LA MISSION DE SOGRATE. — EXAMEN DES HOMMES
Comment Socrate employa-t-il les rares facultés de son esprit? Quelle fut sa vie ? Nous voudrions pouvoir le dire avec dét^l; mais nous ne savons rien de sa jeunesse et de son ' âge mûr ; les témoins les plus dignes de con- . fiance ne nous le montrent que dans les dernières années de sa carrière, et ne font que des allusions rares et souvent obscures aux événements qui en avaient rempli la première partie, et de beaucoup la plus longue.
Il paraît certain, comme nous Tavons déjà dit, qu^il exerça d'abord la profession de. son père, et que s^il avait écouté les conseils et les désirs de sa famille, ir n'en aurait jamais eu d'autre. C'est du moins cette opposition aux désirs des siens qu'on trouve exprimée dans les .récits, d'ailleurs assez suspects, qui nous
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montrent dans Socrate un jeune homme-indocile et rebelle ; qui, au lieu de se mettre à Totivrage et de prendre, comme lé lui ordonnait son père, le ciseau et le marteau, s'échappait de la maison et allait vagabonder partout où le conduisait sa fantaisie (1). Sa jeunesse aurait été ainsi, suivant le document de Porphyre, probablement emprunté à Aristoxène, assez irrégulière.
Il est à croire qu'il abandonna de bonne heure le métier paternel qui lui répugnait; c'est du moins ce qu'affirme Plutarque. Socrate était encore enfant, nous dit-il, ht 'ttaMç i^roç, quand l'oracle de Delphes, consulté par le père mécontent et inquiet, lui ordonna de laisser son fils suivre les impulsions de la nature, de ne pas contraindre sa vocation, et même de ne pas s'occuper de lui du tout; et, en effet, ajoute le biographe, il avait en lui-même, pour le conduire dans la vie, quelque chose de meil-
(1) Théodor., Grœc. affect. CuraUy XII, 1030 : ô ncfxpû-
pioç è(pY)... ù); apsc irai; tov eux su ^icdaetev , oO^s surobcTCdç. Ce fragment n'a pas été admis par M. K. Miiller dans Téd. de Didot, au nombre des fragments d' Aristoxène, auquel il semble cependant qu'il doive appartenir; car c'est sur Aristoxène que s'appuie constamment Porphyre dafis les renseignements qu'il nous a laissés sur Socrate.
LA MISSION'..- :'< :. V . \j^\:
leur que tous les conseils.' et xnié t6Ù64ète;^âî:f : :\ tres(l).
MalheuriBusement ce renseignement est en opposition avec la tradition, qui attribue à son ciseau les trois Grâces vêtues de l'Acropole : un groupe de cette importance attesterait une assez longue pratique et d'assez profondes études dans son art, tandis que le lieu hono- . rable dont il avait été jugé digne prouverait que Tartiste avait atteint un certain degré d'habileté et de talent (2).
Si Ton veut tirer des assertions de Porphyre et dePlutarque des conclusions qui ne soient pas téméraires, il faut se borner à dire qu'il y a eu dans Socrate un développement indépendant et spontané ; qu'il a senti de bonne heure s'éveiller la vocation philosophique et la passion de se consacrer tout entier .à la réforme scientifique et morale de ses concitoyens et des hommes. On peut croire que ce fut sur l'ordre du Dieu de Delphes qu'il renonça à l'industrie paternelle et
(1) Plut., De dœm, Socr., c. xx.
(2) Briicker a attaqué Taulorité du passage de Plutarque que Tennemann, Gesch. der Phihy t. II, p. 31, a défendue. Ménage, après avoir cité les deux passages de Pausanias, ajoute : « Hinc refutandus Porphyriu^, qui, ut est apud Theodoretum, artis inscitisB Socratem insimulat, et adversus patrem inobedientiae. »
36<^ . *.' : :•': ^^^e de sograte ; êtel\r2$'^âlfecçâ'il)eux- apostolat de la vertu (1). Maisà quelle époque de sa vie rompit-il tout à fait avec sa profession et se recojinut-il Tobligation, imposée d'en haut et à laquelle il ne pourrait se soustraire sans sacrilège, de travailler au perfectionnement moral de lui-même et des autres? Nous Tignorons absolument.
Des prédictions, des songes, des signes (2), toutes les formes que peut prendre la volonté des dieux pour se manifester à un homme, et lui annoncer qu'il est réservé à une mission divine, êelet fAolpAf se manifestèrent à lui. Ces communications fréquentes, habituelles (3) même
(1) Max. Tyr., p. 225 : xarà tyiv t&O ôscO y^ipoTcviav TTiV^iv T6X,vYiv (^iwcaro , rriv ^s àpsTiriv èXàu.€av8V. M. K. Fr. Her-
mann, qui cite ce passage dans la dissertation de Ma-gistris Socratis, p. 29, voit, dans Topposition de riyyn et de àpini, Texpression du mépris que les anciens Grecs portaient non-seulement aux artisans, mais même aux artistes; pour prouver cette thèse assez nouvelle, il cite Plut., Vit. PericLy c. 1 et 2, où il voit une preuve manifeste de ce qu'il avance, lueulentum testimonium»
En relisant ces deux chapitres, on sera convaincu, je pense, que Plutarque fait allusion, non pas aux préjugés des anciens Grecs, mais aux préjugés de ses contemporains , qui les avaient reçus, avec la servitude, des Romains, ou les simulaient pour complaire à leurs maîtres.
(2) Plat., Apol, 34 c ; Euthtjd., 272c ; Rep., IV, 496 c ; Phœdr., 242 b.
(3) Phœdr,, 242 b : tô eiwôb; aYjaerov ; ApoL, 40 d: 1Q ^àp £t(i>6uîa uci (AavTocr'.