‹ Vie de Socrate (volume 2)Chapitre 18 sur 25 · CHAPITRE VI LA VIE DOMESTIQUE ET POLITIQUE DE SOCRATE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI LA VIE DOMESTIQUE ET POLITIQUE DE SOCRATE

Nous savons très-peu de choses de la vie de Socrate ; nous ne le voyons qu’'arrivé déjà à la vieillesse et entièrement voué à sa mission philosophique. L’homme qui renonçait à la vie politique se condamnait lui-même chez les anciens à l’obscurité. Il dut y avoir peu d’incidents dans cette vietout intérieure, ou du moins tout intellectuelle. On sait qu'il se maria (1) et qu’il remplit honorablement à plusieurs reprises les devoirs militaires imposés à tout citoyen d'Athènes, et courageusement, quoique maladroitement, les fonctions judiciaires qui lui furent départies par le sort.

Quoique Socrate ait été loin de partager le mépris que faisaient de la femme presque tous ses contemporains, et dont ne s'est pas dé-

(1) On ignore absoiument à quelle époque.

pouillé Platon, bien qu’il ait même soutenu, ce qui dut paraître un hardi et dangereux paradoxe, que la nature n'avait pas fait la femme inférieure à l’homme (1), bien qu’il fasse l’éloge de la vie conjugale (2), il ne dut pas apporter à cette union des sentiments bien délicats et bien raflinés. Sans doute 1l n’y apportait pas l'amour et n’y cherchait pas toutes ces satisfactionsintimes et cesjoies de l’âme qui l’ennoblissent dans nos idées et dans nos mœurs chrétiennes. Il supporte sa femme et s’en occupe peu ; c’est à peine si on le voit dans sa maison; il vit constamment sur la place publique, entouré de ses jeunes amis, dont l’affection semble suffire à ses besoins de cœur. Ce fut sans doute un bon mari, patient et fidèle, mais modérément tendre, à peine respectueux, et pas du tout amoureux. Comme tous les Grecs, il s'était marié pour avoir une famille; et il se crut, comme eux, obligé d'avoirune famille, non pour la joie intime que ces chères affections donnent au cœur de l’homme, mais pour payer sa dette à l’État. Le seul but du mariage est d’avoir des enfants (3). Ce n’est même pas le

(1) Xén., Symp., 2, 9: n yuvaueix hat cdd Ev peipuv Ts tab vd pos.

(2; Xén., Œcon., 3, 10.

(3) Xén., Mem.,11, 1, 4. Cf, Plat., Symp., 192 a: #pû,

bonheur qu'il compte y trouver. Interrogé s’il était mieux de se marier ou non, il répond :

« Quel que soit le parti que vous preniez, vous Vbus en repentirez (1). » Alcibiade s’élonnant qu'il supportât avec tant de patience les cris d’impatience et la mauvaise humeur de -sa femme : « Et toi, lui dit-il, ne supportes-tu pas les cris de tes oies? — Oui, mais elles me donnent des poussins et mc font des œufs. — Eh bien! moi, reprit Socrate, Xantippe me fait des enfants (2). » Il est incontestable que cetic comparaison n’est ni délicate, ni tendre, ni respectueuse.

On dit qu'il se maria deux fois, d’abord avec Myrto, fille ou petite-fille, ou même atrière petite-fille d’Aristide le Juste (3), qu’il

qausds rai rad'oncins cd mpocÉpeuat Tov vcbv qua, GAX brd 7cÙ vépLCU avayxatovrar.

(1) Diog. L., II, 23. C'est aussi le sentiment d'Hésiode, Theog. .) V: 609, et de Solon, Stob. Serm., 68, 33 : xélarev, aimev, popriov, À JUVÉ.

(2) Diog. L., 11, 31.

(3) Diogène, “11, ‘6, et Suidas en font la fille, Plutarque (Vit. Aristid., c. 27) la nomme la petite-fille d’Aristide. Athénée, XIII, 555, faisant la remarque que la chronologie ne permet pas d'ajouter foi à ce récit, supposeque c'était la fille du troisième descendant d’Aristide. Si l'on accepte l'autorité du mpi edyeveias attribué à Aristote, la première femme eût été Xantippe, mère de Lamproclès, ‘et la seconde Myrto, mère de Sophronisque et de Mé-

aurait épousée parce qu'elle était veuve et dans la misère; puis ensuite avec Xantippe, qui a laissé dans l’histoire des femmes acariitres une célébrité fâcheuse. On a même voulu qu'il eñt eu ces deux femmes à la fois. Cette singulière assertion d’un fait, qui serait unique dans l’histoire grecque (1), est appuyée sur l'autorité de Satyros le péripapéticien et de Jérouymos de Rhodes, cités par Diogène de Laërte (2), auxquels Plutarque (3) ajoute celles de Démétrius de Phalère, d’Aristoxène le musicien, et même d’Aristote, dans un livre #spi süyevelos, dont Athénée (4), qui rapporte tous ces témoignages, en y joignant celui de Callisthène, n’affirme pas l’authenticité, déjà suspecte à Plutarque (5). .Comme une loi citée

nexène. Ce fait ne peut se soutenir que dans l'hypothèse de la bigamie de Socrate, car s'il a épousé l'une après la mort de l'autre, il est certain que la seconde femme a dû être Xantippe, présente aux derniers moments de Socrate, comme l’atteste un document irréfragable, le Phédon.

(1) Il faut excepter l'unique exemple du roi lacédémonien, Anaxandride, qui eut, dit Hérodote, V, 40, contrairement aux mœurs des Spartiates, deux femmes et deux ménages, d'ifus fatixe.

(3) Plut., Vic. Arist. c. xx VII.

(4) Athén., XIII, 559.

(5) Plut., Vi. Arisé. c. xXVII.

par Athénée, et attribuée par lui à Cécrops, instituait la monogamie chez les Athéniens, il a fallu chercher une jusüfication législative de cette exception prétendue. On l’a trouvée dans un décret dont le but était de venir au secours de l'insuffisance de la population d’Athènes, épuisée par la maladie et la guerre, et dont la formule est que les Athéniens pourraient dé- SOTMAIS yaœuei u6y dorh) ia, madorosiola dé xa SE érépas (1). C'est une extrême liberté d'interprétaiion que de traduire cette formule comme l’a fait Athénée, f£sisas xai duo Every > uyaixas Toy Bouaëueso (2). Un décret qui, pour obvier à la disette des citoyens, conférait les droits d’hommes libres aux fils d’une concubine, dans de certaines conditions et avec des restrictions légales (3), qui suspendait pour un certain temps les effets de la loi qui exigeait que, pour être admis au rang de citoyen, les enfants fussent nés de père et de mère citoyens, ne saurait

(1) Diog. L., 11, 26.

(2) Athén., XITI, 556. Sur l'autorité de cemême décret ainsi interprété, Aulu-Gelle, N. Att, XV, 20, 6, attribue également deux femmes à Euripide. Lucien, À {cyon, c. vit, les Lettres de Socrate |Orelli}, Cyrille, adv. J'ul., VI, 186, Théodoret, Cur. Græc. A ffect., XII, 65, sans doute sur le témoignage d’Aristoxène, adoptent cette invraisemblable hypothèse de la vie de Socrate.

(3) Démosth., Aristocr., $ 53. CF. Isée, Pyrrh., 40: ini ral aix,

être assimilé à un décret. autorisant la polygamie dans les mœurs athéniennes (1).

L'origine d’une si grosse méprise semble être dans un passage mal entendu du Phédon. Au moment suprême, après avoir pris le baïn, Socrate fait amener auprès delui, pour leur faire ses adieux, ses enfants et æœi oinéïar zuvaïnes (2). Tib. Hemsterhuys soutient qu’il faut entendre par ces mots les deux épouses de Socrate (3). Je ne vois pas pourquoi 1l s’arrête à ce nombre, qui cexigcait le duel, et pourquoi, se fondant sur l’indéfini du pluriel employé, il ne donne pas tout de suite au philosophe un vrai sérail. Lusacius, dans ses ZLectiones Alticæ, a consacré une savante disserlation à ce sujet, et n'a pas eu de peine à démontrer, comme Pa fait plus tard Heindorff, qu’il s’agit, dans le passage de Platon, de toutes les femmes de la maison et de la famille de Socrate, ou peut-être même,

(1) Cette erreur avait été déjà, au dire de Plutarque (Vié. Arist., c. xxvu), parfaitement réfutée par Panætius dans son livre sur Socrate.

(2) Phæd., 116 b.

(3) Ad Luc. ,Alcyon., t. I, p.184, et + Præfat., XXXIII. M. K. Fr. Hermann a mis l'Alcyon dans son édition de Platon. Le passage sur lequel s'appuie Hemsterhuys est celui-ci: buvnom YuvaËt Tai éuais Eavrinmn 7e x2i Muprct. On sait que cet ouvrage. est dénué de toute authentieité.

comme le suppose Wittenbach, des femmes domestiques ou esclaves ; en tous cas, il ne peut-être question de Xantippe, que Socrate a congédiée au commencement du dialogue et fait reconduire chez elle. S’il est vrai que le mot .yvvaïxes puisse s'entendre des épouses, l’addition du mot oixeïæ lui Ôte cette signification précise et lui restitue son sens large et général. D'ailleurs, si ce fait s’était produit dans la vie de Socrate, comment admettre que ni ses amis ni ses ennemis n'en aient fait mention ? Si ses amis se sont tus par discrétion, Athénée a beau dire (1), ce n’est pas le décret prétendu qui aurait fermé la bouche aux comiques et les aurait empêchés de signaler cette contradiction dans la conduite d’un homme si tempérant en toutes choses. D'ailleurs, on n’y pense pas, dans les mœurs grecques deux femmes légitimes supposalent deux ménages, deux états de maison (2) : c’est un luxe que ne pouvait se , (1) Athén., XIII, 556.

(2) Où Salvien (De Gubern. D., 1. VII, 799) et Tertullien (4 polog.) ont-ils trouvé que Socrate avait professé non-seulement la polygamie, mais encore la communauté des femmes, et l'avait pratiquée en livrant sa femme à un autre homme? Salvien ajoute même que Socrate avait écrit des livres sur ce beau sujet. Ainsi il aurait lu des livres écrits de la main de Socrate : Salvien

a été bien heureux. Hérod.. V, 39, 40 ; yuvaixas Exov due, | dtEzs Lartags oies. °

permettre Socrate (1); s’il a eu deux femmes, il les a épousées successivement.

. On sait que Socrate avait trois fils : Lamproclès, l’aîné(2), 0 ueyds, qui, à l’époque de sa mort, était un jeune garçon, wsipdxio (3); Sophronisque et Ménexène, que d’autres, cités par Sui-, das, appelaient Ménédème (4), étaient encore en bas-âge et de tout petits enfants, auixpoi, rar éfæ. Ceci ne contribue pas à éclaircir le doute relatif à ses deux mariages. Diogène de Laërte et Cyrille disent. expressément que les deux jeunes enfants étaient fils de Myrio, tandis que Xénophon, qui ne connaît pas plus que Platon cette première épouse de Socrate, nous affirme que Lamproclès, l'aîné, était fils de Xantippe, qui est certainement la dernière, si elle n’a pas été la seule femme de Socrate.

Il n’est pas possible que l’aîné de ses fils lu ait été donné par sa seconde femme, et les plus jeunes par la première. Je suis donc disposé à croire, avec Zeller, que le double mariage de Socrate a été imabiné pour soutenir l’assertion de l’auteur du xepà edyeve/as. Comment croire qu’un fait de cette importance n’oût été signalé

(1) Plat., Apol., 34 d.

(2) Plat., Apol., 84 d.

(3) Plat., Phæd., 116 b; Xèn., Mem., LI, 2, 8. (4) Diog. L., 11, 26.

ai par Platon ni par Xénophon? Sénèque, en >onstatant que Socrate ne fut pas heureux dans ses enfants, qui ressemblaient plus à leur mère qu'à leur père, semble croire et même dire qu'ils étaient tous trois nés de Xantippe (1). Quoi qu'il en soit, c’est d'elle seule que s’est Jccupée l’histoire, et l’on peut dire qu’elle s’en st trop occupée pour l'honneur de sa mémoire. Platon n’a qu'un mot sur elle (2) et qui fait ac- ‘user la vivacité de son humeur ct l’emporement passionné de sa nature plutôt que on bon cœur. En lintroduisant auprès de son mari dans la scène du Phédon, il la peint s’abandonnant à sa douleur avec toute la violence le son caractère : « Car tu la connais, » dit Sorate. Les adieux qu’elle adresse à son mari nt pénétrés d’une douleur vraie et profonde, je ne puis m'empêcher de trouver que Soite, en la congédiant sans beaucoup de mégement ou de cérémonie, me paraît répondre

\Sén., Ep., 104. « Filios indociles et matri quam similiores. »

Phæœd., 60 a; Val. Max., VII, 2. « Uxori Xan-

inter fletum et lamentationem vociferanti inno-

a eum periturum. » Athénée, V, 219, attribue à

d’avoir dit de Xantippe que c'était xzAe7n yum,

ome difficile, qui aurait jeté un beau jourun seau

ur la tête de son mari; c’est une erreur que Ca-

ad. 1. l. a déjà relevée.

assez froidement à une affection bien naturelle et à une faiblesse, je crois, très-pardonnable.

Xénophon est plus explicite et plus sévère :

il appelle Xantippe la plus insupportable de toutes les femmes qui sont, qui ont été et qui seront jamais (1). Quand Socrate veut expliquer comment il a pu contracter une pareille union, il dit qu’il l'avait choisie exprès: pour éprouver sa propre patience dans le commerce des hommes, assuré que s’il parvenait à vivre avec elle, il pourrait facilement vivre avec tout le monde (2), comme on voit ceux qui veulent devenir bons écuyers, s’exercer à monter les chevaux les plus ombrageux et les plus difficiles; car s’ils parviennent à les dompter, ils n'auront plus de peine à se rendre maîtres des autres (3).

Xantippe n’est pas nommée, mais clairement désignée dans les Mémorables. ei ce n’est plus l'épouse, c’est la mère dont son fils même accuse le caractère emporté, irascible, et chez la-

(1) On peut lire et non sans profil, sur ce sujet, un pelit article de M. Zeller sur Xantippe, inséré dans la Revue germanique du 1° septembre 1867. Je crois que c'est l'auteur de l'Æ1stoire de la philosophie grecque, et je me félicite de voir que ses conclusions ne différent pas sensiblement des miennes.

(2) Aul. Gell., MN. Att., 1, 13,traduit ici Xénophoh.

(3) Xénoph., Symp. .) 2, 10.

quelle il dénonce une telle violence d'humeur et de paroles que la vie commune devient intolérable (1). Mais cependant, poussé par les raisons de Socrate, ce fils irrité avoue que ce ne sont que des criailleries, des querelles, des mots et non des actes qu'on peut lui reprocher; sous cette humeur emportée, on découvre un fond de tendresse (2) qui l’excuse et qui peut-être la produit. Xantippe a soigné avec le dévouement d’une femme et d’une mère ses fils malades; elle veille toujours à ce qu'il ne leur manque rien; elle prie tous les jours les dieux pour leur bonheur, et si elle est si chagrine et si grondeuse, c’est encore pour eux que son esprit s'inquiète et s’irrite.

Sur ce thème ont brodé les écrivains postérieurs, en ajoutant des détails inconnus à Platou, à Xénophon, à Aristote, qui ne la nomme même pas, non plus qu’Aristophane qui aurait eu une belle occasion d’exercer sa verve (3). Plutarque nous la peint recevant fort mal un ami que Socrate amenait dîner chez elle et fi-

(1) Xénoph., Mem., II, 2, 4.

(2) Xénoph., Mem., II, 1, 10.

(3) Il est difficile de croire qu'il n'ait pas été marié en 424, Cependant l'aîné de ses fils est né certainement au moins cinq ou six ans après cette date qui est celle de la première représentation des Nuées.

uissant de colère par renverser la table (1); mails comme 1l nous raconte exactement le même fait de la femme de Pittacus (2), cela détruit ou du moins diminue là valeur historique de son récit. Dans Diogène, après avoir épanché contre son mari le riche vocabulaire d’une femme en colère, impatientée peut-être par son sang-froid, et aussi, on peut le croire, par l'ironie de sa patience, elle lui jette à la figure un vase plein d’eau; une autre fois, comme il se promenait selon son habitude sur la place publique, elle lui enlève son manteau et l’emporte chez elle(3). Les faiseurs d’anecdotesn’en restent pas là et se plaisent aux embellissements. Ce vase d’eau devient dans Sénèque un vase de nuit, ou peut-être de l’eau de vaisselle (4) ou de l’eau de sa cuvette de toilette (5). Ælien veut qu’elle dérobé à son mari son manteau pour s’en parer et aller se faire voir à la procession, au lieu de se contenter de voir la procession même. J'imagine que le manteau de:Socrate ne devait pas être un objet de toi-

(1) De Cohib. Ira., c. xur.

(2) De tranquillit. anim., c. x1. .

(3) Diog. L., 11, 36, 31.

(4) De const. sap., 18. « Immunda aqua perfundereiur. »

(5) Athén., V, 219: nrrñpus,

lette des plus rares, et je ne me sens pas disposé à être bien sévère pour cet acte de coquetterie, qui peut-être n’était que de la décence; on sait qu'il n’y avait pas deux manteaux dans la maison de Socrate.

Ce qui paraît certain, c’est quece n’était pas une femme aimable et douce; on peut croire, avec Aulu-Gelle, qu’elle était chagrine, querelleuse, maussade, colère, violente (1), mais, sans renouveler la réhabilitation galamment entreprise par Hermann et analysée par Brucker (2), on ne voit pas que rien autorise Chrysostome à l'appeler une ivrogne (3), et Porphyre une femme de mauvaises mœurs (1).

Elle a eu un grand défaut, pour une femme et une mère : en aimantpeut-être beaucoup son

(1) N. Att., 1, 17: « Morosa admodum et jurgiosa, jrarumque et molestiarum muliebrium per diem perquenoctem scatebat.» Senec., Ep. 104 : « Moribus feram, lingua petulantem. »

(3) Zom. XVI, sur la première aux Corinthiens,

(4) Dans Théodoret. {(Therap., XII, 65) sans doute d'après Aristoxène, auquel Porphyre a tant emprunté. C'est encore à Porphyre que Théodoret (XII, 174) emprunte le récit d'une bataille rangée, à coups de poing, entre Myrto et Xantippe, à laquelle Socrate aurait assisté en pou ffant de rire : ce que voyant, les deux femmes irritées se seraient réunies contre lui et l’auraient accablé con-

jointement d'outreges et de coups.

mari et ses enfants, elle n’a pas su s’en faire aimer. oo.

On voit cependant qu’elle rendait justice à la sérénité d’âme et à l'égalité d'humeur de Socrate ; elle disait elle-même qu’au milieu des orages qui avaient bouleversé et déchiré l’État, elle n’avait jamais vu le moindre trouble sur son visage, ni quand il sortait de sa maison, ni quand il y rentrait (1).

S'il fut un mari patient, ce fut un père affectueux et même tendre, se mêlant aux jeux de ses fils encore enfants, avec une simplicité qu’il ne faut pas trop admirer parce qu’elle est trop naturelle, et, j'espère, assez commune (2). Les grands attachements qu’il sut inspirer, prouvent comment il comprenait et pratiquait l’amitié, dont 1l célèbre d’un accent ému lesjoies et l’utilité ; mais ni les liens de l’amitié, ni les devoirs de la famille, ni les occupations de la mission à laquelle il avait consacré sa vie, ne l’empêchèrent de remplir ses devoirs de citoyen.

Il fit, en qualité d’hoplite (3), trois campa-

() Æl., A. v., IX, ec. xxvir; CGic., Tuscul., III, 15; Cf. Senec., De Ira., 1. II, c. vi.

(2) Æl., Aist. v., XII, c. xv, et les passages de Senèque et de Valère Maxime.

(3) Diog. L., II, 22 et 33; ÆL, Hist. Var., VII, 14:

gnes : le siége de Potidée, la campagne. de Délium et l’expédition d’Amphipolis. Au siége de Potidée, qui dura trois ans et commença dans la seconde année de la 8t° olympiade, suivant Brucker, dans la première année de la 87° suivant Casaubon, qui enplacela durée entre 432et 429 av. J.-C. (1), Socrate faisait partie de la même chambrée qu’Alcibiade. Il céda même à son jeune camarade le prix de la bravoure que, suivant des traditions qu'il n’y a aucune “bonne raison de refuser de croire, l’armée vou-

Zoxpérns xal dorparebsurc rpis. Athénée, V, 215, 216, nie le fait des trois campagnes attribuées à Socrate: il se fonde tantôt sur la pauvreté de Socrate, qui ne lui aurait pas permis de suffire aux frais de l'équipement militaire d'un hoplite ; il oublie que ses amis auraient pu faire pour lui cette dépense, et que d’ailleurs il y avait dans les magasins de l'Etat une réserve d'armes, érhoônen, destinée à obvier à ces inconvénients prévus; tantôt il allègue le silence de Thucydide, comme si ce dernier eût pu nommer tous les simples soldats des armées; enfin il chicane Platon pour avoir dit que Socrate avait mérité Je prix de la bravoure dans une bataille, dE payñs. Or, il n'y a pas eu de vraie bataille à Potidée dort les Athéniens faisaient le siége, et ce n’est pas après une défaite comme celle de Délium, qu'on aurait eu l'idée de donner un prix de vaillance. Casaubon, dansle quinième chapitre de ses notes sur le livre V d’Athénée, a ait bonne justice de ces chicanes d'Athénée, inspirées ar le désir qu'il a de prouver les erreurs de Platon. (1) C'est la date acceptée par M. Grote. «

lait lui décerner (1). C’est:là, sous le ciel rigoureux de la Thrace, dans les épreuves d’un siége poursuivi pendant un rude hiver, qu’il déploya aux yeux de ses concitoyens étonnés, d’un côté, toute la vigueur d’un tempérament robuste et d'un corps pour ainsi dire insensible aux impressions extérieures, ne daignant prendre contre lefroidaucune desprécautions habituelles et même nécessaires, ne changeant ni ses vétements ni sa chaussure ; de l’autre, une intrépidité froide et terrible et un dévouement affectueux, qui sauva Alcibiade blessé, près de tomber aux mains de l’ennemi et de perdre ses armes el la vie (2).

La campagne de Béotie se termina, comme on sait, par la bataille de Délium, livrée en 424 av. J.-C., et où les Athéniens, commandés par Lachès, essuyèrent un véritable désastre (3); c'est là que, suivant Diogène, il sauva Xénophon tombé de cheval (4).

Ce détail, qui a peut-être été confondu avec

(1) Plat., Symp., 219 e : ouvectroëuev; Plut., À lcib., 1:: oboxnvev xai mapacrétn. Ce dernier mot s'applique à l'un et à l’autre des voisins de l’homme dans le rang; l'un s’appelle d'u, l'autre, dptorspo-mapacrérac.

(2) Plat., Symp., 220 b, c.

(8) Plat., Lach., 181 b : ro roudrov nrope. Cf. Bæbr ad Plut. Alc1b., ce. vir, et Thuc., IV, 96.

(4) Diog. L., II, 28.

celui qui concefne Alcibiade, a eu le bonheur d’être reproduit par Cicéron (1) et embelli par Strabon, qui ajoute que Socrate, voyant son ami à terre et embarrassé par son cheval tombé sur lui, le. dégagea, le prit sur ses épaules et le porta ainsi pendant plusieurs stades, jusqu'à ce qu’il fût hors de danger (2). Ce qui est plus certain, c’est que Socrate déploya sa valeur accoutumée (3) et montra même des talents de. général, auxquels, dans Platon, Alcibiade et Lachès rendent justice. Sa fière attitude, son calme hautain et presque dédaigneux, le regard d’une fixité étrange et terrible (4) qu’il promenait tranquillement sur les ennemis, leur imposèrent, et ils le laissèrent se retirer du champ de bataille sans oser attaquer ni lui ni Lachès qui l’accompagnait (5).

Nous n’avons aucun détail sur sa conduite

(1) De div., 1, 54.

(2) Strab., IX, 2,7, pag. 618.

(8) Plat., Symp., 221 a, b; Lachès, 181 a: Æl., Hist. Var., III, 17, et VII, 14.

(4) Plat., Symp.. 21 b : rophiue rxpa6aduv. On retrouve dans Aristophane, Nub., 361, cette expression diversement interprétée. Platon dit ailleurs que Socrate avait par instants le regard d'un taureau, rauprdi Blibas. Phædr., 117 b.

(5) Je ne sais comment Lusacius (De Cive Socrat., p. 56) a pu dire que ce fait n'avait été raconté que par Simplicius, Ad. Epict., c. xxxi.

dans l’expédition d’Amphipolis, qui eut lieu deux ans après la retraite de Délium: on ne doutera pas qu’elle n’ait été honorable et glo-

rieuse. |

La force d'âme tranquille qu’il montrait sur le champ de bataille, eut occasion de se manifester également dans quelques circonstances politiques. Par des motifs qu’il a donnés lui- .même, et qui consistent uniquement en ceci, qu’il subordonnaïit tous ses autres devoirs au devoir sacré que lui imposait sa mission, il avait pris le parti de se tenir éloigné des assemblées publiques et de refuser toute magistrature.

Cette prudence ne lui était pas inspirée par un mesquin sentiment personnel, il le prouva bien plus tard, mais par la conviction que sa vie était utile à son pays, et que pour la lui conserver, s’il ne voulait pas faire de bassesse, il fallait se retirer dans l’ombre de la vie privée (1).

Cependant, probablement parce qu’il ne put pas se dérober à cette obligation, il fit partie du conseil des Cinq-Cents, dans l’année de la bataille gagnée sur les Lacédémoniens dans les mers asiatiques, aux Arginuses, par les flottes athéniennes, en 406 avant Jésus-Christ.

(1) Plat., Apol., 32 a.

. Onsäit comment fonctionnait ce conseil : des ‘cinq cents membres qui le composaient on en choisissait cinquante, qui le présidaient . pendant trente-cinq jours; ces cinquante mem- “ bres, fournis parla même tribu, prenaient pendant ces cinq semaines le titre de Prytanes, et la tribu qu'ils représentaient au conseil était dite zpurayevouaa. Lorsque les généraux vainqueurs aux Arginuses, mais qui n'avaient pas su ou pu prendre le soin de recueillir les morts et les vivants tombés à la mer pendant la bataille (1), furent accusés devant cette assemblée, il arriva que la tribu Antiochide, dont faisait partie Socrate, exerçait la présidence. Par un concours de circonstances, il se trouva encore que la présidence effective, le jour même de l’affaire, fut exercée par Socrate. On comprend, en effet, que cinquante membres ne peuvent pas présider réellement une assemblée : on choisissait donc dans la tribu prési-

(1) On connaît le respect des Grecs pour la religion des tombeaux : la loi d’Athènes faisait, sous peine de crime capital, une obligation de donner la sépulture aux morts. Les généraux qui avaient cru nécessaire de se porter vers Mitylène et d'y poursuivre la flotte vaincue, avaient donné aux taxiarques, et particulièrement à Théramène, l'ordre de recueillir les corps. La tempête les empêche, dirent-ils, d'exécuter ces ordres : la responsabilité en retomba sur les chefs, dont Théramène fut l’un des accusateurs les plus acharnés.

dente, un bureau de dix membres appelés æpéedpu, qui se renouvelait toutes les semaines, de manière à ce qu’au bout de cinq semaines tous les membres de la tribu eussent fait partie de ce bureau. Ce comitése choisissait à son tour un directeur qu’on appelait ériordrns OU dmiorétns Toy mpoëdpæy, Qui conduisait les discussions, avait la police de l’assemblée et mettait les propositions aux voix.

Le sort avail donc désigné ce jour-là Socrate, comme lépistate ou président du bureau présidentiel : si sa maladresse à recueillir les suffrages put prêter à rire (1), son inflexible et courageuse opiniâtreté à ne pas violer la loi, dut donner à réfléchir et à penser (2).

Les neuf généraux étaient poursuivis (3); le peuple irrité et les accusateurs voulaient les envelopper tous dans une même formule d’accusation, et les faire tous condamner par un seul et unique arrêt.

(1) Plat., Gorg., 474 a : qÉora mapetyev.

(2) Plat. Apol., 32 b; Xén., Hist., grecq., 1,11: 15; Diod. Sic , XIII, 620 ; Æl., Mist. var., III, 17.

(3) Xén., Mem., I, 1,18 : évvéa orparryous pie dripo. Le nombre réel était de dix, un par tribu. C'est le chiffrequé donne Valère Maxime : « De capite decem prætorum.… tristem sententiam. » Conon, qui pendant la bataille élait assiégé à Samos, fut mis hors de cause et conserté

C'était une procédure contraire à la loi qui exigeait que le jugement fût individuel, et qu'il y eût autant de verdicts qu’il y avait de prévenus. Malgré les cris du peuple ameuté, malgré les violences et les menaces de quelques démagogues, tels que Théramène et Callixène, seul contre tous (1), Socrate, obéissant au serment qu'il avait prêté, de juger suivant les lois établies, résista et recueillit les suffrages suivant les règles ordinaires, ce qui n’empêcha pas, d’ailleurs, la condamnation à mort de tous ces malheureux.

Si en résistant au peuple, il avait osé faire, comme dit Xénophon, ce que pas un autre homme n’aurait eu la pensée ou le courage de tenter (2), ce n’était pas le régime de terreur sanguinaire qu'organisa le parli aristocratique après la prise d'Athènes, qui devaitle faire flé-

dans son commandement ; Protomeque et Aristogène ne revinrent pas à Athènes; les six autres, Périclès , Lysias, Diomédon, Erasinidès, Aristocrates et Thrasylle furent poursuivis, condamnés et exécutés. Le dixième était Archestrate,mort pendant le procès. Voilà comment Fréret, Acad. des Inscr., t. XLVII, p. 243, Les réduit à six, et Lusacius à huit,

(1) Seul de tous les Prytanes, car, parmi les citoyens, EKuryptolème imita son courageux exemple.

@) Xén., Mem., IV, 4, 3: ñvobx y ciuar &cv cbd'iva avbpuo=

Œn brquuivat.

chir. Au milieu des exécutions qui décimaient la malheureuse cité, et qui, dans l’espace de huit mois, d'avril à décembre 404, firent quinze cents victimes, sans compter cinq mille exilés (1), Socrate, sans témérilé et sans bravade, sut conserver sa dignité et une libre attitude.

Se voyant enveloppés d’une haine universelle et sentant peser sur eux l’horreur du sang versé, obligés, pour se soutenir, d’en verser encore (2), les Trente Tyrans cherchaient à compromettre, dans les fureurs de leur politique, le plus qu’ils pouvaient de citoyens honorables et modérés, en les forçant par la terreur de devenir les instruments de leurs forfaits et d’en paraître aussi les complices (3).

Au nombre des victimes désignées par l’estime de leurs concitoyens à la haine de ce comité des vengeances aristocraiiques, et par leur grande fortune à l’avidité et aux nécessités pécuniaires des Trente, se trouvait un nommé Léon. Le gouvernement chargea cinq citoyens, parmi lesquels se trouvaient Mélé-

(1) Isocr., Areop., p.153; id. Loch.,p. 397; Æsch., ti raparp., p. 38; Xén., Hellen., 11; Diod. Sic., 1. XIV.

(2) Senec., De Trang. Anim., ©. 3: « Trritabat seipsi sævitia. »

(3) Isocr., Exec. adv. Call.,p. 34.

tus (1) et Socrate, de se rendre à Salamine où s'était réfugié le malheureux, de l'arrêter et de le ramener prisonnier à Athènes; quatre obéirent : Socrate, mandé comme les autres au Tholos, palais du gouvernement, pour y recevoir les ordres, refusa net de concourir à cette cruauté illégale, et s’en retourna tranquillement à sa maison; s’il sauva sa tête, il le dut uniquement à la chute de ce pouvoir détesté et au retour victorieux de Thrasybule (2).

Ces boucheries humaines commençaient à soulever l’indignation et à révolter humanité Socrate, qui n'était pas suspect de partialité pour la démocratie, quoi qu’en dise Xénophon, s’en exprimait librement dans ses entretiens avec la jeunesse : il comparait cette politique insensée à la conduite d'un bouvier, qui ferait tous ses efforts pour nuire à ses bœufs et pour en diminuer les qualités et le nombre. La parole est un bruit toujours importun à tout despotisme ; car la parole, au bout du compte,

(1) Andoc., De Myst., 394. M. Grote veut que ce soit, ‘non l'accusateur, mais le père de l’accusateur : ce n'est là, comme il le fait du reste observer lui-même, qu'une pure conjecture. |

(2) Plat., A pol.,32 d, e,et Xén., Hellen.,1l,39; Mem., IV, 4, 3; Diog. L., 11,24; Æl., Hist. var., 111, 17; Lysias, adv. Agor., p. 106; Id. adv. Eratosth., p.71;

Isocr., adv. Call., 18., $ 23.

n’a de force que parce qu’elle est de la raison, de la justice, en un mot de la lumière, tandis que la tyrannie a besoin du silence comme le malfaiteur a besoin de la nuit. Les Trente intimèrent à Socrate avec desallusions menaçantes aux propos qu’il avait tenus, l’ordre de s’abstenir dorénavant de tout enseignement et de toute conversation avec la jeunesse (1). On ne sait pas exactement à quelle époque fut porté ce décret, ni quel compte en tint Socrate. Il semble avoir eu la tentation de résister, car il fut cité une seconde fois devant les Trente qui lui rappelèrent avec sévérité les termes de la loi; de ce ton calme et ironique qui lui était habituel, il les pria de lui donner quelques explications sur la limite précise où commençait ce qu’il était permis et ce qu’il était interdit de dire; à quel âge finissait la jeunesse à laquelle il ne pouvait plus s’adresser. On lui répondit de ce ton de grossière insolence et de violence menaçante que prennent les sots et les méchants quand ils sont les plus

(1) Xén., Mem., 1, 2, 31: \çov réyynv un did'éaxeuv, Isocr., Soph.: rnv raid'euow rüv Adyuv. Ce mot n’a pas d’équivalent exact dans notre langue ; il ne désigne pas seulement l’art du discours proprement dit, considéré en luinême, comme le rhétorique ou la logique l’étudie, mais

encore les entretiens qui ont pour objet la politique la morale. |

“forts, et devant lequel, lorsqu’il est inutile de se perdre, on n’a plus qu’à se taire. Il est probable que ce fut le parti que prit Socrate. car il échappa à la fureur de ce troupeau d’assassins, et ce fut, comme le remarque amèrement Sénèque, pour devenir la victime d’un procès inique, sous un gouvernement démocratique, libéral et généreux, qui avait pris pour devise l’oubli du passé et qui fut fidèle à cette difficile vertu du vainqueur. Singulier hasard de la destinée! dérision amère de la fortune, qui semble nous rappeler qu’il n’y a pas d’état politique si misérable et de tyrannie si odieuse qui ne puisse épargner un honnête homme, et qu'il n’y a pas non plus de pays si libre et de gouvernement si régulier où l’on ne puisse accabler un innocent (1).

On cite encore un trait de courage de Socrate, malheureusement moins äuthentique que celui qu'il avait donné au sujet de l’arrestation de Léon. Diodore de Sicile (2) raconte

(1) Senec., Detranquill. anim., c. 3: « Hunc tamen Athenæ i ips® in carcere occiderunt, et qui tuto insultaverat agmini tyrannorum, ejus. libertatem libertas non tulit; ut scias et in affecta republica esse occasionem sapienti viro ad se proferendum, et in florenti ac beata, pecuniam, invidiam, mille alia vitia inermia regnare, »

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