XX PRÉFACE
Ses disciples immédiats l’avaient compris :
ils sentaient si bien l'importance de la personnalité de leur maître, qu’ils s’attachèrent à la faire revivre, au moins autant qu'à reproduire son enseignement. Aucun d'eux ne négligea, même en exposant des opinions que Socrate n'avait pas émises et qu'il aurait peut-être repoussées (1), de les placer dans sa bouche vénérée, comme si cela seul leur donnait Pautorité de la vérité, tant il est vrai que son œuvre philosophique était intimement liée à son individualité.
S'ilen est ainsi, on comprendra que je me sois proposé d'écrire la biographie de Socrate, à laquelle s’attachent non-seulement la légitime curiosité et la noble sympathie qu’excitent les grandes figures de l’histoire, mais un puissant intérêt moral et philosophique. | |
On doit même s’étonner que ce sujet si intéressant à tous les points de vue, n’ait jusqu’à | présent séduit personne, ni en France ni même,
(1) Cic., de Fin., v. 29: « Ea quæ Socrates repudiabat. » Diog. L., II, 45: & Zoxpärre doveirat mepi rcürav.
PREFACE .. XXI àce que je sache, en Allemagne (1). Le chapitre que, dans sa savante et originale Histoire de la Grèce, M. Grote luia consacré, remplit, il est vrai, la lacune que je signale; mais, outre qu’il n’est pas impossible d’être plus complet, les opinions philosophiques particulières à M. Groteontinflué sur sa manière de présenter les faits, et modifié, peut-être altéré, le jugement qu’on doit porter sur le personnage Iuimême.
J'ai donc cru utile de raconter, dans ses détails, cette noble vie, qui est à elle seule une si grande et si pathétique leçon de sagesse, de modération, d’héroïsme et de justice, et qui est le plus beau commentaire, comme le plus solide témoignage, de ses doctrines philosophiques.
(1) Les études abondent en Allemagne sur des points particuliers de cette biographie ; mais je ne connais aucun travail d'ensemble qui les résume ou les réunisse. En France, au dix-septième siècle, le premier des direc: teurs de l'Académie des inscriptions, Charpentier, a publié à Amsterdam une vie de Socrate, et c’est, je crois, la seule biographie étudiée et complète qui ait paru dans notre langue.
Tous les anciens sont unanimes (17 à nous confirmer que Socrate n'avait rien écrit : s’il ne s’est pas donné la peine de nous rien transmettre sur sa doctrine, on ne sera pas étonné qu’il ait gardé le même silence sur sa personne. On trouve cependant, dans le recueil des Épitres socratiques, sept lettres qui lui sont attribuées, et dont Léo Allazzi (2), par les raisons les plus bizarres et les plus faibles, a vainement défendu l'authenticité contre Pearson, Olearius et Richard Bentley (2). L’affectation du style et
(1) Cicér., De orat., III, 16: « Quum ipse litteram Socrates nullam reliquisset. » Cf. Plut., De Alex. Tirt., I, 4. Dion Chrys., De Soc. Orat., p.551; Aristid.. Orat. Plat.,l et IT ; Diog. L., I, 16, fait uneréserve cependant: ci d'Éas 29 GHÉqEAYAV, Ds RATÉ Tivas Eoxz Ans.
(2) De scriptis Socratis dialogus, 1631.
‘3 Orejii. Socratis et Socraticorum epistolæ, 1F15. p. 981.
le tour sophistique des idées, les anachronismes qu’elles renferment, les rendraient déjà: suspectes, quand bien même le silence absolu que gardent les anciens (1) sur le document ne le condamnerait pas. D'ailleurs, elles ne contiennent aucun fait que nous ne connaissions d’ailleurs, ct semblent des exercices d’école, des compositions oratoires, dont les faits connus dela vie ou du caractère de Socrate fournissent le thème.
Mais si le maître, par un instinct de prudence commun aux grands réformateurs, ou par un goût de liberté que gênerait untexteécrit, ou par un mépris réfléchi pour cette mémoire sourde et muette de l'écriture, n’a laissé rien d’écrit sur sa personne, sa vie et sa doctrine, il n’en a pas été ainsi de ses disciples. Tous ceux quiavaient assisté à ses charmants entretiens, paraissent avoir gardé par écrit une note exacte de leurs souvenirs (2), et quand bien même nous ne le
(1) Il est vrai que Libanius (Apol. Socr., t. IIT, p. 59, Reiske) les mentionne; mais ilest loin d’être prouvé, par Ja phrase obscure de ce discours, qu'ileût sous les yeux le texte de ces lettres. Cependant cela prouve que le recueil existait au temps de Libanius, c'est-à-dire au 1v° siècle après Jésus-Christ.
(2) Diog. I. , IT, 122: Gv éuvmuovebcvro bmoonmetwasts émouïro.… Xénoph., Mem., IV, 8, 2: &ct pév cbv adr® npès &AAGUS cbrug épkcbvre mapayevomever d'imycüvro, et dans l’À po-
verrons pas par l'exemple de Platon et de Xénophon, le‘bon sens nous assurerait qu’en re- produisant ses enseignements, ils n’avaient pas
négligé de transmettre tout ce qu’ils savaient de sa personnalité si curieuse, si originale, si hizarre, et à laquelle ils attachaïent, avec raison, une importance si considérable.
Quels ont été ces biographes grecs de Socrate? Les plus autorisés sont évidemment Platon et Xénophon, ses contemporains, ses disciples, ses amis, sur lesquels je n’ai pas'besoin de m'étendre. Malheureusement les détails sont disséminés çà et là dans leurs œuvres, mêlés à l'exposition des doctrines, et sont loin, même en étant réunis et rapprochés, de constituer une biographie complète : il est assurément regrettable que n1 l’un ni l’autre n’ait eu l’idée d'écrire la vie entière d’un homme qu'ils connaissaient si bien et qu’ils aimaient tendrement. Il ne paraît pas qu'Euclide, Antisthène, Phédon, Criton, Simmias, Simon, Eschine aient, non plus qu’eux, pris ce soin pieux, qui nous aurait épargné tant de recherches et tant d’incertitudes. Ilest vrai que leurs ouvrages, si nombreux cependant, sont tous perdus et que
logie, I, il dit: yeypapuor mèv mept reûreu; ce dernier mot ne se peut, dans la phrase, rapporter qu'à Socrate lui- . même ou à toù Biou, c'est-à-dire à sa vie.
nous n’en connaissons guère que le sujet et quelquefois le titre. La première biographie de Socrate fut due à Aristoxène de Tarente. Ce savant, à la fois mathématicien, musicien et philosophe (1), avait eu pour maître et pour père un musicien, célèbre lui-même, nommé Spinthare, qui, s’il faut en croire son fils, avait vécu dans lintimité de Socrate (2)comme dans celle d’Épaminondas (3). Les nombreux ouvrages de © polygraphe se rapportaient à la musique, aux mathématiques, à la philosophie et à Fhistoire, outre des mélanges sur des sujets divers. Ses travaux historiques comprenaient une série de “biographies (4), parmi lesquelles se trouvaient celles de Socrate et de Platon De la première il nous reste quelques fragments épars; mais l’accent marqué de dénigrement et de calomuie qui y perce, rend son témoignage suspect autant que les faits dont il dépose sont invruisemblables. Cette disposition d'esprit et
(1) Suid. v. Cicér., Tuscul., I, 10. Cf. Diatribe de Aristoxens. G. L. Mahne, Amsterdam, 1793, 8.
(2) Aristox. fragm., 28; IZistoric. Græcor. Fragm., t. 11, p. 289, éd. Didot: dxnxsévar Emivbzocu ra mepi abreb, de nv sl; Toy TUTO ÉVrUYITUV.
(3, Plut., De Gen. Socrat., c. X XIII, p. 592, F£.
(4) Bic: avds&v. Nous avons conservé trois livres de ses Eléments d'harmon'e, et des fragments étendus de son Mérnvire sur le rhythme. Se
de caractère est signalée par les anciens et prouvée par les faits qu’on lui reproche. Longtemps disciple d’Aristote, dont il avait espéré être le successeur, frustré de son attente ambitieuse, et voyant l’école du Lycée laissée à Xénocrate, il insulta le maître qu’il venait de perdre (1). Si Aristoclès soutient qu’il n’a jamais parlé qu’en termes honorables d’Aristpte.ilestcependant le premier à reconnaître qu’il n’y a pas moyen d’ajouter foi à ce qu’il nous raconte de Platon (2). Le philosophe Adraste d’Aphrodise, cité par Proclus, nous dit en effet que le caractère de l’homme ne participait pas des qualités de son art, qui repose sur la douceur, l'harmonie etla mesure, et qu’il sacrifiait tout au plaisir de dire quelque chose de nouveau (3). Ce qu’il nous dit de Socrate peut en effet passer pour tel, et a paru, à bon droit, suspect à M. H. Ritter ; je ne vois pas pourquoi M. Grote
(1) Suid. v. sic ôv anchavovre UGpoe.
(2) Aristocl., lib. VII, De philos. Platon.,dans Euséb., Præp. Ev., XV, c. 2: vis S'äv maoein rciç dm” ÂpiorcEéveu èv To fie Toù Iäruvcs, Cet Aristoclès de Messénie, péripatélicien, avait laissé dix livres où il faisait l'histoire de tous les philosophes et de leurs opinions.
(3) Procl., in Tim., éd. Cous., t. III, p. 192: ôre où rave To eid'oçg avnp éxeives prouauxèç, AN ému dv DdEn rt xauvdv Aéyetv meppovrixis. On peut approuver la leçon de Meibom, qui lit danc ce passage #05, quoique le texte des mss. puisse être défendu.
a voulu réhabiliter un témoin si partial et si passionné.
La biographie de Socrate fut l’objet d’autres travaux nombreux qui malheureusement sont entièrement perdus ou dont il ne nous reste que quelques fragments mutilés, le titre et le nom des auteurs. Il n’est cependant pas inutile d'en dire quelques mots, car c’est de l’autorité de ces historiens que dépend la valeur du seul ouvrage complet qui nous soit resté sur notre philosophe :je veux parler de la vie de Socrate par Diogène de Laërte, auteur de la seule histoire de la-philosophie que nous possédions de l'antiquité.
Diogène est un écrivain sans critique et souvent crédule, mais cependant d’une bonne foi et d’une conscience parfaites ; il est rare, surtout quand il s’agit de faits, qu’il ne cite pas et l’auteur et le livre qui en témoignent, etnous allons voir par une revue rapide de ceux qu’il allègue dans sa vie de Socrate, que nous avons quelque droit d’avoir confiance dans son récit.
C’est d’abord Alexandre, auteur d’un de ces livres intitulé Aradozai QjAog qu, c’est-à-dire d’une sorte de généalogie des philosophes. Si Jonsius (1) et Brandis (2) ont raison d’attribuer
(1) Hist. script. philos., p. 238.
(2) Gesch. der Philos., I, p. 31. Vossius est dans le
cet ouvrage à Alexandre de Milet, il aura pour auteur ce fameux Polyhistor, connu et célèbre pour sa profonde connaissance de l’antiquité (1) ; il vivait du temps de Sylla, qui en fit un citoyen romain et lui donna son nom (2), Cornélius. |
Douris de Samos, né vers 352 avant J.-C., cité par Pline, Plutarque, Athénée, et auquel Cicéron décerne ce court mais bel éloge : homo in historia diligens (3), avait écrit une histoire des peintres et des sculpteurs.
Idoménée de Lampsaque, disciple d’Épicure, dans la familiarité duquel il vécut de 310 à 370 av. J.-C., auteur d’un ouvrage spécial sur les Socratiques, est mentionné par Plutarque et Athénée.
Favorin d'Arles, né sous Trajan, outre une histoire universelle, nayrodamñ iarop{a, avait écrit une biographie spéciale de Socrate ; Suidas caractérise son talent en ces termes: roauuæans
xaT& macay maidélay, piAogogias eatos, ÉNTOpIRN
doute, et Reines l’attribue à un Alexandre d'Æges, précepteur de Néron.
(1) Suét., Deillust.Gramm., c.20 : «Cornelium Alexandrum, grammaticum Græcum, quem propter antiquitatis notitiam Polyhistorem multi, quidam Historicum vocané.n ‘
(2) Servius ad Æn., X, 388.
(3) £'p. ad Att., 1. VI, ep. 1.
cé u#xàcy ésiééu:sç; QUOIQU Il fût profondément versé dans toute espèce de science, et particulièrement dans la philosophie, il s’était surtout consacré à la rhétorique.
Démétrius de Bvsance, le péripatéticien, dont l'ouvrage sur la poésie et les poètes est sans doute la source où puise Diogène.
Aristippe de Cyrène, disciple immédiat de Socrate, sur lequel il donnait quelques renseignements suspects dans son ouvrage : Sur le luxe des anciens.
Ion de Chio, poète, philosophe et historien, qu'on voit à Athènes vers 470 avant Jésus- Christ; on cite parmi ses œuvres des Mémoires historiques qui renfermaient sans doute ce qu’on cite de lui sur Cimon, Périclès et Socrate, dont il était contemporain. Il ne faut pas, avec le scholiaste d’Aristophane (1), le confondre avec le rhapsode Ion, interlocuteur du dialogue de Platon , qui était d’Éphèse.
Pamphilé, fille ou femme de Sotéridas, d’Épidaure, suivant Suidas, ou d'Égypte, d’après Photius, avait écrit des mémoires ou mélanges historiques sur toutes sortes de matières, qui formaient un grand ouvrage en trente-trois
(1) Pax., v., 835.
livres, très-utiles et très-savants, dit Photius qui les avait lus en partie (1).
Satyrus, le péripatéticien, spécialement un biographe, est cité par Athénée, et saint Jérôme, dans la préface de son ouvrage sur les écrivains ecclésiastiques, l'appelle un homme de talent.
Jérôme de Rhodes, disciple d’Aristote, et contemporain d’Arcésilas, nommé par Athénée et Plutarque, avait, outre son livre sur l’vresse, laissé des travaux historiques ou mélanges (2).
Hermippe de Smyrne, biographe, cité par Athénée, et dont Flavius Josèphe atteste la science et l'exactitude (3). Il est certain qu’il avait écrit la vie de Théophraste, et comme saint Jérôme nous dit que son ouvrage s’étendait à tous les personnages illustres par leur savoir (4), ce n’est pas une témérité de con-
-clure qu’il n’avait pas négligé d’écrire la vie de Socrate.
Antisthène, de Rhodes, auteur d’une généalogie des philosophes, semblable à celle d’Alexandre (5).
(1) Phot., B1b., cod. 155, p. 119.
(2) forepux Ou omcpddnv breuwiuara.
(3) F1. Joseph., c. À pion, 1. I.
(4) De Script. eccl. Pruf. |
(5) Et à celle de Sotion d'Alexandrie, que Diogène cite | 1.
Héraclide, qui avait fait un abrégé des biographies de Satyrus. |
Philochore,. Athénien, nommé par,Plutarque, Aulu-Gelle, Harpocration, Tertullien, gaint Clément, avait écrit une histoire complète de l’Attique jusqu’au temps d’Antiochus le Dicu.
Apollodore d’Athènes, grammairien, disciple d’Aristarque et de Panétius; outre sa Bibliothèque en trois livres, ou Histoire de la mythologie grecque, que nous avons conservée, Lucion, Aulu-Gelle, saint Clément citent une Chronologie que nous avons perdue.
Dionysodore de Béotie, auteur d’une histoire de la Grèce jusqu’au temps de Philippe, que mentionne Diodore de Sicile à la fin de son quinzième livre. On ne sait rien sur l’époque de sa vie.
Justus de Tibériade, contemporain de Jo-:
sèphe, cut avec lui de graves démèlés; Photius l’accuse d’être peu véridique, jugement qui s'accorde avec celui de Josèphe, et le confirme, s’il ne lui est pas emprunté. L’ouvrage que cite Diogène était une Histoire de la couronne, c’est-à-dire des princes qui avaient, en Judée, porté la couronne royale.
s une autre partie de son ouvrage, mais qu'il a cerment consultée dans toutes.
Le célèbre Démétrius de Phalère, disciple de Théophraste, et qui avait, pendant dix ans, gouverné Athènes, outre ses traités de rhétorique, de poésie, de politique, avait aussi écrit des ouvrages d'histoire qu’allègue Plutarque aussi bien que Diogène.
Enfin, à ces autorités qui donnent une importance considérable au récit de notre biographe, il convient d’ajouter Porphyre, le célèbre disciple de Platon : il était l’auteur d’une histoire de la philosophie, en quatre livres (1), fréquemment citée, et dont faisait partie le fragment étendu que nous avons conservé sur la vic de Pythagore. Le quatrième livre était consacré à Platon (2), où s’arrêtait l'ouvrage, et le troisième contenait la vie de Socrate (3).
À l’aide de ces documents, ainsi autorisés, et en profitant des renseignements dispersés dans Aristote, Plutarque, Athénée, Élien, Cicéron, Aulu-Gelle, Apulée, Maxime de Tyr, nous espérons pouvoir présenter un tableau à peu près complet, et suffisamment justifié, de la vie de Socrate.
(1) Suid. pdocpse ioropia. Cf. Eunap., Proæm., p. 2; Eusèb., Chronic., p. 139.
(2) Gyrill., c. Julian., 1. VIIT.
(3) Théodor., Therap., 1. 1. Grill. c. Jul., V1, p. 2C8* Dans ce passage, Porphyre cite lui-même le témoignage d’Aristoxène.,