‹ Vie de Socrate (volume 3)Chapitre 27 sur 28 · CHAPITRE VIII LA MORT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII LA MORT

Par une coïncidence singulière, le lendemain du jour de la condamnation, le prêtre d’Apollon couronna la poupe: du vaisseau sacré qui portait, à Délos, le coriége destiné chaque année à rendre au dieu, au lieu de sa naissance, les actions de grâces dues pour avoir aidé Thésée à délivrer Athènes de lodieux tribut qu’elle payait à la Crète (1). C’était le sixième jour du mois Munychion, le dixième mois de l’année attique. La loi athénienne ne permettait pas, pendant ce pèlerinage sacré, de souiller la ville par l’exécution d’un jugement capital. Socrate dut dorfc attendre que le vaisseau fût rentré dans le port d'Athènes, d’où 1l restait quelquefois assez longtemps absent, retenu par la célébration des fêtes et les vents ‘contraires. Dans cet intervalle, qui dura trente

(1) Plat., Phœdon., 58 a, b, c.

jours, le‘condamné fut mis aux fers, mais il put recevoir librement chaque jour ses amis, et s’occuper tantôt avec eux, tantôt seul, de travaux intellectuels (1). C’est là qu’il composa, suivant la tradition rapportée par Platon, un hymne à Apollon (2) et mit en vers quelquesunes des fables d'Esope. Ses amis avaient profité de ce répit pour organiser un plan de fuite, et déjà avaient gagné le geôlier. Trois jours avant le retour du vaisseau sacré, Criton, son vieil ami, pénétra seul, de bon matin, dans la prison et lo pressa vivement de s’enfuir (3); il invoqua les raisons les plus fortes et les plus

(1) Et même de musique s'il. faut en croire Ammien Marcellin, XX XIII, 4, p. 516, ed, Gronov. « Socratem destinatum pœnæ, conjectumque in carcerem perrogasse quemdam scite lyrici carmen Stesichori modulantem, ut doceretur, id agere dum liceret, interroganteque musico, quid ei poterit hoc prodesse morituro postridie, respondisse : Ut aliquid sciens amplius e vita discedam. » C'est le mot que Stobée, Floril., XXIX, 58,p. 200, prête à- Solon dans une circonstance moins tragique. On peut donc croire que c'est une erreur de Marcellin, à moins qu'on ne suppose que Socrate n'ait fait que répéter un mot déjà connu.

(2) Authentique ou non, cet hymne existait encore du temps de Dion Chrysostome, Orat, Politica in Patriam, xal mauve émcinsev roürcv Év ya vüv dd o.

(3) Le fait est attesté par Xôn., $ 93, Apol. Plutarch., t. IT, p. 1126, 1. 13. Platon y fait allusion dans Île Phédon, p. 9 a. Il y a longtemps, dit Socrate, que

touchantes, le conjurant de ne pas se trahir lui-même, de ne pas laisser peseréternellement sur ceux qui l’avaient aimé le reproche et la honte de ne l'avoir pas sauvé.

Socrate se montra touché de cet empressement affectueux et de ce dévouement si tendre; il refusa avec douceur, mais il refusa avec une inflexible fermeté. Sa grande raison fut qu’il devait rester, dans la pratique, fidèle aux principes qu'il avait théoriquement soutenus toute sa vie (1). Il avait toujours dit qu’il fallait faire ce qui était juste et bien, dût-on y perdre la fortune ou la vie; les circonstances l’appelaient à prouver qu'il était capable de faire ce qu’il avait conseillé : il fallait qu’il le fit. L’obéissance à la loi est un devoir des plus impérieux et une des obligations les plus strictes de la justice ; il a obéi jusqu’à présent et obéira jusqu’au bout aux lois de son pays. Ce n’est pas une raison, parce que sa patrie semblé agir injustement envers lui, pour qu "il Jui soit permis d’agir injustement envers elle. Laissons donc faire aux dieux, dit-il.

Je ne peux pas voir là un argument sans sin-

ces vieux os seraient en Béotie ou à Mégare, si j'avais cru que c'était le meilleur parti à prendre.

(1) Crit., 46e,

cérité et destiné à couvrir un calcul profond; il est certain que ce principe de conduite se rattachait à ses principes philosophiques, et il est “inutile de lui supposer des intentions cachées, et particulièrement l'intention de préparer d’avance l’effet dramatique de la dernière scène de sa vie.

Le jour même de cet entretien avec Criton, Socrate avait eu un songe : 1l avait vu venir . une femme d’une rare beauté et d’une stature imposante vêtuc de blanc, qui l’avait appelé et lui avait dit ce vers d’Homère :

Hpati xey rptrére inv ÉpÉonc Este.

Le don de prophétie dont il se croyait pourvu lui révéla le sens de ces énigmatiques paroles : Cela signifie, dit-il à Æschine, que c’est dans : trois jours que je mourrai (1). Aussi ne voulut:il pas croire à la nouvelle que lui apportait Criton, que le vaisseau de Délos arriverait le jour même de l’entrevue. Les pressentiments de Socrate se réalisèrent.

Le jour fatal arriva (2). Dès le matin, ses

(1) Diog. L., II, 386; Plat., Crié., 43 a.

(2) La date de cette mort est placée dans la 1re moitié du mois Thargélion (Mai)de l'ol. 95,2 (an 399 av.J.-C.). Si on savait exactement quel jour le prêtre d’Apollon couronnait la poupe du vaisseau sacré, on pourrait fixer exactement la date de la mort, qui eut lieu trente jours

amis se réunirent encore une fois auprès de leur. maître; ils étaient nombreux. On y voyait Apollodore, appelé l’Enthousiaste, et connu par sa mélancolie douce: et tendre; il apportait à Socrate une riche tunique dont on devait le revêtir, suivant la coutume grecque, après sa mort. « Eh! quoi, lui dit-il, le vêtement qui m’a été bon pendant ma vie, ne me sera-t-il pas assez bon pour mourir? » Xénophon (1), comme Platon, mentionne l’ardeur de son affection pour son maître, qui éclate en cris et ensanglots à la dernière scène de la tragédie. Les deux

après. M. K. E. Hermann (Lehrb. d. gottesdienstlichen Altérthüm., p. 414) croit que la Théorie devait s’arranger de manière à faire coïncider la célébration de ces sacrificès avec le jour des Thargélies, où l'on célébrait la naissance de Diane et la fête de Déméter Chloé; M. Zeller en a conclu que le retour n'avait lieu que dans la. 2e moitié de Thargélion. J'aurais été plus disposé à admettre que ce vaisseau, qui était le même que celui où s'était embarqué Thésée (l'lut., Thes.. c. 23), mettait à Ja voile pour Délos le même jour qu'avait fait Thésée pour la Crète: or.ice jour était le 6 du mois Munychion, où l’on célébrait les Aekoiv. Revenu juste un mois après, il aurait été de retour le 6 Thargélion, assez à temps pour que la Théorie pût prendre part à la fête où l’on purifiait Athènes (Diog. L., IT, 44). Socrate, qui but la ciguë le lendemain, serait donc mort le ‘7, qui est, dit on, aussi l'anniversaire de sen jour de naissance,

(1) Apol., $S 28,

.Thébains Simmias et Cébès (1), qui s’étaient la veille donné rendez-vous, deux amis et presque deux frères, peut-être des pythagoriciens, certainement auditeurs, sinon disciples de Philolaüs, étaient présents et ils jouent un rôle actif dans le dialogue de Platon. Auprès de lui était encore Phédon d’Els, qui était tout jeune encore et déjà cher à Socrate. Platon nous le dépeint heureux de parler de son vieil ami et de raviver sa mémoire; c’est dans sa bouche qu’est placé le récit de l'entretien, et on nous le montre, au moment suprême, fondant en larmes, et obligé, pour cacher sa faiblesse, de s’envelopper le visage de son manteau.

Le plus vieil et le plus fidèle ami de Socrate ne l’avait pas, eomme on peut croire, abandonné dans cette dernière épreuve; Criton était riche (2) et l'avait souvent aidé de sa bourse (3), si bien que Thémiste l’appelait le ministre des finances de Socrate (4). Il méritait par la constance de son dévouement le rôle que

(1) Il est difficile de croire que ce Cébès soit l’auteur du morceau intitulé Iivaë.

” (2) Xén., Mem., I, 9.

(3) Diog. L., II, 21.

(4) Or., XXIII, p. 149 : rapueiev,

LA MORT 279 lui attribue Platon, et que sans doute il remplit. C’est à lui que Socrate adresse ses dermères paroles; c’est à lui qu’il recommande sa femme et ses enfants; c’est lui qu’il charge d'exécuter ses dernières volontés, et d'offrir aux dieux sa dernière offrande; c’est lui enfin qui lui ferme les yeux.

Outré ces personnages plus ou moins intimement liés avec Socrate, d’autres étaient venus lui dire un dernier adieu; parmi les Athémiens, Critobule, fils de Criton; Hermogène, fils d’Antiphon, qui avait assisté au procès ; Epigène, Æschine, Antisthène, Ctésippe, Ménexène, qui appartiennent tous à ce qu’on appelle les socratiques, et, parmi les étrangers, Phédondès, de Thèbes ou de Cyrène; Euclide, de Mégare; Terpsion complétement inconnu.

Xénophon, alors en Asie, et Platon, malade, peut-être de douleur, n’assistaient pas à cette scène sublime et déchirante.

Au moment où le geôlier de la prison, après les avoir fait attendre un instant, leur permit d’entrer, les Onze venaient d’annoncer à Socrate qu’il devait subir la mort le jour même, et de lui faire ôter les fers quilui avaient meurtri les jambes. Il était assis sur un lit; sa femme, assise à ses côtés, tenait dans ses bras un petit Ænfant. En les voyant entrer, la douleur de

cette femme éclata, et son cœur se brisa :

« Quelle affreuse injustice ! s'écria-t-elle.» — « Aimerais-tu donc mieux, répartit le vieillard, que ce fût justice? » — « Ah! Socrate ! ajoutat-elle, voilà tes amis! c’est la dernière fois qu’ils pourront te parler; c’est la dernière fois qu'ils pourront t’entendre! » et elle fondit en sanglots. D’un regard, il fit signe à Criton de l'emmener et elle sortit.

L'entretien commença alors, et porta principalement sur immortalité de l’âme; mais le fond des idées aussi bien que les développements paraissent appartenir à Platon. Ce qu’on peut croire historique, c’est la peinture de Socrate, de la tranquillité sereine et de l’enjouement sublime de son esprit et de son âme, tableau d’une beauté incomparable autant que pathétique, et qu’on serait désespéré de croire tout à fait inventé : ilse compare lui-même à l'oiseau d’Apollon, au cygne auquel le dieu à son heure suprême accorde une vue prophétique plus certaine, et des chants plus beaux et plus harmonieux. Le Phédon peut être en effet appelé le chant du cygne de Socrate, et un hymne sublime et harmonieux à l’immortalité de l’âme.

Tout le jour s’écoula en conversations; le soleil était encore sur les montagnes, lorsque.

Socrate voulut en finir : 1l alla prendre un bain pour éviter à ses amis l’horreur de laver un cadavre, et fit introduire ses trois enfants et les femmes de sa maison, soit ses parentes, soil

ses servantes, soit peut-être les unes et les”

autres. Après leur avoir dit adieu, il répondit à Criton, qui lui demandait quelles recommandations il avait à faire, et de quelle manière il désirait être enterré. Il enjoignit à ses amis d’être fidèles aux principes de la justice et de la vertu : c'était le meilleur moyen d'honorer sa mémoire; pour les soins de la sépulture, il les laissa libres de faire comme ils l’entendraient, n’y attachant aucune importance.

La loi athénienne ne voulait pas que la lumière sacrée fût souillée par le spectacle des meurtres juridiques (1) ; Socrate aurait donc pu prolonger sa vie de quelques heures ; mais pour épargner à ses amis les déchirements, et pour abréger l'angoisse de cette séparation eternelle, il fit appeler le serviteur des Onze, dont le cœur se troubla en face d’une résignation si touchante et d’une douceur si sereine. « Socrate, lui dit cet homme, il n’en sera pas de toi comme de tant d’autres qui s’irritent contre moi, et

11) Olymp., ad Phædon.

Sn mn ne

me maudissent quand je viens leur annoncer, par ordre de mes chefs, que le moment de boire le poison est arrivé. De tous ceux qui sont jamais entrés ici tu es bien le plus courageux, le meilleur et le plus doux. » Et en disan! ces mots, ce pauvre homme se détourna, pleurant à chaudes larmes. |

Socrate prit sans trembler la coupe des mas du bourreau, et écouta avec attention les recommandations que celui-ci avait à lui faire

pour faciliter les effets du poison. Sur son con

seil, 1l s’abstint d’en répandre quelques gouttes pour faire une libation aux dieux immortels, 1l se borna à les prier de conduire à bien et de bénir son dernier voyage. C’est la seule chose que je leur demande, ajouta-t-il, puissent-ils exaucer mes vœux ! Cela dit, d’un visage tranquille et souriant il but la coupe de ciguë. À cette vue, tous les assistants éclatèrent en larmes et en sanglots. Phédon s’enveloppa la tête de son manteau ; Criton, dont le courage était à bout, ne put supporter plus longtemps ce spectacle et sortit. Apollodore, qui depuis quelques moments ne faisait que pleurer, poussait des hurlements de douleuret fendait le cœur de tous les assistants. Seul, Socrate ne se laissa point troubler. « O mes bons et chers amis, leur dit-il, que faites-vous? J’ai toujours entendu

LA MORT 285 dire qu'il ne faut, à l'heure de la mort, prononcer et entendreque des paroles de bon augure. Soyez donc calmes! soyez donc fermes! » Tout en disant cesparoles, Socrate qui se promenait dans la prison pour obéir aux indications du serviteur des Onze, sentit s’appesantir ses jambes : il se coucha alors sur le dos comme on le lui avaitrecommandé, et se couvrit la figure. Le bourreau entra à ce moment et l’examinant, lui serra les pieds, prit les jambes qui étaient devenues insensibles ; peu à peu le corps se glaçait et se raidissait. Le bas-ventre était déjà froid comme du marbre, quand Socrate découvrant son visage : « Criton, dit-il, ete furent ses dernières paroles, nous devons un coq à Esculape, n’oublie pas, je t’en prié, d’acquitter cette dette.— Cela sera fait, répondit Criton qui était rentré ; si tu as quelque autre chose à nous ordonner, parle.» Mais Socrate ne répondit rien. Quelques instants après il fit un mouvement convulsif; l'homme des Onze le découvrit alors tout à fait, ses regards étaient fixes; Criton, quis’en aperçut, lui ferma la bouche et les yeux. Voilà comment mourut, dit Platoh, le meilleur, le plus sage et le plus juste des hommes. C’est sans doute après la lecture de cette admirable

tragédie (1) qu’Erasme s’écriait : Proinde quüm hujusmodi quædam lego de talibus viris, vix mihi tempero quin dicam : Sancte Socrales, ora pro nobis (2).

Tout le monde connaît le æarallèle un peu sophistique que Rousseau, dans sa Profession de foi du vicaire savoyard, établit entre Socrate et Jésus, et quise termine par ces mots : « Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d’un sage, la vie et la mort de Jésus sont d’un Dieu. ». L’auteur d’une histoire fort estimable de la philosophie ancienne, prétend qu’ilsuffirait de renverser les termes du paradoxe pour en faire une profonde vérité. « La personne humaine, dit-il, s’efface dans Socrate autant qu’il est possible, et ne laisse de place qu’au sage divinisé des stoïciens. Dans Jésus, au contraire, la personne humaine paraît à chaque instant, vérité qu’au surplus le dogme a dû consacrer (3)». Je laisse le second terme de la comparaison : il est certain que le Christ, tel que sele représente la foi catholique, «æ’a rien dédaigné de tout ce qui était de l’homme; il a tout pris, excepté le péché, tout, jusqu’aux moindres choses; tout jusqu’aux plus

(1) Cicéron, de Nut.D., II, disait qu'il n’evait jamais pu la relire sans pleurer.

(2) « Convivium religiosum. »

(3) M. Ch. Renouvier, t. I, p. 324.

LA MORT -. 285 grandes mfirmités (1) » ; mais je ne puis admettre que Socrate réalise et dans sa vie et dans sa mort l’impassibilité du sage stoïcien, étranger et indifférent aux douleurs, aux joies, aux infirmités de l'humanité; lui aussi, il a des affections et des amitiés; il n’a point, comme il le dit luimême, un cœur de chêne ou de rocher; mais son héroïsme surmonte ces faiblesses et le vieillard de soixante-douze ans, peut, dans la paix et l’espérance d’une vie meilleure, s'endormir tranquille et serein, sans dépasser pour cela la région de l’humanité. C’est même un fait remarquable, que dans cette antiquité païenne, toute enivrée des visions mythologiques, on n’ait attribué à Socrate aucun caractère divin : L’oracle d’Apollon ne fait pas de lui un Dieu (2). Socrate est un homme; seulement, c'est un homme vraiment grand, et surtout pour ceux qui croient que Jésus est un Dieu, c’est le plus grand de tous les hommes.

On peut se demander, il est vrai, si le Socrate que nous a peint Platon est bien le Socrate de l’histoire, ou s’il n’est qu’un pur et libre idéal. On a fait observer que le Phédon et le

(1) Bossuet, 2° serm. sur la Compassion de la Vierge. |

(2) Xén., Apol., $ 15: êué d'è Où pèv obx elxaoev, pare dE mod mpcékaivsy bnreppepev.

Banquet appartiennent à la classe de ces dialogues que Diogène de Laërte appelle dinynuarinof, et qu'il distingue des dialogues dramatiques où l’action extérieure était une pure fiction. Je ne voudrais pas fonder mon opinion sur.une . preuve aussi fragile : car les formes de la classification des dialogues de Platon sont aussi contestables que les principes en sont différents. On né peut nier que Platon, s’il ne divinise pas Socrale, lidéalise, et répand autour de cette grande figure un reflet de beauté poétique. Mais de quel grand personnage de lhis- : toire n’en peut-on pas dire autant ? et d’ailleurs nous ne trouvons rien dans le calme et véridique Xénophon qui contredise la peinture de Platon. Comment Socrate aurait-il excité un enthousiasme si profond, comment aurait-il produit une révolution intellectuelle et morale si universelle et si féconde, s’il n’avait pas porté presque à l’idéal la grandeur humaine ? Pour.s’expliquer son influence, nous sommes obligés de conclure qu’il a dû être tel que nous le dit Platon.

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