IE
(2) Mem., I, 1.
(3) Xén., Apol. $ 22: Àdù êyé cù ra mavra eimeiv, à Th: … dim éanchduox.
(4) XËn., Apol., 31: yeypdguar pèv, msat rcbres mat ŒAXO,
l'authenticité de cette pièce (1), nous n’avons qu’à la lire pour être convaincus qu’elle n’est pas le plaidoyer de lillustre accusé, et ne reproduit même pas la physionomie exacte deson discours.
Il en est autrement de l’Apologie de Platon, quoique l'authenticité en ait également été attaquée. Ast la croyait l’œuvre d’un faussaire (2), et jeme rappelle que M. Cousin, en m’entretenant de cet ouvrage, le trouvait bien maigre et d’un tissu bien mesquin pour le gé-nie de Platon. Ce n’est pas là une opinion nouvelle : Fréret l'avait déjà exprimée et l’appuyait sur le jugement de Cassius Sévérus qui jugéait ce discours indigne à la fois et de l'avocat et du prévenu (3), nec patrono, nec reo dignam, et elle a été soutenue avec beaucoup de savoir dans
(1}Fréret la croit authentique, et même plus véritablement historique que celle de Platon, car, dit-il, Xénophon la tenait d'Hermogène, à qui Socrate avait fourni ces renseignements. Mais cette assertion ne repose que sur l'Apologie même, et ne peut évidemment servir à en démontrer l'authenticité, que Schneider a soutenue par d’autres arguments. Bornemann et Zeller la tiennent pour fausse, et Walkenaër l’attribue à l’auteur de la fin dela Cyrtpédie et de plusieurs autres ouvrages attribués à Xénophon. |
(2) As., Platon's Leben., p. 69.
(3) Senec., Controv.,1l.1Ill, præf. C'était un orateur célèbre, Plin., Hist. Nat. VIT, 12.
un livre récent (1) qui, à son tour, a été trèsdoctement et très-habilement réfuté (2).
J'avoue que je ne peux pas partager ces soupçons etque je n’éprouve pas ces scrupules. Citée par Thémiste, Proclus, Diogène de Laërte, Origène, Aristide et les vieux grammairiens(3), l’Apologie est vantée pour la perfection de l’art et du style par Denys d'Halicarnasse, qui n’est pas suspect d’une très-grande partialité en faveur de Platon (4), et il faut être prodigieusement délicat pour être plus difficile que ce rhéteur; enfin, si elle n’est pas nommée par Aristote, il y fait certainement allusion et en cite même quelques expressions textuel les (5). Le dialogue qui s'établit entre Mélétus et Socrate, et qu'on retrouve dans l’Apologie de Xénophon, ne prouve rien contre l’authenticité de l’ouvrage, ni même contre sa valeur historique ; car il n’est nullement en opposition avec les habitudes judiciaires des Grecs, et, tout au contraire, la loi faisait une obliga-
(1) Forchammer, Die Athener und Sok., Berlin, 1831.
(2) Van Limburg Brouwer, À pol. Socratis contra Meltti redivivi calumniam. Groning., 1838.
(3) Voir les citations dans l'édition de l'A pologie de Fr. Fischer.
(4) Dion. Hal., De admir. vi Demosth. et Ars rhetorica, S 3. |
(5) Rhet., II, 83 et III, $ 18 ; Plat., Apol., 17 b, c, d.
tion de répondre aux questions faites par la partie adverse (1) ; l’interrogatoire et le contreinterrogatoire entraient comme éléments de l’accusation aussi bien quede la défense. Ainsi, non-seulement on doit conserver à Platon ce morceau précieux, mais on peut croire que ce n’est pas une œuvre entièrement d’imaginanation, une composition purement oratoire,sans fondement. réel. Socrate s’était défendu luimême (2); Platon avait assisté aux débats, et adressait son ouvrage à des concitoyens chez lesquels ce souvenir était encore vivant; pouvait-il inventer complétement le discours qu'il lui mettait dans la bouche ? Il semble y régner un accent dé vérité historique; le tour, l’ex-
(1) Plat.,-A pol., 25 d : & vémoç xekéver ämoxpiveobou,, et en effet, Démosthènes adv. Steph. Orat. 11, p. 1131, cite le texte : Noos” roiv &vrid'ixoiv Érravaryxec elvar &mompivaodar SAME Td épuTremevoy,
(2) Cela est certain, d'abord parceque c'était une obligation légale, ensuite cela est prouvé par toutes les traditions, par le fait même des deux Apologies qu'on lui prête, enfin par les allusions fréquentes qui serapportent à cette défense et au discours qu’il prononça. Phædon, 63 D: on érokoyiouctar donsp év dixaornpio, Zd. 69e. Socrate accepta, dit-on, le concours d'avocats (Xén. A pol., $ 22). Platon lui-même voulut prendre la parole, et Justus de Tibériade, cité par Diogène, nous a conservé les premiers mots qu'il prononça ; mais les juges ne voulurent pas l'entendre à cause de son âge, quoiqu'il eût, à cette époque, près de trente ans. .
pression, l’esprit du style, le fond des idées, l'attitude de l’orateur, tout en paraît bien socra-
tique, et quoique, avec un artiste aussi accomplique Platon, cette vérité du style et du caractère ne soit qu’unindice peut-être trompeur, il n'est pas impossible que nous ayons, dans ce discours, comme le croit Schleiermacher (1), une copie aussi exacte de la vraie défense de . Socrate, qu’il était possible à la mémoire heureuse et à l’imagination créatrice de Platon de la conserver : réservons encore les différences nécessaires du discours écrit et du discours parlé et même improvisé. Nous savons, par les confidences et par la pratique de Thucydide (2), quelles libertés les historiens se croyaient en ce cas permises, et nous voyons qu’ils s’attachaient plus à reproduire le caractère de l’homme, la physionomie morale du discours, que d’en retracer les idées mêmes et les expressions littérales.
C’est dans cette mesure, et sous cette réserve, que nous considèrerons l’Apologie de Platon comme un document historique, qu’à ce titre nous devons analyser.
Elle se divise en trois parties : dans la première, Socrate cherche à prouver qu’il n’est
(1) Platon's Werke, vol. I, p. 185.
pas coupable; dans la seconde, il détermine la peine qu’il croit avoir méritée; dans la dernière, il dit adieu à ses juges.
Eu effet, le procès était du genre de ceux que la législation attique appelait r/unras (1), c'est-à-dire que la peine n’en était pas fixée par la loi, mais dépendait de l’accusateur,
des juges, et, ce qu'il y a de particulier, jus-
qu’à un certain point de l'accusé.
Ainsi, le débat s’engageait d’abord sur la question de culpabilité; celle-ci résolue, l’accusateur prenait la parole pour proposer la peine, ru, pœnæ œstimatio (2), l'accusé pour faire une contre-proposition, et le tribunal jugeait le second point comme le point de fait, d'eurepay xbngoy (3).
(1) Et non comme le dit Suidas ériunre. On donnait ce dernier nom, suivant Pollux, VIII, 63, au procès, ñv cèx Eartv bmorturamobat, ŒAÂX TeocUTaU TeTIMrTat Éoou ÉRtVÉYPATrat. Cf. Dém., Mid., $ 90, Même lors quela loi fixait la peine, il semble qu'on donnait encore à l'accusé une alternative. (Dinarch., adv. Démosth., $ 60.)
(2) Cela s'appelait Tuäolar T& pebyevrt, Tiunoty moelle, éruypdpeobar riunua; l'accusé répliquait, et cela s appelait avrirmäofat OU éaur& Tax obat,
(3) Harpocrat.. &riunros éyuv. Cic. de Orat. 1, 54. « Ergo ille quoque damnatus est, neque solum primis sententiis, quibus tantum statuebant judices, damnarent an absolverent, sed etiamillis, quas iterum legibus ferre debebant. Eratenim Athenis reo damnato, si fraus capi-
Ce qu’on peut trouver d'étonnant dans ce fait, ce n’est pas tant la procédure que l’application de cette procédure à l'affaire de Socrate. Le crime d'impiété, dos6elas, devait être prévu, il semble, par le code pénal, et la peine était la mort. Cependant il est certain, par un autre exemple, que ce crime rentrait dans la catégorie des rixnro/ (4); peut-être qu’en tout cas, même lorsque la peine était prévue et fixée par la loï, l’usage déférait à l’accusé le choix d’une proposition contraire.
Quoi qu’il en soit, Socrate avait,comme nous l'avons déjà dit, divisé son plaidoyer en trois parties : la première, où 1l plaide non coupable, se divise elle-même en deux parties; dans l’une, aussi adroite, il me semble, que naturelle et digne, et aussi conforme aux règles de l’art que convenable au caractère de l’orateur, il cherche à effacer l'impression f4cheuse que des propos mensongers ont pu faire sur l’esprit de ses juges. Il ne leur dira que la vérité, car il ne veut pas les séduire, et il explique comment ces antipathies contre sa
‘talis uon esset, quasi pæœnæ æstimatio, et sententia quum
judicibus daretur, interrogabatur reus, quam quasi æsti-
mationem comweruisse se maxime confiteretur. » (Cf.
Meier el Schoemann., Attische process., p. 171 et 193.) (4) Dém., in Timocr., p. 02.
personne et ses doctrines ont pu naître, en racontant la mission que la réponse du dieu de Delphes lui avait imposée. Pour obéir au dieu qui le proclamait le plus sagé des hommes, et chercher quelle pouvait être la signification de cette réponse sur le compte d’un homme qui faisait profession de ne rien savoir, si ce n’est cela même qu’il ne savait rien, 1l s’est cru obligé d'interroger tous ses concitoyens, et surtout les plus marquants d’entre eux, ceux qui prétendaient être intelligents et sages, et, par une opération douloureuse à leur amourpropre et nécessaire cependant à la patrie comme à chacun d'eux, de leur montrer quel était le véritable état de leur esprit et de leur âme, et de les délivrer ainsi de l'illusion, aussi dangereuse que fausse, d’une science dont ils n'avaient que l’apparence et l’orgueil sans la réalité.
Si on l’accuse de s'occuper de questions de” physique dangereuse et. de dialectique sophistique, ce sont là des malices d’un poète comique auxquelles il ne faut attacher ni foi ni importance. Qu’on en croie le témoignage de Ceux qui le connaissent, et qui savent que ce sont là des études auxquelles il est absolument étranger et des choses qu'il fait même profesfession d'ignorer. Il corrompt la jeunesse,
dit-on, en ne reconnaissant pas les dieux de l’État et en introduisant, par son Démon, des innovations religieuses. Il est bien éloigné de partager les théôries d’Anaxagore, qui refusait toute divinité aux corps célestes; il considère et il vénère comme dieux le soleil, la lune et les autres astres; et quant à son Démon, que peut-il être, sinon un dieu ou une manifestation divine, et alors comment l’accuse-t-on de ne pas croire à l'existence des dieux ? Loin d’avoir nui à sa patrie et à ses concitoyens, il croit, en les forçant de se rendre un compte exact de l’état de leur âme, en cherchant à les pousser à connaître et à pratiquer la vertu, seule condition du bonheur, il croit leur avoir rendu un service que lui seul pouvait leur rendre, et que, lui mort, personne ne leur rendra .plus. Le Dieu l’avait donné aux Athéniens pour remplir cette fonclion sévère et utile, et c’est pour cela que, d’une part, il a négligé ses affaires et les intérêts des siens, et, de l’autre, qu’il n’a pas voulu se mêler activement de la vie politique. Qu'on ne lui reproche pas trop de s’être dérobé à ces devoirs. Dans une ville comme Athènes, il est difficile de sauver sa vie et de dire au peuple la vérité. C’était pour se conserver plus longtemps à la mission providentielle que le Dieu lui avait imposée,
et il avait la conscience de servir ainsi son pays mieux qu’à la tribune du Pnyx.
Quant à la moralité de ses enseignements, les faits sont là pour démentir l’accusateur ; aucun de ceux qui les ont reçus, aucun de leurs parents ne l’accusent de les avoir corrompus; plusieurs accourent pour le défendre. C’est donc une vaine accusation. Qu’on ne S’offense pas de la liberté de son langage ; 1l n’est pas insensible aux joies de la vie; 1l n’est pas né d’un chêne et d’un rocher, et il a des enfants qu’il aime. S'il parle ainsi de son innocence, ce n’est pas par orgueil ou par dédaim injurieux de ses juges, c’est par devoir, c’est pour conformér sa conduite à ses principes et rester fidèle à lui-même. Précisément parce qu’il est innocent, il ne s’abaissera pas à des larmes et à des prières qui dégradent et l'accusé et le juge, et attend de la conscience et de la raison’seules l’acquittement auquel ik a droit. ——
Ce discours ne fut pas entendu sans murmures, et des marques de mécontentement, et peut-être d’indignation (1), éclatèrent à plusieurs reprises (2). Il semble que ce fut à ce moment
(1) Plat., À pol. : pn BcouGetre,
(2) Xén., Apol., $ l4: émet xat. rara axcbcvreg ot d'ixxarai
que ses avocats prirent la parole, et que Platon essaya inutilement de la prendre.
Puis les juges allèrent aux voix, au scrutin secret, comme en toute affaire. Deux cent quatre-vingt-une voix se prononcèrent pour la culpabilité (1); la majorité pour la condamnation fut de trois, ou suivant d’autres leçons, confirmées par des manuscrits qu'on déclare meilleurs, de trente voix, c’est-à-dire que Spcrate fut déclaré non coupable par deux centsoixantedix-huit ou par deux cent vingt et une voix : dans le premier cas, il y aurait eu cinq cent . cinquante-neuf votants, dans le second, cinq cent deux (2).
Socrate, qui ne s'était fait autune illusion, apprit le résultat avec un étonnement qu’il ne
édopb6ouv, et plus loin, $ 15: raÿra dxoïoavree Ert paxkev éPopé6ouv.
(1) Diog. L., 11, 41. Les termes sont obscurs, mais le sens n’est guère douteux.
(2) On a élevé sur ces nombres toutes sortes de difficultés : 281 plus 278 donnèrent 559 : or, on affirme que le : tribunal des Héliastes se composant toujours de centaines complètes ; ce chiffre est impossible, mais Boeckh avait déjà fait observer qu'on pouvait admettre l’abstention ou l'absence d'un certain nombre de juges. Les autres chiffres sont exposés à la même objection : 281 plus 221 font 502, et les centaines sont encore dérangées. La composition des tribunaux athéniens n'est ni assez claire, ni assez connue, pour affirmer que cette règle des cen-
cacha pas à ses juges; il trouva extraordinaire que, malgré les calomnies dont il était depuis si longtemps l’objet, il fût condamné à une si faible majorité, et 1l exprima l’opinion que si Anytus et Lycon n’avaient pas soutenu de leur influence et de leur parole l'accusation de Mélétus, celui-ci n'aurait pas obtenu la cinquième partie des suffrages, c’est-à-dire n’aurait pas recueilli, en faveur de la condamnation, cent voix.
Une fois la question de culpabilité résolue, l'accusateur demanda la peine de mort, et on déféra à Socrate, suivant la loi, et sous la formule ordinaire, +/ zpñ maseïy drotioai, UNE CONtre-proposition.
Une fois condamné, l’accent de Socrate, jusque-là tranquille et doux, et certainement contenu et modeste, s'élève et devient plus fier, mais on ne peut pas dire qu’il brave ses juges et attire sur lui, de propos délibéré, la mort. |
taines pures était inviolable. Le calcul de M. Stallbaum (ad Apol. 36 b), qui porte le chiffre des acquittements à 220 n’est pas soutenable, car en déplaçant, comme il le veut, 30 voix, Socrate eût encore été condamné, puisqu'il aurait eu contre lui 251 voix et seulement 250 en sa, faveur ; il y avait en effet {oujoursun président qui ne compte pas dans les nombres pleins.
268 ViE DE SOCRATF
À quelle peine, dit-il, vais-je donc me condamner? Si jé n'écoutais que la voix de ma conscience, je vous dirais que n'ayant rendu que des services à ma patrie, j'ai le droit de n’attendré d'elle que des récompenses, et, comme je suis vieux et pauvre, la plus juste et à la fois la plus convenable pour moi serait d’être nourri aux frais de l’État dans le Prytanée. Mais en me plaçant, non pas à mon point de vue, mais au vôtre, puisque vous m'avez déclaré coupable, il faut que je trouve une peine quelconque. Je n’irai pas, à mon âge, par crainte de la mort, qui n’est pas un mal, qui peut-être est un bien, me condamner à lexil ou à la prison, qui sont des maux certains; 1l ne me reste donc à vous proposer qu'une amende ; mais je suis pauvre : toute ma fortune réunie s'élève à peu près à une mine. Je ne pourrais donc me condamner qu'à une amende d’une mine, si Criton, Critobule, Apollodore et Platon ne me priaient de la porter à trente mines, qu'ils s'engagent à payer pour moi (1). |
(1) Ep. Socr. 14, Maxime de Tyr. 39, et l'A pologie de Xénophon, $ 23, nient le fait et disent qu'il refusa de faire lui-même et ne permit pes à ses défenseurs de faire une proposition quelconque, même d'uge amende qui aurait pu le sauver;ilvoulait mourir, comme dit Maxime
Ce discours ne fut pas mieux reçu que le précédent. La mention du Prytanée dont il se déclarait digne n’était pas de nature à cal-
mer l'irritation excitée contre lui. Sans doute elle n’a pas le caractère de défi hautain et -de suffisance insolente, « d’outrage ‘à la cour, » que veut y voir M. Grote; il faut, au contraire, reconnaître que Socrate entre autant qu'il le peut dans les préjugés du tribunal. Malgré sa répugnance, il ne conclut pas insolemment à ce qu’on lui décerne cette distinction si enviée, il ne refuse pas de porter contre lui-même une sorte de condamnation qui a dû lui coûter beaucoup; il offre en pâture, aux aveugles ressentiments de l’opinion, une amende, pour lui considérable (1), car elle représente la valeur
deTyr, rpcetkero ércbavetv. Diog. L., II,41,neportelasomme qu'à 25 drachmes (Boeck., Œcon. Pol. des Ath.), mais Euboulide, cité par lui, l'élève à 100 dr.
(1) Le témoignage de Platon est plus autorisé et son récit plus vraisemblable que celui de Diogène, qui lui prête, II, 48, cette réponse hautaine et tranchante: £vexz Tüv duct dramenpayuiver Tmüpar nv dixnv The Év mpUraveie sirioews, qu'on trouve déjà dans Cicéron, de Orat., I, 54. Cette réponse, si elle eût été faite de ce style, expliquerait et n'excuserait pas encore l’irritation des juges, « cujus responso sic judices exarserunt, ut capitis hominem innocentissimum condemnarent, » car une réponse hautaine ne suffit pas pour faire d’un innocent un coupable.
de tout ce qu’il possède. Il va plus loin : pour cette circonstance, lui qui n’avait rien voulu recevoir d’Alcibiade ni d’Archélaüs, il accepte une somme importante, et qui devait paraître aux amis de Socrate suffisante, puisque ce sont eux sans doute qui l'avaient fixée. Mais il faut aussi reconnaître que Socrate avait envers luimême et envers l'humanité des devoirs qui primaient ceux de sa vie et de sa personne, et qu'il ne pouvait sacrifier sans trahir ce qu'il croyait sa mission supérieure et sacrée. Il avait donc fait son devoir : c'était aux Athéniens à comprendre le leur et à le remplir.
Les juges rapportèrent une condamnation à mort, prononcée à une majorité plus grande :
il y eut un déplacement de 80 voix qui se portèrent du côté des accusateurs; c’est-à-dire que la condamnation à mort fut votée par 831 voix contre 198, si l’on admet l’un des nombres de votants, et par 361 contre 141, si l'on admet l’autre.
Cette décision n’étonna ni son esprit ni son courage ; il s’écria, dit-on, d’abord : Ils me condamnent à mort ; eh bien! eux, c’est la nature qui les y condamne (1). Puis, prenant la pa-
(1) Diog. L., II, 35, réponse déjà attribuée à Anaxsgore.
ne a
LE PROCÈS 211 role, il prédit à ceux qui l'avaient jugé coupable un prompt remords de leur injustice ; à ceux qui l’avaient absous, il témoigna sa reconnaissance, et leur assura qu’il ne craignait pas Ja mort, et la considérait même comme un bonheur. Puis il leur recommanda ses fils, en les priant, s'ils venaient à s’écarter de la justice et de la vertu, de les corriger et de Îes reprendre, commeilavait faitlui-même à leurs enfants. Enfin, avant de rentrer à là prison, il ajouta : « Voici le moment de nous séparer, moi pour mourir, VOUS pour vivre : qui de nous a le meilleur partage? Personne ne le sait, excepté Dieu. »