce mécompte , Schiller parut être devenu encore plus cher à ses concitoyens et Goethe peutêtre un peu moins.
Quelques mois plus tard, Schiller, k la demande de Gbailes- Ao^uBle, à qui l'on peut supposer, non sans vraisemblance, après ce qui vient d'être raconté , une intention de dédommagement , fut anobh par l'empereur François II , depuis François I" d'Autriche. Le diplôme est du 7 septembre 1802. Il porte qneSchillerappartiendra désormais , lui et ses descendants, k la noblesse du saint empire romain , et cela en considération du haut rang qu'il tient dans les lettres, ■ de l'accueil unanimement favorable que ses ouvrages historiques et littéraires ont reçu dans le monde savant , et du nouvel élan que ses remarquables poésies surtout ont donné au génie de la langue allemande. » On peut bien dire, en relisant les Brigands, qu'il n'avait pas pris d'abord pour arriver k ce genre d'iUustration , le chemin le plus droit et le plus court. Mais cela ne l'empêcha pas de faire mieux que de se résigner de bonne grâce : il s'associa galamment k la joie de sa noble moitié, Charlotte de Lengefeld, dont on avait eu soin de mentionner la naissance dans le diplôme . Dans le monde oii il vivait maintenant, cet honneur écartait plus d'une petite difficulté , plus d'nne misère , auxquelles , même par le droit du génie , la roture alors (comme peut-être bien aujourd'hui encore en maint endroit) ne pouvait échapper. > Vous aurez ri sans doute , écrit-4l & G. de Eumboldt, en apprenant notre anobhssement. C'est une idée qui est venue à notre dnc, et, puisqu'elle lui est venue, je puis bien, pourramourdeLolo (de Charlotte) et des enfants, y acquiesArde bon cceur. iDans une lettre à Kœmer, il s'applaudit de même de cette distinction, pour sa femme et ses enfants. * Pourmoi-même, ajoute-t-il, je n'y gagne sans doute pas grand'chose. Dans une petite ville, cependant, comme Weimar, c'est toujours un avant^e de n'être exclu de rien. >
La mère de Schiller vivait encore, mais elle ne jouit pas longtemps de la satisfaction d'avoir donné naissance b une noble lignée. Elle mourut, le S9 avril 1803, après une longue et cruelle maladie, è
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Glerersolzbach , dans la maisoo du pasteur Frankh , loo gendre. Sa fille Louise, Mme Fraukfa, l'avait fait transporter chez elle de Stuttgart , et l'avait entourée jusqu'au dernier moment des soins les plus pieux. Schiller s'était offert sur-le-champ & payer toutes les dépenses, el montra, pour tout ce qui la touchait, la plus tendre sollicitude. ■ Dieu te bénira, dit^e dans la dernière lettre qu'elle lui écrivit. Il n'y a pas au monde un autre fils comme toi. > Elle parlait de lui avec la plus vive émotion et une profonde r
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est placé un encrier qni avait , nous disait-on , appartenu à Goethe. Dans ce lieu, où la poésie prodiguait ses trésors, tout est d'une simplicité que plus d'un , dans la plus médiocre bourgeoisie, nommerait pauvreté aujourd'hui. Mieux vaut ce contracte que l'autre, bien plus Tréquent, hélas! de la misère d'esprit et de coeur au milieu de l'opulence. On voit , dans la même chambre , un lit de bois blanc, celui oti le poète est mort, et auprès est suspendu son portrait avec une boucle de ses cheveux, d'un blond roi^eâtre. A côté du cabinet est le salon , dont le parquet est maintenant couvert d'un tapis, ouvrage et hommage posthume des dames de Weimar. De distance en distance sont placés des escabeaux offerts, depuis la mort de Schiller, par les principales villes du grand - duché et ornés de leurs armes, brodées en tapisserie.
Un mois environ avant son entrée dans sa nouvelle demeure, Schiller avait assisté, au théâtre de Weimar, à la première représentation de sa Fiancée deMessiiie. Après avoir été interrompu par maint dérangement dans la composition de ce drame, il l'avait lu une première fois dans un cercle intime, le dernier jour de l'an 1802, et à cette occasion il avait promis k son auditoire de célébrer chaque année le soir de samt Sylvestre (l'engagement, hélas! élait plus court qu'il ne pensait) par une nouvelle tragédie. Ayant ensuite consacré plusieurs semaines à mettre la dernière main à son œuvre, il en fit une seconde lecture en présence du duc de Saxe-Meiningen, le k. février 1803, jour anniversaire de la naissance de ce prince, <■ k qui il devait, dit-il dans nne lettre à Goethe, quelques égards ■ : c'était de lui, comme nous l'avons rapporté, qn'U avait reçu son titre de conseiller aulique. La société réunie pour cette lecture était trèsmêlée. Princes, acteurs, dames, maîtres d'école (c'est ainsi qu'il la décrit lui-même) furent émus et charmés, et le poète espéra que l'effet ne serait pas moins grand à la scène. L'événement justifia sa confiance. On joua la Fiamée pour la première fois le 19 mars, puis on la reprit très-peu de jours après. « L'impression fut très-forte, écrit-il à Kœmer, et la pièce a tellement frappé la partie la plus jeune du pubbc, qu'on m'a porté un vivat, après la représentation, k la sortie du théâtre, ce qu'on ne s'était jamais permis ici.... Pour ce qui me concerne, je puis bien dire qu'en voyant jouer la Fiancée de Messine, j'ai eu pour la première fois l'impression d'une vraie tragédie. Le chœur unissait admirablement le tout, et un suprême et terrible sérieux régnait dans toute l'action. Goeihe a éprouvé le
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même effet ; il pense que le succès de ce drame a inauguré pour le théâtre ime tendance plus élevée. • Goethe avait chaîné Mme Wolf du rôle dlsabelle, et en cette occasion cette actrice , depuis célèbre, dont nous avons déjà parlé au sujet de Wallensiein, révéla, dit-on, pour la première fois, avec éclat son talent pour la tragédie. En même temps qu'on jouait la pièce à Weimar, on l'étudiait à Berlin , à Hambourg, à Leipzig. A Berlin, elle fut représentée le 14 et le 16 juin. <■ L'effet général, écrit Iflland à l'auteur, a été le plus grand, le plus profond, le plus imposant qu'on puisse désirer. Les chœurs ont été déclamés magistralement et sont descendus comme ime tempête sur la contrée. Que Dieu vous bénisse et qu'U vous conserve avec votre juvénile richesse, toujours florissante ! » C'était surtout l'eCTet des chœurs qui, dans ce drame, préoccupait le poète. Avant la représentation, il n'était pas sans crainte au sujet de celte innovation. Dans une lettre où il autorise Kœmer à promettre la pièce h un directeur de théâtre, moyennant 10 carlins', il lui recommande de ne rien lui dire du chœur : » Je veux qu'ils me jouent la pièce sans même savoir qu'ils ont mis sur la scène le chœur de l'antique tragédie. ■ Cette ignorance était chose possible, parce qu'il avait distribué les divers couplets du chœur entre un certain nombre de personnages désignés par des noms propres.
La Fiancée à peine achevée, il voulut, sans perdre de temps, se remettre aux Chevaliers de Halle, et reprit , comme il le raconte à Goethe, tout ce qu'il avait déjà écrit en vue de ce drame. • Le fer est chaud maintenant, dit-il, et se laisse foi^r. > Mais ce ne fut qu'une envie passagère. Un autre sujet s'empara de lui bientôt, celui de GuUiautne Tell. B en devait l'idée à Goethe qui, dès 1797, en visitant pour la troisième fois les petits cantons de la Suisse, avait formé le plan d'une épopée dont ces lieux imposants, cette admirable nature seraient le théâtre, et Tell le héros. Mais ce dessein n'ayant pas été accompli, Schiller s'appropria l'idée, pour en faire, au lieu d'une épopée, un drame. Cette fois cependant, avant de mettre la main à l'œuvre, il voulut reprendre haleine. Pour se reposer, il traduisit librement, sans doute pour satisfaire un désir de Charles-Auguste, les deux comédies de Picard dont nous avons parlé. Puis il se donna quelques distractions moins lilléraires. H se rendit d'abord à une invitation que lui adressèrent, d'Erfurt. une centaine d'officiers
I. Le carlin oucarolîn ëlait une monnaie d'or qui valait eniiron 2t rrancs.
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prussiens qui voulaient le fêter et au milieu desquels il passa, nous dit-il, d'agréables moments; ce furent surtout les plus anciens majors et colonels qui l'inléressëreut : Us lui rappelaient ime société où il avait longtemps vécu en esprit, quand il écrivait son Wallenjfetn. Ensuite il s'aventura, seul et sans sa famille, jusqu'à Lauchsta»lt, petite ville de bains , où la troupe de Weimar allait donner des représentations pendant la saison des eaux. Ce séjour fut pour lui un temps de doux repos. Il restait dehors une grande partie de la journée, eu société des étrangers qui aHluaienl de toutes parts et qui tous lui faisaient fête. D s'étonnait de trouver du goût k cette via tout oisive, si peu conforme h ses habitudes; déplorait par moments la perte d'un temps précieux, puis se consolait en songeant que ce n'était pas le perdre que d'épanouir son ftme et d'accroître par ces jours de relâche l'ardeur au travail. Des amis le décidèrent à visiter Halle ; il en revint peu charmé de la ville même et de la société qu'il y trouva : « On n'y sait, dit-il, que conter des anecdotes. » A Lauchstsdt, il suivait assidûment le théâtre. Un soir, à une représentation de la Fiancée de Messine, en présence d'un nombreux auditoire, il eut la surprise d'njie coïncidence merveilleuse qui vint achever la mise en scène de la manière la plus imposante. Voici comment il raconte lui-même à sa femme ce singulier et magnifique hasard : ( Pendant la pièce , il éclata un violent orage : les coups de tonnerre et les torrents de pluie retentissaient avec uo tel fracas (le toit était d'une structure très-légère) que, durant une heure, il fut presque impossible de comprendre un seul mot du rftle des acteurs et qu'il fallait deviner l'action par leur pantomime. Ce fut parmi les spectateurs une vive angoisse, et je croyais à chaque instant qu'on serait obligé de baisser la toile. Quand il venait de violents éclairs, beaucoup de femmes s'enfuyaient de la salle; c'était une perturbation étrange. Toutefois, on achevala représentation, et le jeu de nos corné* diens fut encore trës-tolérable. L'effet fut à la fois plaisant et terrible lorsque , au dernier acte, les imprécations furieuses qu'Jsabella adresse an ciel furent accompagnées du roulement de la tempête cpii gronda de plus belle. Juste an moment oii le chœur prononce ces paroles :
Quand les nuages amoncelés noircissent le ciel ,
Quand le tonnerre retentit avec un sourd fracas ,
Alors, alors tous Us cceurs se sentent
En la puissance du terrible destin ' ,