‹ Vie de Socrate (volume 4)Chapitre 17 sur 34 · SON ESPRIT. — SON ÉCOLE · texte numérisé non relu

SON ESPRIT. — SON ÉCOLE

Si aôus tf avons, sur la première partie de la vie de Socrate, que des renseignements incomplets et incertains, il n'en est pas de même des détails qui nous ont été conservés sur sa personne, et qui sont non-seulement abondants, mais paraissent avoir, en outre, un degré suffisant de valeur historique.

On sait que, dans Torigine, les portraits, en Grèce, sont nés du désir de conserver Timage des vainqueurs des jeux sacrés : ce n'étaient que des représentations, traitées avec liberté, du' caractère physique et moral de ces individus; mais Fart grec arriva bien vite à une fidélité plus exacte et à une reproduction plus vraie des personnes. Les artistes se guidèrent d'abord d'après leur caractère connu, les traditions, les portraits écrits laissés par les contemporains.

62 • VIE DE SOGRATE

G^est ainsi que nous avons la tête sublime d^Homère ; c^'est ainsi que nous avons la tête riante, spirituelle et ferme de notre Socrate, évidemment imitée de celle de «Silène, et modifiée par les détails tirés de Platon (1). Il n'est pas impossible que des données plus exactes et plus sûres aient servi à ceux qui nous ont transmis cette figure. En effet, il est vraisemblable que le buste a été fait sur la statue en bronze de Lysippe, et quoique Lysippe ait vécu trop tard après Socrate pour le connaître, il a pu travailler d'après des dessins, ou des pierres gravées, ou des médailles, ou des reproductions plastiques, qui, dans un temps si glorieux pour la sculpture, ne devaient être ni rares ni inexactes (2).

Le goût des anciens d'orner leurs bibliothèques ou leurs musées des bustes des poètes et des philosophes , a contribué à multiplier ces reproductions, qu^on peut considérer comme à peu près fidèles. D'après le buste qu'on peut voir

(1) Diog. L., 11. 43 ; Plat., Banq,, 215 b; E. Q.Visconti, Iconographie grecque^ l'« partie, p. 77, 80, PI. 18.

(2) Voir, sur les gemmes de Socrate, la plupart allégoriques ou capricieuses, Touvrage de Macarius, cité par Ott. Millier : « Abraxas, seu apistopistus quae est antiquaria degemmis basilidianis disquisitio.» Anvers, 1674, 4; il y a eu une réédition en 1657 avec un commentaire de Jean Ghifïlet.

dans Y Iconographie à^ Visconti (1), comme d'après la description de Platon, faite celle-là d'après nature, Socrate était loin d^être beau (2) : le visage d'un satyre, le nez camus, les yeux à fleur de tête, les lèvres épaisses, le teint pâle, la tête chauve (3), et cependant Tintelligence et la force intérieure de Tâme répandent sur cette physionomie une espèce de charme et comme un rayon de la beauté morale (4). « Alcibiades, dit Rabelais (5), on dialoge de Platon, intitulé le Bancquety louant son précepteur Socrates, sans controverse prince des philosophes, entre aultres paroUes, le dict estre semblable es Silènes. Silènes estoyent jadis petites boytes, telles que nous voyons de présent es boutiques des apothicaires, painctes au dessus de figures joyeuses et frivoles, comme des harpyes, satyres, oisons bridez, lièvres comuz, canes bastees, boucqs volants, cerfs lymon-

(1) Cf. Q. Visconti^ Iconog. grecq.y !'« partie, p. T7, 80, et PI. 18.

(2) /Sfymp., IV, 19 : x^h i^ocvtwv 26iXiiv«v h toû aarupuiotç «(a-

(3) Theet, 143e;Aristoph., iVwô., 103; Xéil.,c.V,'7; * Winckelm,, Hist, de VArt, t. 11, p. 15.

(4)Epict.,Z)îMer^, 1.IV, c.xi, p.l9-2l, éd. de Schweigh., t. Il, p. 658 : € At nitebat ejus corpus, IdriXêev, et adeo erat gratum et suave cà (jlovov àjccûaati éXkk k«i {^iTv 9[v. »

(5) Prol. de Gargantua.

nierS; et aultres telles painctures contrefaictes a plaisir, pour exciter le monde a rire : quel feut Silène, maistre du bon Bacchus : mais au dedans, Ion reservoit les fines drogues, comme baulme, ambre gris, amomon, mtiscq, pierreries et aultres choses précieuses. Tel disoit estre Sucrâtes, parce que le voyans au dehors et Testimans par Texteriore apparence, n^'en eussiez donné ung coupeau d'oignon, tant laid il estoit de corps et ridicule en son maintien, le nez poinctu (1), le reguard d^un taureau (2), le visage d'un fol, simple en meurs, rusticq en vestiments, paoure de fortune, infortuné en femmes, inepte à tous offices delà republicque, toujours riant, toujours beuvant d'aultant à ung chascun, toujours se guabelant, toujours dissimulant son divin sçavoir. Mais, ouvrans ceste boyte, eussiez au dedans trouvé une celeste et impreciable drogue, entendement plus que humain, vertus merveilleuses, couraige invincible, sobresse non pareille, contentement certain, asseurance parfaicte, desprisement incroyable de tout ce pourquoi les humains tant veiglent, courent, travaillent, navigent et bataillent. »

Malgré quelques traits ajoutés par la riche

(1) Rabelais n'est point exact ici.

(2) Phœd., 117 b : Taupyx^bv ^U^olç.

imagination de Rabelais, ce portrait est éloquent, beau et vrai.

A la fois par économie et par nécessité, car il était pauvre, mais aussi par simplicité de goûts et mépris des délicatesses extérieures de la vie (1), Socrate se nourrissait avec une sobriété rare et s'habillait avec une extrême simplicité. Antiphon le lui reproche dansXénophon : « A la manière dont tu vis, lui dit-il, un esclave ne resterait pas chez son maître; les mets les plus grossiers,, la plus mauvaise boisson te suffisent. C'est peu de n'avoir qu'un méchant manteau, qui te sert Thiver comme Tété*, tu n'as ni tunique ni souliers (2). »

N'allons pas croire, sur ces expressions, que Socrate allât tout nu, ni même nu-pieds; ce sont là des équivalents métaphoriques de nos hyperboles de va-nu-jpieds et à^ sans-culottes.

Les Grecs appelaient gV^y^yr»^, ou ;b/rû»v, par excellence, la tunique de dessus; ceux qui ne l'avaient pas et ne pouvaient se donner que celle de dessous, vVgy^^vr»?, et aient nommés dyjravîç (3). C'était le cas de Socrate, qui n'avai

(1) Aristoph., Nuh., 363 :

Kàvuiro^YiTo; xojcà iroXXà àvi^ti.

(2)Mgm., 1,6, 12.

(3) Salmas. ad Tertull., de Pallio, p. TfO.

bB VIE DE SOCRÀTE.

pas toujours de quoi s'acheter un manteau (1). De même les vTroànuAtA étaient des souliers qui couvraient tout le pied et constituaient une chaussure élégante, de luxe, et beaucoup trop chère pour la fortune, comme beaucoup trop délicate pour la simplicité des habitudes de Socrate. L'absence de cette recherche de costume n'indique ni la rusticité ni le cynisme (2). Socrate n'a aucun trait qui rappelle le moine mendiant, le jogui indien ou l'ascète. Xénophon le peint, au contraire, décent dans sa tenue modeste, et ne se permettant pas, sous prétexte de vertu, la négligence de certains

(2) Athénée, XII, 34, cite comme une preuve des mœurs ejféminées d'AlclWade, ses souliers, i.iço^i5|a«t*. Cependant sur Vàniino^yiaioL de Socrate, consulter Stallbaum ad Fhœd.,6L Phœdr.,229 a. On voit dans ce dernier dialogue que Phèdre se trouve ce jour^là comme Socrate, àvwTfo^yiToç. Il étjiit sf^ns inconvénient de mouiller la semelle de leurs sandales, mçiis i\s n'auraient pçis pu marcher dans le ruisseau avec des chaussures couvertes. Dans le Banquet, p. 220, Platon nous le montre marchant, ^vutto^kito;, sur la glace, et il oppose à cette insensibilité la délicatesse des soldats 07roi^8<^6[i.tvoi , et il explique ce mot en disant qu^ils portaient wîXcuç x.%\ àpyccxi^î'a;, des peaux et des fourrures; mais quand on serait obligé d'entendre , comme Tçi fait Gicéron, [de Orat,, 1, 7. « durissimîs pedibus ille ») àvuiro<5'yiaîa de Tabsence totale de chaussures , l'exemple de Phèdre prouve que ce n'était pas une exception bizarre ou une' affec-

soins de sa personne, et môme la blâmant chez les autres.

Lorsqu'il se rend à une réunion d^amis, loin désaffecter un costume négligé et malpropre, il prend un bain, il se présente convenablement chaussé, et, en un mot, en toilette (1); et de môme, malgré une tempérance exemplaire, « une sobresse sans pareille, » il n'apporte pas à ces fêtes de Tamitié un visage chagrin et une humeur morose : il se livre à la gaieté, il rit franchement, il cause avec esprit et grâce, et mettant de côté cette cavité de démarche, ce regard quelque peu dédaigneux et sévère, cette majesté d'expression que lui

tatîon d'austérité ou de mépris des usages: c'était la mode, non-seulement des citoyens qui vivaient modestement comme Phocion et Lycurgue, mais encore de jeunes gens élégants, délicats (P/jcerfr„ 235 a) et même maladifs comme Phèdre (Symp,, n6).

(1) Plat*, Symp.y 1*74 a, Xs'Xou(i.6-ov. Cf. id., 223 d, à«o-

vt<|;à(xevov tolç pXaùvaç UTroS^g'^sfAevov cutw KaXûç, de SOrte

qu'il ne faut pas prendre à la lettre les mots d'Epictète. Dis$ert,y 1. IV, cai, p. lU: « Socrates raro lavabat... licijerat ilji neque lotionibus, neque balneis utf, si voluisset ; et tamen rarae etiam lotiones vim habebant.»

Je remarque que dans ce même passage Schweigbaiiser traduit le vers d'Aristophane, iVw6., 103 : toî>; àxpiwvr»;, Toùç àvuTTo^iîTcuç (Cf. id., V. 363) non par « non calceatos, » mais bien par « discalceatos. »

attribue Aristophane (1), il boit sans fausse honte sa*coupe pleine, et quoiqu'il conseille plus volontiers des coupes qui soient petites (2), les plus grandes ne lui font pas peur (3).

« Amis, dit-il donsle Banquet de Xénophon (4), je suis fort d'avis que nous buvions : semblable à la mandragore qui endort les corps, le vin, arrosant nos esprits, assoupit nos chagrins; il éveille la joie comme Thuile anime la flamme. Il en est de nos corps comme des semences qui germentdans la terre : que le ciel verse despluies trop abondantes, elles lèvent mal ; elles ne reçoivent pas l'impression des vents; mais modérément arrosées, elles poussent avec vigueur, leur tige s'élève, elles fleurissent,elles se couvrent de fruits. De môme, si nous buvons avec excès, le corps chancelle, 'l'esprit s'affaiblit ; mais si, pour me servir de l'expression du rhéteur Gorgias, nos serviteurs nous servent dans de modestes coupes une douce

(1) Arisloph., Nub., 363 :

Ôti pp6v6ugi t'èv toi; g^oTç nai tw 9daXp,û> rapaêaXXpiç, xà^' iQ|MV aep.voirpo;ei>ireîç.

(2) XéD.,iSymp.,2 26 : ot iraî5'eç xpvfxtxpaiç xuXt^i ituxvà iiti'^ixd^tùai^t ; ce dernier mot exprime la pluie fine qui tombe sans discontinuer. •

(3) Plat., Symp.y 223 C : itîveiv U fxe^aXyiç ^liXuç.

(4) Symp.j 2, sub fin.

et fréquente rosée, nous cédons doucement à Tattrait du plaisir.» Sa forte constitution lui permettait môme, lorsque les circonstances lui en faisaient un devoir, de boire avec excès, sans éprouver aucun trouble physique ou moral, sans rien ressentir des vertiges de l'ivresse (1). A la fin de Torgie qui termine le banquet d'Agathon, après une nuit passée tout entière à boire, et où il a vaincu, le verre en* main, les plus intrépides buveurs, il sort, le corps etTesprit également fermes, et, comme si de rien n'était, après avoir pris un bain, il se rend au Lycée pour y vaquer à ses occupations ordinaires (2).

C'était un homme vigoureux et robuste (3) , exercé, par sa manière de vivre, à toutes les privations et aux souffrances physiques, qu'il supportait avec une singulière indifférence. Jusque dans sa vieillesse il avait conservé l'habitude des exercices gymnastiques. Gharmide le trouve, non sans étonnement il est vrai, dansant tout seul dans sa maison, et nous voyons Alcibiade le provoquer à la lutte. En plein hiver, sous le rude climat de la Thrace, les soldats l'avaient vu, avec un étonne-

(1) Plat., 5ymp., 220 a.

(2) Plat., 5fi/mp., 223 d.

(3) Xén., Mem,^ 1, 6, 10 : ni; SwxpaTocïk lo^uoc

70 VIE DE SOCRATB

ment mêlé de quelque irritation, faire son service, par un froid rigoureux> avec son costume ordinaire et marcher pieds nus sur la glace (1). Il résistait avec une force égale aux excès de la chaleur, à la faim comme à la soif, à la fatigue et au sommeil (2) . Quelquefois môme, S0U9 ^influence d^une méditation ardente, cette force de résistance, cette insensibilité aux impressions extérieures atteignit presque un état d'anesthésie cataleptique. Dans cette même campagne de Potidée, des soldats ioniens qui rivaient observé, rapportèrent que, plongé dans une. méditation profonde, il était resté dans la même posture, debout toute une journée et toute une nuit, et n^était rentré au camp que le lendemain au point du jour, après avoir fait sa prière au soleil (3).

(l)'Le de9sus du pied chaussé de la sandale reste nu. Cf. Plat,, ^yw/3,, 2201).

(2) Xén., iUTem., 1,8,1; et 11, 1; 1 ; Diog. L., 11, 27; Aristoph., iVwô., 414 ; Plat., Symp,^ 220 a; c'est ce qu'on appelait la xapTépiftaiç de Socrate.

(3) Plat,, 5ym;).,3804i Aul.GelL, N. Att.^ Il, 1, n'y voit qu'un endurcissepaent purement physique : « inter labores voluntarios et exercitîa corporis ad forluitas patientiee vices firmandi, » et il cite de Favorinus ce passage : iroXXfcJCÎç eÇ tqXiou tlç riKioy éarrpcEi âcrrpaêeaTepoç twv irps^.-

vwv, OÙ l'on voit ce qui n'est qu'un tait accidentel, peutêtre unique, se changer en une habitude i^oXkaxiç. Cf. Hegel., Varies,^ t. XI, p. 51.

SON CARACTERE /l

Sa bravoure était aussi héroïque que modeste. AusiégedePotidée,Alcibiade, son camarade de chambrée, blessé et en danger de perdre et ses armes et la vie, dut au courage intrépide et calme de son ami de sauver Tun et l'autre , et Socrate lui abandonna le prix de la valeur que les généraux voulaient lui décerner (1).

A Délium, où il servait comme hoplite, dans la retraite désastreuse où sa fi ère attitude, sa présence d'esprit, supérieure à celle de Lâchés même, son legard de taureau, intimidèrent les ennemis qui poursuivaient les fuyards, il sauva également la vie à Xénophon qui était tombé de cheval (2) ; il le releva, le prit sur ses épaules et le porta ainsi pendant plusieurs stades jusqu'à la fin de la poursuite. Il avait fait également la campagne d'Amphipolis, sans doute avec Thucydide.

L'empire qu'il exerçait sur lui-même s'étendait à tout ce qui excite les passions et les convoitiseshumaines; il est amoureux delà jeunesse et de la beauté (3); il se déclare l'amant d'Alci-

(1) Plat., Symp., 220 d; Plut., Alcib,, p. 195 a. Plutarque ajoute , il est le seul à nous donner ce renseignement, qu'Alcibiade rendit la pareille à Socrate dans la retraite de Délium.

(2) Plat., Lach.,lSlh',Spmp,,22\ h,c; Phœd.y 117 bj Diog. L. 11, IS'yStrab.y IX, 618; SimpL, ad Epict., c.3ll

(3) Plat., Symp.y 216 e.

biade (1) ; avec son ironie habituelle il professe qu'il ne sait qu'une chose, et c'est l'amour (2); mais, malgré les vers que cite Athénée d'après Hérodicus, qui les attribue à Aspasie(3),malgré l'insinuation malveillante d'un mot spirituel de Cicéron (4), malgré l'accusation ouverte de Juvénal (5), trop légèrement répétée par Boileau (6), cet amour, tout en acceptant les formes de langage usitées dans les mœurs grecques pour exprimer Todieuse confusion de l'amour et de l'amitié, cet amour ne s'adressait pas à la beauté physique, mais à la beauté intérieure, et ne se proposait d'autre volupté

(1) Plat., 6Vmj9., 213 b.

(2) Mem.,11, 6, 28 : ^tà to ipwTixbç 8Îvai.Plat.,/S'ymp., 177 e : Ôç où^èv àXXo èi7iaTa(rdai y\ xà i^tùTixâ., Prot,y Init, Charm», 156 ô..

(3) Athén., V, 219 a :

Icdxpart;, eux iXaJbiç p-e iroôtû ^v.yfii'ç cppevàww irat^b; A8iyc[/.axrjÇ xai KXeivicu,

(4)Gic., de FaL^ c. 5: «Zopyrûs physiognomon addidit Socratem etiam mulierosum : in quo Alcibiades cachînnum dicilur sustulisse. »

(5)Juv., >Sa^., 11, 10:

« Gastigas turpia, quum sis Inter Socraiicos notissima fossa cinœdos » .

(6) BoU. Sut. XII :

Et malgré la vertu dont il. faisait parade, Très- équivoque ami du jeune Alcibiadé.

que de purifier, de rendre plus belle et-meilleure Tâme de celui qu'il disait aimer : cela est prouvé non-seulement par le cynique récit d'Alcibiade, non-seulement par le témoignage direct de Platon, qui nous affirme qu'il ne s'in-quiétait pas, dans le choix de ses amis, de savoir . s'ils étaient beaux ; par celui de Xénophon, qui confirme le premier, mais encore par le silence de tous ses contemporains, de ses accusateurs, des poètes comiques, d'Aristophane, qui certes n'auraient pas oublié ce trait, comme le fait observer Athénée (1), si le caractère de l'homme n'eût rendu comme impossible une si odieuse calomnie.

Si Platon a introduit dans cette. œuvre admirable du Banquet le dégoûtant épisode auquel je fais allusion (2), ce n'est donc pas pour repousser une calomnie que personne n'aurait osé soutenir, mais pour montrer, comme l'inter-

Boileau a-l-il su que Paul Léopard [Emend. l.,XII, c. 10) substituait très- ingénieusement, dans le vers de Juvénal, Sotadicos à Socraticos?

(l)Athén.,V, 219 : où -^àpàv iai-^naz tout' ApKrrocpavYi?, «; Tcù; vécu? ^iacp6ctpGVT«ç.

Il ne faut pas croire qu'Aristophane lui eût pardonné de partager ce vice si général; il suffit de parcourir ses pièces pour s'assurer qu'il s'élève avec une verve véhémente contre tous ceux qui en étaient accusés.

(2) Plat., Symp.y 2n, sqq.

74 VIE DE SOGRATB

prèle .Quintilien, la pureté et la chasteté de ses afifeclions (1).

Lorsque je dis que nul des contemporains de Socrate n'aurait insinué quelques soupçons contre sa continence etsa chasteté, jeme trompe; il en est un qui Ta accusé, mais un seul : c^est Aristoxèn^, ou du moins son père Spinthare, qui avait entendu personnellement Socrate (2). Aristoxène, musicien et mathématicien célèbre, avait écrit de nombreux traités sur les deux arts qu'il pratiquait et professait, et, outre ses trois hvres sur les éléments* de Tharmonie que nous avons conservés, il avait écrit des mémoires, des mélanges et des biographies, les unes des grands poètes tragiques, les autres des philosophes célèbres. C'est ainsi qu'il avait composé une vie de Socrate, dont nous possédons quelques fragments, tous empreints d'un esprit évident de dénigrement et de calomnie; cette disposition de caractère est signalée par les anciens eux-mêmes, qui Taccusent, les uns d'avoir visé à dire toujours quelque chose de nouveau, les autres d'avoir insulté, aussitôt

(1) Xén.j Mem,y 1, 2, 1 : tôiv àcpp&<î'i<ïta)v E-^xpaTsaraTCv. So-

crate s'élève avec indignation contre ces ignobles mœurs. Xén., Mem,j 1, 2, 29; Id., Symp.^ 8, 19; QuintiL, VIII, 4, 23.

'(2; Cjiill., adv. Jui., 1. YI, p. 208.

après sa mort, Arislote, dont il était le disciple et dont il aurait voulu être le successeur (1).

Voilà le témoin qui vient nous dire que Socrate avait été le mignon d'Archélaiis (2), qu^il était porté à tous les excès de la débauche (3), qu'il avait la passion de Targent et n'était qu'un franc usurier (4); que son esprit était lourd et épais, son caractère si violent et si irritable que l,es emportements de sa colère ne s'arrêtaient devant aucun acte ni aucune parole (5), et qu'à l'intempérance il joigûait l'ignorance et la bêtise (6).

Il est vrai, si l'on en croit Cicéron, que le physiognomiste Zopyre avait cru reconnaître dans Socrate les caractères extérieurs de la pesanteur et de la stupidité de l'intelligence et de l'amour des femmes, et que Socrate avouait qu'il avait employé, pour s'en corriger, toute

(1) Suidas. V. ApiaroÇavcc Procl. in Tim, t. HT, p. 192. Je ne vois pas bien pourquoi M. Grote a voulu réhabiliter un témoin si légitimement suspect.

(3) Fragm. Aristox., 25, éd. Didot; Suid.

(4)Diog. L., 11,20.

(5) Fragm. Aristox.^ 27, tiré de Théodor., ©spait. XII, p. 163 : àx-po'xcXov xal gùo'p-yyiTOv ; fragm. 28 : 5"iivtiv lîvxi rfjv àa^YipLoauvriV cùS'cvoc -^àp cuti ovopwxTcç &K0<r/ia^OLi, wn 1:^%^- {*.aT&ç.

(6) Fragm. Aristox., 27, tiré de Plut., deMalig. , BC' rodot.y 9 C : àTcaî^cuTCv xai àp.a6^ ^%\ à)coXa<JTCv.

la force de sa raison et de sa volonté (1); mais ce ne sont là que des inductions fausses, tirées de passages mal compris de Xénophon et de Platon, et qu'a très-habilement réfutées Maxime de Tyr (2). Il faut faire encore moins d'attention aux critiques de Técole épicurienne, qui se permettait tant de licences, et même d'impertinences, dans ses jugements, comme nous le dit Gicéron : tantum Epicuri hortus habuit licentiœ, et allait jusqu^à appeler Socrate le bouffon d'Athènes, scurram atticiim (3). Épicure lui-même avait été plus réservé : dans la série d'invectives qu'il adresse à tous les philosophes, et dont Diogène nous a transmis la liste, Socrate est oublié (4). Cet oubli est presque un témoignage de respect.

Indifférent à la fortune, Socrate avait refusé des présents, non-seulement des rois et des étrangers, mais souvent ceux de ses meilleurs amis (5) ; il ne voulait pas les recevoir même à titre d'honoraires ou de rémimération légitime

(l)Gic.,c?6iï^a^.,c.5;!rwsow^,IV, 37; Luc, yàmor., 24. (2) DisserL, 25, 20, 27. Gonf. id. 9, 10, 11. (3)Gic., 6?^ i\ra^,Z>., 1,31.

(4) Diog. L., X. 8. . .

(5) ^1., Hist. var., IX, 29; Xén., Apol, 16. Il y a quelque contradiction dans les témoignages à cet égard. Gonf. Senec, de Benef., l, 8.

pour ses leçons et ses conseils (1). Charmide lui ayant envoyé des esclaves pour qu'il pût tirer profit de leur industrie et de leur travail, il les refusa (2). Il repoussa de même les offres d'Archélaus de Macédoine, de Scopas de Cranonium, d^Euryloque de Larissa, quirinvitaient à se rendre et à vivre auprès d'eux (3). Tout cela n'était ni fierté superbe, ni passion d'ascétisme; mais il avait pour maxime de diminuer autant que possible le nombre de ses besoins, pour se rapprocher de la divinité qui n'en avait aucun .(4).

C'est ce sentiment et ce goût d'indépendance qui se révèlent dans le mot qu'on lui attribue, à la vue des objets de toute nature étalés sur le marché d'Athènes : Combien de choses dont je n'ai pas besoin (5)! Le goût de la pa-

(1) Plat,, ApoL^Sl C : ri iirpa^oaYiv [xioÔov tj YjTViaa.

(2)Diog. L., 11,31.

(3) Diog., 11, iJ5; Liban. ,^poZ.Z)ec?am., XXIX, t. m, p. 39.

(4) Xén., Mem., 1, 6, 10.

(5) Diog. L., 11, 25 et 11, 74. Dans ce dernier passage, Diogène met, dans la bouche d'Aristippe, une réponse qui ferait croire que les riches amis de Socrate lui faisaient en nature une espèce de pension alimentaire. Socrate, dit-il, a pour le servir les premiers citoyens d'Athènes, et moi je n'ai que mon esclave. C'est pour cela qu'il fut le premier des Socratiques à prendre un salaire pour ses leçons.

rare et de la recherche lui est tout à fait étranger, et sous ce rapport il ne ressemble pas à ses contemporains. « Tous ces manteaux de , pourpre, disait-il, ces étoffes d'argent et d'or sont convenables à des acteurs qui vont jouer un rôle de tragédie, mais parfaitement inutiles au bonheur de la vie (1). »

Sa patience envers sa femme est célèbre, mais elle s'étendait à tout le monde et à toute chose; dans les discussions qu'il aimait à provoquer, il se laissait moquer, bafouer, insulter, frapper; il se vengeait de ces grossiers outrages par quelque mot spirituel. Un contradicteur irrité lui donna un soufflet : « Qu'il est donc fâcheux, dit-il, de ne pas savoir quand il faut mettre un casque avant de sortir (2). » Un autre le frappe d'un coup de pied et quelqu'un s'étonne de sa résignation : « Eh quoi ! répond-il, si j'avais reçu un coup de pied d'un âne, lui ferais-je un procès (3)? » Aristophane, dans la comédie des Nuées ^ l'accabla, comme on sait, de calomnies ; un des spectateurs lui dit : — «Eh quoi! Socrate, tune t'indignes pas de te voir l'objet de la risée publique ? — Non^ par Jupiter! le théâtre où l'on me raille, n'est-il

(1) Diog. L., 11, jSI5.

(2) Sen., de Ira, 1. ÏII, c. XI.

(3) Diog. L., 11, 21, qui cite pour garant Démétrius.

pas comme un grand banquet (1) où chaque convive rit des autres? » Cette patience, cette constance d^âme, reposent au fond sur un sentiment de supériorité, du haut duquel il méprise la sottise humaine tout en se prêtant à ses caprices injurieux.

Un jour de grande fête aux Dyonisiaques, désigné par son nom, affublé de quelque épithète plaisante, il voyait des étrangers se retourner pour le voir et le connaître ; se levant tranquillement alors, il -resta debout pendant le reste de la pièce pour leur permettre de satisfaire leur curiosité (2).

On aime à croire qu'Élien 'n'invente rien, ' quand il nous le montre surpris par Alcibiade au moment où il joue, avec son fils Lamproclès (3). Son humeur aimable et complaisante n'est pas moins gaie et piquante; sans doute ce n^était pas un jeune fou ; mais je m'étonne qu'Aristote lui donne Tépithète de fftdaifjLo^y et dans ce passage le rapproche de Gimon et de Périclès dont on connaît l'attitude réservée et rhumeur grave et sévère (4). Je m'étonne bien

(1) Plut., de Lih. Educ, p. 14.

(2) Vint.deLib. Educ, c. U;Ml, HisUvar., 11 c, 13; Senec, de Const. Sap,^ c. 18, sub finem.

(3) ^1., H. r., 1. XII, c. 15. Cf. Perizonius ad 1. 1,

(4) Aristot.,i2/ie^., 11, IS.Viltorio semble ne donner ici à ffTotaifxoç que le sens de ferme : « familias ingenio

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davantage encore que le même auteur lui attribue une humeur sombre et noire, à moins qull ne faille entendre par ^êAûty;^»^^'^» (pyj/^, ce grain de folie qui entre, au dire d'Aristote, dans Tessence même du génie, et qu'ail a eu en partage, suivant lui, avec Empédocle, Platon, et en général les bons poètes (1).

Cependant on ne peut pas dire qu^il ait eu la faculté poétique : au contraire, il semble que rélément prosaïque domine, dans les dispositions cle son esprit et la tournure de sa pensée : c'est avec unerépugnance visible et pour satisfaire à un scrupule bien délicat de conscience, 'qu'il fait §on métier de poète improvisé.

Craignant de n'avoir pas compris le sens des visions nocturnes qui lui recommandaient sans cesse de s'occuper de musique, Socrate se hasarde dans sa prison à mettre en vers les fables d^Ésope, car il se sentait incapable de tirer de sa propre imagination une fiction poétique. Il aborda même le genre lyrique et fit un hymne à Apollon, dont on célébrait la fête pendant sa captivité (2).

stabili firmoque prseditas, ut in probl. XIX, 48, 4n quo de choris tragœdiarum disputât, i^oç aTotaip-ov vocavit. »

(1) Aristot., Probl XXX, 1 ; Bekk., 953 a, 1, 26.

(2) Phced», 60 d : ivreîvaç Tcù; Ataûirou Xo-you;. Diog, L.,

• Ces essais tardifs de poésie ne furent pas, au goût de Diogène, fort heureux ov ^ût>v iTntîTîvj' [livoiç^ nous le croyons volontiers, quoique les comiques aient fait de lui un collaborateur d^Euripide, voulant plutôt marquer par là le caractère philosophique de la tragédie d^Euri-

11, 42, n'attribue à Socrate qu'une seule fable et en citt deux vers :

Il cite également le premier vers du morceau lyrique, qu'il appelle un pœan, tandis que Thémiste [Orat., II, p. 2Tf, éd. Hard,) et Platon le nomment un prélude irpooîfxiGvl et Suidas un hymne (voc Swxp.); il semble que cet hymne existât encore du temps de Thémiste, qui nous dit : xal loti

SwxpotTgi wpoGÎfxicv irgTTOtTiu.^v&v èv To'vû) 6Ça{i.erp(i> , et dlT

temps de Diogène, qui en cite le vers

AifiXt' ÀiïoXXcv, XatpE xai ApT6(i.t irat^e xXeetvcd.

Epictète, Dissert. II, 6, et IV, 4, y fait allusion à peu près dans les mêmes termes qu'Apulée, FloriL, p. 303. a Ganit Socrates in carcere hymnos. » Dionysodore, qui avait écrit l'histoire delà Grèce jusqu'au règne de Philippe de Macédoine, soutenait que ce pœan n'était pas de Socrate. On trouve dans Athénée, XIV, 628, un vers emprunté aux poëmes de Socrate; ôôsv xal 2û»cpàT«; iv

Oi xai xo?*îÇ xoXXiara ôscbç Tip-waiv àpiorci

Schweighauser se demande quel peut-être ce Socrate; Gasaubon n'en dit rien. OU. \îù!ler croit que nous avons là un autre vers dn pœan que le philosophe avait composé dans sa prison.

pide (1), que signaler une veine poétique dans Tesprit de Socrate.

Socrate a mis Tidéal dans la vie pratique et semble, pour ainsi dire à dessein, le négliger ailleurs : on ne le voit pas sensible à la grâce et à la beauté extérieure ; les discours qu'on lui prête ne révèlent pas le goût de Tart, Tamour et le sentiment des belles formes, le besoin ou le désir de plaire. Il aie recherche pas le beau langage ; il n'a dans lal)Ouche que des comparaisons vulgaires, des expressions triviales qu'il ne se lasse pas de répéter, sans craindre, par ces redites négligentes et cette vulgarité déformes, d'apprêter à rire à tout le monde, à tous ceux du moins qui jugent sur l'apparence (2), et de choquer le goût délicat et difficile de ses conci-

(1) Mnésimachus (Diog. L,, 11, 18) appelle Euripide -awxpxTo-YcjAçpcç, bourré de Socrate, et assure que Socrate

avait mis des morceaux à la pièce des Phrygiens, Gallias, dans deux vers conservés de la pièce des Captifs^ répète rassertion, que Socrate avait donné à la poésie d'Euripide un caractère grave et élevé. Aristophane va plus loin et dit qu'il faisait les pièces d'Euripide :

TàçTTEpiXaXcuffa; cSro; ^oti, rà; acçaç

Ces deux vers, que Diogène cite comme appartenant aux Nuées, ne se trouvent pas dans notre texte, et faisaient alors partie de la première édition de cette pièce dont ils confirment l'existence.

(2) Plat., Symp.y 222 a.

toyens. Il n'est pas étonnant qu'à la fin Socrate, par son mépris de toutes les élégances et des grâces de la vie et de la parole, ait excité chez un peuple artiste, oh le Beau jouait un rôle si grand, quelque dédain, un peu de colère et beaucoup d'étonnement. Tout en célébrant sa vertu divine, en s'écriant qu'on ne pourra jamais trop admirer sa tempérance et sa force d'âme, en disant qu'on n'a jamais rencontté un homme pareil pour la sagesse et l'empire sur soi-même (1), Platon avoue qu'il ne ressemble à personne, considère son individualité et sa vie comme des prodiges, et confesse la bizarrerie de ce caractère et de cette conduite, qui, sans doute, devait paraître à plus d'un presque de la foHe (2); il l'appelle d'un mot caractéristique, mais difficile à traduire parce qu'il enveloppe une nuance d'ironie dans la plus sincère admiration ôctvuclaTt} KS(^Axt}' (3).

Et d'un autre côté cependant, sous cette simplicité triviale, sous ce bon sens d'une forme si peu élégante, se cachait un grand artiste, et, à sa manière, un grand poète. S'il ne s'intéresse

(l)Plat., Symp., 219 h, c, d.

(2) Plat., Symp,, 281 e : t&Oto ôfÇiov wàvrcç ôaûp-aroç

TîQv aToiriav.

(3) Id., 213 e. Un drôle de corps serait trop vulgaire, mais il entre quelque chose de cela dans la locution de Platon.

. 84 VIE DE SOGRATE

qu^à la dialectique et au raispnnement, la conversation n'est pas entre ses mains un pur instrument de logique.: un souffle plus puissant et plus élevé Tanime et Tembellit. Par sa finesse et sa profondeur d'observation, par Tironie pénétrante et aimable qu'il sait donner à la critique, il arrive à produire des effets qu'on peut comparer à ceux du poète comique. Nul n*a résisté à cette analyse à qui rien n'échappe, à cette force invincible de dialectique et d'ironie. Il passe sa vie à se moquer et à rire de tout le monde (1) ; mais tout en se jouant ainsi, il accomplit une œuvré sérieuse et grave (2). Comme Voltaire, il excelle à rendre ses ennemis ridicules; mais à la verve de malice profonde de ce grand esprit critique, il unit, et c'est là ce qui rend sa personnalité si curieuse, par un exemple unique dans Thistoire, il unit la faculté de méditation intérieure, d'enthousiasme, de ravissement extatique d'un mystique, la vie d'un saint, la mort d'un héros.

Cette grandeur morale lui communique un reflet de la beauté qu'il a dédaignée : le railleur terrible (3), qui avait le rire comme la phy-

(1) Plat., Symp,, 21Q e : eîpwveuofxevoç xal «afl^wv ^lanXeT.

(2} Xén., Mem., 1, 3, 8 : lirai^ev à^a owou^oÇwv.

(3) Diog. L., II, 19, d'après Timon dans les Silles :

sionomie du satyre (1), ce lutteur aussi invincible dans les joutes dialectiques que Scirron et Anthée (2), ce chien de chasse de Laconie, à qui aucune ruse ne peut faire perdre la piste des idées (3), cet opérateur habile et hardi qui, semblable à un accoucheur, tire du plus profond de votre âme des pensées secrètes que vous auriez voulu vous cacher à vous-même, c^est un enchanteur (4) aussi : il frappe d'immobilité et d'impuissance, comme la torpille, tous ceux qui veulent lui tenir tête (5); il met comme un sceau sur la bouche et sur Tâme de ceux qui Técoutent. La puissance de son art ne se borne pas à réduire Tignorance ou la vanité à un silence humiliant ou modeste ; ses discours, tout dépouillés qu'ils sont des grâces du style et de la séduction de Tharmonie, ont un pouvoir magique qui charme, comme le feraient les plus grands poètes (6). Il ravit, il étonne et bouleverse Tâme ; il la fait rougir de ses faiblesses, éveille 'en elle comme un avant-goût delà

(1) Plat., Symp., 215 b.

(2) Plat, Theet.y 169 a, b; Plut., Thés. 3; Diod.Sic, IV, 17.

(3) Plat., Parm.y 128 C : wair^jj-ye aî Xâxaivai cncuXaxe; su fAcraOû; te xai ixviusiç rà Xex,ôlvTa.

(4) Diog. L., 11, 19, d'après Timon: fexxifîvwv iiraoïJ'cç.

(5) Plat., M en,, 80 a : rj icXareia vapXYi T^ ôaXatTia.

(6) Plat., Symp,^ 215 e : ôlvw ôp')fàvcûv «(/iXoïç xô^oiç.

vertu, une indignation vertueuse contre ellemême et contre le mal dont ellç s'est rendue coupable (1); c'est une sirène que ce Silène (2). Les flûtes de Màrsyas n'ont jamais eu cette harmonie enchanteresse qui charme et Thomme et la femme et Tenfant, qui les accable tous et les frappe d'un muet étonnement (3). Si la beauté se reconnaît au trouble délicieux qu'elle jette dans l'âme, qui méconnaîtra dans Socrate la vraie beauté de la parole et de l'éloquence (4)?

C'est surtout dans l'ironie que son art semble avoir excellé. On sait que son principe philosophique était qu'il ne savait rien, et qu'il ne cherchait qu'à apprendre quelque chose. Quoique cette conviction fût chez lui sincère, il s'en servait à la fois pour l'attaque et la défense.

(1) Plat., Symp., 215 C: TeOopôÉviTO Vii^uxio... T^avcocrai.

(2) Id. Aristoxène , fragm., 28, tiré de Cyrill, adv. Juhy VI, 208, rapporte que son père n'avait jamais rencontré un homme plus persuasif. Toute sa personne parlait, ditril. Le son de sa voix, l'expression de sa bouche, le mouvement de sa physionomie, et, «outre ce qu'il disait, ToFiginalité si forte de toute sa personne : ttiv Toû ei<5'cu; î^îioTYjxa. C'est le génie, le dieu de la discussion, ôebç wv Ti; IXe^xtucoç,

(3) Plat.^ Symp.j 215 a: IjcttstcXyjyp-Ivci lç(i.èv xal xarexo-

|x86a. Aristophane a un mot plus caractéristique encore:

(4) Plat,, Symp., 217 c.

comme d'un bouclier et d'une lance : il n'avait pas de peine à réduire au silence ses adversaires présomptueux qui en savaient moins encore que ce prétendu ignorant, et qui ne pouvaient même pas faire longtemps illusion sur leurs grossières manœuvres.

On ne Ta pas assez remarqué, l'ironie, quand elle n'est pas amère, introduit dans la discussion, à la fois, la modestie, l'esprit, la gaieté et la politesse; cet air de bonne compagnie, cette attitude modeste d'un homme bien élevé qui se fait petit à dessein,

Urbani parcentis viribus atque Extenuantis eas consulto (1),

écarte Tarrogance scientifique qui est odieuse, le pédantisme qui est ridicule, déconcerte Torgueil et la suffisance, et permet de faire entendre les choses qu'ail, serait grossie;r de dire tout crûment : c'est là que Socrate fut, à ce qu'il paraît, inimitable; et avec des formes polies et courtoises, son argumentation n'en fut pas moins terrible. Ce n'était pas la griffe formidable du lion ; mais, avec le miel de Tabeille attique, c'en était le perçant aiguillon.

Rien n'est cruel comme le sourire imperceptible et railleur d'un homme bien élevé: car sous

(l)Hor., Sat, X, 1. 1, v. 13. ,

les dehors de Thumilité, Tironie est Texpression contenue d'un sentiment profond de supériorité : dans le demi-jour et sous le demi-mot où elle se place, elle fait éclater parfois dans une nuance indéfinissable, et que tout le monde saisit, le dédain et le mépris. Je ne pense pas faire tort à Socrate en disant que ce sont là ses sentiments véritables à Tendroit de certains de ses interlocuteurs , particulièrement des sophistes. Pour eux, son mépris est sérieux et profond. Plus faible qu'eux dans Topinion séduite, il prend cette arme, de tout temps Tarme du faible contre Tinsulte du fort, de Tesprit contre la violence matérielle, du bon sens méconnu, de la liberté opprimée, de la justice outragée, contre Terreur, Tiniquité, Tincapacité, la sottise triomphantes. Socrate n'arrache pas durement et grossièrement les masques, il les soulève doucement, avec un respect insolent, et sous les dehors menteurs du savoir et de la gravité, nous laisse voir à nu toutes les misères de la vanité et de l'ignorance. Les sophistes ne se sont pas relevés du coup qu^il leur a porté : comme les jésuites, ces autres sophistes, ils traînent et traîneront éternellement devant l'histoire, avec leur nom môme, le trait qui les a mortellement blessés.

^ Cependant il ne faudrait pas prendre Socrate

exclusivement comme un critique : lui aussi il a une méthode et une philosophie. Sa méthode est négative en ce qu'il croit devoir commencer par purger Tâme des erreurs qui Tencombrent, des vices qui la déshonorent ; mais elle est féconde et positive en ce. que, renvoyant rhomme à sa propre pensée, en lui disant de chercher la vérité dans Tobservation de sa conscience, dans Tétude de sa raison et de son cœur, il croit qu'il y a un art, et il croit qu'il possède cet art, d'aider les intelligences à mettre au jour les fruits sains et vigoureux qu'elles renferment, comme à tuer dans leurs germes les fruits impurs qui y croissent et qui les envahiraient peu à peu. C'est un accoucheur (les âmes. Quoiqu'il prétende qu'il ne sait rien, que le bien lui a interdit de rien produire, qu'il n'est pas un maître, il sait du moins qu'il ne sait rien; il sait donc ce que c'est que savoir; il sait que nous pouvons savoir ce que c'est que rhomme , et il sait par quelle méthode nous pouvons arriver à le savoir. Cette méthode lui permet d'aider ceux qui yeulent acquérir cette science et d'étudier avec eux ce grand sujet de la curiosité et de la sympathie de l'homme, je veux dire l'homme. Il leur apprend à détourner leurs regards encore faibles de ce ciel matériel où s'égaraient leurs yeux et leurs esprits, et les

ramène à ce ciel intérieur de Fâme qu^ils avaient négligé, et où une contemplation assidue et profonde leur permettra non-seulement de se voir eux-mêmes, mais de voir Dieu, qu^ils n^avaient pas encore clairement aperçu, lia donc, quoi qu'il en dise, un enseignement, et par conséquent une sorte d'école ; quoiqu'il accueille tout le monde, cependant il a une prédilection particulière pour la jeunesse ; il ne se borne pas à accueillir, il attire les jeunes gens ; il fait plus, il les poursuit, et usant et même abusant du langage qu'expliquent sans le justifier les odieuses mœurs de la Grèce, dont il n'est ce-. • pendant pas atteint, il se déclare l'amant de la jeunesse et de la beauté et proclame ne savoir qu'une chose, c'est l'amour (l). Il a eu en effet ce don sacré, cette puissance magique : il a été aimé et il a aimé ; il a su s'ouvrir un chemin dans les jeunes âmes, y semer les germes féconds de la vérité et de la vertu, leur inspirer l'amour de la sagesse et de la philosophie. C'est ainsi qu'il fait entendre une noble chose sous ces mots affreux de Platon, que je n'ose traduire : Tîai^ipaarsTv fXEfà cpiXoaoepîxç (2), Ct Celui-Ci, pluS

(1) Plat., Symp. , 207 : ^çivo? rà «pwTixà ; Charm.^ 155 d :

aoçtotaTcv... Ta IpwTix.a.

(2) Phœdr.y 249. J. Gessner a osé intituler un ou-

triste encore, puisqu'il ravale aux honteux artifices de la courtisane la prédication de la plus pure morale : i^\ rm i^i-^a. <ppcviîç , lui demande Gallias, de quoi donc es-tu si orgueilleux ? tiri fAa<iTfoinî« (1) , répoud Socrate, c'està-dire, de savoir séduire les jeunes gens à la sagesse, et de les rendre, par leurs vertus,pleins d'une beauté réelle ôt durable, qui les . fasse atout jamais aimer et dignes d'être aimés. L'amour socratique est l'amour de la vraie beauté, c'est-à-dire de la beauté morale (2).

Voilà quels sont ses disciples, ou plutôt ses auditeurs favoris : mais rien ne ressemble dans cette pratique à une école réglée ; on ne trouve aucune trace de pédantisme et de scholastique, rien de sérieux, d'austère; tout en accomplissant son œuvre si sérieuse, il se joue et rit (3). Le cercle nombreux, mais flottant, qui se forme, se disperse, se reforme autour de lui, n'est soumis à rien de fixe. Aucune discipline, aucune règle; ni le lieu des entre-

yrage paru en 1*769 à Gœttingiie : Socrates^ sanctus pœ* derasta.

(1) Xénoph., Cofiv., III, 10 ; Cf. id., IV, 56.

(2) Eep.y III, 403 C ; rà toù x«XcO IpcùTOwi.

(3) Mem.^ IV, 4, 10 : xara-Y^Xà;... Id. 1,3, 8 : eVaiîIev (2fAa «rcu^^otUv; Plat., Cqhv.^ 216 : eipwviuoji.evoç xal 7c«C^«v

^t«T£XtT.

tiens, ni Theure, ni le sujet, ne sont fixés. Il aime à causer de la sagesse à table, et ce n'est là qu'une habitude grecque, transplantée ensuite à Rome, et dont Platon commença à faire une espèce d'institution ; ceux même qui forment autour de lui un cercle plus intime, ne semblent •pas avoir une communauté plus grande d'idées soit çntre eux, soit avec lui-même: ils ne sont réunis que par une plus grande force de sympathie pour sa personne et d'admiration pour son génie et sa grandeur morale. Nous ne les connaissons certainement pas tous, mais nous en connaissons cependaat un assez grand nombre.

On peut les distinguer -en trois classes : les uns se bornaient à écouter, à jouir du charme de ces improvisations intéressantes, piquantes, aimables; à profiter de l'exemple de sa riche expérience et de sa forte dialectique, pour l'appliquer à l'art de la parole, de la politique ou de la poésie.

Tel était Euripide, dont Socrate passait pour le collaborateur (1), et auquel, par égard pour l'amitié dont l'avait honoré son maître, Platon décerne^ peut-être un peu légèrement, le premier prix de son art (2). Socrate n'allait

(1) Diog. L., II, 18 ; ^L, H, var., II, 13.

(2) Rep.y VIII, 568 a : ^la^f'p&vra 8v Tpa-^w^ia.

guère au théâtre, dit-on, que pour y voir représenteras pièces de son ami ; c'est à ce titre qu'août dû se rencontrer dans ce cercle les poètes Agathon et Aristophane, Lysias Torateur et Phèdre, son admirateur passionné; le noble Gallias, delà grande famille des Hipponicus, qui, dans sa curiosité pour toutes les choses de Tesprit, donnait une si généreuse hospitalité à tous les so-. phistes ; Gritias, Tuo des plus cruels des Trente Tyrans ; Alcibiade, le plus beau et le plus corrompu des Grecs; Tintrépide, mais téméraire^ Lâchés; le sage, mais trop prudent Nicias; le jeune Périclès enfiïi, accablé par la gloire de son père et qui périt victime de la fureur du peuple, à Toccasiôn du combat naval des Arginuses; Aristarque et Euthère^ personnages inconnus et que X^énophôn seul nous fait connaître comme de vieux amis de Socrate (1); Adimante, Tun des frères de Platon.

Il est remarquable que iious ne trouvons pa^ de femmes assistant à ces conversations ; en effet, elles pouvaient bien suivre les leçons des pythagoriciens, données secrètement dans l'intérieur des maisons et à portes fermées, même celles de Platon, qui avaient lieu dans un édifice public, mais clos ; mais elles ne pouvaient se

(1) Mern.y II, 7 et 8 : aXXcv xal ir&ta àpx.atcv iTaîféV.

mêler aux hommes sm* la place publique, le port, les gymnases, partout où Socrate entraînait son mobile auditoire.

Les deux seules femmes avec lesquelles on nous le montre en rapport, sont les deux courtisanes Théodote et Aspasie, auxquelles il allait demander des leçons? sur Tart d'aimer et de se faire aimer : Tune, célèbre par son rare esprit et l'amour qu'elle sut inspirer à Périclès; Tautre, maîtresse d'Alcibiade, auquel elle eut le courage de rendre les derniers honneurs après sa mort due à la perfidie de Pharnabase.

Dans une autre classe, on pourrait placer ceux qu'on appelle proprement Socratici viri, qui n'ont vu dans Socrate qu'un moraliste et ont essayé de continuer, en la développant dans des ouvrages perdus aujourd'hui (1), cette philosophie pratique et populaire.

Ce sont Criton et son fils Gritobule, Chserephon et son frère Ghérécrates, Apollodore et Autodore son frère, Aristodème, Théagès, Her-

(1) Diogène de Laërle,ll, 64, nous donne le nombre des écritSjSOus forme de dialc^ues, qu'on attribue à ces personnages; ils sont tous aujourd'hui perdus, et presque tous passaient déjà du temps de Diogène pour supposés. « De tous ces dialogues socratiques, il n'y a d'authentiques, dit Pansetius, que ceux de Platon, de Xénophon, d'Antisthène et d'Eschine. » Panœtius hésite sur ceux de Phédon etd'Euclide: il condamne tous les autres.

mogène, Hermocrate, Phédonide, Théodote, Epigène, Ménexène, Gtésippe, Théétète, Terpsion, Gharmide, Cléombrote, Diodore, Glaucon, autre frère de Platon, Simmias et Gébès, les deux pythagoriciens, Simon le cordonnier et le charcutier Eschine. C/est ce dernier qui, se présentant à Socrate au moment où il recevait quelques cadeaux de ses amis, lui dit : « Pour moi, je suis si pauvre que je n'ai rien à f offrir que moi-même; » à quoi le sage répondit :

« Tu mihi magnum munus dederis (1). » N'oublions pas Xénophon, dont les Mémorables^ le Banquet et Y Apologie nous montrent sous quel point de vue cette catégorie de disciples avait compris renseignement de Socrate;

Dans la troisième et la dernière, on peut mettre ceux qui, derrière les applications pratiques et les leçons morales, ont aperçu les principes scientifiques et métaphysiques qui les soutiennent et les produisent, et qui, à leur tour, ont essayé de construire avec la méthode et les principes du maître, une philosophie propre et originale,

A leur tête, il faut placer Platon ; puis, bien au dessous, Euclide, fondateur de l'école mégarique, ami fidèle et admirateur courageux, jus-

(1) Senec, Ue Ben,, 1, 8,

qu'à rhéroïsme, de Socrate. S'il faut en croire Tanecdote racontée par Aulu Gelle (1), c'est auprès de lui qu'après la mort du maître se réfugièrent les disciples effrayés.

Phsedon d'Elis, pour lequel Socrate semble avoir eu une prédilection marquée (2), et qui, réunissant autour de lui quelques auditeurs de son maître, forma, l'école d'Elis ou d'Erétrie, très-intimement liée à celle de Mégare, mais dont nous savons .peu de chose.

Antisthène d'Athènes, qui avait été, avant de connaître Socrate, un professeur de rhétorique sophistique, fut l'auteur de la secte cynique et le précurseur de Zenon. Fidèle au maître qu'il avait adopté (3), il imita sa méthode d'interroger les hommes, mais en mettant dans cet examen, par lui-même douloureux, un esprit de violence et d'arrogance qui était dans son caractère.

Aristippe de Gyrène avait été attiré à Athènes par la réputation de Socrate : aux jeux olympiques, il avait entendu Ischomachus parler de sa doctrine et de sa personne, et n'eut pas de cesse qu'il ne fît sa connais-

(1) Noct. A tt,Yll, 10,

(2) Plat., Phœdon,, 58 d, 89 a.

(3) Xén., Mem., III, II, 17; Conv., 4, 44; Plat, Phœd.y 59 b ; Biog. L., VI, 2.

sance. Il a dû nécessairement entrer trèsavant dans son intimité, puisque Platon a cru devoir signaler son absence dans ce cercle d'amis qui se trouvèrent auprès du maître le jour où il but la coupe fatale. Ce qu'il y a de singulier, c'est que, comme Antisthène, il se croyait le fidèle interprète des principes de Socrate en développant, dans l'école cyrénaïque, les doctrines qui aboutirent bientôt à la philosophie d'Épicure.

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