XIV PRÉFACE
tache invinciblement à tout ce qui est bien en sol, Socrate ne la voit que dans le bièn de l’homme. Toute chose bonne est bonne à quelque chose, dit-il. On est donc autorisé à se demander s’il a reconnu au bien une valeur absolue. S'il l’a fait, il est certainement regrettable que sa-pensée ait été si obscure qu'on puisse s’y tromper; s’il ne l’a pas fait, 1l est difficile de nier que sa morale, quelque belle qu’elle soit dans ses conclusions, ne repose sur des principes dangereux et équivoques, et ne tourne dans un cercle, le bien étant ce qui est utile à l’homme, et ce qui est utile à l’homme étant le bien. Si l’on compare les doctrines de Platon, d’Aristote , de Zénon, avec celles de Socrate, on reconnaît que ces esprits Ont certainement produit un système plus élaboré, plus développé, plus complet, plus profond, et l'on se demande comment alors Socrate a pu obtenir le privilége d’une gloire si incontestée, et exercer sur ses contemporains comme sur la postérité une si merveilleuse et si prodigieuse influence.
PRÉFACE XV C’est qu’en effet il y a une autre cause qui, plus que la beauté et la vérité des doctrines, a produit ce grand ébranlement. | La vérité philosophique et abstraite, les idées pures, ne suffisent pas pour exalter les âmes et former ces grands courants qui entrainent avec une force irrésistible daris des voies nouvelles et la science et la vie. L'homme ne donne son cœur qu’à l’homme. Pour le transporter et le ravir, pour exciter son admiration, son enthousiasme, son amour, il faut qu’il ait sous les yeux la beauté réelle, concrète, la vérité vivante, l’idée, la pensée faite homme. Et ce n’est pas sans raison : la beauté de l’idée pure, la vérité dans sa nudité abstraite est souvent trompeuse; la limite qui la sépare de l'erreur, de la pure illusion subjective, est souvent dé- ” licate ; mais quand on voit les maximes et les théories réalisées dans un homme; quand on les voit parler, agir et vivre, alors l’âme est prise tout entière; l’idée devient un idéal concret et vivant, le doute n’est plus possible: on croit, On sait, on voit. La raison, le cœur, l’or-
XVI PRÉFACE gueil, tout nous porte à admirer, à aimer, à imiter ce noble exemplaire de l'humanité, où nous reconnaissons notre propre nature, mais agrandie, ce type idéal, ce modèle parfait, dont les perfections ne peuvent plus nous paraître une fiction irréalisable, puisqu'elles sont une vivante réalité : or, tel fut Socrate, et en cela même il se conformait à sa propre doctrine.
La philosophie n’est plus pour lui un pur jeu d’esprit, une distraction élégante et noble d'hommes dans le loisir. La philosophie devient chose sérieuse et sévère : elle s’identifie avec la vie. Pour être un vrai philosophe, il faut deux choses : aimer les hommes, obéir à Dieu (1), et c’est précisément obéir à Dieu que d'aimer et de servir les hommes. Celui qui, a entendu comme lui l’ordre divin ne doit pas, ne peut pas, dût-il lui en coûter toutes les joies de la vie, et la vie même, se dérober à cette mission sainte. La science n’est que le moyen de servir les hommes, c’est-à-dire de leur faire
(1) Plat., À pol., 29 d 4 aom ça DUR. « elle ro 0@°
PRÉFACE XVII connaître leur vrai bonheur qui est la vertu. IH n’y a qu’une vraie vie, la vie de la science ; il n’y a qu'une vraie science, la science de la vie. La tentative de réformer la philosophie n’est que la conséquence de la mission de réformer les mœurs; et comment opérer cette réforme dangereuse et difficile, renouveler à la fois le cœur et l'esprit, les mœurs et les idécs ? Ce n’est pas avec de beaux discours, ni avec de beaux livrés qu’on convertit les âmes, qu’on éveille en elles la honte de l’ignorance, le remords de la faute, l'amour du beau, du vrai, du bien : c’est par des actes et des exemples (1). Socrate devait donc présenter, comme il présenta en effet dans son caractère, ses mœurs et sa vie entière, le modèle, l'idéal vivant du vrai sage.
Son enseignement, disons mieux, sa prédication voulait atteindre et pénétrer partout ; voilà pourquoi il lui donna une forme humble, familière, populaire, basse. Il s’agissait de convaincre |
(1) Xén., Mem., IV. C. IV, n. 10. Où xye émdimnuas.
aAV épye.