PRÉFACE | XV
C’est qu’en effet 1l y a une autre cause qui, plus que la beauté et la vérité des doctrines, a produit ce grand ébranlement.
La vérité philosophique et abstraite, les idées pures, ne.suffisent pas pour exalter les âmes et former ces grands courants qui entraînent avec une force irrésistible dans des voies nouvelles et la science et la vie. L'homme ne donne son cœur qu’à l’homme. Pour le transporter et le ravir, pour exciter Son admiration, son enthousiasme, son amour, il faut qu'il ait sous les yeux la beauté réelle, concrète, la vérité vivante, l’idée, la pensée faite homme. Et ce n’est pas sans raison : la beauté de l’idée pure, la vérité dans sa nudité abstraité est souvent trompeuse; Îa limite qui la sépare de l'erreur, de la pure illusion subjective, est souvent délicate ; mais ‘quand on voit les maximes et les théories réalisées dans un homme ; quand on les voit parler, agir et vivre, alors l’âme est prise . tout entière; l’idée devient un idéal concret et vivant, le doute n’est plus possible: on croit, on sait, on voit. La raison, le cœur, l’or-
XVI | PRÉFACE gueil, tout nous porte à admirer, à aimer, à : imiter ce noble exemplaire de l'humanité, où nous .reconnalssons notre propre nature, mais agrandie, ce type idéal, ce modèle parfait, dont les perfections ne peuvent plus nous paraître une fiction irréalisable, puisqu'elles sont une wivante réalité : or, tel fut Socrate, et en cela même il se conformait à sa propre doctrine.
La philosophie n’est plus pour lui un pur jeu d'esprit, une distraction élégante et noble d'hommes dans le loisir. La philosophie devient chose sérieuse et sévère : elle s’idexitifie avec la vie. Pour être un vrai philosophe, il faut deux choses : aimer les hommes, obéir à Dieu (1), et c’est précisément obéir à Dieu que d’aimer et de servir les hommes. Celui qui. à - entendu comme lui l’ordre divin ne doit pas, . ne peut pas, dût-Il lui en coûter toutes les joies | de la vie, et la vie même, se dérober à cette mission sainte. La science n’est que le moyen de servir les hommes, c’est-à-dire de leur faire
(1) Plat., A pol., 29 d : äomiçome buas.... meilet à 0eù°
PRÉFACE XVII connaître leur vrai bonheur qui est la vertu. Il n’y a qu’une vraie vie, la vie de la science; il n’y a qu’une vraie science, la science de la vie. La tentative de réformer la philosophie n'est que la conséquence de la mission de réformer les mœurs; et éomment opérer cette réforme dangereuse ét difficile, renouveler à la fois le cœur et l’esprit, les mœurs et les idées ? Ce n’est pas avec de beaux discours, ni avec de beaux livres qu’on convertit les âmes, qu’on éveille en elles la honte de l'ignorance, le remords de la faute, l’amour du beau, du vrai, du bien : c’est par des acteset des exemples (1). Socrate devait donc présenter, comme il présenta en effet dans son caractère, ses mœurs et sa vie entière, le modèle, l’idéal vivant du vrai sage. |
Son enseignement, disons mieux, sa prédication voulait atteindre et pénétrer partout ; voilà pourquoi il lui donna une forme-humble, familière, populaire, basse. Il s’agissait de convaincre
(1) Xén., Mem.,IV., c. 1v, n. 10. Où xiye émcdeixwuua.. ax\ épyo.