VII PRÉFACE
vent rien fonder de certain: la raison est le seul arbitre, le seul juge. Il ne faut croire qu’à la raison quand il s’agit de décider ce qui est vrai comme ce qui est bien (1). À côté du doute méthodique, voilà donc Socrate qui proclame Pinfaillibilité de la raison, quand elle consent à n'étudier qu’elle-même, et cetic foi dans la conscience, on peut dire avec Hegel qu’elle est comme l’avénement d’un Dieu nouveau.
Obéir à la raison, et n’obéir qu’à la raison, voilà la règle de la vie intellectuelle et de la vie morale, la dignité comme la grandeur de l’homme; mais s’il faut tout ramener, tout rapporter à la raison, c’est qu’il y a en elle des vérités certaines et universelles. En effet, enseigner, c'est accoucher ; apprendre, n’est que se souvenir. L’esprit est plein, la raison est grosse d'idées ; pour tirer ces idées des profondeurs obscures où elles se cachent, pour
les contrôler, les vérifier, il y a un art, et cet
(1) Plat., Crit., 46, b. prden io à Adyo meffecbat,
| PRÉFACE IX "art, c’est la méthode épagogique, ou l'induction socratique.
Cette méthode consiste essentiellement à ramener toutes nos opiuions à des propositions claires et, sinon incontestables, du moins à peu près incontestées, did uod»xiare ouoxcyouuéyær, et à les comparer à des faits si clairs et si simples que personne ne les puisse nier. C’est ainsi que nous pourrons découvrir ou démontrer la définition des choses, laquelle nous en fait connaître la véritable essence, le r/ #xæaroy. Cette essence des choses, c’est une idée, un universel, convenant à tous les objets individuels qui portent le même nom, mais qui n’en est ni séparé ni séparable. Malgré cette réserve dont Aristote est, il est vrai, le seul garant, il est évident que nous tenons ici le germe de l’idéa” lisme platonicien. |
Socrate ne s’est pas borné à faire une critique de l'esprit, à fonder une méthode à la fois déductive, puisqu'elle suppose les idées innées, et inductive, puisqu'elle admet le raisonne-
ment par le semblable, qui repose au fond sur a.
x PRÉFACE
une induction; il a appliqué cette méthode et en a tiré de ces principes la doctrine suivante : On ne peut pas savoir ee qu’on n'a pas appris; on ne peut pas pratiquer des vertus dont on n’a pas idée ; au contraire, ce qu’on sait être beau et bien, on ne peut s'empêcher de le faire. La fin de la science est l’action, et même on peut aller jusqu’à dire que la science se confond avec l’action, et par conséquent la, philosophie avec la sagesse et la vertu. Il y ‘a plus, le bien, déjà identique au vrai, ne se distingue pas de l’utile; car tout bien est relatif, c’est-à-dire a une fin. L’ordre qui éclate dans les phénomènes de la nature, et particulièrement dans l’organisme de l’homme, a évidemment un but, qui n’est autre que le bonheur de l’homme; mais cette harmonie si juste des moyens avec la fin ne peut provenir que d’une intelligence, d’un être aussi sage que puissant. C’est une raison, un esprit qui gouverne le monde ; car de même que nous ne pouvons nous expliquer. les mouvements de notre corps et les actes de notre pensée que
PRÉFACE XI par la présence d’nne âme, principe du mouvement, dont la substance et la force invisibles ne se manifestent que par leurs effets, de même nous ne pouvons pas nier l'existence des dieux, parce qu’ils se dérobent à nos sens. Leurs œuvres proclament leur puissance, leur sagesse, leur bonté. Non-seulement ils veillent sur nous en cette vie; mais 1ls nous assurent auprès d'eux, dans une vie future et immortelle, la récompense de nos efforts, puissant encouragement à bien penser et à bien agir 1ci-bas.
Je suis très-éloigné de vouloir contester la grandeur et, dans certains points, l'originalité de cette doctrine. L’immense service rendu par Socrate est surtout d’avoir proclamé le principe de la souveraineté de la raison individuelle dans la science et dans la vie; il renvoie chaque homme à sa propre pensée, et inaugure, en la pratiquant avec conscience et réflexion, cette méthode féconde de la recherche personnelle et du libre examen, qui restitue à l’homme la dignité de son intelligence et la