‹ Vie de Socrate (volume 3)Chapitre 9 sur 28 · XVIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XVIII PRÉFACE

les hommes qu’ils avaient jusqu'ici fait fausse route ; il fallait les prendre pour aimsi dire un par un, ét, dans un entretien direct et person nel, les forcer à rentrer en eux-mêmes, à regarder, non sans une sorte d’épouvante, le véritable état de leur esprit et de leur âme, at les amener. à faire comme une confession publique et sincère de leur ignorance et de leur corruption. Le dialogue n’est pas ici, comme dans Platon, une forme inspirée par un sentiment d'artiste : c’est la forme nécessaire de l’examen de conscience de soi-même et des autres, que le Dieu a OT.

donné à Socrate de pratiquer et de recommander, On voit donc comment le fond et la forme même de la philosophie de Socrate sont étroitement liés à sa personnalité : jamais on ne vit un rapport aussi intime, une harmonie aussi parfaite entre la vie positive et la vie intellectuelle. Socrate s’estmis toutentier,chair etsang, corps etâme, vie etmort, dans son œuvre : iln’est ‘ pas seulement le missionnaire de la vérité : il en est le confesseur, le martyr. Cette unité de la pensée et de l’action, de la dialectique et

PRÉFACE XIX de la vertu, de la science et de la vie, principe de la doctrine socratique, si parfaitement conforme d’ailleurs à toutes les tendances de l'esprit grec (1), cette unité se montre éclatante dans la personnalité de Socrate : « Sa vie et sa phrlosophie, dit Hegel, forment un seul et même tout (2). » C’est aller trop loin sans doute, mais, en restant dans les l'mites de la vérité, on peut dire qu’on ne comprendra jamais parfaitement. la révolution intellectuelle dont Socrate est l'auteur, si l’on ne connaît pas sa personnalité, son caractère, sa vie. La mort même qu’il souffritatec un héroïsme si simple et si touchant, donna à son génie et à sa vertu ce je ne sais quoi d’achevé et de sacré, qui en fit la plus belle leçon et la plus persuasive qu’il pût donner aux hommes. On ne résiste pas à une telle éloquence (3).

(1) On connaît cette maxime qui leur est si chère : Aéqetvre xal TpATTEL,

(2) Hegel, Œuv., t. XIV, p. 71.

(3) Senec. Æp. 6 :« Platoet Aristoteles, et omnis in diversum itura sapientum turba, plus ex moribus quam ex verbis Socratis traxit. »

xx PRÉFACE

Ses disciples immédiats l’avaient compris :

ils sentaient si bien l’importance de la personnalité de leur maître, qu’ils s’attachèrent à la faire revivre, au moins autant qu’à reproduire son enseignement. Aucun d’eux ne négligea, même en exposant des opinions que Socrate n’avait pas émises et qu’il aurait peut-être repoussées (1), de les placer dans sa bouche vénérée, comme si cela seul leur donnait l'autorité de la vérité, tant il est vrai que son œuvre philosophique était intimement liée à son individualité S'ilen est ainsi, on comprendra que je me ‘sois proposé d’écrire la biographie de Socrate, à laquelle.s’attachent non-seuiement la légitime curiosité et la noble sympathie qu’excitent les grandes figures de l’histoire, mais un puissant intérêt moral et philosophique. |

On doit même s'étonner que ce sujet si intéressant à tous les points de vue, n’ait jusqu’à présent séduit personne, ni en France ni même,

(1) Cic., de F'in., v. 29: « Ea quæ Socrates repudiabat. » Diog. L., II, 45 : à Zuxpaärre dpveirat mspt reürev.

PREFACE ‘ XXI à ce que je sache, en Allemagne (1). Le chapitre que, dans sa savante et originale Histoire de la Grèce, M. Grote lui a consacré, remplit, il est vrai, la lacune que je signale; mais, outre qu’il n’est pas impossible d’être plus complet, les opinions philosophiques particulières à M. Grote ont influé sur sa manière de présenter les faits, et modifié, peut-être altéré, le jugement qu’on doit porter surle personnage luimême.

J'ai donc cru utile de raconter, dans ses détails, cette noble vie, qui est à elle seule une si grande et si pathétique leçon de sagesse, de modération, d’héroïsme et de justice, et qui est le plus beau commentaire, comme le plus solide témoignage, de ses doctrines philosophie ques.

(1) Les études abondent en Allemagne sur des points particuliers de cette biographie ; maïs je ne connais au cun travail d'ensemble qui les résume ou les réunisse. En France, au dix-septième siècle, le premier des directeurs de l’Académie des inscriptions, Charpentier, a publié à Amsterdam une vie de Socrate, et c’est, je crois, la seule biographie étudiée et complète qui ait paru dans notre langue.

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