‹ Vie de Socrate (volume 4)Chapitre 27 sur 34 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

Par cette libérale et intelligente politique, Athènes se releva vite de ses ruines et s'attira le respect et Testime, même de ses anciens ennemis. Elle jouissait dé cette prospérité renaissante depuis quatre ans, lorsque, au commencement du printemps de Tannée 399, Olymp. 95, 1, dans la deuxième moitié du mois Munychion, qui correspond à notre mois d^âvril, sous Tarchontat de Lâchés (1), Soorate fut ac^ ousé par Mélétus, secondé d'Anytiis et de Glyôoîi, qui, suivant les règles de la procédure usitée, affichèrent dans le pçrtique faisant face au tribunal de J'arohonte*roi (2), un placard ainsi conçu : Acte d^accusation signé et attesté, sous la foi du serment, par Mélétus, fils de Mélétus, du dème de Pitthée, contre Socrate, fili de

(1) Anonym. cité par Meursius. Diog* L.^ II, 44.

(2) Plat., Theety 210 d : eiç tViv toO PmCXéoç oreav. L'archonte-foi, héritier des prérogatives religieuses de Tan-

Sophronisque, du dème d'Alopèce : Socrate est coupable du crime de ne pas reconnaître les dieux reconnus par TÉtat, et d'introduire d'autres divinités nouvelles; il est de plus coupable .de séduire la jeunesse. Peine, la mort (1).

A la suite de ce premier acte de procédure j Socrate fut assigné devant Tarchonte-roi, magistrat instructeur et introducteur d'instance dans ces sortes d'affaires (2). Nous savons que Socrate comparut; le magistrat, après cette première enquête, accueillit l'accusation; il désigna

cienne royauté, introduisait en instance les procès relatifs à la religion et au meurtre, ^«cà; (po'vcu xal àdsSeîaç, Meier, De lit, Attica,^. 47; M. K. Hermann, Lehrbuch. 188. Son tribunal était placé dans le portique appelé du roi, situé auprès de TAgora, dans le Céramique intérieur, et voisin du portique de Jupiter libérateur, Zeùç éXiuôspicç ; Meursius, Lect, AttiCy VI, 17; Lusac. Eœercit, Acad. spec, , III, p. 172.

(1) Cet acte d'accusation est appelé indifféremment 7pa<piQ, procès criminel, qui se distiiigue de ^ociq^ affaire civile, etdeàvTwp.o(ji«, qui est défini par Timée (Gloss, Plat) : 7?«<ï)tï xara twgç Ivopxoç. C'était d'abord, comme l'indique l'étymologie de ce dernier nom, le double serment par lequel le plaignant 7rpc-wp.oota, et le défendeur âvTt, attes-* talent la justice de leur cause. Plus tard la formule s'appliqua à la pièce écrite de Taccusation, toujours attestée par serment. C'est dans ce sens qu'il est employé par Platon. Apol,, 19 : b w àvTwp.caîav ^« àva- Ifvwvâi. Diog. L., 11^ 40, appelle ce même instrument judiciaire àvri^pà^TÔ. Cf. Plat, ApoLy2n c.

(2) Plat., Theet., 210 d : n^a^w^iv;... '

le tribunal, nomma les juges, fixa le jour de TafFaire, et alors remit Tactè d'accusation aux juges, qui déférèrent le serment aux deux parties; de là le mot dJvri, dans les expressions composées qui le désignent.

Après trente, et peut-être quarante années, consacrées à rensefgnement public, Socrate qui, malgré quelques difficultés et quelques mécontentements attestés par Aristophane, nV Yait jusqu'alors été Fobjet d'aucune accusation, et n'avait eu aucun procès, même civil, à l'âge de soixante-dix ans (1), Socrate comparut devant une cour de justice sous l'accusation d'un crime capital.

La pièce de procédure, dont la copie nous a

(1) De Serres donne dans sa traduction latine^ « Annos plus sexaginta natus. » Est-ce une erreur de plume ? Est-ce une leçon qu'il avait lue dans quelques-uns des manuscrite d*Estienne? Est-ce une restitution opérée sans bruit et fondée sur le passage de Diog. L., Il, 44, qui rapporte que certains historiens donnaient à Socrate soixante ans lors de sa mort ? Le chiffre de soixante-dix, rapporté par Platon, (7n7., 52 c, par Diog. L., II, 44, par Maxime de Tyr, Op., XXXIX, 412, est en outre confirmé par tous les manuscrits que nous possédons encore. M. Bœclcb, Corp, /nsc, II, p. 341, et M. K. Fr. Hermann, De Theoria Deliaca^ prétendent prouver qu'à Tépoquede sa mort Socrate avait soixantedouze ans. Fréret, Acad. Insc.y t. XLVII, p. 210, no lui donne que soixante-neuf ans et un mois.

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été transmise par Diogène, était encore conservée dans le temple dô la Mère, le Métroum, ott étaient renfermées les archives des greffes (1), du temps de Phavorin, sophiste gaulois, qui vivait sous Trajaû et sous Adrien, et sous la foi duquel Diogène Ta reproduite.

Les termes diffèrent peu de ceux qu'emploient Xénophon et Platon, qui, tous deux, du moins en exceptant V Apologie de Xénophon, annon* cent ou insinuent qu'ils ne la reproduisent pas textuellement (2). La seule différence est que Tordre de^ chefs d'accusation est, dans Platon, Tinverse de celui que donnent les deux pièces de Xénophon et de Phavorin. Des trois points, qui, cheîî ces derniers, se succèdent comme il suit :

V Ne pas reconnaître les dieux de TÉtat ;

2^ Introduire des innovations religieuses par le culte de divinités non reconnues ;

(1) MeursiuSiLdc^. AUic, h l, Oi xi; JuUan. Orai*, VetVI;Xén.,j»fem.

(2) Xén.Mem», tô 7? a^iî roia J^i nç ^îv ; Plat., /Ipoî., 24 b: iy.»i )caî ffwç SM, L'opinion que PArôopage jugea le procès de Socrate est depuis bien longtemps abandonnée, mais elle a été soutenue. Quant à Tassertion que noua avons conservé le texte de Tarrèt et non celui de raccu«> sation, je n*ai, après les plus longues recherches, trouvé aucun écrivain qui Tautorise*

3** Séduction ou corruption de la jeunesse par des doctrines dangereuses,

Platon a mis en premier lieu le troisième, môdifièation assurément peu importante, si tout n'était pas important quand il s'agit d'un ' pareil homme et d'un tel événement. Une divergence^ plus considérable en apparencci a été relevée dansV Apologie de Platon. On a remarqué que la réfutation des griefs visés dans l'accusation dont nous venons de donner la formule, est précédée de la réfutation d'une accusation différente, quoique portant comme la première sur trois points :

1° Rechercher avec une curiosité indiscrète et coupable les phénomènes qui se passent sous la terre et dans le ciel;

2° Rendre bonne une mauvaise raison ;

S"" Enseigner aux autres cet art funeste (1).

Aldobrandini, dans ses notes sur Diogène de Laërte, observant que Platon se sert ici des termes a^yrtt»/ue<r/* et imfvimi^ a cru qu'il y avait eu deux accusations distinctes, chose que le droit attique n'aurait pas permise, dont aucun auteur n'a jamais parlé, et que contredit même

(1) On trouve dansTargumentciu Busiris d'Isocrate, que Socrale était en outré accusé de prêcher Tàdoration des chiens et des oiseaux; il n'y a aucun fonda faire sur cette pièce.

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le texte de Platon regardé d'un peu plus près.

La phrase : aa-TrîfoijKArttyé^avtwJ ivrafiùatAy^u

duAyyœmi avrau (1), commence, en effet, par un correctif qui en change le sens, comme Ta trèsbien vu M. Cousin qui traduit : « Car il faut mettre leur accusation dans les formes et la lire comme si elle était écrite et le serment prêté.»

Je crois même que le restrictif à^irsp placé en tête de la phrase devrait, comme cela est ^ordinaire à la construction grecque, retomber sûr ÀviLyv(àV<fAy tout autant que sur djteofiQaU^ et que le sens véritable est : C'est donc une espèce d'accusation dont il faut vous donner, pour ainsi dire, la lecture. Mais qui ne voit, comme Ta déjà montré Fréret, que c'est là seulement un tour oratoire destiné à combattre les dispositions défavorables des juges, les partis pris et les calomnies éclatantes ou sourdes répandues dans l'opinion; car Socrate sentait qu^'elles étaient bien autrement dangereuses que l'accusation officielle , précisément parce qu'elles étaient plus vagues et, pour ainsi dire, insaisissables. Ces calomnies aboutissent à un mot qu'on a répété bien souvent depuis, quand on a voulu perdre un honnête homme. On ai-

(1) Plat., Apol., 19 b.

mait à dire de Socrale que c'était un sophiste, uu songe creux, un rêveur, un idéologue, un homme dangereux qui ruinait les idées établies et les opinions reçues, qui employait les ressources perfides de Tart de la parole et du raisonnement ^à montrer que la vérité est une erreur, et que Terreur est une vérité, et qui, dans sa curiosité indiscrète et téméraire, osait contester la logique, la physique et même la théologie officielles. Ces bruits, tout en ne déterminant aucun fait, comprenaient tout; il n'est pas étonnant qu'ils comprennent les chefs d'accusation visés dans la formule juridique déposée- par Mélétus, qui se ramène à deux points : une offense à la rehgion et une attaque contre la famille. Tordre et la société, par Tinfluence d'un enseignement subversif. Socrate fut donc accusé d'être un ennemi de la religion et de l'état social.

Devant quel tribunal fut-il cité à comparaître ?

M. V. Cousin, dans son trop court mémoire sur le procès de Socrate, qui fait partie des Fragmens de philosophie ancienne y et dans la préface de V Apologie de Platon, semble considérer comme certaine Topinion que Socrate fut traduit devant TAréopage. Quoique ce soit là, suivant Fréret, une opinion communément ac-

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ceptée (1), je ne Tai vue soutenue que paî* La Ganaye, auteur de quelques recherchés sur TAréopage (2) qui ne peut guère avancer en faveur de âa thèse, que le fait certain qtiê l'Aréo* page connaissait des causes d^impiêté iâi^titku Mais sa compétence à l'égard dé ces eiortês dW»^ faires, depuis longtemps né lui était plus exclu* sivement propre. Lé procès d'Alcibiade et de tous ceux qui avaient été Compromis dans la profanation des mystères^ avait été jugé par les héliastes (3). Solon, et Périclès surtout, avaient considérablement affaibli le prestige et diminué rétendue des pouvoirs de TAréopage, et Ton sait qUé le pouvoir judiciaire occupe une place considérable dans la souveraineté politique, tombée alors dâUs les mains de la démocratie justement jalousé d'exercér ce droit : car c'est ce que noutïi appelons! le jury, sans lequel il n'y a ni liberté, ni justice, du moins ni liberté, ni justice garanties (4).

(1) Acad. /me, XLVII, p. 363.

(2) Acad. Insc, t. VIT, p. 1*74, et /d., p. 51 et 88, un mémoire de Blanchard sur les tribunaux athéniens. Sur cette affirmation presque saiife preuves. Là Gaû&ye essaya de ïnontrer que Meurâius 6*e8l tt^mpé en rédUisatit à neuf le nombre des membres de TAréopage.

(3) Andoc, De Myst.

(4) Périclès avait attaché à Ces fonctions une indemnité plutôt qu'un salaire, quô ûcus-fiaêdieis n'avoUs pas

LE PROCèS i9B

L'Aréopage îi'était donc pas le âéul tribunal compétent pour connaître de Taccusation in-

supprim^e. M. Bœckh, Economie politique des Athéniens, a soutenu que cette indemnité) primitivement * d*une obole, avait été élevée par le démagogue Gléon à trois oboles (45 à 50 cent.). M. G*. Hermann, Frœf.Nub,, p. 51, croit qu'elle a toujours été de trois oboles, et qùê Topinion contraire repose sur une confusion deTindeffi* nité ecclésiastique, to ft)«tXYi<«*<mxov, qui fut en effet variable, avec rindemnité judiciaire tb ^«caïuxov, qui n'a jamais changé. Cependant on peut faire valoir, en faveur du sentiment soutenu par M. Bœckb, le discours d'Àlcibiade, dans le VIII 1. de Thucydide, 65 et 67, déjà cité par Fréret, p. 243. De ce discours il résulte que les distributions faites aux jurés, supprimées par le gouvernement oligarchique des Quatre-Cents, ne furent pas rétablies après leur chute. Les Grenouilles d'Aristophane, qui sont de 406, font toutefois mention de deux oSoles à propos du passage exigé par Charon. Le schoiiaste observe que ces mots du poète : « C'est donc le même prix partout, » s'appliquent par allusion au salaire des jurés : ce qui prouve que l'indemnité judiciaire, d'une part, aurait été rétablie ; de l'autre, avait varié. Fréret veut que ces distributiotis d^argent aient été ce qui causait ce grand attachement du peuple d*Athènes à la forïne démocratique. On ne voit pas cependant qu'après les désas^ très qui ruinèrent leur pays et qui obligèrent ou de supprimer ou de réduire d'un tiers l'indemnité pécuniaire des jugeô et des représentants, les citoyens aient été moins attachés à la cause démocratique. D'aiUeurs, on peut aimer la liberté et l'institution du jury par des motifs un peu plus relevés, et en fait de sentiments généreux, il en est peu qu'on soit en droit de refuser aux Athéniens.

tentée contre Socrate ; mais, d'ailleurs, aucun auteur ancien n'a ni nommé, ni plus ou moins vaguement indiqué l'Aréopage comme le tri- * bunal devant lequel il ait eu à se défendre, tandis que Maxime de Tyr (1) nomme formelle ment les héliastes, et qu'Athénée (2) les dési- ' gne évidemment, en disant que Socrate fut condamné par des juges tirés au sort. Ce sont là des témoins encore bien éloignés, je l'avoue^ mais au moins ils ne sont contredits par aucun autre, et sont d'accord avec tout ce que nous savons de l'organisation de l'Aréopage.

On porte le nombre des membres de cette assemblée à des chiflFres très-divers et trèsdifférents. Nicéphore Galliste, dans son Histoire ecclésiastique (3) qui date, il est vrai, du quatorzième siècle, le réduit à neuf tnagistrats, qui se renouvelaient tous les ans ; ce n'était, suivant lui, que le conseil des neuf thosmothètes. Le scholiaste d'Eschyle (4) l'élève à trente et un membres, et Georges Pachymère, dans sa paraphrase des œuvres de saint Denys TAréopagite, à cinquante-un, sans compter les archontes qui en faisaient de droit partie, après

(1) Orat.y 39.

(2)Athén., XIII, 611.

(3)Hist. eccl., 1. X.

(4) Ad Eumenid.

rexpiration de leurs fonctions; enfin, quelques auteurs le poussent à trois cents, sans pouvoir justifier ce nombre, qui n'a pas été atteint probablement, qui certesn'a jamais été dépassé.

Quelques-uns, il est vrai, veulent que le nombre n'^en ait pas été limité (1), mais cela ne prouve pas qu^il fût considérable. Libanius va jusqu'à croire que les thesmotètes seuls y étaient admis (2).

La sévérité des conditions morales nécessaires pour obtenir et conserv^er une place dans ce tribunal auguste et révéré (3), ne permet pas de croire que dans une population numériquement aussi faible que celle d'Athènes, il ait pu atteindre le chiffre de cinq cents membres, auquel se monta, au moins, le nombre des juges de Socrate.

La liberté politique s*appuie sur le jugement par jurés. Solon qui la fonda à Athènes, Périclès qui Ty développa, l'avaient bien corn-

(1) Arg. de Dém. adv. Androt.

(2) Arg. de Dém. adv. AndroU

(3) Isoc, Aréôp.^ Le plus léger reproche suffisait pour exclure ceux qui pouvaient y avoir droit parles charges qu'ils avaient remplies. Un membre fut rayé de la liste pour avoir étouffé un petit oiseau qui s'était réfugié dans sa robe. Les Athéniens avaient senti que Thomme qui a le cœur fermé à la pitié, ne saurait être appelé à rendre aux hommes la justice, parce quUl ne la comprend pas.

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pris (1). Tous les citoyens étaient appelés à juger les citoyens; des vingt mille individus qui composaientlapopulation,on en choisissait tous lesans, au sort (2), par la fève^ parmi ceux qui avaient trente ans accomplis, six mille qui formaient la liste dujury. Après avoir mis de côté mille de ces citoyens destinés à faite office de jurés sup* plémentaires, les cinq mille autres étaient divisés entre dix chambres ou tribunaux, ^/it*^tiip/*, de cinq cents membres chaque j et, dans les! circonstances graves, on réunissait deux^ trois ou quatre chambres, ce qui faisait monter le noinbre des juges à mille, quinze cents, deux mille* L^affairé des Mystères, qui fut jugée toutes chambrés réunies, flit plaidéé devant lès six ^ mille héliastes. Au contî*aire, dans les procès de peu d^importance, chaque cour se divisait, et il ne siégeait aloriâ que deux cents ou quatre cents juges. On trouve dans une affaire le chiffre de sept cents juges (3).

Ces juges prêtaient un serment solennel dont nous pouvons hre, sinon la formule authentique, du moins le sens exact, datis Démos-

(1) Arist., Polit ^ 11, c* XII ; Plut, Solon, PéricUs.

(2) Les archontes et leur greffier procédaient au tirage.

(3) Fréret, Acad. Jnsc, t. XLVII; Stallb., Apùl. Plat., 36 b ; K. Hermann, Lehrb,,ldi.

thènes (1), et je veux en rappeler quelques traitîg : « Je jugel*ai suivant les lois et décrets; s'il n'y a pas de lois expresses, je prononcerai selon ma conscience et la plus exacte justice (2); je ne recevrai pas' de présent potii* rendre la justice,' ni directement, ni indirectement; d'autres n^en recevront pas pour moi, à ma connaissance, par des voies obliques et détournées; j'écouterai également Taccusateur et Tac^ cusé, et je ne prononcerai que sur ce qui fait Tobjet mêtne du procès. Je le jure^ par Jupiter^ par Neptune, pai* Cérès ! Que ces dieux, si j'en^ freins ces règles, me perdent, moi et ma race ! ' Si j V suis fidèle, qu^ilg me cornblent de biens et m^envoient la prospérité* ^

Tels furent les juges devant lesquels dut comparaître Socrate : on ne sait pas exactement quel en fut le nombre, qui atteignit au moins cinq cents. Le jury était, comme le voulait la loi, présidé par Tarchonte-roi, devant lequel étaient portées toutes les accusations intéressant la religion de TEtat.

(1) Adv, Timocr., 149, 151. Schoemanîl et Meiôr avaient accepté, avec tous les aneieùs critiques, cette formule comme authéti tique. Mi "Westérmaniij Gomm^ de Jurisjudicum formula^ Leipz., 1859, a cru y découvrir TœuVre d'un faussaire.

(2) ScheUing., Bol. Leg., p. 35; Wolf) ad Lepi., p. 339.

Quels furent les accusateurs ?

Celui qui avait dressé, signé et attesté par serment Tacte d'accusation, était, comme nous l'avons déjà dit, Mélétus ; les autres avaient un rôle secondaire, facultatif, et en même temps dépendant, car ils ne pouvaient prendre la parole qu'avec l'autorisation du tribunal. On appelait ces avocats (advocati) aovvyopoi, et plus précisément, quand ils appuyaient l'accusation (TvyKATtl'yopoi (1); mais rarement, ou plutôt jamais on ne voit ces auxiliaires se mettre à la place de l'accusateur ou de l'accusé, assistant muets au débat qui les intéresse (2). Dans le procès de Socrate, s'ils n^'apportent pas tous le concours de leur éloquence, ils paraissent apporter chacun l'appui de leur autorité morale, chacun se présentant au nom d'une classe de l'État, comme pour accabler cet ennemi com-

(1) Hyper., C. Dem. : ô voji.&; a\}yc(tTrr[o^îii \t.h tw PouXoa^vw xaià Twv >cptv&p.gvwv eÇoudiav ^i^wai. On les trouve encore nommés xXyjôévti;. Cf. Fr. Herm., Lehrb.^ 142. Gela devint plus tard une profession, un métier salarié. Plat., De leg.^ XI, ext.; Lycurg., Leocr., ldS;Rhet. ad, Alex, ^ 36: in\ (Aiodû Tivi ouvYi'^opouji.gv. Le métier d'écrire des discours pour les parties était plus ancien encore; Xoptrciot, Xo^o-jfpaçoi, sont des mots équivalents^ à un certain moment, de accpt9Taî«

(2) Dans le plaidoyer de Démosthène pour Phocion,l, on voit que ce dernier, si incapable qu'il fût de prendre la parole^ avait cependant dit quelques mots.

mun sous le poids d'une réprobation universelle.

Mélétus (1) se présentait au nom des poètes, Anytus au nom des artisans et des hommes politiques, Lycon au nom des orateurs également mécontents et irrités. Maxime de Tyr (2), en reproduisant ces détails, veut les compléter, et il le fait avec des antithèses qui sentent singulièrement la rhétorique. « Ce fut, dit-il, Mélétus qui formula par écrit Taccusation, Anytus qui introduisit l'instance, Lycon qui poursuivit et plaida, le peuple athénien (et non TAréopage) qui jugea, le conseil des Onze qui emprisonna, le serviteur des Onze qui exécuta. L'acte d'accusation de Mélétus, Socrate le dédaigna; la

(1) On a longtemps écrit Mélitus, leçon soutenue par Vétymologie que donne Eustathe, ad. Od, V, 106, qui dérive le mot de fxéXi, et par le mot (i.sXiTÎ^ai, des Gre^ nouilles d^ Aristophane, v. 991 ; mais de bons manus-> dits de Platon, appuyés sur les manuscrits de Xénophon, Mem.^ IV, 4, 4; de Lucieu, Jov. con/". ,|16; Pisc, 10; bis Accus,, 6; Démon., 11 ;d'Aristote, Rhet,, III, 18. 2; de Libanius, ApoL Socr,, p. 201, môme sur des inscriptions , confirment la leçon MsXyitoç, aujourd'hui partout adoptée en Allemagne. La pénultième est longue dans ce mot, et cela détruit la conclusion qu'on serait porté à tirer du vers d'Aristophane, qui serait faux si on persistait à lire (/.êXiTî^ai. Cependant Welcker, Griech. Trag*, p. 9*73, et Forchhammer rejettent Mélétus et conservent l'ancienne leçon.

(2) Max. Tyr., Dissert,, IX, 2, 3.

déposition d^instance, il la méprisa; le discours de Lycon, ilne fit qu^en rire.» Ici, Maxime modifie les qualités judiciaires et môme les noms des accusateurs. Aristophane figure dans son récit comme représentant des auteurs dramatiques; Anytus, des sophistes (1); Mélétus, des sycophantes; Lycon, des orateurs. Diogène de Laërte, sur Fautorité de Phavorin, présente d'une manière encore un peu difi'érente et les noms et les rôles des accusateurs ; Mélétus est toujours celui qui formule et signe Taccusation; Polyeuote la soutient de sa parole à l'aide d'un discours écrit, fourni , dit Hermippe, par Polycrate le sophiste, par Anytus, à ce que d'autres prétendent; enfin, d'après ces renseignements^^ Lycon le démagogue aurait organisé les apprêts de ce complot juridique (2).

Remarquons en passant un fait trop négligé et qui a son importance : de tous ces accusateurs, qui représentent presque toutes les classes de la société, aucun n^est prêtre, aucun n'est désigné, dans un procès évidemment re-

(1) Il est absurde de donner Aujrtus coinme représentant des sophistes, dont il était Tenneini vipleut et déclaré, et de lui attribuer le rôle d'etaa^w'ysuçj qui ne pouvait appartenir qu'à rarchonte. Il n'a pu, i cet égard, que requérir le magistrat.

(2)Diog.L.,II,38,39.

ligieux, comme intervenant au nom des intérêts ou des passions du pouvoir sacerdotal (1).

Platon nous fait connaître quelques-uns dç ces personnages, Iliiitroduit, àRnsYButyphro^i^ Socrate au moment môme, où il se prépare à comparaître devant Tarchonte-roi qui Tavait assigné sur la requête de Mélétus, et il lui fait dire au sujet de son accusateur : « Je ne le connais pas moi-même; c'est, dit-on, un jeune homme tout à fait inconnu, nommé, à ce que je crois, Mélétus, du dème de Pitthée, Je ne sais si tu connais dans ce dème un Mélétus, qui a les cheveux longs, peu de barbe et le nez légèrement aquilin (2), » passage où M, Stallbaum veut voir une allusion à son caractère plein de vanité et d'orgueil, plutôt qu'une simple description de sa personne physique.

Quel était ce personnage? il n'est pas facile de le dire. Il y a eu, du temps de Socrate, plusieurs Athéniens qui ont porté ce nom, L'un d'entre eux est mentionné par Andocide, dans son Discoure sur les mystères (3), où il l'ac-

(1) Je ne vois rien qui justice cette troisième cause s « le courroux longtemps contenu du pouvoir sac^rclotsl qui éclata enfin, » à laquelle M. V. Cousin attribue le procès de Socrate.

(2) Eutyph., 2.

(3) De iW2/s^., 13, 35, 63, 94.

cuse d'avoir, dans une orgie faite chez Polytion, avec Alcibiade et Nicias, en 415, révélé le secret des mystères; puis, en 404, d'avoir obéi à Tordre illégal des Trente en concourant à arrêter, à Salamine, Léon, cet innocent citoyen, crime dont Socrate, au risque de sa vie, n'avait voulu être ni l'instrument ni le complice ; enfin, d'avoir en 400, à l'instigation de Callias, fils d'Hipponicus, et de concert avec Agyrrhius et Epicharès, accusé Andocide d'impiété. D'un autre côté, le scholiàste de Platon, à l'endroit de Y Apologie où son nom est mentionné, nous apprend que Mélétus était un mauvais poète tragique, d'origine thrace, si l'on en croit Aristophane, qui l'appelle, dans les Grenouilles et les Cigognes, fils de Laïus. D'après Aristote, dans les Didascalies, l'année même oîi les Cigognes furent jouées, Mélétus avait donné une Œdipodie (1). Ce même scholiaste nous rapporte encore qu'Aristophane Tavait nommé dans les Paysans^ et flétri comme l'amant de Callias (2),

(1) Les deux pièces de Gérytade et des Cigognes furent représentées, d'après le calcul de Fritzsoh, i4m^. Quœst.y p. 90, à peu près entre iQsEcclesiazousai^ qui sont de 392, et Plutics, joué une première ibis en 408, et une seconde en 388.

(2) Sch. Plat. Aptfl. , 18 ; schol. Arlstoph., Ran. 1302 :

Cette dernière pièce, d'après Clinton et le texte de Plutarque (1), fut représentée plus de quatorze ans» avant la 'mort de Socrate; l'auteur de VŒdipodie, amant de Nicias en 423, n'aurait plus été un jeune homme en 399, ni tout à fait inconnu.

Un Mélétus est^ signalé par Aristophane, qui accuse Euripide de lui avoir volé quelques bribes (2). C'est évidemment d'un poète qu'il s'agit ici.

Xénophon (3) cite un personnage de ce nom charjgé d'aller à Sparte avec Céphisophon pour y négocier un traité de paix à des conditions plus douces que celles que Ly sandre avait imposées après la prise d'Athènes, et qui réussit dans cette importante négociation. Athénée (4) nous dit, avec ^lien (5), que sa pâleur et sa maigreur furent l'objet des railleries des poètes comiques, et particulièrement d'Aristophane, qui, dans le Oérytade, le compte au .nombre de ceux qui étaient descendus dans les enfers, clio(po/TAi^ et en avait rapporté cette pâleur cadavérique qui lui avait valu de la part

(l)Mc., C.VIIÎ.

(2) Ran., 1337.

(3)^eZZen.,II,c.iv,36.

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