LA MISSION
des dieux avec Socrate, ces révélations dont il né se croyait pas l’objet unique et privilégié, mais que pouvaient espérer d’obtenir toutes les âmes pures (1), avaient commencé dès sa jeunessé (2) et avaient pris peu à peu une précision, une clarté, une intensité telles dans sa conscience, qu’il les entendait s’exprimer par une voix (3).
C'était là ce quise produisait, ce qui se présentait à lui de divin et de démonique, #6 1 x ar d'aiuoyioy.
Cette mission supérieure à laquelle il se sentait appelé par une voix d’en haut, et pour laquelle il négligeait, par un sacrifice où il trouve lui-même quelque chose de surhumain (4), tous les intérêts positifs et matériels de la vie, avait certainement déjà commencé, lorsqu'elle fut confirmée par l’oracle de Delphes, consulté par Chéréphon, son ami d'enfance. Il est évident que cet oracle, dont nous allons raconter l’histoire, n’a pas décidé seul la vocation philosophique de Sucrate ; il fallait même qu’une cer-'
(1) Xén., Mem.,1,1V, 18, où il conseille à Aristodème de faire une cour assidue aux dieux, atin de voir s'ils ne lui enverront pas des avis et des conseillers spéciaux. Cf. id. id. 1, 1, 19.
(2) Plat., Apol., 31 d : x maidos dpEduevev.
(3) Plat., Apol., 31 d.
. (4 Plat., A pol., 31 b : cd yap 40putive Ettxe,
taine notoriété entourât déjà sa personne, pour que Chéréphon ait eu la pensée de faire une telle question, et que le dieu aït pu faire une telle réponse. Nous savons par Platon que cette carrière de dévouement et de sacrifices a duré de longues années (1). Quelque vague que soit cette indication, elle exprime toujours une longue durée; on ne peut pas supposer qu’il ait osé entreprendre ce rôle de réformateur pendant sa jeunesse, car il lui fallait au moins lautorité d’un âge presque mûr, sinon de la vieillesse ; mais on peut admettre que la pensée lui en vint de bonne heure, qu’elle se développa peu à peu, et qu'il était arrivé à la pleine conscience et dans le plein accomplissement de son œuvre vers l’âge de quarante ou de cinquante ans, c’est-à-dire dans les dix premières années de la guerre du Péloponèse.
C’est donc vers ce temps à peu près, entre 430 et 420 ans avant Jésus-Christ, que nous plaçons le voyage de Chéréphon à Delphes.
Chéréphon, que Socrate nomme son ami d'enfance (2), appartenait au parti démocra-
(1) Plat., Apol., 31 b: rcoaüra %0n ërn.
(2) Plat., Apol., 20 e. Platon lui donne dans Charm., 158 b, l'épithète de pawuxiç; s’il faut en croire Aristo- * phane et son scholiaste, à force de se livrer à l'étude, il en était devenu maigre, pâle ou plutôt jaune, livide et
LA MISSION 105 tique ; il en avait partagé les périls, les persécutions, et ne rentra de l’exil qu'avec Thrasybule. C’était un homme généreux, passionné pour la science, ardent dans ses amitiés comme dans ses antipathies, et qui, poussé par une admiration enthousiaste, osa demander un jour à la Pythie s’il y avait un homme plus sage que son ami (1).
La réponse de la Pythie est assez diversement rapportée. Dans l’Apologie de Platon, Socrate se borne à dire qu'elle aurait répondu qu'iln”y avait pas un homme plus sage, sogérepoy, que Socrate; dans celle de Xénophon, qu’il n’y
même malade; de là les épithètes dechauve-souris, vuxrepis, de mékives, d'Auôvrs, que luidonne Aristophane, Mub., 104 ; Schol. v. 104, 144, 504. Suivant la seconde de ces scholies, Nub., 144, il avait écrit quelques ouvrages dont il ne nous est rien resté.
(1) Tel ne fut pas, suivant Fréret., Acad. Inscript., t. XL VIT, p. 225, le sens de la question de Chéréphon, qui n’avait pas prétendu consulter l’oracle sur le mérite de Socrale, mais seulement sur le mérite relatif de Sophocle et d'Euripide. Je pense que ce n'est là qu’une conjecture de l’illustre critique, amenée peut-être par la réponse, mais que ne justifie aucun texte ni aucun témoignage. On ne voit pas bien pourquoi le vieil ami de Socrate serait aller consulter le Dieu sur le mérite de Sophocle et d'Euripide. Il n’est donc pas du tout certain que « Platon rapporte d’une manière peu exacte l’oracle dont parle Socrate. »
en avait pas de plus libre, de plus juste, de plus sensé (1).
Diogène de Laërte a la prétention de connaître la réponse textuelle de l’oracle (2), que nous trouvons plus complète encore dans les Scholies d’Aristophane, dans les deux iambes suivants :
Zcoës Sopuxañs, ccporepos d'Ebpimid ris" Âsdoov dE révrouv Éwxparnç ccpurarese
(1) Apol. Xen., 14.
(2) Schol. Aristoph., Nub., 144; Diog. L,, 11, 31; Ménage, ad. ll. Démocharès, dans son ouvrage contre les philosophes, cité par le scholiasle d'Aristophane, doutait de l'authenticité de cette réponse, parce que les vers sont iambiques et que les oracles de Delphes se rendaient en dactyliques hexamëtres. Le scholiaste répond queplusieurs oracles, et dé coux mêmes qui étaient rendus de son temps, étaient en iambes, et certains en prose. Colotès, en sa qualité d'épicurien (Plut. ad Col. XVII) nie la réalité de cet oracle comme celle de tous les autres, qu’il considère comme des œuvres de fraude et d'imposture, acptatièv xai goprixèv dima. Athénée, qui la conteste également (v. p.218 c), s’appuie sur les différences entre les détails donnés par Xénophon et par Pluton. Brucker (t, I, p. 534) accepte le doute assez mal fondé, selon moi, de Colotès et d’Athénée. La meilleure räison qu'on pourrait invoquer en faveur de ces conclusions sceptiques, c'est que bien des oracles de cette nature ont été inventés après coup, et par exemplé pour Platon, Apollonius et Plotin, Mais ici l'accord sur le fait de deux témoins aussi autorisés que Platon et Xéncphon, laisse peu de prise à un doute raisonnable.
Si cet oracle n’a pas fait naître dans Socrate l’idée de la mission qu’il avait à remplir envers lui-même et envers les autres, il la détermina sans doute avec plus de précision et la confirma plus pleinement. Pour s’expliquer le sens de la réponse du dieu, il se crut obligé envers tous ses concitoyens, comme si chacun d’eux était son père ou son frère, d'examiner leur esprit, de scruter leur cogscience, d’éveiller dans leur âme le sens du vrai et du bien, et de la purger des erreurs et des vices qui, en s’opposant à la vertu, s’opposent au bonheur (1). C’est là pour lui une tâche périlleuse, il le sait, mais c’est un devoir sacré; il aimerait mieux renoncer à Ja vie, il aimerait mieux mourir mille fois que de "refuser de la remplir (2), car il vaut micux obéir à Dieu qu'aux hommes (3); +1 se promit donc de lui obéir tant qu’il lui resterait un souffle de vie (4), et nous savons qu'il a tenu parole.
Considérant donc les Athéniens comme un coursier robuste et généreux, mais que sa grandeur même appesantit,.et qui a besoin d’un éperon qui l’aiguillonne, il accepta €e rôle dangereux de réveiller des âmes qui voulaient s’en-
(1) Plat., À pol., 31 a. .
(2) Plat., Apol., 29 c, d.
(3) Plat., 4pol., 29 c, d.
(4) Plat., Apol., 29 c, d : fuame) 4 éumvéo xai ciisre ©, a
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dormir, et passa toute sa vie, non pas à enseigner, Car il repoussa toujours le titre de maître, et nia toujours qu'il eût jamais promis ou donné à personne, des leçons, mais s’offrant à tous, et provoquant tout le monde, étranger ou Athénien, jeune on vieux, riche ou pauvre, à des entretiens toujours gratuits. Toute la journée sur la place publique, au moment même desmarchés, ou dans les gymnases particulièrement au Lycée (1), loin de se séparer de la multitude, comme les sophistes de profession, il causait avec les marchands dans leurs baraques, avec les ouvriers dans leur échoppe, avec les banquiers à leurs comptoirs, avec des sophistes, des politiques, des rhéteurs, des orateurs, des, poètes, mais recherchant surtout les jeunes gens, et se hasardant jusque chez une courtisane (1) ; il cherchait à convaincre ses interlocuteurs de linanité et de la vanité de leurs connaissances, et les encourageait à substituer
(1) Plat., E’'uéyphr., 2 a ; Charm. 158 a, b.
(2) Xénoph., Mem., 1.1, 10 ; Mem., 111, 11, 1; Plat. Apol. S., 17 et 16, 31 a. Nous l'avons vu proclamer Aspasie comme son- maître d'éloquence. Quant à Théodote, célèbre entre les courtisanes de la Grèce, elle avait aimé Alcibiade et, à sa mort, elle fit ensevelir son corps dans une robe qui lui appartenait, avant qu'il fût porté au bûcher. Athén., XIII, 574; Libanius, t. I, p.58; Æl., Hist. Var., XIII, 32, citent encore Callisto comme une courtisane avec qui s’est entretenu Socrale.
à ces faux semblants de science, des principes plus certains qu’approuvassent également la conscience et la raison. Ces conversations perpétuelles, qui le faisaient appeler par les comiques un infatigable bavard, ddoaészns, séduisantes, piquantes, à la fois graves et spirituelles, gaies et sensées, où, sous une apparence de critique négative et de dissolvante analyse, 1l semait les germes de la vie morale, éclaircissait la notion du vrai savoir et du vrai bonheur, éveillait et dirigeait les grandes facultés investigatrices de l’âme, lui attiraient de nombreux auditeurs, qu’il n’appelle jamais ses disciples, mais simplement ses amis, ses compagnons, ses habitués (1). Son art de causeur était si grand, son commerce si recherché et si attachant, que, suivant le récit d’Aulu-Gelle, Euclide, bravant le décret qui punissait de mort tout Mégarien surpris dans la ville, venait la nuit de Mégare à Athènes, déguisé en femme, pour pouvoir en jouir (2); et quand bien même il faudrait tenir pour suspecte cette anecdote, que semblent autoriser les conversations que, d’après Platon, Euclide aurait eues avec Socrate dans les derniers temps de sa vie, il n’en
(1) Xén., Mem., passim : ci süvevres, où ouv cuolxotai, ci ouvuxTpiGovres, c£ ourAcüvres, oi auvnlsts.
(2) A. Gell., N. Aét., VI, c. x.
{it VIE DE SOCRATE
faudrait pas moins v voir la preuve de la réputation universelie que s'était acquise Socrate, et de la supériorité qu'il déploya dans ce rôle de causeur public. constant et gratuit, dont il n’y a pas d'exemple dans l’histoire d'Athènes avant ni après lui.
Mais Socrate n’était pas seulement un Causeur aimable, c'était souvent un censour sévère; il s'en allait non pas seulement s’entretenant familièrement avec tout le monde, mais pénétrant avec une perspicacité terrible au fond de la conscience de chacun de ses interlocuteurs, lui arrachant le masque de ses fausses vertus et de ses faux talents. le forçant à d’humiliants aveux d’impuissance, d'ignorance, d’immoralité, faisant rougir les plus honnêtes de tout ce qu'ils sentaient eneux de faiblesses morales, mais:irritant le plus grand nombre en leur faisant perdre leurs prétentions au respect d'eux-mêmes et au respect d'autrui. Il ne se dissimulait pas que par cette espèce de confession publique et violente, arrachée par sa subtile analyse, son raisonnement rigoureux, sa terrible ironie, il s’attirait de nombreux ct redoutables ennemis; lui-même se compare à un tan qui s'attache aux flancs d’un cheval pour réveiller sa mollesse. Aussi, si nous en croyons l’Apologie de Platon, le procès qui lui fut intenté ne le sur-
prit pas plus que l'issue fatale ne l’en étonna: il semble l'avoir prévue, sinon désirée, comme on l’a soutenu.
Il faut-reconnaître cependant qu'il ne fut arrêté dans cette mission si délicate et si dangereuse que vers la fin de sa vie. Pour la remplir ainsi presque jusqu’au bout, sans violence :
comme sans faiblesse, il fallait deux choses que l’on n’a pas revues dans l’histoire : une ville telle qu’Athènes, et un homme tel que Socrate, encore cet homme eût-il besoin d’être ou de se croire possédé par un dieu (1).
Toutefois Socrate, s’il considère cette vie philosophique, qui consiste non-seulement à s'interroger et à se confesser soi-même, mais à intérroger et à confesser bon gré mal gré, et publiquement, les autres (2), comme un devoir religieux, une obligation envers le dieu, il y goûte un plaisir et y trouve un bonheur qu'il ne cache pas. Il obéit, sans doute, aux dieux qui le lui ordonnent, mais sans cette constante étude de l’homme, de l’homme moral surtout, la vie lui semblerait bien misérable (3) : il n’y
(1) Plut. ad. Col., c. 17 : 6scarimreu avdpos yevomévou.
(2) Plat., Apol., 28e : pücocpoüvra Eñy xai dferaovre émaurèv xai robe dAdoue.
(3) Plat., Apol., 28 6: à xai avebéraaros Bios où Biuwrès
a pour lui qu'une vie désirable, la. vie de lesprit; qu'une vraie féhcité, c’est leffort actif de l’âme dans la recherche et, autant qu’elle le peut, dans la possession de la vérité.