PRÉFACE
L'œuvre accomplie par Socrate est un des plus grands faits de l’histoire des idées et même de l'histoire générale ; car il ne s’est pas borné à apporter un principe qui a transformé la science, et si fécond que le riche et brillant mouvement philosophique qui l’a suivi n’en est que le développement : sa réforme a porté sur la vice même, et fait époque aussi bien dans l’histoire de la civilisation que dans l’histoire de la pensée. C’est Le père de la philosophie (1), comme l’appelle Cicéron, qui entend par ce mot, non pas seulement la philosophie
(1) Cic., De F'in., 2, L. « Socrates qui parens philosophiæ jure dic ipotest. »
I / PRÉFACE spéculative, mais surtout la philosophie pratique, la sagesse, c’est-à-dire à la fois la science et l’art de vivre. C’est à lui qu'est due cette profonde beauté morale, cette inspiration pure et forte, sublime et sensée, qui fait de la sa-. gesse antique la préparation, la promesse, le commencement même du grand renouvellement du christianisme. Socrate, lui aussi, est un précurseur. | - Et cependant, quand on essaye de se rendre compte de cette prodigieuse influence, si l’on se borne à se représenter, même en les enflant un peu, ses théories et sa doctrine, on se l’explique mal.
Quelle est en effet, en peu de mots, la philosoprie de Socrate? Comme’tous les réformateurs, comme Descartes, il commence par une œuvre de -destruction, par une critique négative, ou du moins limitative ; il part du doute, en se demandant : qu'est-ce que l’homme peut savoir ? Il nie la possibilité comme Putilité de ce savoir intempérant qui, dans son ambitieuse curiosité, embrasse le monde entier, et semble”
* PRÉFACE VII même s'attacher de préférence à des questions étrangères et à des phénomènes extérieurs à FPhomme ; il affirme que l’homme ne peut savoir qu’une seule chose, mais la seule aussi qu’il ait intérêt à connaître, c’est-à-dire lui-même: or, pour mesurer l'étendue et fixer les limites de notre puissance de connaître, évidemment il a fallu instituer une sorte de critique dela raison. C’est ainsi que,pourla première fois, l’hommese prend Jur-même et avec conscience pour objet de son examen, pour but de son étude, pour matière de la science; alors il est obligé de se séparer pour ainsi dire de lui-même, de ’s’analyser comme un objet extérieur, de s’objectiver, et de cette observation curieuse du sujet qui pense par lui-même, naît la psychologie, fondement de toutes les sciences morales et de toute saine philosophie. |
Pour s’étudier ainsi lui-même, pour vérifier l’état de son esprit et de son âme, détruire en soi l'illusion du faux savoir, dégager la notion pure du véritable, l'homme n’a qu’à consulter sa conscience. L'autorité, la tradition, ne peu-