EXAMEN DE3 HOMMES
à ces faux semblants de science, des principes plus certains qu'approuvassent également la conscience et la raison. Ces conversations perpétuelles, qui le faisaient appeler par les comiques un infatigable bavard, ûtVoAgV;^"^^ séduisantes, piquantes, à la fois graves et spirituelles, gaies et sensées, oii, sous une apparence de critique négative et de dissolvante analyse, il semait les germes de la vie morale, éclaircissait la notion du vrai savoir et du vrai bonheur, éveillait et dirigeait les grandes facultés investigatrices de Tâme, lui attiraient de nombreux auditeurs, qu'ail n'appelle jamais ses disciples, mais simplement ses amis, ses compagnons, ses habitués (1). Son art de causeur était si grand, son commerce si recherché et si attachant, que, suivant le récit d'Aulu-Gelle, Euclide, bravant le décret qui punissait de mort tout Mégarien surpris dans la ville, venait la nuit de Mégare à Athènes, déguisé en femme, pour pouvoir en jouir (2); et quand bien même il faudrait tenir pour suspecte cette * anecdote, que semblent autoriser les conversations que, d'après Platon, Euclide aurait eues avec Socrate dans les derniers temps de sa vie, il n'çn
(1) Xéri., Miem., passim t oî tuvcvteç, ol <ruv tuoiadiat, Cl auv- ^'tarpiêovTSî, oî baiXouvreç, ol (tjvyiÔcT;.
[2)A.Ge\h^N.Ait.,Yl, ex.
llO VIE DE SOGRATË
faudrait pas moins y voir la preuve de la réputation universelle ques^était acquise Socrate, et de la supériorité qu'il déploya dans ce rôle de causeur public, constant et gratuit, dont il n'y a pas d'exemple dans l'histoire d'Athènes avant ni après lui.
Mais Socrate n'était pas seulement un causeur aimable, c^était souvent un censeur sévère; il s'en allait non pas seulement s'entretenant familièrement avec tout le monde, mais pénétrant avec une perspicacité terrible au fond de la conscience de chacun de ses interlocuteurs, lui arrachant le masque de ses fausses vertus et de ses faux talents, le forçant à d'humiliants aveux d'impuissance, d'ignorance, d'immoralité, faisant rougir les plus honnêtes de tout ce qu'ils sentaient en eux de faiblesses morales, mais irritant le plus grand nombre en leur faisant perdre leurs prétentions au respect d'eux-mêmes et au respect d'autrui. Il ne se dissimulait pas que par cette espèce de confession publique et violente, arrachée par sa subtile analyse, son raisonnement rigoureux, sa terrible ironie, il s'attirait de nombreux et redoutables ennemis; lui-même se compare à un taon qui s'attache aux flancs d'un cheval pour réveiller sa mollesse. Aussi, si nous en croyons V Apologie de Platon, le procès qui lui fut intenté ne le sur-