APPRÉCIATION DES CAUSES DU PROCÈS ET DE LA CONDAMNATION DE SOCRATE
Pourquoi donc les hommes Font-1ls accusé, condamné, tué? Quelles ont été les vraies causes de ce procès et du meurtre juridique . qui en fut la suite? On peut soutenir et on a soutenu, à cet égard, plusieurs opinions différentes.
Les uns disent qu’il a été victime d'inimitiés
personnelles qu’il s’était attirées par son en-
quête universelle et perpétuelle sur les citoyens les plus considérables de PÉtat, et par la critique amère qu'il faisait de leur vanité et de leur ignorance; d’autres pensent qu’il fut accusé et condamné pour avoir ouvertement professé des opinions politiques contraires à celles du gouvernement établi, et provoqué les ressentiments d’une démocratie d’autant plus ombrageuse et irritable qu’elle venait de
traverser un affreux régime de terreur oligarchique, et avait en horreur les théories politiques dont la pratique s’était montrée si cruellement sanguinaire. Pour d’autres, c’est
l'ensemble de ses idées morales, religieuses,
politiques, qui l’ont perdu, qui ont suscité l’accusation et l’ont fait réussir. « C’ést l’esprit de ce temps, et non Anytus, ni l’Aréopage, qui a mis en cause et condamné Socrate (1). » Enfin, en ces derniers temps, on est allé jusqu’à dire que, quels qu’aient été les motifs de l’accusation, il ne faut accuser que Socrate de la condamnation qui l’a frappé. Si, par un orgueil insolent, il n’eût pas offensé ses juges, évidemment disposés à l’acquitter, ou du moins à lui faire grâce, il n’eût pas attiré sur lui-même ce châtiment, ni à ses concitoyens le reproche immérité d’une sanglante injustice (2).
D’abord, que Socrate n’ait pas succombé à des inimitiés personnelles, c’est ce que prouve
(1) M. V. Cousin. Préf. de l'Apol.
(2) Il ne faut pas prendre à la lettre la raison que Cicéron met dans la bouche d'Antoine, de Orat., I, 54 : « Ilie damnatus est nullam aliam ab culpam nisi propter dicendiinscientiam, » car Crassus dira plus tard, Zd. ITT. 16 : « Socrates fuit is, qui omnium auditorum testimonio, totiusque judicio Græciæ, quum prudentia et acumine, et venustate, et subtilitate, tum vero eloquentia, varietate, copia, quam se cumquein partem dedisset,
l’Apologie même de Platon. Sans doute Anytus était fort opposé à ses doctrines et peut-être fort irrité contre sa personne; mais le document même que nous invoquons atteste qu’il y à eu des causes plus générales, et sinon plus généreuses, en tous cas moins basses et moins viles. Anytus paraît avoir été ce qu’on appelle un honnête homme, et si des motifs personnels ont dû laigrir, il est constant qu'il a été averli, par sa sollicitude de père de famille, que Socrate menaçait l’État d’un ‘grand danger : il a agi Ou cru agir au nom d’un intérêt général et, comme on l’a si souvent répété depuis, au nom du salut public.
. D’un autre côté, la passion politique n’ä pas été, quoi qu’en dise Fréret, ni l’unique ni le principal ressort de la poursuite; il est bien ‘vrai qu'Anytus était un démocrate ; que Socrate avait un penchant avoué pour le gouvernement aristocratique ; qu’on lui reproche d’avoir inspiré à Alcibiade et à Critias leur odieuse politique, d’avoir critiqué le gouvernement populaire, le mode d'élection par le sort, d’avoir conseillé de traiter les classes inférieures d’une
omnium fuit facile princeps. » La réputalion de son éloquence est attestée: par Plat., Apol. $ 1, cs d'etvod ôvreg Aéyeuy, el par Xénophon, Mem., IV, (xavds dE XIYO, EUTTEiVTE xat dt: piox ob...
manière dédaigneuse et sévère ; mais cependant ces griefs ne font pas partie de l’accusation, et n’occupent, dans le portrait que nous : a laissé Aristophane, qu’une place relativement petite. Je crois donc que Socrate a succombé à un sentiment de terreur aveugle qui s'était . emparé d’un grand nombre d’esprits, de ceux qui se croient ou se disent conservateurs, et qui voyaient attaquer avec une persévérance, une habileté, une force, une modération invincibles, des principes de religion, de politique, de morale, sur lesquels, pensaient-ils, reposaient l’intérêt de l’État et aussi le leur. Il me semble que, sous les traits chargés que la licence de la comédie explique, le portrait qu’Aristophane nous trace de Socrate est celui que devaient s’en faire la majorité de l’opinion, ou du moins ceux qui pouvaient, dans l’opinion publique, toujours si vague, créer une majorité factice ou réelle. Or, l’idée qu’Aristophane nous donne de Socrate est claire et précise : c’estun sophiste dont le scepticisme universel ébranle la religion, la famille et l’État. On laccusa donc de ruiner tout l'édifice social. Les pros-. crits héroïques, qui venaient avec Trasybule de rétablir la liberté et l'indépendance d’Athènes, purent croire que Socrate était le représentant de la sophistique: or, la sophistique
était pour eux le principe du mal moral et religieux qui dénouait rapidement tous les liens qui avaient fait autrefois la force et la gloire de la patrie ; ils crurent qu'il fallait, comme où dit, donner un grand exemple et frapper un grand COUP. |
Il faut remarquer qu’on ne trouve aucune trace de fanatisme religieux dans cette affaire. Chez un peuple qui n’avait pas de hiérarchie sacrée, de dogmatique religieuse, ‘qui choisissait ses prêtres par l'élection ou par le sort, et ne les considérait que comme des magistrats temporaires et des serviteurs de l’État; qui avait laissé une grande partie des fonctions sacerdotales aux magistrats politiques, aux particuliers et aux pères de famille ; où, de tout temps, les poètes s’étaient permis d’embellir la tradition des mythes, c’est-à-dire de changer les formes de l’idée religieuse, l’idée et le nom d’orthodoxie n’existaient même pas ; on ne connaissait pas l’horreur qu’inspirent aux fidèles le schisme et l’hérésie; on n’en ressentait n1 les haines ni les fureurs, et Socrate n’en a pas été la victime.
D'ailleurs il professait le eulte de ses concitoyens (1). Quand un homme de cette loyauté
(1; Xén., Apol. $ 24.
fait une déclaration semblable, on n’a pas le droit de la mettre en doute. Son Dæmonium n’introduisait aucuneinnovation sacrilége. Dans un pays où les prêtres n'étaient pas en possession exclusive des révélations divines, avoir un oracle privé qui s’ajoutait aux oracles publics, n’était point un crime ni une chose nouvelle ou rare. Qu’au-dessus des dieux visibles il crut à un dieu invisible, à un dieu suprême, unique et un, je le pense ; mais quel est celui des poètes grecs, et surtout des poètes moralistes, chez lesquels on ne surprendrait pas cette pensée exprimée avec autant de force et de clarté que chez Socrate? Un dieu unique et tout-puissant au-dessus des dieux visibles et invisibles, ses agents et ses ministres, n’a rien qui contredise la donnée essentielle du polythéisme grec. Cette unité divine, on‘la trouve dans Homère comme dans Pindare et dans Sophocle (1), et elle est si peu contraire au polythéisme que le dernier défenseur du paganisme,
(1) Zebs#v, Zebs dort, Zebe Écaeru, verscité par Pausanias, X, 12, et attribué aux Péléades, auteurs d'un hymne à Ju- Diter. Clém., Strom., V, 610 A. IlivSapos dvrixpde eirüv, Ti 0605; ôre ro mäv. Soph., Trach., [1278], codé robrwv 6,71 un Zebs, Ménandre, Fragm. Trag., 588, attribue à Euphorion, fils d'Eschyle, ce vers :
Zeb; dE yñ, Zeb; r'ebpavog, Zebg rot Ta mävra
LOT TOVT'E bméprepcy. °
Proclus, professe ouvertement un monothéisme -panthéistique. D’ailleurs, chez les anciens, qui n’ont pas connu la chaîne d’un dogme étroit, d’un symbole écrit, d'articles de foi, qui cherchaient Dieu en toute liberté dans la conscience et dans la nature, la religion officielle est moins une affaire de croyance que de culte, et, à cet égard, Socrate remplissait toutes ses obligations de citoyen. Après s'être un instant occupé
de physique, il avait rejeté ces études comme -
absurdes et inutiles. Les procédés sophistiques dela parole n'avaient pas de plus grand ennemi et de plus redoutable adversaire. Il est ridiculement injuste de le rendre responsable des vices d’Alcibiade et des cruautés de Critias, et non moins absurde de l’accuser d’avoir corrompu la morale. On dit qu’il vient en contredire les principes et en ruiner les fondements, parce que, ces principes étant ceux de l'autorité, ces fondements ceux de l'habitude, Socrate vient donner à l’homme le droit et lui impose même le devoir de n’obéir. qu’au Dieu qui lui parle dans sa conscience et dans sa raison. Il vaut mieux, dit-il, obéir à Dieu qu'aux hom-
Je ne parle pas des Orphiques, où l'on trouve ces mots étranges; fr. IV, 3, Mullach.
Eïe Oede êv mévreoot.
‘ mes, et à sa conscience qu’à l’État. Eh bien! avait-il raison de proclamer ce principe, vraie: source de la vie morale? Mais il attaquait l’État et l’État se défendit. L'État n’était point attaqué et n’avait point à se défendre. Au point de vue religieux, en proclamant le principe du libre examen, de la libre discussion, Socrate fondait comme une espèce de protestantisme païen qui, loin d’éteindre l’idée religieuse, pouvait la ranimer en l'épurant. C’est un véritable réformateur. Les protestants soutiennent que le catholicisme doit au protestantisme ce qu’il a conservé de vie et de puissance, et à voir ce que le catholicisme devient dans les pays où la réforme n’a pas pénétré, on ne saurait s’empêcher de croire qu'ils ont raison. De même, Socrate et tout le mouvement philosophique qui se rattacha à son école, ont rendu le paganisme plus vivace en le rendant plus sensé, et lui ont permis de résister pendant plus de dix siècles aux critiques négatives du scepticisme et à la propagande positive du dogmatisme chrétien.
Au point de vue politique, le principe du libre examen ne supprime pas la force de l’autorité et de la tradition, seulement il la mesure, etil est han que cette force ait une limite. Socrate, en sachant la lui faire, sut en même temps la respecter. Il proclame les droits de la con-
science et de la raison individuelles, il déclare qu’il aime mieux mourir que d’y renoncer ; mails aussi il meurt pour ne pas désobéir aux dois de son pays, et reconnaît les droits de l’État, alors même qu’il les mesure et les limite. Enfin, quels sophistes s’étaient interdits d’ébranler par la discussion les aaciennes croyances et les anciens usages ?
Disons au contraire que Socrate a sauvé l'État et la religion, ou du moins, en leur infusant le principe généreux d’une vie nouvelle, en a prolongé l'existence pendant dix siècles. La bête morte, mort ne fut pas le venin. On peut dire, au contraire, que son supplice n’a pas été, pour son œuvre, d’un effet moins puissant que sa vie. Sa mort a été sa dernière, et on peut ajouter sa plus belle leçon. Toute son école poussa un cri de douleur qui retenlit encore dans la postérité, et cette indignation généreuse, cette sympathie pour lopprimé, ne contribua pas peu à répandre une doctrine qui sauva d’une décadence peut-être prochaine, l’art, l’éloquence, la morale, la philosophie, la civilisation de l’antiquité païenne.
Est-il vrai qu’il ait attaqué les institutions établies et excité « à la haïne et au mépris du gouvernement ? » I est certain qu’il était peu favorable à la démocratie telle qu’elle était pra-
tiquée sous ses yeux ; il en voyait les vices et les dangers plus que les vertus et la force. Ce sage que la liberté politique a élevé, auquel ellé a permis, pendant quarante ans, l’usage de la plus libre critique, ce révolutionnaire modéré qu’elle a nourri de son esprit, imbu deses idées, penchait vers un idéal rétrograde, vers le gouvernement dorien, qui n’aurait pas souffert un an, un jour, une heure, ses investigations critiques et son opposition spirituelle et railleuse. Mais depuis quand l’opposition estelle un acte de trahison ? En tous cas, ce n’est pas à Athènes qu'on pouvait poser ce principe ridicule et violent. La critique des institutions et des lois y était permise à tous, et jamais l’État n’était intervenu dans les pures opinions spéculatives en fait de politique. Ne pas dire ce que l’on pense, l’acquiescement menteur même du silence, c'était le fait de la servitude asiatique (1). La libre parole, le franc parler, que Platon considérera plus tard comme un: des .fléaux de la démocratie, est un élément de la constitution athénienne. Chose étrange! Platon. attaque cette liberté, et c’est pour en avoir usé que Socrate est mort; et c’est pour lavoir in-
(1) Eurip., Phœn., v. 392: ”
Acôhcu 70 9 Étrae pen Déyer & vis DOSVEE.
terdite un jour à Socrate que nous faisons ànotre tour, à Athènes, au nom de la justice et de la li- berté, unamer reproche. Les opinions deSocrate étaient légalement inattaquables. Quant à sa . | conduite, il a rempli tous ses devoirs de citoyen. Il aimait avec passion cette ville charmante et spirituelle, patrie de toutes les grandeurs mo-* rales, hors de laquelle on ne conçoit plus de place pour la mission qu’il avait à remplir, et n'avait, pour aucun prix,.-pour aucune circonstance, consenti à s’en absenter (1). On ne lui fera pas sans doute un crime capital de s’être abstenu, quand il n’y était pas obligé par la loi, de la vie politique active (2). Enfin, je trouve que c’est une raillerie cruelle de dire à Socrate qu’il n’a qu’às’en prendre à lui-même de lissue fâcheuse de son procès, que ses juges étaient disposés à l’mdulgence, et qu'avec un peu moims de hauteur, un peu plus de complaisance, et, tranchons le mot, avec un peu de bassesse, il se serait tiré d'affaire. L’intention de M. Grote estde
(1) Crit., 52 b.
(2) La loi de Solon, que mentionne Plutarque (Solon, #0), ne s'applique pas à celui qui s'abstient de briguer les magistratures, mais à celui qui s’abstient d’avoir une opinion et un parti politique. Ce que Solon frappe d'infamie, c’est l'indifférence en matière de gouvernement, ce qui n’est qu'une forme de l’absence de patriotisme.
délivrer la démocratie athénienne de la responsabilité de cette iniquité ; il aime la liberté et la voudrait pure et sans tache ; il souffre de voir le sang du juste souiller ce noble drapeau; mais il faut aimer les peuples libres comme ils méritent d'êtreaimés, virilement ; il faut savoir leur
‘dire la vérité.On peut plaider pour Athènes les
circonstances atténuantes; mais l’absoudre, la justifier, et, pour la justifier, accuser l’innocent qui a été sa victime, .ce serait trahir les droits de la justice et de la liberté même dont Socrate, plus qu'Athènes, est à ce moment le représentant.
D'ailleurs, il ne faut pas être indulgent pour les fautes des gouvernements démocratiques et libres. Il n’est pas étonnant que les gouvernements absolus et despotiques agissent avec perfidie, violence, cruauté, injustice : c’est leur essence. Il ne- faut pas demander qu’un arbre sauvage porte des fruits sains et doux ; mais la justice est le fruit naturel de la liberté, et quand un peuple qui est libre ne sait pas être juste ni clément, on ne saurait être envers lui trop sévère; car d’où attendre maintenant la clémence et la justice (1) ? Il compromet non-
(1) Cic., de Off., I, 25: « In liberis vero populis exer- cenda etiam est facilitas et altitudo animil »
seulement son honneur, mais la civilisation dont il fait douter et désespérer un instant. Disons-le donc : la condamnation de Socrate, mesure de réaction, a été un crime, et de plus une faute, car elle a été aussi inutile qu’'injuste. Ce qu'on peut dire en faveur d'Athènes, c’est que, si elle afait périr Socrate, c’est elle qui l’avait fait naître; elle seule l’avait pu élever, encourager, entendre et supporter pendant cinquante ans. Ajoutons encore qu’elle s’est repentie de sa cruauté, et a pleuré le grand citoyen et le grand homme qu’elle avail méconnu. C’est du moins ce qu’attestent Diodore, Plutarque, Diogène de Laërte, S. Augustin, Suidas (1), et sans doute c'est un scepticisme excessif que de refuser d’ajouter foi à ces témoignages d’un fait en soi si naturel et si conforme au caractère athénien. « Je ne sais pas, dit M. Grote, sur quelle autorité repose cette assertion, et j'en doute complétement (2). » Il est certain que Platon n’en parle pas plus que Xénophon; mais doiton supprimer de l’histoire de Socrate tous les
(1) Diod. Sic., XIV, 37; Plut., de Znvid. c. 6.; Diog. 1. 11, 43jet VI, 9; Thémist., Or. XX, 239; S. Augustin, de : Civ. D., VIIL c. 8; Arg. du Busiris d’1socrate.
- (2) Hist. of Gr., t. VIII p. 675, « I. disbelieve it allogether. » |
faits qui n’ont pas pour garants cos deux témoins? M. Grote va jusqu’à dire que la mémoire de Socrate a dû rester longtemps impopulaire, puisque Xénophon n’a écrit ses Mémorables que pour dissiper les injustes soupcons qui pesaient encore sur elle, comme si on ne comprenait pas l’œuvre de Xénophon, dans l'hypothèse même où les Athéniens auraient reconnu et regretté leur erreur. S'il n’est pas certain, comme l’affirme Diogène, qu’ils -lui aient élevé une statue, cela n’est pas aussi impossible que semble le croire M. Grote, s'appuyant sur ce que Lysippe, à qui on l’attribue, est très-postérieur à Socrate. Lysippe aura pu travailler d’après les indications de Xénophon et de Platon, d’après des traditions encore récentes, et peut-être même d’après des reproductions plastiques, qui, dans un temps si brillant et si fécond pour la sculpture, ne doivent pas surprendre. Fréret, avant Forchhammer et Grote, avait remarqué qu’'Euripide ne pouvait pas avoir glissé, comme le prétend Diogène, dans ces vers de son Palamède :
Éxdver” éxavere à Iévacqev, & Agvaci, Tav CO Ev AA yüvouSzv énd'ova Mcuoav,
une allusion touchante à la mort de son ami.
a pièce dont il est question, mentionnée par
Aristophane dans ses Thesmophories (1), comédie représentée, d’après les calculs de Fréret et de S. Petit (2), la vingtième année de ja guerre du Péloponèse, est antérieure au moins de dix ans à la mortde Socrate, et, ce.qui estun argument plus décisif encore, Euripide est mort sept ans avant Socrate (3). Mais qu'est-ce qui empêche de croire que, lors de la reprise de la pièce, sous le coup d’un sentiment de remords, les spectateurs aient appliqué ces vers à Socrate (4), et n’aient pu retenir, en les entendant, ces larmes généreuses (5) que Phrynichus avait fait couler autrefois en leur peignant les malheurs de Milet, qui avait élé aussi victime de leur imprudence et de leur légèreté ? Ces nobles remords sont trop dans la nature du cœur humain, et surtout dans le caractère athénien, pour douter d’une tradition si répandue. Isocrate semble y faire une allusion discrète
(2) S. Petit, Miscell., I, c. xx.
(3) Philochore, cité par Diog. L. 11, 44, et qui vivait 130 ou 140 ans après Socrate, avait déjà fait cette ob- "servation.
(4) C'est l'opinion de Valckenaër, Diat. de Frag. Eur. p. 190, et de G. Hermann, Præf. ad Nub., p. XXXIII. M. Boeckh suppose ces vers introduits dans la pièce postérieurement, par une interpolation.
(5) Arg, de Busiris, voïaxs 10 6éarocy Smav id'araus:,
dans ces mots de l’Antidosis : « Vous n’ignorez pas, je pense, que la ville a eu souvent à se repentir de condamnations prononcées sous le coup de la colère et sans preuves évidentes, et que, peu de temps après, elle a demandé un compte sévère à ceux qui avaient égaré sa justice, tandis qu’elle eût souhaité à ceux qu'ils avaient indignement calomniés plus de prospérités qu’ils n’en avaient goûtées (1)? » J'aime mieux même, dans l'incertitude des deux côtés égale, croire à ces sentimenñts qu’à ceux que
(1)Isocr., mepi vr., $ 19. Je ne trouve qu'un fait à l'appui de l'opinion de M. Grote, soutenue déjà par Fréret et adoptée par Ed. Zeller: c'est le passage d'Eschine, c. Tim., p. 168 : « Enfin, Athéuiens, vous avez mis à mort le sophists Socrate, parce qu'il avait élevé Critios. » Quoiqu'il n'y ait là ni éloge ni blâme, on ne peut nier que l’épithète de sophiste n’est pus graciense et que la mention du supplice de Socrate, à l'appui d'une condamnation semblable demandée contre Démosthène, écarte l'idée d’un regret des Athénicns. Mais le mouvement des idées ne pourrait-1l pasètre celui-ci : Kh quoi! parce qu'ilavait eu le malheur d’avoir pour auditeur un Crilias, vous avez puni de mort le sage et innocent Socrate, et vous pardonneriez à un Démosthène les crimes d’Aristarque. Ainsi, on ne peut rien conclure de ce passage, qui s'explique dans les deux hypothèses. Quant au mot sophiste, il n’a pas toujours la signification défavorable que nous soinmes disposés à lui attribuer de nos jours? Anslid., vol, ITE, p. 517, éd. Did., p. 407, vol. Il: cù Auoiz; Uadtova acpuornv made %ai méaty Aisyivn. Conf. Athén., XIII, 12.
M. Grote prête aux juges de Socrate. « Je ne vois, dit le savant historien de la Grèce, nulle raison pour croire que lés juges athéniens, qui se sentaient, sans aucun doute, justifiés et plus que justifiés en condamnant Socrate après son discours, aient, après sa mort, rétraclé ce sentiment (1).» S1 les juges, en condamnant Socrate, ont fait justice, il est clair alors que Socrate était coupable; mais coupable de quoi? M. Grote avance timidement cette singulière raison : Afler his own speech. C’est parce qu’il a osé dire qu’il ne craint pas la mort et qu'il espère en une vie future et immortelle ; c’est parce qu’il n’a point abaissé à de lâches prières la dignité du droit attaquée en sa personne ; c’est pour cela qu’il a mérité de mourir, et que ses juges n’ont dû en avoir ni regrets ni remords ! Encore une fois, si Socrate était innocent, le discours qu’il a prononcé ne pourrait le rendre coupable. Que la fierté légitime qu’il témoigne at contribué à le perdre, je le crois, j'en suis même moralementsûr; mais pourquoi? Est-ce parce que ce discours révélait sa culpabilité, ou parce qu'il froissait l’orgueil et les passions des juges? Mais depuis quand les condamnations pronon-
(1) Aist. of Gr., t. VIII, p. 678. « Justified and more than justified in condemning Socrates. » |
cées par l’orgueil blessé sont-elles devenues, à ce titre même, justes? Les passions humaines expliquent la condamnation de Socrate comme elles expliquent la Saint-Barthélemy et la
Terreur : Dieu merci, elles ne la justifient pas
davantage. On altérerait profondément la moralité de l’histoire si, en montrant les causes qui expliquent les plus odieux événements
de ses annales, on croyait les avoir justifiés et glorifiés. Une seule chose apaisera la sévérité
de la postérité sur le crime.des Athéniens, et c’est précisément celle dont on veut nous faire douter : ils ont tué Socrate, mais ils Font pleuré ; le repentir qui les condamne, en même temps les absout. Leurs larmes sont leur seule justification.
J'ai exprimé une opinion sévère sur les s0phistes, autrefois trop accusés (1), aujourd’hui trop complaisamment exaltés, et même quelquefois glorifiés. Un coup d'œil rapide jeté sur leur histoire et sur leurs doctrinesjustifiera, j'espère, le jugement que j'en ai porté.
Le sensnalurelet primitif du motsophiste (2),
(1) C'est Meiners, dans son Histoire de l'origine et de la décadence des sciences, qui attira le premier l’uttention surl’importance de la sophistique. M. Ritter a d'autant mieux acceptécette manière de voir, qu'il comprend, à " tort selon moi, parmi les sophistes, les philosophes de l’école atomistique, Feucippe et Démocrite. M. K.F.Hermann,dans son Âistoire de la philosophie de Platon, s’est étendu sur ce point, qu'a encore développé l’auteur de la belle Histoire de la philosophie des Grecs, M. Ed. Zeller. "
(2) En faveur de la sophistique, on remarque que des contemporains de Phidias et de Périelès, un Socrate, un Platon, un Thucydide, même ‘un Critias et un. Alci-
se raitachant à coe/ax, la science et la sagesse, n’avait rien que de noble : les sages, les philosophes, les poèles, le recevaient comme un titre d’honneur (1). Cratinus l’avait donné à Homère et à Hésiode, au rapport de Diogène, et Pindäre l’applique fréquemment à lui-même et à toùs les poètes (2). Hérodote, au dire d’Aris- : tide, avait appelé sophistes Solon et Pythagore, et Androtion, les sept sages, et même Socrate, « ce grand sophiste (3).» Cette large et honorable signification ne se perdit même jamais complétement. Lysias appliquait lemotà Platon et à
biade, n'eussent pas subi le charme, s'ils n'eussent étéque ce qu'on nous rapporte d'eux :cele n'est pas évident. Au sein de toute société, si bien constituée qu'elle soit, comme dansle corps le plus sain, il y ades germes latents de corruption qu'un rien, ou du moins des causes qui échappent, fait éclater. Lu sophistique fut une maladie de l'esprit grec.
(1) Diog. 14, I, 12 : oi dE conci nai ocparai éxaAcüvre" nai cÙ pLOvOv, LAAX xai k mUINTAL FOpLOTAL. "
(2) Zsthm., IV,32, où le scholiaste observe que ce nom était alors donné aux poètes.
1) Aristid., De quatuor viris, t. II, p. 407 : Avdporiuy TUS ÊTTA OCYLOTRS TOILE, Ayov dn rod; ocpcb; xai ma aÛ Zuxodrn ocprarny teûüroy ro méve. Cf, Hérodot., IV, 95, pour Pythagore, et I, 29, pour Solon. Isocrat., Orat., XV, 313. « On avait du: respect pour ce qu'on appelait'les sophistes, et lez Athéniens mirent à la tête de l'État celui qui, le premier, prit ce non, c'est-à-dire Solon. + Jombl., Vif, Pythag., $ 83 : « C'est là ce qu'on appelle la sagesse des sept gophistes ou sages, rüv érra cogioran Reycuévi copie.
Eschine le Socratique (1), Eschine l’orateur à Socrate (2), Lucien à Anaxagore (3), et bien avant lui, Diogène d’Apollonie à tous les philosophes physiciens du temps auquel il appartenait lui-même (4). Xénophon semble aussi l’employer dars ce sens (5), et quelquefois oppose ce titre à celui de poète (6); enfin Aristote applique le mot de cp/: à Phidias, en le définissant, # dperr rüs rex-üs, la perfection de l’art (7). Il semble donc que ce nom n’a signifié d’abord qu'un degré éminent de sagesse pratique, ou de science spéculative, ou de perfection dans un art (8) : il était alors honorable et glorieux (9). Plus tard, sans perdre absolument ce sens très-étendu dans l’usage le plus habi-
(1) Aristid., vol. III, p. 517 : cd Auoixs Iaärova scotornv . Mai xat mé Aïcyivnv.
(2) Æsch., ado. Tim., Reisk, p. 168 : Era” bpuis, © Âünvaïor, Zwxpdrny pèv rèv gcptarhv émexTeivars. ‘. (8) Lucien, t. I, Hemsteih, p. 118 : sv copioriv ÂvaEaviozv, et Diodore de Sicile, XIT, $ 39.
(4) Cité par Simplicius, Ad Arist. Phys.,f.32: xai mpès TUÙS qUaLCAOYOUS AYTELpNXÉVEL Aéyav, oûç XAXST xal abros copLoTas.
(5) Mem., I, I, 11 : 6 xakcümevcs dno roy coproruv xdmcs.
(6) Mem., IV, 2, 1. Euthydèsne avait fait une col- Jection des livres des plus illustres momrüvrs nai oc PITUV,
(1) Arist., £th. Nic., VI,7.
(8) Plat., Protag., : rov rov aopüv émioriucve.
(9)Théœmist., Orat., XXIII, p. 286 : nat rebvoux roüro Écran; ceuvoy re %v ai ên' abtwou; et il cito, lui augsis l'exemple de Solon et de Pythagore.
tuel de la langue, il se restreignit et"s’avilit. Il en a été ainsi des mots philosophe et philosophie, qu'Hérodote, I, 30, applique à Solon, qui a parcouru le monde, ds praocotéwy fewpins étener, et parlesquels Thucydide, IT, 40, désigne le goût particulier et caractéristique des Athéniens pour les choses de l’esprit :grosogoiue, dyeu uarauas Il n’est pas certain que Pythagore, s’ilest vrai qu’il ait le premier fait usage du mot (1), lait ‘employé dans un autre sens qu'amour de la science théorique et pratique. Ce terme s’est restreint de plus en plus (2), et si l’on ne peut pas dire qu’il se soit avili, on ne peut s’empêcher d’avouer qu’on a fait ce qu’il fallait pour le déshonorer. La philosophie et l'idéologie ont été quelquefois, chose bizarre, des termes de mépris.
Pour revenir aux sophistes, Platon indique.
quatre significations du mot, reproduites par Phavorinus (3): le sophiste est un philosophe, un professeur, roy diddsxæ20, un rhéteur, un charlatan, rod rare va.
(1) Diog. L., Præœm., 12.
(2) Il semble qu'il se précise surtout au moment où les sophistes paraissent, et le caractère de leur métier salarié et de leurs récherches frivoles ne contribua pas peu à déterminer le sens du mot philosophie à la recherche désintéressée, généreuse et convaincue de la sagesse et de la vérité. | - (3) V. ocpiteoba.
La signification de maître, de professeur, qui n’est point enfermée, comme l’ont cru Tennemann et Hegel, dans le suffixe qui le termine, et qui n’est pas par conséquent à l’origine une de ses significations naturelles, se montre pour la première fois au temps de Protagoras, à qui Socrate dit : « Tu t’es présenté publiquement à tous les Grecs, tu t’es annoncé, tu t’es nommé un sophiste, faisant profession d’enseigner la jeunesse et d’être un maître de vertu (1).»
Protagoras l’avoue, et dans sa bouche l’appellation qu’il s’applique lui-même a un sens restreint, mais non pas injurieux.
Au nombre de ceux qui firent de la sophistique un art et un métier, ou du moins'une profession, il faut compter Protagoras, Euthydème, Evénus, et même peut-être aussi Prodicus.
Qu’enseignaient-ils? La science et la vertu ae qéas xai dperus (2), la sagesse pratique et humaine et la vertu politique, c’est-à-dire morale (3), la science par laquelle les hommes parviennent à
(1)Plat., Protag., 349 à : oopioriy émovoudons oxürcv, Gmegnvas mad'etaiws 2a der drédaxxey; et 1d., p. 316 d : duokoy® TE c2p:oTnç eivar xai moud'ebsiv dvhpamous.
(2) Men., p. 9la; Protag., 318 d; ; Euthyd.., 813
d; Apol., 20 a; Phœd., 60.
| ÿ AuvIin:a TonTiEnv xai Jpacrrgi ooveauv. Plut., Visé. Them., C. I}; Apol., 20 a : 2 GpeTry iv mokTxTvrS Xi àvburtyns. |