‹ Vie de Socrate (volume 4)Chapitre 15 sur 34 · SON ÉDUCATION · texte numérisé non relu

SON ÉDUCATION

derharmonieet des rhythmes, d'imprimer dans les jeunes âmes le sentiment de rharmonie morale, et de les habituer, pour ainsi dire, au rhythme mesuré delà vie. G^était, sous un nom charmant et avec des formes agréables, un apprentissage tîe Fart de penser, de Tart de dire et de Tart de vivre (1).

Quand à cette discipline de Tesprit et de l'âme on avait joint les exercices du gymnase, on était un homme bien élevé (2).

Cette éducation ne manqua pas à Socrate.

Mais il y a une autre éducation que celle de la famille et que celle des écoles, c'est l'éducation qu'on reçoit et, pour ainsi dire, qu'on respire, sans le savoir et le vouloir, dans l'atmosphère intellectuelle et morale où la jeunesse se développe, et où, molle et tendre encore, elle se laisse pénétrer de mille impressions invisibles, mais puissantes. Je suis bien éloigné de croire que l'homme de génie ne soit qu'un produit des circonstances extérieures et du milieu qui l'enveloppe ; sans apporter ici

1) Plat., Protagor.^ 326 a ; ttôc; ^àp 5 pioç toO àvôpwffcu 6upuô{i.îaç T£ )cat eOapaoaTia; ^elrai. Gonf. Sur rinfluence morale de la musique, Arist., Polit, , VIIT^ 4 el 5; Plut., Quœst. Symp., VII, 5; ALlhén., XIV, 18; Plat., Rep., IV, 424.

[2] Ansioph,, Ran.,im]V\ixL/rheag, ,122 c;ClitopJi.,

407 C : ny.i^iicf.y àpe^Ti; TsXéav,

24 VIE DE SOGRATE

d'autres preuves, comment expliquerait- on que ces circonstances, qui ont été les mêmes pour tant d'individus, n'ont produit leurs effets que sur un si petit nombre d^entre eux ? Mais quoique je considère l'homme, et surtout l'hora:me de génie, comme une ^orce spontanée, une cause libre, il serait puéril de nier que cette liberté est limitée, et que cette force intime est soumise à des influences extérieures, qui, sans doute, ne l'ont pas créée, mais l'ont certainement modifiée, et que, par conséquent, il n'est pas indifférent de connaître.

- Socrate a eu le bonheur de naître dans le plus beau siècle de l'histoire, et dans le pays où se sont donné, pour ainsi dire, rendez-vous toutes les grandeurs que puissent réaliser et même rêver les hommes : la richesse, la puissance, la gloire, la liberté, couronnées par des œuvres dans l'architecture, la sculpture, l'éloquence, la poésie, d'une beauté telle qu'on n'a plus rien à en dire, si ce n^est que rien de si beau ne s'est jamais vu, et que rien de si beau ne se verra jamais. La poésie, l'art, les événements politiques contribuent à former Tesprit des individus, à leur donner leur caractère et à déterminer leur physionomie; car ce ne sont que les formes de la vie, et la vie est la grande maîtresse, la grande école de l'homme. Certes,

jamais un plus noble esprit ne se trouva à une plus noble école.

Je trouve en général les historiens sévères jusqu'à rinjustice pour ce siècle, enfant gâté de toutes les gloires. Thucydide, assistant à Teffrayante et rapide corruption qui en signala les dernières années, a fait des mœurs et des mobiles moraux de son temps une admirable et énergique peinture, mais exagérée et qu'on applique sans raison au siècle entier. Avec la gravité pénétrante de son expression concise et forte, il nous montre tous les degrés de perversité envahissant le monde grec, t« èxxnuiKa : la sincérité, cet attribut distinctif de la noblesse morale, méprisée et raillée; tout sentiment d'honneur détruit, toute foi ruinée, les facultés les plus heureuses employées aux buts les plus ignobles, les passions les plus sauvages recourant pour se satisfaire aux plus détestables pratiques. Que ce grand moraliste attristé, que ce bon citoyen, écrivant dans Texil, sous le coup des désastres de la patrie, n'ait pas chargé son tableau, qui oserait Taffirmer? Mais sans avoir recours à cet argument, qui 4iiiiinuerait, sans l'effacer, Timportance de son témoignage, pourquoi n'ajoute-t-on pas que, suivant lui, la cause de cette décadence morale ce fut la guerre, une guerre atroce, implacable.

plus que civile, qui fit couler par tous les pores, non-seulement le plus pur sang de la Grèce, mais son honneur et sa vertu (1)? Il est donc inutile, il est faux de montrer les germes de cette corruption au sein même des splendeurs de cette époque, et de n'y voir que le développement régulier et fatal des principes qui la dirigeaient. Non, le siècle, qui couronna sa jeunesse des palmes do Marathon et de Salamine, n'était pas fatalement condamné aux guerres civiles qui, pendant près de trente ans, couvrirent la Grèce de dévastations, et faillit aboutir à la ruine de la liberté et de la civilisation.

Le progrès des institutions libres à Athènes, le magnifique développement de Tart et de la poésie; les résultats imparfaits, incomplets, contredits, des diverses écoles philosophiques; les modifications qui, par la critique des philosophes et rinterprétation des poètes, s'introduisaient dans les croyances populaires et tendaient à élever le paganisme polythéiste dans une sphère religieuse plus élevée et plus pure,* rietL de tout cela ne contenait en soi, nécessairement, fatalement, la déplorable corruption morale qu'on signale, et qui fut le résultat d'une guerre coupable et funeste.

(1) Thucj'd., III, 83: cuTwiràaa i^ia )4aT6aTYi t^; vaxorpoirîaç ^là TÀi ffTaaeiç tô ÉXXvivuw.

Je suis étonné d'entendre répéter encore tant de banalités sur Tesprit léger, changeant, révolutionnaire des Athéniens : nul peuple dans rhistoire n^'a montré une plus grande unité, un respect plus constant de son passé, et n'est resté plus fidèle à lui-même. Dans les grandes comme dans les petites choses, il renouvelle et rajeunit tout sans rien détruire; c'est l'union la plus parfaite du génie de Tordre et de la liberté, de la conservation et du mouvement. Je n^en veux citer que quelques exemples. En politique, Athènes pose le problème en des termes qui ne laissent rien à désirer pour la précision, et on peut dire qu'elle Ta résolu dans une mesure que tous les peuples n'ont pas atteinte; elle repousse avec une égale horreur l'anarchie et le despotisme (1), et par une vue aussi profonde que juste, et qui lui appartient en propre, elle flétrit le despotisme du nom qui Texprime le mieux en l'appelant Tanarchie même (2). Tant qu^il y a eu une tragédie grecque, elle a été un

(1) iEschyl., Eumen.y v. 52*7.

Mtots avapx^v ptcv

wavn uÀdiù TO xparcç ôebç w-ïtaoev^

(2) C'est le nom légal et officiel du régime de terreur organisé par les Lacédémonlens après la prise d'Athènes.

28 VIE DE S0CRATE

chœur à Bacchus, et a conservé le caractère ^ que lui avaient imposé ses premiers fondateurs. Six siècles après le Christ, la Grèce adorait toujours les dieux qu^avaient adorés ses pères, et les Turcs, en entrant à Byzance, trouvèrent encore les Grecs penchés avec une respectueuse admiration sur les pages de ce livre immortel, bible de leur religion et de leur art. Pour passer à un trait moins important et qui n^en est que plus caractéristique, telle était la fidélité tenace de ce peuple à ses vieilles coutumes, que, quoique Talphabet ionien fût d'un usage courant depuis deux générations, les lois, à Athènes, avaient continué d'être écrites dans l'ancien alphabet attique de seize ou dix-huit lettres, et ce fut seulement sous Tarchontat d'Euclide, à la fin de ce siècle diffamé, qu'on cessa l'usage de cet alphabet incomplet et incommode.

Peut-on dire que tous les sentiments généreux et désintéressés avaient disparu, quand nous voyons Thrasybule, qui fait encore la figure d'un honnête homme, après avoir rendu la liberté et la paix à sa patrie, recevoir pour récompense une somme de 400 francs, destinée à un sacrifice commun qu'il avait seulement l'honneur d'offrir en son nom ? Cette ville si corrompue crut l'honorer personnellement

beaucoup en lui décernant une offrande votive avec des rameaux d'olivier (1) ?

La liberté politique, Tégalité de tous les citoyens, la puissance de la démocratie dans le gouvernement, tout cela ne fut pas Teffet rapide d'une révolution imprévue, hâlive ou violente (2). Périclès n'avait fait que développer les principes politiques de Selon, et Selon développer ceux que lui donnait la tradition du passé. La Grèce a été toujours républicaine; la monarchie lui a toujours paru une institution barbare et bonne pour les nations orientales, parce que, suivant la remarque à la fois dédaigneuse et profonde d'Aristole, elles ont Tâme servile. La royauté héroïque dont Homère nous fait la peinture est fondée sur le consentement libre :les rois ne sont que des magistrats dont les fonctions sont déterminées et très-li mitées ; leur autorité dépend de leur courage, de leur esprit et de leur éloquence. Toutes les fois qu'il s'agit de prendre une résolution grave, on rassemble soit l'armée, soit les chefs; on dis-

(1) JEsch., c. Ctesiph.y c, 62 ; Gorii.Nep.,7%ra5//6.,c. IV. Cf. Grote.

(2) Déjà, dans Homère, à côté d'une noblesse guerrière, àvaxTe;, àpioroi, paaiXiisç, on trouve le peuple ^^oç, elles artisans, ^/.[xtos^i^ct, les devins, les médecins, les armuriers, les poètes, sont appelés des hommes illustres :

cute, on délibère, et c'est au peuple assemblé qu'appartient la souveraineté. Le cinquième siècle n'a donc jien vu d'inouï ; point de révolution, point de coup d'état démocratique ; mais un mouvement normal, et qu'on pourrait trouver lent, des germes contenus dans la première organisation politique et sociale de la Grèce.

Ce n'est donc pas l'orgueil de la . victoire poussé jusqu'à l'ivresse, qui fit de chaque citoyen d'Athènes un homme habitué à raisonner avant d'agir, ^ihoç Aé>g/:Tg xût< ^rpÂTreiy^ à reconnaître sa raison pour juge et souverain arbitre, et lui inspira la pensée d'étendre cette liberté d'examen sur tous les objets où l'esprit peut atteindre (1). Mais on va plus loin : on veut que la vie publique ait perdu sa valeur morale et que l'unité de l'Etat ait été détruite par l'indépendance d'opinion donnée à l'individu; les faits ne s'accordent guère avec ce jugement. Sans doute les Athéniens ont commis des fautes et des crimes ; mais quel peuple soumis à la tyrannie a mieux servi son maître que ce peuple athénien n'a obéi à Périclès; quelle cité dorienne ou asiatique a mieux défendu ses murs, ses femmes, ses enfants, son honneur, sa

(l) C'est. le trait du génie grec : Plat., Proi,, p. 326 a; Xénopb., Mem., IV, 2, 1.

gloire que la démocratique Athènes; quelle autre a mieux mérité de retrouver la liberté et Ta enfin reconquise ? Depuis quand le nom de Thrasybule ne fait-il plus partie des grands noms de Thistoire ? Athènes a essayé de fonder Tunité par la force. Les nécessités de la lutte contre un ennemi étranger, en rapprochant davantage les diverses tribus, autrefois isolées, de la race grecque, leur avaient donné le vif et profond sentiment des liens de parenté, de la fraternité originaire qui les unissaient entre elles. Athènes, au Ueu de fonder une union loyale, une libre confédération, sembla profiter dé cette situation pour absorber en elle la vie et l'individualité politiques de ses alliés. Était-ce une nécessité ou ne fut-ce qu'une faute de l'orgueil et de l'ambition? Je ne veux pas ici le rechercher. Quelle que fût la cause qui en fit, pendant le cinquième siècle, le centre et le foyer de la vie politique de la Grèce, on est obligé de reconnaître qu'elle méritait à quelques égards de la représenter, et qu'elle la représente dignement. Athènes fut alors le rendezvous de tous les artistes et de tous les philosophes, et elle a reçu de l'admiration de ses rivaux eux-mêmes des titres éternels à la reconnaissance de la Grèce et de l'humanité. Le dieu de Delphes l'avait appelée le foyer et le

32 VIE DE SOGRATE

Prytanée des Grecs; Thucydide la nommait recelé de la Grèce, la Grèce de la Grèce; Athénée, le Musée; Pindare, le boulevard de la Grèce; Hippias, le Prytanée de la sagesse. C'est les yeux fixés sur toutes les splendeurs* de ce cinquième siècle que Gicéron s'écrie : AthenienseSy unde humanitas^ doctrina, jura^ leges oricBy atque in omnes terras distrïbutœ puianhir (1).

L'oeuvre commune de la philosophie, de Tart et de la poésie avait été non pas une destruction, mais un perfectionnement de la vie morale. La philosophie des physiciens avait commencé à purger l'esprit, hanté par les visions • païennes, des terreurs et des lâchetés de la superstition. La doctrine de Parménide montrait un monde réel au delà et au-dessus du monde que les pieds foulent, que les mains tâtent, que

(1) Gic, In Flacc.y 26. Platon, qui ne les a pas flattés, dit des Athéniens,Z)e leg g., I,6i2 : àvEuàvà-^xy.; aùTo<puô; esta

.{/.oipa, àXYiôw; xal cuit '7rXa<rrâ)ç eîaiv à-^aôct. Et s'il est vroi, comme je le crois et comme le dit Platon, q-ae le trait distinctifducaractèregrec ait été Tamourdela vérité pour elle-même, le goût du savoir, to (paou-aOeç, laissant aux nations du nord, Thraces et Scythes, l'amour delà lutte sanglante et la passion des- combats, comme aux nations de rOrient, Égyptiens et Phéniciens, Tamour de la richesse et du luxe (Rep, IV, 436 a), où ce trait national de noblesse et de supériorité se rnanifeste-t-il avec plus d'éclat que chez les Athéniens ?

les yeux voient, et donnait comme un avantgoût de rinvisible. Xénophane en attaquant comme Heraclite les absurdités de la légende religieuse; Empédocle, les Pythagoriciens s'étaient fait et répandaient du divin une notion plus pure, une idée plus vraie, et à moins qu'on ne prétende que fonder les mœurs, la religion et rÉtat sur des notions plus exactes, plus claires, plus vraies, ne soit les détruire; à moins qu'on ne prétende qu'en demandant à Thomme de descendre dans sa conscience pour y trouver la règle de ses devoirs envers les autres, envers lui-même, la patrie et Dieu ; donner à la raison la direction de la vie, et demander aux hommes non-seulement de bien agir, mais dV gir conformément à une maxime morale, ce soit corrompre la civilisation et relâcher les liens de la vertu, on sera obligé de reconnaître que ces vérités pressenties par les philosophes, et qui percent dans les vers des poètes tragiques et comiques, ne sont pour rien dans la décadence qui signale la fin de ce cinquième siècle.

Les tragiques ont été appelés, et ont mérité d'être appelés, dans ce siècle, les instituteurs de la Grèce (1), et comme s'il ne suffisait pas à

(1) Olymp., Vit» Plat.j C. 3, wapà toÎç rpa^ixoTs îwai^iuôtj

Page 1