‹ Vie de Socrate (volume 2)Chapitre 13 sur 25 · LA · texte numérisé non relu

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davantage encore que le même auteur lui attribue une humeur sombre et noire, à moins qu’ ne faille entendre par ueaay zoxixn quais, Ce grain de folie quientre, au dire d’Aristote, dans l’essence même du génie, et qu’il a eu en partage, suivant lui, avec Empédocle, Platon, et en général les bons poètes (1).

Cependant on ne peut pas dire qu’il ait eu la faculté poélique : au contraire, 1l semble que ‘élément prosaïque domine, dans les dispositious de son esprit et la tournure de sa pensée : c'est avec une répugnance visible et pour salisfuire à un scrupule bien délicat de conscience, qu'il fuit son métier de poète improvisé.

Craignant de n'avoir pas compris le sens des visions nocturnes qui lui recommandaient sans cesse de s’occuper de musique, Socrate se hasarde dans sa prison à mettre en vers les fables d’Ésope, car il se sentait incapable de tirer de sa propre imagination une fiction poétique. IL aborda même le genre lyrique et fit un hymne à Apollon, dont on.célébrait la fête pendant sa captivité (2).

stabili firmoque præditas, ut in probl. XIX, 48, in quo de choris tragædiarum disputat, #cç oréomev vocavit. »°

(1) Aristot., Probl. XXX, 1 ; Bekk., 953 a, 1, 25. (2) Phæd., 60 d : évrsivas rod Aicwmou Adyous. Diog. L.,

Ces essais tardifs de poésie ne furent pas, au goût de Diogène, fort heureux ov rdyu érirereu)uéyas; nous le croyons volontiers, quoique les comiques aient fait de lui un collaborateur d’Euripide, voulant plutôt marquer par là le caractère philosophique de la tragédie d’Euri-

11, 42, n'attribue à Socrate qu'une seule fable et en cite deux vers :

Aiconos mor’ ÊAeés Kopivôicev &oru vimeuot ph xpivetv Gpernv Aude gopin, .

Il cite également le premier vers du morceau lyrique, qu'il appelle un pœan, tandis que Thémiste (Orat., II, p- 217, éd. Hard,) et Platon lenomment un prélude #pociuuovi et Suidas un hymne(voc. Zux».), il semble que cet hymne existât encore du temps de Thémiste, qui nous dit : xai éori Zwxpare mocoutev mercinmévey ëv Tivo éÉauérpo ..…, et du temps de Diogène, qui en cite le vers

Au ÂnéAkcy, Xatos xai Apreut maide xhentvo.

Epictète, Dissert. IT, 6, et IV, 4, y fait allusion à peu près dans les mêmes termes qu'Apulée, Floril., p. 303. « Canit Socrates in carcere hymnos. » Dionysodore, qui avait écrit l'histoire de la Grèce jusqu'au règne de Philippe de Macédoine, soutenait que ce pœan n'était pas de Socrate. On trouve dans Athénée, XIV, 628, un vers emprunté aux poëmes de Socrate; Côsv xai Zuxodrns ëv Tel MMA ÀÉVOY CÜTE.

Où xai yupcis xaXaTa Becds Timuwatv dpiarct v mo). épLo __ Schweighauser se demande quel peut-être ce Socrate; Casaubon n'endit rien. Ott. Mü'ler croit que nous avons là un autre vers du pœan que le philosophe avail composé dans sa prison.

pide (1), que signaler une veine poétique dans l'esprit de Socrate.

| Socrate a mis l'idéal dans la vie pratique et semble, pour ainsi dire à dessein, le ‘négliger ailleurs : on ne le voit pas sensible à la grâce et à la beauté extérieure ; les discours qu’on lui prête ne révèlent pas le goût de l’art, l'amour et le sentiment des belles formes, le besoin ou le. désir de plaire. Il ne recherche pas le beau langage ; il n’a dans la bouche que des comparaisons vulgaires, des expressions triviales qu'il ne se lasse pas de répéter, sans craindre, par ces redites négligentes et cette vulgarité deformes, d’apprêter à rire à tout le monde, à tous ceux du moins qui jugent sur l'apparence (2), et de choquer le goût délicat et difficile de ses conci-

(1) Mnésimachus (Diog. L., 11, 18) appelle Euripide coxoxriyouvee, bourré de Socrate, et assure que Socrate avait mis des morceaux à la pièce des Phrygiens. Callias, dans deux vers conservés de la pièce des Captifs, répète l’assertion, que Socrate avait donné à la poésie d’Euripide un caractère grave et élevé. Aristophane va plus loin et dit qu'il faisait les pièces d'Euripide :

Ebpinidn d' 6 tas rpayudias ToùY Tac mepraæcüous cÜTSs ÉGTI, T&s ccpäc

Ces deux vers, que Diogène cite comme appartenant aux Vuées, ne se trouvent pas dans notre texte, et faisaient alors partie de la première édition de cette pièce dont ils confirnent l'existence.

(2) Plat., Symp., 222 a.

toyens. Il n’est pas étonnant qu’à la fin Socrate, par son mépris de toutes les élégances et des grâces de la vie et de l& parole, ait excité chez un peuple artiste, où le Beau jouait un rôle si grand, quelque dédain, un peu de colère ct beaucoup d’étonnement. Tout en célébrant sa vertu divine, en s’écriant qu'on ne pourra jamais trop admirer sa tempérance et sa force d'âme, en disant qu'on n'a jamais rencontré un homme pareil pour la sagesse et l’empire sur soi-même (1), Platon avoue qu'il ne rcssemble à personne, considère son individualité et sa vie comme des prodiges, et confesse la bizarrerie de ce caractère et de cette conduite, qui, sans doute, devait paraître à plus d’un presque de la folie (2); il appelle d’un mot caractéristique, mais difficile à traduire parce qu’il enveloppe une nuance d’ironie dans la plus sincère admiration 4auudorn xepaan (3).

Et d’un autre côté cependant, sous cette simplicité triviale, sous ce bon sens d’une forme si peu élégante, se cachait un grand artiste, et, à sa manière, un grand poète. S'il ne s'intéresse

(1) Plat., Symp., 219 b, c, d.

(2) Plat., Symp., 281 e : vero détov mavres babuaros TÂV ATOTIAV,

(3) Id., 213 e. Un drôle de corps serait trop vulgaire, mais il entre quelque chose de cela dans la locution de Platon.

qu’à la dialectique et au raisonnement, la conversation n'est pas entre ses mains un pur instrument de logique: un souffle plus puissant et plus élevé l’anime et l’embellit. Par sa finesse et sa profondeur d’observation, par l'ironie pénétrante et aimable qu’il sait donner à la critique, 1l arrive à produire des effets qu’on peut comparer à ceux du poète comique. Nul n’a résisté à cette analyse à qui rien n’échappe, à cette force invincible de dialectique et d'ironie. Il passe sa vie à se moquer et à rire de tout le monde (1); maistouten se jouant ainsi, il accomplit une œuvre sérieuse et grave (2j. Comme Voltaire, il excelle à rendre ses ennemis ridicules; mais à la verve de malice profonde de ce grand esprit critique, il unit, et c’est là ce qui rend sa personnalité si curieuse, par un exemple unique dans l’histoire, il unit la faculté de méditation intérieure, d’enthousiasme, de ravissement extatique d’un mystique, la vie d’un saint, la mort d’un héros. Cette grandeur morale lui communique un reflet de la beauté qu’il a dédaignée : le railleurterrible (3), qui avait le rire comme la phy-

(1) Plat., Symp., 216 e : cipuveudueves xai maikuv diarenet, (2, Xén., Mem., 1, 3, 8 : Emaitev dua oncud uv. (3) Diog. L., Il, 19, d’après Timon dans les Silles :

poxTnp pnrcpduuxTog, Lraxrixôs, eipwveuTns.

sionomie du satyre (1), ce lutteur aussi invincible dans les joutes dialectiques que Scirron ‘et Anthée (2), ce chien de chasse de Laconie, à qui aucune ruse ne peut faire perdre la piste des idées (3), cet opérateur habile et hardi qui, semblable à un accoucheur, tire du plus profond de votre âme des pensées secrètes que vous auriez voulu vous cacher à vous-même, c’est un enchanteur (4)aussi: il frappe d’immobilité et d’impuissance, comme la torpille, tous ceux qui veulent lui tenir tête (5);ilmetcommeunsceau sur la bouche et sur l’âme de ceux qui l’écoutent. La puissance de son art ne se borne pas à réduire l’ignorance ou la vanité à un silence humiliant ou modeste ; ses discours, tout dépouillés qu’ils sont des grâces du style et de la séduction de l’harmonie, ont un pouvoir magique qui charme, comme le feraient les plus grands poètes (6). Il ravit, il étonne et bouleverse l’âme ; il la fait rougir de ses faiblesses, éveille en elle comme un avant-goût de la

(1) Plat., Symp., 215 b.

(2) Plat., Theet., 169 a, b; Plut., T'hes. 8; Diod. Sic., IV, 17.

(3) Plat., Parm., 128 c : Gonéo ye ai Aéxmivat oxôlaxes 29 merabets ve xat iyvebers Tù hey 0Ëvrz.

(4) Diog. L.. 11, 19, d'après Timon: EMrvey émaotdcs.

(5) Plat., Men., 80 a : rÿ rhareia vépxn T% Oadarria.

(6) Plat., Symp., 215 e : veu épyavuv Quacie Adyes.

vertu, une indignation vertueuse contre ellemème et contre le mal dont elle s’est rendue coupable (Li: c’est une sirène que ce Silène (2). Les flûtes de Marsvas n’ont jamais eu cette harmonie enchanteresse qui charme et l’homme et la femme et l’enfant, qui les accable tous et les frappe d’un muet éténnement (3). Si la beauté se reconnait au trouble délicieux qu’elle jette dans l’âme, qui méconnaîtra dans Socrate la vraie beauté de la parole et de léloquence (4)?

C’est surtout dans l'ironie que son art semble avoir excellé. On sait que son principe philosophique était qu’il ne savait rien, et qu'il ne cherchait qu’à apprendre quelque chose. Quoique cette conviction fût chez lui sincère, il s’en servait à la fois pour l'attaque et la défense,

(1) Plat., Symp., 215 c: sebcbênre à qu... yévaxrat,

(2) Id. Aristoxène , fragm., 28, tiré de Cyrill. adr. Jul., VI, 208, rapporte que son père n'avait jamais rencontré un homme plus persuasif. Toute sa personne parleit, dit-il. Le son de sa voix, l'expression de sa bouche, le mouvement de sa physionomie, et, outre ce qu'il disait, l'originalité si forte de toute sa personne: rw rod eid'ous, iwrnra, C'est le génie, le dieu de la discussion, Des Wy Ti ÉheyxTiX O6. |

(3; Plat., Symp., 215 a: éxmenarquéver Éouèv xai xatsx0me04. Aristophane a un mot plus caractéristique encore: Suxayuye Zuxpdrre.

(4) Plat., Symp., 217 c.

comme d’un bouclier et d’une lance : il n’avait pas de peine à réduire au silence ses adversaires présomptueux qui en savaient moins encore que ce prétendu ignorant, et qui ne pouvaient même pas faire longtemps illusion sur leurs grossières manœuvres.

On ne l’a pas assez remarqué, l'ironie, quand elle n’est pas amère, introduit dans la discussion, à la fois, la modestie, l'esprit, la gaieté et la politesse; cet air de bonne compagnie, cette attitude modeste d’un homme bien élevé qui se fait petit à dessein,

Urbani parcentis viribus atque

Extenuantis eas consulto (1), écarte l’arrogance scientifique qui est odieuse, le pédantisme qui est ridicule, déconcerte l’orgueil et la suffisance, et permet de faire entendre les choses qu’il serait grossier de dire tout crûment: c’est là que Socrate fut, à ce qu’il paraît, inimitable; et avec des formes polies et courtoises, son argumentation n’en fut pas moins terrible. Ce n’était pas la griffe formidable du lion; mais, avec le miel de l’abeille attique, c'en était le perçant aiguillon.

Rien n’est cruel comme le sourire imperceptible et railleur d’un homme bien élevé; car sous

(1) Hor., Sac., X, 1. Ï, v. 18.

les dehors de Phumilité, l'ironie est l’expression contenue d’un sentiment profond de supériorité : dans le demi-jour et sous le demi-mot où elle se place, elle fait éclater parfois dans une nuance indéfinissable, et que tout le monde saisit, le dédain et le mépris. Je ne pense pas faire tort à Socrate en disant que ce sont là ses sentiments véritables à l’endroit de certains de ses interlocuteurs, particulièrement des sophistes. Pour eux, son mépris est sérieux et profond. Plus faible qu'eux dans l’opinion séduite, il prend cette arme, de tout temps l’arme du faible contre l’insulte du fort, de l'esprit contre la violence matérielle, du bon sens méconnu, de la liberté opprimée, de la justice outragée, contre l’erreur, l’iniquité, l'incapacité, la sottise triomphantes. Socrate n’arrache pas durement et grossièrement les masques, il les soulève doucement, avec un respect insolent, et sous les dehors menteurs du savoir et de la gravité, nous laisse voir à nu toutesles misères de la vanité et de l’ignorance. Les sophistes ne se sont pas relevés du coup qu’il leur a porté : comme les jésuites, ces autres sophistes, ils traînent et traîneront éternellement devant l'histoire, avec leur nom même, le trait qui les a mortellement blessés.

Cependant il ne faudrait pas prendre Socrate

exclusivement comme un critique : lui aussi il: a une méthodeet une philosophie. Sa méthode est négative en ce qu’il croit devoir commencer par purger l’âme des erreurs qui l’encombrent, des vices qui la déshonorent ; mais elle est féconde et positive en ce que, renvoyant l’homme à sa propre pensée, en lui disant de chercher : la vérité dans l’observation de sa conscience, dans l’étude de sa raison et de son cœur, il croit qu'il y a un art, et il croit qu’il possède cet art, d’aider les intelligences à mettre au jour les fruits sains et vigoureux qu'elles renferment, comme à tuer dans leurs germes les fruits impurs qui y croissent et qui les envahiraient peu à peu. C’est un accoucheur des âmes. Quoiqu'il prétende qu'il ne sait rien, que le Dieu lui a interdit de rien produire, qu’il n’est pas un maître, il sait du moins qu'il ne sait rien ; ilsait donc ce que c’est que savoir; il sait que nous pouvons savoir ce que c’est que l’homme, et il sait par quelle méthode nous pouvons arriver à le savoir. Cette méthode lui permet d'aider ceux qui veulent acquérir cette science et d'étudier avec eux ce grand sujet de la curiosité et de la sympathie de l’homme, je veux dire l’homme. Il leur apprend à détourner leurs regards encore faibles de ce ciel matériel où s’égaraient leurs yeux et leurs esprits, et les

90 VIE DE SOCRATE ramène à ce ciel intérieur de l’âme qu'ils avaient négligé, et où une contemplation assidue et profonde leur permettra non-seulement de se voir eux-mêmes, mais de voir Dieu, qu'ils n'avaient pas encore clairement aperçu. Il a donc, quoi qu’il endise, un enseignement, et par conséquent une sorte d'école ; quoiqu'il accueille tout le monde, cependant il a une prédilection particulière pour la jeunesse ; il ne se borne pas à accueillir, il attireles jeunes gens;il fait plus, il les poursuit, ét usant et même abusant du langage qu’expliquent sans le justifier les odieuses mœurs de la Grèce, dont il n’est cependant pas atteint, il se déclare l’amant de la jeunesse et de la beauté et proclame ne savoir qu'une chose, c’est l’amour (1). Il a eu en effet ce don sacré, cette puissance magique : il a été aimé ct il a aimé; il a su s'ouvrir un chemin dans les jeunes âmes, y semer les germes féconds de la vérité et de la vertu, leur inspirer l’amour de la sagesse et de la philosophie. C’est ainsi qu'il fait entendre une noble chose sous ces mots affreux de Platon, que je n’ose traduirc: moid'eparaiv pLETE ATGCPIXE (2), et celui-ci, plus

(1) Plat., Symp., 207: diuès ra iporxx ; Charm., 1554: goporarev. TX ÉDOTINX,

(2) Phædr., 249. J. Gessner a osé intituler un ou-

triste encore, puisqu'il ravale aux honteux artifices de la courtisane la prédication de la plus pure morale : ürt rime méga ppovais ; lui demande Callias, de quoi donc es-tu si orgueilleux ? éripuorgemia (1), répond Socrate, c’està-dire, de savoir séduire les jeunes gens à la sagesse, et de les rendre, par leurs vertus, pleins d’une beauté réelle et durable, qui les fasse à tout jamais aimer et dignes d’être aimés. L'amour socratique est l’amour de la vraie . beauté, c’est-à-dire de la beauté morale (2). Voilà quels sont ses disciples, ou plutôt ses auditeurs. favoris: mais rien ne ressemble dans cette pratique à une école réglée ; on ne trouve aucune trace de pédantisme et de scholastique, rien de sérieux, d’austère ; tout en accomplissant son œuvre si sérieuse, il se joue et rit (3). Le cercle nombreux, mais flottant, qui se forme, se disperse, se reforme autour de lui, n’est soumis à rien de fixe. Aucune discipline, aucune règle; n1 le lieu des entre-

vrage paru en 1769 à Gæœttingue: Socrates, sanctus pœderasta.

(1) Xénoph., Conv., III, 10 ; Cf. id., IV, 56.

(2) Rep., III, 403 c : ra roù naxcd ipuruwx,

(8) Mem., IV, 4, 10 : xarayeàs… Id. 1,3, 8 : érattev due oncuddtuv; Plat., Conv., 216 : elpuveuduevcs Kai maiçov d'iaredet.

ticus, ui l'heure, ni le sujet, ne sont fixés. Il aime à causer de la sagesse à table, et ce n’est là qu’une habitude grecque, transplantée ensuite à Rome, et dont Platon commença à faire uncespèce d'institution ; ceux mêmequi forment autour (le lui un cercle plus intime, ne semblent pas avoir une communauté plus grande d’idées soit entre eux, soit avec lui-même: ils ne sont réunis que par une plus grande force de sympathie pour sa personne et d’admiration pour son génie et sa grandeur morale. Nous ne les, connaissons certainement pas tous, mais nous en connaissons cependant un assez grand nombre.

On peut les distinguer en trois classes : les uns se bornaient à écouter, à jouir du charme de ces improvisations intéressantes, piquantes, aimables; à profiter de l'exemple de sa riche expérience et de sa forte dialectique, pour l’appliquer à l’art de la parole, de la politique ou de la poésie. .

Tel était Euripide, dont Socrate passait pour le collaborateur (1), et auquel, par égard pour l’amitié dont l’avait honoré son maître, Platon décerne, peut-être un peu légèrement, le premier prix de son art (2). Socrate n’allait

(1) Diog. L., II, 18; Æl., ZZ. var. II, 13.

(2) Rep., VIII, 568 a : diapépuvra Év rpayudia.

guère au théâtre, dit-on, que pour y voir re- . présenter les pièces de son ami; c’est à ce titre qu'ont dûserencontrer dans ce cercle les poètes Agathon et Aristophane, Lysias l’orateur et Phèdre, son admirateur passionné; le noble Callias, dela grande famille des Hipponicus, qui, dans sa curiosité pour toutes les choses de l'esprit, donpait une si généreuse hospitalité à tous les sophistes ; Critias, l’un des plus cruels des Trente Tyrans; Alcibiade, le plus beau ct le plus corrompu des Grecs; lintrépide, mais téméraire Lachès; le sage, mais trop prudent Nicias; le jeune Périclès enfin, accablé par la gloire de son père et qui périt victime de la fureur du peuple, à l’occasion du combat naval des Arginuses; Aristarque et Euthère, personnages inconnus et que Xénophon seul nous fait connaître comme de vieux amis de Socrate (1); Adi-

- mante, l’un des frères de Platon.

Ilest remarquable que nous ne trouvons pa:

de femmes assistant à ces conversations ; en effet, elles pouvaient bien suivre les lecons des pythagoriciens, données secrètement dans l’intérieur des maisons et à portes fermées, même celles de Platon, qui avaient lieu dans un édifice public, mais clos; mais elles ne pouvaient se

(1) Mern., If, 7et 8 : AAA mai nos: Aopaisv Éralecu

U4 YIE DE SOCRATE

méèler aux hommes sur la place publique, le port, les gymnases, partout où Socrate entrainait son mobile auditoire.

Les deux scules femmes avec lesquelles on nous le montre en rapport, sont les deux courtisanes Théodote et Aspasie, auxquelles il al. lait demander des lecons sur l’art d’aimer et de se faire amer : l’une, célèbre par son rare esprit et l’amour qu’elle sut inspirer à Périclès; l'autre, maitresse d’Alcibiade, auquel elle eut le courage de rendre les derniers honneurs après sa mort due à la perfidie de Pharnabase.

Dans une autre classe, on pourrait placer ceux qu’on appelle proprement Socratici oiri, qui n’ont vu dans Socrate qu’un moraliste et ont essayé de continuer, en la développant dans des ouvrages perdus aujourd’hui (1), cette philosophie pratique et populaire.

Ce sont Criton et son fils Critobule, Chære- . phon et son frère Chérécrates, Apollodore et Autodore son frère, Afistodème, Théagès, Her-

(1) Diogène de Laërte, 11, 64, nous donne le nombre des écrits,sous forme de dialogues, qu'on attribue à ces personnages; ils sont tous aujourd’hui perdus, et presque tous passaient déjà du temps de Diogène pour supposés. « De tous ces dialogues socratiques, il n'y a d’authentiques, dit Panætius, queceux de Platon, de Xénophon, d'Antisthène et d’Eschine. » Panætrus hésite sur ceux de Phédon etd'Euclide: il condamne tous les aatres.

mogène, Hermocrate, Phédonide, Théodote, Epigène, Ménexène, Ctésippe, Théétète, Terpsion, Charmide, Cléombrote, Diodore, Glaucon, autre frère de Platon, Simmias et Cébès, les deux pythagoriciens, Simon le cordonnier et le charcutier Eschine. (est ce dernier qui, se présentant à Socrate aù moment où il recevait quelques cadeaux de ses amis, luidit: « Pour moi, je suis si pauvre que je n’ai rien à t'offrir que moi-même; » à quoi le sage répondit :

« Tu mihi magnum munus dederis (1). » N’oublions pas Xénophon, dont les Mémorables, le Banquet et l’Apologie nous montrent sous quel point de vue cette catégorie de disciples avait compris l’enseignement de Socrate.

Dans la troisième et la dernière, on peut mettre ceux qui, derrière les applications pratiques et les leçons morales, ont aperçu les principes scientifiques et métaphysiques qui les soutiennent et les produisent, et qui, à leur tour, ont essayé de construire avecla méthode et les principes du maître, une philosophie propre et originale.

À leur tête, il faut placer Platon ; puis, bien au dessous, Euclide, fondateur de l’école mégarique, ami fidèle et admirateur courageux, jus-

(1) Senec., De Ben., 1, 8.

qu’à l’héroïsme, de Socrate. S'il faut en croire l’anecdote racontée par Aulu Gelle (1), c’est auprès de lui qu'après la mort du maître se réfugièrent les disciples effrayés.

Phædon d’Elis, pour lequel Socrate semble avoir eu une prédilection marquée (2), et qui, réunissant autour de lui quelques auditeurs de son maître, forma l’école d’Elis ou d’Erétrie, très-intimement liée à celle de Mégare, mais dont nous savons peu de chose.

Antisthène d’Athènes, qui avait été, avant de conuaître Socrate, un professeur de rhétorique sophistique, fut l’auteur de la secte cynique et le précurseur de Zénon. Fidèle au maître qu’il avait adopté (3),il imita sa méthode d'interroger les hommes, mais en mettant dans cet examen, par lui-même douloureux, un esprit de violence ct d’arrogance qui était dans son caractère.

Aristippe de Cyrène avait été attiré à Athènes par la réputation de Socrate : aux jeux ‘olympiques, il avait entendu Ischomachus parler de sa doctrine et de sa personne, et n'eut pas de cesse qu’il ne fit sa connais-

(1) Noct. Att., VII, 10.

(2) Plat., Phædon., 58 d, 89 a.

(3) Xén., Mem., III, I, 17; Conv., 4, 44; Plat. Phæd., 59 b; Diog. L., VI, 2.

sance. Il a dû nécessairement centrer trèsavant dans son intimité, puisque Platon a cru devoir signaler son absence dans ce cercle d’amis qui se trouvèrent auprès du maître le jour où 1l but la coupe fatale. Ce qu’il y a de singuher, c’est que, comme Antisthène, il se croyait le fidèle interprète des principes de Socrate cn développant, dans l’école cyrénaïque, les doctrines qui aboutirent bientôt à la philosophie d’Épicure.

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