‹ Vie de Socrate (volume 4)Chapitre 28 sur 34 · XII · texte numérisé non relu

XII

(^)IIist. F., 1. X, 6: tiç XTi7rTOTyiT«X(o(i.w(^eîa6aii

206 vie; PB SOGRATE

(le Sanuyrion, cité par ce même Athénée, le nom de tiu i-wi awv^/ow v^j/Lfiv.

Suidai se borne à dire que Mélétus, fil$ de Laius, fut un orateur çithénieu qui fit aussi des tragédies, et qui, de concert avec Anytus, accusa Socrate.

Tous ces personnages n'en font-ils qu^un seul, ou bien y a-t-il plusieurs Mélétus^ et dans ce cas quel fut celui qui accusa Socrate? Voilà les questions qu'ail est plus facile de poser que de résoudre (1),

D'abord, on ne peut guère admettre que Taccusateur de Socrate fût le Mélétus compromis dans l'affaire des mystères; il aurait eu certainement, par suite de ce scandale, un âge et une notoriété qui n'eussent pas permis 4 Socrate de rappeler un jeune homme inconnu.

Peut-on supposer dérailleurs qu'après avoir été lui-même accusé d'impiété, il eût eu le front, au risque de rappeler un passé si dangereux, d'intenter un procès de cette nature? Et quand il aurait eu cette impudence, comment admet-

(1) Fréret, dans le mémoire souvent cité, après avoir compté quatre Mélétus : 1*» le poète tragique, 2^ l'ambassadeur à Sparte, 3" le complice de la mutilation des Hermès, 4" l'accusateur de Socrate, les réduit à deux, et fait de Taccusateur, le négociateur et le poète, ce qui souffre quelques difficultés.

tre que ni Xénophon^ ni Platon, n^eussent pas relevé cette circonstance, qui aurait enlevé tout crédit, toute autorité à son accusation» On prouve par cette môme raison, je dis la silence de Xénophon et de Platon, que Tacousatôur de , Socrate n'était pas le fils de ce Mélétus.

Était-ce donc le poète î Mais, ^outre que ce* lui-ci, désigné par Aristophane, dans sa pièce des Viêôffùl pour sejâ rapports avec Gallias, ne pouvait plus être, quatorie ans après, considéré comme un jeune homme, le poète comique à qui Euripide avait emprunté quelques vers, bafoué dans les Grenouilles pour la froideur de sa verve et la dépravation de ses mœurs, ne pouvait plus, yingt'-cinq ans après, avoir le moindre titre à ce nom de jeune homme imberbe et inconnu.

Cependant, d'un autre côté, tous les textes, ôt celui de Platon, Jitip ti^ 'tmfiu dzêifjtmf sont là pour nous obliger de conclure que Taccusateur de Socrate était Un poète. M. K» Fr. Hermann ne trouve d'autre issue à cette difficulté que de supposer qu'on a eu tort de confondre l'amant de Gallias avec le profanateur des mystères, et il voit dans l'accusateur dé Socrate le poète Mélétus, qui, ayant de trente à quarante ans en 399, pouvait, comme l^a observé déjà Clinton, être appelé jeune par So*

208 VIB DE SOCRATE

crate (1), qui le comparait à lui-même ou peutêtre à Anytus. J^ai bien de la peine à admettre ce biais : un poète tragique dont Aristophane a^était à plusieurs reprises occupé, auquel Euripide passait pour avoir fait des emprunts, encore qu'il pût passer pour jeune, ne pouvait pas être si inconnu et si obscur que Socrate ne soit pas sûr de son nom.

Puisqu'on est c6ntraint.de faire des hypothèses, j'aurais mieux aimé supposer Texistence d^un troisième Mélétus (2), poète très-jeune et très-obscur, comme Platon nous le dit; mais d'une obscurité.telle, que les scholiastes, pour' n'être pas à court de renseignements sur sa personne, l'ont confondu avec le poète tragique, victime des plaisanteries d'Aristophane, amant de Gallias et complice d'Alcibiade dans la profanation des mystères. Quanta déterminer lequel des deux fut le négociateur heureux du traité de paix conclu avec Lacédémone, nous n'avons aucun moyen de le faire, et nous ne l'essayerons même pas.

Quant à l'accusateur de Socrate, on ignore

(1) Fynes Clinton, Fast, Hellen, II, p. 91 : «An âge « which might be called yoiing in comparison with thât « of Socrates or perhaps of Anytus. d

(2) M. K. Hermann en fait le fils du poète, qu'il distingue de ramant de Gallias.

absolument quel fut le mobile particulier qui le poussa à cette mauvaise action. Le scholiaste de Platon,, Diogène de Laërte et Libanius (1), prétendent qu^Anytus avait acheté la complicité de Mélétus, qui faisait tout pour de l'argent ; mais dans Tincertitude où nous sommes siu* la vraie individualité de ce personnage, il ne serait pas prudent d'attacher trop d'importance à ces assertions de témoins si éloignés.

Quoi qu'il en soit, Mélétus expia son crime : Diogène semble dire (2), et Thémiste dit en termes exprès, qu'il fut traduit devant les tribunaux sur la poursuite d'Antisthène et légalement condamné à mort. Maïs Diodore de Sicile (3) raconte que, saisi de repentir et de remords, le peuple athénien, dans un emportement de colère, massacra sans jugement tous les accusateurs de Socrate; Suidas complète le récit, en ce qui concerne Mélétus, en disant que ce fut à coup de pierres.

Ce fut Antisthène qui poursuivit également,

(1) Schol. Plat., Apol] 18 b; Diog. L., II, 38. Liban., Apol. Socr., p. il.

(2) Diog. L., II, 43 : MeXiqtcu èk ftàvarov JcaW-pwaav ; et VI, 9, i] ajoute, en parlant d^Antisthènes : olMç xal MiXiitm aiTioç -]ffv£c6ai ^oxeT tcu ftavàrGu ; ce qui Ycut dire sans doute qu'Antisthène l'accusa. Thém., Or., xx, 293.

(3) Diod. Sic, XIV, 37.

210 VIE DE SOGKATE

au dire de Diogène, Anytus, qu^il fit condamner àl^exil^l). Cet Anyttis ftémble n'avoir rien de commun avec celui que Titnoclès, poète de la comédie moyenne, dans la pièce des Icariens, appelle èTrx^t/i (2), ni avec celui que Démos- Ihène produit comme témoin dans son discours contre Néère (3), et auquel il donne pour père Lacias, et pour ancêtres ceux qu'on appelle les Brytides. L'accusateur de Socrate était fils du riche et sage Anthémion, qui devait sa fortune non pas au hasard ou â la générosité d'un testateur, mais qui l^avait faite lui-même par son intelligence et son travail (4). Gomme Lysias, Démosthène et Sophocle, qui s'étaient enrichis dans la vente et la fabrication des armes; comme Platon, qui avait pu subvenir aux frais de ses voyages par un grand commerce d'huiles,le père d'Anytus avait créé, et Anytus exploitait un établissement de tannerie, qu'en bon père de famille et en bon négociant il entendait lai&* ser à son fils qu'il élevait en conséquence (6). Organe des intérêts les plus positifs, les intérêts

(1) Diog. L., vr, 9.

(2) Athén., VIII, 339 d.

(3) Dém., 1366, Reisk.

(4) Plat., Men.^ 90 a.

(5) SchoL Plat., 18 b, 23; Xén., ApoL^29\ EpiH., Socr., VII, p. 30.

de rindustriè et du commerce^ richesse et force de rÉtat, Anytuâ, dans le procès où Mélétus avait en apparence le premier rôle, le rôle de pro* tagoniste, représentait les classes commerçantes et ouvrières et en même temps les hommes politiques (1). Son influence dut être considérable. Toute V Apologie de Libanius est' une réponse à Anytusseul, qui, suivant ce rhéteur, était monté à la tribune après Mélétus et avant Lycon (2). Il avait trouvé fort mauvais que Socrate Tadmonestât publiquement, et lui reprochât de ne penser à faire de son fils qu'un tanneur (3). Ses sentiments politiques, tout au-

(1) Il y a peut-être dans ce rapprochement une ironie de Platon ; Eh quoi! les industriels, les commerçants, des hommes politiques! et leur chef, un tanneur! Quelle monstruosité i

(2) Liban., ApoL, t. III, p. I, Roisk.

(3) Xén., ApoL s irepl ^upaoç ivak^sukv* Le scholiaste de Platon, ApoL y 18 b, dit, avec Diog. L., II, 38, que Socrate le plaisaiitait sur sa profession, et que l'accusation qu'il soutint ne fut qu*une vengeance d'un amour-prôpre blessé. Ce conte est reproduit par Libanius, qui ajoute (p. 11) que, l'acte d'accusation déjà déposé, la cause déjà annoncée, Anytus fît proposera Socrate une réconciliation, s'engageant à renoncer à la poursuite, à condition que Socrate s'engagerait à ne plus se moquer de sa profession. Mais qu'y a-t»il d'historique dans les faits articuléd par Libanius, dont l'œuvre est une composition toute sophistique, un exercice de rhétorique et une déclamation d'école? Gomment croire que Socrate

tant que ses légitimes prétentions à élever son fils comme il Tentendait, avaient contribué à rirriter contre Socrate. Il avait combattu et souffert pour la liberté et la démocratie, et n'était revenu de Texil qu'avec Thrasybule et après avoir perdu une partie de sa fortune (1). Isocrate atteste que bien qu'il eût cruellement à se plaindre du parti oligarchique, et qu'il connût parfaitement ceux qui étaient les auteurs du mal qu'il avait souffert, fidèle au serment d'amnistie, il ne voulut, pas plus que Thrasybule, les poursuivre ouïes inquiéter (2). Cependant, sans aller jusqu'à des poursuites judiciaires, on peut, sans calomnie, croire qu'Any tus avait rapporté de l'exil un fond d'irritation et de mécontentement, et il semble même, de haine; il s'en prenait à tous les sophistes comme à Socrate ; il gémissait de l'aveuglement déplorable des jeunes gens, des pères de famille, des cités, qui, au lieu de

fût si aristocratiquement dédaigneux^ lui, le tailleur de pierres et le fils d'une pauvre sage-femme? Gomment croire qu'Anytus fût si susceptible, lui qui se laissait appeler par Théopompe une pantoufle dans la pièce des 2TpaTi«Ti^«;, et par Archippe un savetier dans celle des Poissons^

(1) Isocr., adv. Callim., % 11; Xén., [Hellm.^ II, 3; Lysias, adv. Agor., §"78; Diod. Sic, XIII, 63; Epist. Plat, yJL

(2) Isoc, adv. Callim,, % 11.

proscrire ceséloquentsprofesseursd'unescience dangereuse, les accueillaient et les comblaient d'honneur et d'argent. Quant à lui, il s'était fait un devoir de rompre tout commerce avec eux et de les ignorer complètement (1).

G^étaitun citoyen non-seulement riche, mais populaire, très-'influent, très-puissant, et qui avait occupé les plus hautes magistratures de rÉtat(2). Antérieurement à Tannée 411, il avait été archonte (3). On le voit ensuite commander une flotte de trente vaisseaux envoyés contre Pylos (4); enfin Lysias (5) nous le montre à Phylé, l'un des chefs de ces proscrits héroïques qui rendirent plus tard à leur pays la liberté et la paix. Aussi son nom est associé par Isocrate, comme par Xénophon (6), à celui de Trasybule. Dans Texil même, il donna envers Agoratus l'exemple d'une conduite pleine de clémence et inspirée par une sage et généreuse politique.

(1) Plat., 3f m., 92 a.

(2) Plat., Men., 90 a; Bp. Plat, t. III, p. 325 : ^u-

vaoTsuovTeç tiviç.

(3) Lys., adv. Dard.,^, 58, Auger. C'est du moins ainsi que Fréret interprète le mot à^x^viaç, que M. K. Hermann interprète dans un sens plus général, celui de oiTO^uXoxèç.

(4) Diod. Sic, XIII, 64.

(5) Adv, Agor., I, p. 368, Aug.

(6) Xén.. Hellen., II, c. m, § 42.

L'expulsion des Trente ajouta, comme on le devine, à son crédit et à son influence; Andoeide, dans sa péroraison éloquente, rappelle à son secours et le prie de venir prendre sa défense avec Céphalus (1). Or, Céphalus avait eu, avec Archinus, la plus grande part au rétablissement des anciennes lois (2). On peut donc croire qu^'Anytus n'avait pas été étranger à cette politique, à laquelle, suivant Dinarque, fut dû, non moins qu'aux victoires d'Iphicrate, de Ghabrias et de Timothée, le rétablissement peu durable, mais brillant encore, de la puissance et de la gloire d'Athènes (3).

On veut, ce qui est loin d^ôtre évident, que les éloges donnés à, son père, que Platon appelle un homme sans orgueil et sans haine, modéré et économe, soient autant de traits dé-

(1) Dé myêU^ p. 5, éd. H. St.

(2) Cf. Dinarch., adv. Dem.y p. 177 et 185.

(3) On serait disposé à croire que Libanius [Apol. S., p. 20, 1. 15) fait allusion à Anytus, lorsque, après aroir dit de Socratè : « A'^t'il fait partie de rôligatohie des Quatre Cents? de la tyrannie des Trente? A»t-il imité Pisandre? s'est^il rangé du parti de Théramène? > il ajoute : « C'est là le fait d'un autre (irlpeu), d'un homme qui fut du conseil des Quatre Geuti, et qui» plus tard, eut à rendre compte des crimes qu'il avait cdmmis. » Mais on ne saurait s'arrêter à cette interprétation : Libanius n'ignorait pas qu'Anytus avait joué un rôle politique tout différent.

'l.E PROCÈS 215

cochés contre les défauts du fils, qui cependant avait reçu une bonne éducation, ou du moins, comme dit Platon, ce que les Athéniens entendaient par là (l). On a voulu trouver dans des vices de caractère, et dans les ressentiments d^un ignoble amour méprisé, Torigine de cette irritation qui éclate en menaces dans le dialogue de Platon (2) . Accusé pour le mauvais succès de Texpédition de Pylos qu^il commandait, il n^aurait dû son acquittement qu^à la corruption des juges, détestable pratique dont il aurait donné le premier Texemple (3),

De plus, il aurait été Tamoureux malheureux et jaloux d'Alcibiade, qui prodiguait à Socrate les marques de la plus grande affection, et lui offrait l'honneur tant envié de manger et de lutter avec lui, et même de coucher dans sa tente (4). L^histoire qtfon raconte à ce sujet, quoiqu^'eile porte sur des relations que nous ne pouvons pas même désigner par leur nom, ne donne pourtant pas du caractère d^Anytus une

(1) Ken., 90 a.

(2) Men„ 92, 94 e.

(8) Harpocrat., v. Aik«C«v; Plut., Corioh, XIV; schol* iEsch. c. Tim., § 87; Diod. Sic.,XIII, 64, qui axe la date à la quatrième année de la 92® olympiade, quatre ans avant la fin de la guerre du Péloponèse.

(4)Plut., Alcib., Vi'.Amator., XVIÏ; Athén,, XII, 534 e.

216 VIE DE SOCRAÏE

idée aussi défavorable. Il invite un jour Alciciade à souper ; celui-ci refuse ; puis, ivre, s'en va faire vacarme à la porte du festin où il avait été prié, et, sans daigner entrer, ordonne aux esclaves qui raccompagnaient de prendre sur la table et d'emporter chez lui la moitié [des coupes et des vases qui y étaient étalés; les convives s'indignent de cette insolence méprisante et de ce sans-façon de grand seigneur mal appris. Anytus sourit et répond : « Sachons-lui gré au contraire de sa modération, car, s'il l'avait voulu, il aurait bien pu tout prendre (1). » C'est au moins spirituel et certainement libéral.

D'ailleurs Tanecdote est suspecte; comment, si les dédains d'Alcibiade eussent provoqué contre Socrate les ressentiments d'un amant maltraité et jaloux, comment Xénophon et Platon n'en eussent-ils pas dit un mot?

Il est probable qu'aveuglé par ses lopinions et le sentiment même du danger que faisaient courir à l'État ces rivaux heureux des hommes politiques (2), Anytus ne vit et ne poursuivit dans Socrate qu^un sophiste plus habile et plus dangereux que tous les autres, dont les leçons avaient formé ce Critias, tyran sanguinaire

(1) Plut., Alcib.,4t\ Amat., XVII; Athén., XII, 534.

(2) Plat., Rep,, VI, 493 a : àvTitlxvou;.

d'Athènes-(l). Il paya, dit-on, de sa vie cette injustice. Accusé par Antisthène et exilé, il eut le malheur d'aller àHéracléepour y vivre; il y fut reconnu par quelques jeunes gens qui avaient autrefois connu Socrate, et qu'Antisthène^vait déjà, à Athènes, excités contre lui. Suivant le récit de Maxime de Tyr, il fut lapidé, et on montrait encore de son temps, dans les faubourgs de la ville, la place où il avait été massacré, et où on lui avait donné la sépulture (2). Diogène de Laërte se borne à dire qu'il reçut Tordre de quitter Héraclée le jour même où il y était arrivé (3). Plutarque a une lautre version sur sa fin. Les Athéniens, dit-il, conçurent une telle horreur contre les infâmes délateurs de Socrate, qu'ils leur refusaient du feu, qu'ils ne daignaient pas répondre à leurs questions, qu'ils ne voulaient pas au bain se servir de la même eau et faisaient, vider celle où ils avaient touché. Ne pouvant supporter une pareille aversion, ces malheureux, et Any-. tus entre eux, se pendirent de désespoir.

Les procédures préparatoires devant le conseil des Prytanes, pour amener un jugement

(1) iGsch. C. Tiin,, % ITfS : &p.iT;, & ÀÔYivaloi, 2«xpa-nfiv xh

(2) Max. Tyr;, Orat. XX, p. 263; Diog. L., VI, 10

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-218 VIE DE SOCRATK

par lequel raccusation serait reçue et par lequel on déclarerait qu'il y avait lieu de poursuivre, d'assigner et déjuger Socrale (1), furent conduites par Lycon qui, dans le procès, représentait les griefs etTinitation des orateurs (2). Ce personnage, que Diogène de Laërte appeUe un démagogue (3), prit la parole, comme Anytus, en qualité d'auxiliaire de Taccusation , (TvvMVopoç, avWiKoç (4), et Platon constate que c'est par leurs efiforts imis que Mêlé tus put obtenir gain de cause.

Il y avait à Athènes une sorte de collège d'orateurs de l'État, sous le nom de pifro/)g<, av viiyopoi, ai/VcT/xo/, chargés par le peuple, tantôt de poursuivre l'acceptation ou l'abrogation d'une loi, tantôt de plaider, des causes publiques. Ces avocats, qu'en Angleterre on appellerait de la couronne, recevaient du trésor une drachme par chaque plaidoyer, honoraires appelés rà

(1) Le dialogue de V Euty phron semble indiquer qull s'écoula quelque temps entre les procédures prélimi* naires et le jugement.

(2) Plat., ApoL 23 e ; U7;tp twv {jYiTo'pwv.

(3) 11, 38. Je ne sais où Libanius {ApoL S., t. III, p. 13) a pris qu'Anytus aurait demandé Tinlervention dans le procès, des orateurs, lesquels, ajoute-t-il, n'avaient le droit de requérir que contre twv xà xowà TrpartdvTwv, xai iisi pxaa àvio'vTwv xaipwpiaç àva'jfCpeuaavrcùv xaiij/n* çtap.a'.a -jfpaçovTcov.

(4) Plat., ^^oZ., 36 a.

avytiyopiKoy (1), et formaient une espèce de magistrature, jouant en quelque mîurlère ,1e rôle d^un ministère public; mais il n'est guè;e probable qae ce soii de cette corporation reslreWite qu'il s'aysse ici. L'équivalent dont se sert Dio- ' gène,entippelantLyconun démagogue, rnoxitie qu'il est question d'une classe d'individos plus puissante et plus nombreuse, et doni Fintervention dans les* affaires publiques n'était pas, comme celle des orateurs fonctionnaires, déter-

(1) Aristoph., Vesp,^ 69f, et schol. Ils différaient des simples orateurs ou citoyens qui prenaient la parole dans les assemblées quand bon leur semblait. Ainsi Escbine {in Tim, , 22) oppose twv î^iwtwv à rm pyitopwv, et Démosthène, Phil, IV, distingue des particuliers, t^wi- Taiç, les orateurs, qu'il appelle 7roXiT«uo|/.svcu5. Dans la Cotbronne, peignant la consternation de la ville à la prise d'Élatée, Démosthène s'écrie que personne dans rassemblée n'osa demander la parole, quoique tous les stratèges et tous les Orateurs fussent présents.

EscMne même dislingue {in Ctesiph.» p. 65\ les touç T8 ex Tcû pouXtuTYjpicu pTiTopaç ct Tcî>ç èx Ttii Brs^i'Ci}, comme si le conseil et le peuple nommaient, chacun de son côté, des commissaires pour soutenir ou attaquer les propositions de lois. La scholie des Guêpes^ citée plus haut, et la scholie de Plutus, v. 972, nous apprennent qu'ils étaient au nombre de dix. Lorsqu'ils parlaient dans l'assemblée ils prenaient une couronne (Aristoph., ^&ccZe*,, V. 131, et schol., 133, 148, 163, 171). Il était interdit de remplir cette fonction avant l'âge de quarante ans, et l'on ne pouvait en être revêtu qu'une seule fois. Les conditions morales exigées étaient des plus sévères.

220 ' VIE DE SOQRATE

minée et limitée (1). Lycon se présentait au nom de tous ceux qui, par la parole, prétendaient à une action politique et à une influence dans le gouvernement (2).

Quant à lui, c^était un Ionien de naissance, du dème de Thoricium, pauvre diable d^ailleurs, bafoué par les poètes comiques, Gratinus, Aristophane, Eupolis, Métagène, comme étranger, conmie traître et comme mari malheureux; ce qui ne Tempêchait pas d'être les délices de TAgora (3), où Dion Taccuse d'avoir trop aimé à faire le métier d'adcusateur et de sycophante (4). Il avait un fils, nommé Autolycus. Xénophon, qui l'introduit dans son Banquet, lui met dans la bouche quelques paroles gracieuses pour Socrate. Si c'est bien le môme personnage dont parle Gtésias (5), non-seulement Lycon eût fait commerce d'accusation, mais il

(1) Nous avons vu que Libanius limite leur action judiciaire au cas où les accusés auraient pris part à l'administration de rÉtat.

(2) Sur les démagogues, voir IlisL de la démagogie (Philomathib de Wachler); Roetscher, Aristophanes, p. 154. Sur les orateurs, Sigonius, IV, 6; S. Petit, III, p. 344; Schoeman, JDe comit. Athen., p. 107; Acad. inscript.y t. XLIII, p. 1.

(3) Schol. Plat., ApoL, 23b ; à^opà; à^aXoia; Aristoph., LysisUy 270; scliol., 1. L, et ad Fesp., 1169.

(4) DionChrysost,, OraU^ 55, 22*

(5) Persic, § 52.

avait vendu la ville de Naupacte et livré por^ une somme d^'argent, au roi de Perse, son compagnon d^armes Pisuthnès (1).

Voilà les trois personnages nommés par Platon comme accusateurs de Socrate, les seuls qui figurent également comme parties au procès, suivant le récit d'Antisthène, dans son Hisloire de la succession des philosophes ^ citée par Diogène (2), où il représente comme Platon les mobiles et les intérêts de chacun d'yeux.

Il est certain que tous les trois prirent la parole; mais il est présumable que Mélétus dit peu de chose, et que ce fut sur Anytus, que ' toutes les traditions donnent comme Tâme de ce complot, et sur le mercenaire Lycon, que retomba la lutte oratoire ; c'est du moins à ceux-ci que Socrate attribue sa condamnation (3). Le discours queLibanius met dans la bouche d'un ami de Socrate, et qui est uniquement dirigé contre Anytus; certaines expressions de V Apologie de Platon, autorisent même -à croire qu'Anytus y remplit le rôle le plus considérable et décisif (4).

Outre ces trois personnages, Diogène en

(1) Schol. Plat., ilpoZ., 33 b.

(3) Plat., Apol S., 36.

(4) Ep, Socr.^ 14 : -nv ptèv «^àp -h Jî^a niç-Ypaç^ç.

222 VIE DE SOGRATE

nomme encore deux autres : Polyeuole qui, au rapport de Phavorin, prononça les plaidoyers, et Polycrate le sophiste qui, suiyant Hermippe, avait écrit le discours attribué par d'autres à Anytus lui-même (1), Polyeucte ne peut avoir été une partie importante au procès, tàT alors son nom n'aurait pas été omis par Platon : ce n'est pas une raison cependant pour nier son existence et changer le texte da Diogène, en substituant, comme le propose M. K. F, Hermann, dans la phrase gÏTrs KcfATiyjitKnv uox\Jîvktù^^ le nom d' Anytus, et en remplaçant également par le nom de Polyçucte celui d' Anytus, contenu dans la suivante avyiyptx.-i^i rh xoyovUoxvK^ÂTttÇj &ç ^tiatv"Epfii7r'7roi, VAyvtoi &ç Tiviç^ OU SOrtO quO

le dissentiment d'Hermippe et des aiitres ne porterait que sur une légère différence d'écriture, puisque Polycrate peut être facilement confondu avec Polyeucte.

Polyeucte n'est pas absolument inconnu :

Euhnkhen (2) a trouvé son nom dans un grammairien, et Bekker, dans ses Anecdota (3), cite un discours d'Antiphon contre Polyeucte. Ménage en cite un autre de Dinarque contre le même,

(1) Diog. L., 11,38.

(2) Jlist. crit.orat gr,, p. 80.

d'après Denys d^'Halicarnasse (1). Ne pourraiton admeltre avec Fréret que ce fut ce Polyeucte qui, dans Faction préliminaire, pour obtenir une ordonnance de renvoi, poursuivit devant le conseil des Cinq-Cents, et, guidé par Lycon, avait prononcé le plaidoyer (2).

Le fait que le sophiste Polycrate avait écrit un discours contre Socrate, est attesté par une lettre écrite au nom d'Eschine, et qui fait partie du recueil des Lettres socratiques. Il est • qualifié du titre de logographe par Thémiste, qui prétend que le plaidoyer composé paç Polycrate exerça sur les juges une fascination magique (3) ; par Suidas, qui ajoute qu'il écrivit deux pfèidoyers, Tun pour Mélétus, Tautre pour Anytus; enfin par ^lien (4) et par Quintilien (5).

C'était un homme pauvre, nous apprend Tauteur de l'argument du Busiris d'Isocrate, et c'était cette situation qui l'avait contraint à faire le métier de sophiste. Au moment où Isocrate lui adressa son Busiris, il vivait, quoique

(1) Harpocrat., v. ÈxcpuXXocpopYjaat.

(2) Fréret, Acad, inscripU t. XL VII, p. 212. "

(3) Thém., Orat. 23, p. 296, Hard. ; 6ÇynraTyi^oa.v xal s'yoYiTeuÔYiaav.

(4) Hist. F., XI, 10.

Athénien de naissance, dans Tîle de Chypre, où probablement il tenait école de rhétorique (1). Pour qui a-t-il écrit le ou les discours qu^on lui prête? Il n'est pas probable que ce fût pour Lycon, orateur distingué lui-même. La lettre supposée d'Eschine que nous citions tout à rheure, dit que ce fut pour Mélétus, qui n'en profita guère, s'il faut en croire ce récit ; car il l'avait appris par cœur, comme font les écoliers, leurs déclamations , et lorsqu'il fut monté à la tribune de l'accusateur, il se troubla, perdit la mémoire, et finalement, ayant compromis par cet échec sa réputation et la force de son discours, fut obligé de descendre au milieu de la risée universelle. Suidaè et Thémiste prétendent qu'il fut écrit pour Anytus ; mais nous savons que dans sa haine pour les sophistes, Anytus avait rompu tout commercé avec eux, et qu'il devait partager la répulsion, commune à tous les hommes politiques de ce temps, contre les logographes (2).

Fréret, et avant lui Bentley (3), ont fait observer, après Phavorin, que ce discours de Polycrate ^n'était pas authentique. Il résulte, dit Fréret, du préambule deY Éloge de Busiris d'I-

(1) Cf. Spengel, Artt. Script y p. TS.

(2) Thém., Ora^., XXIII; Plat., Phcedr., 2bl.

(3) De ep. Socr., OrelL, § 6.

socrate, « que ce Polycrate était un sophiste de son temps, qui, pour donner des preuves de son éloquence et pour montrer combien le choix des sujets lui était indifférent, avait composé deux déclamations. Tune contre Socrate, Tautre en faveur de Busiris. Cependant Tauteur de Targument du Busiris d'Isocrate soutient que ce discours de Polycrate était celui par' lequel Anytus avait fait condamner Socrate, sans songer que cela est formellement contraire à Isocrate lui-même. » Rien dans le texte du discours d^Isocrate ne me paraît contraire à Targument cité : c'est donc par d^autres raisons qu^il faut se décider. Phavorin avait remarqué qu'il était question dans le discours de Polycrate du rétablissement des Longs Mursy qui n'^eut lieu par les soins de Gonon que six ans après la mort de Socrate . Il serait donc impossible d'y voir un discours réellement prononcé dans le procès, et puisqu'il a existé, il est plus naturel d'y voir une composition d'école, un exercice de rhétorique, une déclamation sophistique enfin, comme celle doxit le sophiste se vantait dans Y Eloge de Busiris ^ et qui ne valait pas mieux, suivant Isocrate; ce travail serait alors comme !e pendant, dans le sens opposé, de Y Apologie de Libanius. Tout en admettant cette conclusion, M. K. F. Hermann*

t26 VIE DE SOCRATE

a soutenu avec insistance (1) que cette pièce était antérieure à la mort de Socrate et aurait été inspirée par le même sentiment qui dictait à Aristophane, tant d'années avant le procès, la pièce des Nuées. Au moment du procès, dit le savant professeur, Polycrate vivait à Chypre et la réputation de Socrate ne pouvait pas être, dans cette île, assez éclatante pour fournir un sujet suffisammeni intéressant à une composition sopbistique.D^ailleurs, nous savons par les soholieô d'Aristide (2) que Lysias avait fait un discours pour Socrate en réponse à Polycrate (3). Or, cette Apologie de Lysias a été faite, on le sait, du virant de Socrate, et si elle est une réponse à Polycrate, Tœuvre du sophiste était donc antérieure à celle de Lysias et à fortiori à la mort du philosophe.

Mais V Apologie de Socrate ipat Lysias, signalée par les anciens (4), a été écrite, non pour lutter d'habileté avec un rival de talent oratoire, mais pour servir aux débats judiciaires; il est peu probable et presque incroyable que le

(1) Gesch. u. Syst d, Plai. Philos., t. î, p. 629, et De Socrat. acdusat.^ p. 15.

(Ô) T. m, p.' 819 et 480.

(3) Spengel, Artt ScrippU.^ p. 141 i 4< au»mjk <v r

• (4) Schol. Plat.. ApoU 18 b ; Diog. L., H, 40 et 41 .

rhéteur Polycrate ait choisi pour thème d'aune amphfication de rhétorique, une accusation contre Socrate, au moment même où pesait sur la tête de cet innocent une accusation réelle et dangereuse; mais M. K. F. Hermann ajoute qu'il n'y a pas dans le discours de Polycrate la preuve qu'on veut y voir, d'une œuvre postérieure au procès. Selon lui, le sophiste avait parlé des Longs Murs, et c'est Phavorin qui ajoute, en le citant, qu'ils ont été rebâtis plus tard par Gonon. Je ne vois pas sur quoi s'appuie cette interprétation ; comment Phayorin aurait-il, d'un détail ajouté par lui-même, conclu à l'authenticité de la pièce? On pourrait pour tout concilier, admettre que les mots yrpiç no>iVKp<^!Tiiv ont été ajoutés par mégarde ou par légèreté dans les scholies d'Aristide, ou bien, et c'est l'opinion de M. Spengel, que Lysias, refaisant ou éditant son- Apologie, l'aura adressée, peut-être avec une lettre, à Polycrate, ou encore qu'il en aura composé une autre après avoir eu connaissance de celle oîi le sophiste attaquait une mémoire qui lui était chère. En tout cas, il paraît à peu près prouvé que Polycrate ne joua aucun rôle, ni de sa personne, ni de sa plume, dans la condamnation de Socrate et ne doit pas figurer parmi ses accusateurs. Du reste, ses accusateurs n^'étaient pas ses

seuls ennemis; outre une colère inquiète et sourde, outre un soulèvement général de Topinion publique, aveugle ou aveugîée, des inimitiés personnelles avaient dû travailler à le perdre; nous ne connaissons pas tous les noms, mais nous en connaissons du moins quelques-uns.

C'étaient Thrasymaqùe de Ghalcédoine, orateur passionné et violent, que Platon nous peint comme une bête féroce, prêt à se jeter sur Socrate pour le déchirera belles dents (1) ; peutêtre est-ce ce personnage que Platon nomme un orgueilleux logographe, et désigne à la fin de YEiithydème comme un des ennemis acharnés de Socrate (2); Antiphon, nommé par Diogène (3), qui exerçait le métier de devin, exphquant les songes et les prodiges, et se mêlant à ses moments perdus, s'il faut en croire Hermogène, dé faire celui de rhéteur et de logographe (4) ; un Antilochus de Lemnos,

(1) De Rep., 336 b : &om^ dviptov {)uv eU i^àç àç ^tapirobaop.evo;.

(2) Euthyd,, 305 c C'est Topinion de Winckelmann, Prolegg. ad Euthyd, , p. xxxiv. M. Stalibaum croit qu'aucun individu n'est désigné et que Platon dépeint ici toute une classe, celle des écrivains de discours.

(3) II» 46 : TCUTO içiXovsucii.

(4) Vossius, De hist. GrœCt p. 373;Ménag., ad Diog. L. II, 46; Fréret, Acad. inscript., t XLVII,p.262.

signalé par Aristide dans son troisième livre sur la Poésie (1), et dont on ne connaît rien, pas même exactement le nom (2); enfin, Aristophane, le célèbre poète comique, auquel, à tort ou à raison, on attribue une influence considérable sur le sort de Socrate, par sa comédie des Nuées. On sait le rôle que le philosophe joue dans cette pièce, et quoi qu'on puisse penser de rinfluence qu'elle a exercée sur sa condamna- ' tion, on ne peut pas dire assurément qu'elle soit l'œuvre d'un ami, ou même d'un indifférent. Représentée en 423 pour la première fois, si elle a eu deux représentations, comme elle a eu certainement deux éditions, cette pièce, qu'il n'est pas nécessaire de croire composée à l'instigation du haineux Anytus, quoi qu'en dise Diogène, n'^st pas la seule oii Aristophane a livré ce nom respectable à la risée publique, par des plaisanteries, sinon toujours cruelles, du moins " toujoure menteuses. Dans les Oiseaux, pièce jouée en 414, il lui reproche, et nous savons que c'est un reproche dénué de vérité, sa négligence de costume et sa saleté (3). Dans les Gre-

(1) Cet ouvrage, cité par Diog. L., II, 46, est perdu.

(2) A la fin de la Vie de Pylhagore Diogène donne

(3) Vers 1271 : If Jûirwv... iiwxpàTouv, et 1554 : aXouioç cS

noiiilles(\)y dont la date se rapproche beaucoup de celle du procès^ il signale son intimité avec Euripide, ce philosophe du théâtre, ce sophiste des poètes, comme on l'appelait (2), et qui passait pour faire ses tragédies en collaboration avec Socrate (3). Assurément ce n'était pas une intention bienveillante qui animait Aristophane à regard d'Euripide, et on peut croire qu'en associant à son nom celui de Socrate, il satisfaisait doublement un sentiment qui n^a • rien de commun avec l'amitié. Je ne juge pas encore la conduite d^'Aristophane, je me borne à constater que, soit passion, soit devoir, elle n'a rien eu d'affectueux, ni même d'impartial.

Je sais que pour l'expliquer et ôcer au poète tout fnotif d'inimitié personnelle, on rappelle les éternels et réciproques griefs de la philosophie et de la comédie grecques, et le scholiaste d'Aristophane insiste sur ce fait, quejles autres comiques n'avaient pas plus que lui ménagé Socrate (4). La plaisanterie que les hommes sont sous la voûte céleste qui les enferme,

(1) Vers 1491.

(2) Plut., 0pp., V, p. 848; Athén., IV, 48; Sext. Emp., adv. Mathem,, 1, 288 : (dctivocoç çiXoaocpoç.

(3) Diog. L. II, 19. C'est pour cette raison qu'Euripide fut ménagé pur tous les socratiques.

(4) Nub., 97.

comme des charbons dans un vaste étouffoir, avait été déjà faite par Cratinus contre le philosophe Hippon. Eupolis, qui ne fit mention que rarement de Socrale, fut plus odieux qu^Aristhophane, car, dans sa comédie, on pouvait voir le philosophe, au moment ou son tour arrive de cHanter, glisser Taiguière d'argent sous son manteau pour la dérober (1). Il ne cachait pas les sentiments qui l'animaient : < Je hais, disait-il, ce vieux bavard, ce vieux gueux, qui passe sa vie à méditer, et n'a jamais médité au moyen d'^avoir de quoi manger (2). » Ameipsias^ dans son Connus^ qui avait remporté le prix sur les Nuées d'Aristophane, y avait inséré ces vers que nous a conservés Diogène (3) : « Socrate, homme rare parmi les hommes rares, mais le plus fou parmi les fous, et toi aussi tu viens à uous; tu es capable sans doute de supporter toutes les privations, mais tu n'as pas de quoi

(1) Aristophane n'est pas en reste : car (Nub., v. 181) il accuse aussi Socrate d'avoir \olé un manteau dans un gymnase. Ghéréplion n'était pas mieux traité : Aristo* phane l'appelle un voleur, un fils de la Nuit» un hibou. (SchoL, Apol. Plat)

(2) Ueinék.,Fragm. Com., p. 553, frag. 311 :

Miffw ^'lif« îcal SwxpaTflv tov irTû>x,ov OL^oKiaxrti

tç ràXXa ire^povTixev, ^TTOÔev ^6 xaraça-Ysiv l^ot toutou >caTyi{i.8XY))cev«

te faire faire un manteau (1). » Avant Aristophane, Diphile, dont Meineke fait un poète iambique, avait attaqu^ le philosophe Bœdas (2), et ce que les poètes de Tancienne comédie avaient fait à visage découvert contre Socrate et d^autrès philosophes, les poètes de la moyenne le firent, avec plus de discrétion il est vrai, contre les académiciens et les pythagoriciens (3.)

C'est ainsi qu^on explique comment Platon a donné, dans son Banquet ^ une place au grand poète comique, et on soutient que le disciple dévoué et fidèle n'aurait pas fait asseoir à la même table, causer avec une familiarité aimable et enjouée, se livrer à l'entraînement d'une débauche commune, Aristophane et Socrate, s^il avait pu croire que ce dernier eût été

^ (1) Athénée (V, 218) nous dit que, dans cette pièce, Âmeipsias n'avait pas mis Frolagoras dans son chœur de penseurs, (ppovTtarwv. Je ne vois pas pourquoi Roetscher (Aristoph.f p. 433) ne veut pas qu'on prenne ici le mot chœur dans son sens étroit et technique. Meineke, p. 208, et Fritzsch [Qu. Aristoph., t. I, p. 243) ont conclu, avec raison suivant moi, du récit d'Athénée qu'Ameipsias avait introduit dans son Connus un chœur de sophistes occupés à la méditation et à la contemplation. Les sophistes et les philosophes, en tout cas, y étaient joués, et probablement Socrate y avait une belle part.

(2) Schol. Arigt, Nub.<t Ti\ Meinek, Hist crit com.^ p. 449. ^.

(3) Platon le Comique avait fait une pièce contre les sophistes. Schol. Arist., Nuh.^ 330.

la victime deTautre. On a donc dit, tantôt qu'il n'y a rien de grave et d'^offensant dans les critiques d* Aristophane, tantôt que celui-ci se serait réconcilié avec le philosophe qu^il aurait appris à mieux connaître, et qu'il aurait même fait à cette nouvelle amitié le sacrifice de ne pas remettre à la scène la seconde récension qu'il avait faite des Nuées.

Quant à ce qui concerne la gravité des imputations du poète, nous pouvons nous en rendre compte par Timpression qu'en avait reçue Socrate lui-même : impression constatée par trois passages qui, bien qu^émanés tous trois de Platon, n'en paraissent pas moins avoir une valeur historique (1). •

Le premier est le plus grave : quoiqu'il ne se plaigne nulle part des autres poètes comiques, Socrate se plaint ouvertement d'Aristophane, constatant que des calomnies longues et habiles ont rempli le peuple athénien de soupçons contre sa personne; il s^écrie qu'il est cruel pour lui de ne pouvoir démasquer ces accusateurs inconnus, dont il ne peut connaître ni la per* sonne ni le nom, à l'exception d'un certain faiseur de comédies, t)ç Kù>fjca>^ô'7roioç, Puis, il cite les traits lancés contre lui dans la comédie des

(1) Apoî.f 18 c, et 19 c; Phœdon, 10 b.

234 VIE DE SOGRATE

Nuées^ OÙ il était dépeint comme un hommie dont la démarche révèle l'égarement, qui a la prétention de marcher dans les airs, et qui débite mille sottises sur des sujets dont il ne sait ni peu ni prou. Enfin, dans le Phédon^ au moment d'^aborder la question de l'immortalité de l'âme, il s'arrête pour faire observer que si quelqu'un l'entendait parler en ce moment, il ne pourrait pas dire, fût-il même un poète comique, qu'il perd son temps à bavarder (î) et à parler de choses qui ne l'intéressent pas.

Il est difficile d'admettre avec M. Stallbaum, que Socrate ne se plaint pas ici d'Aristophane, mais de la légèreté frivole avec laquelle le public* va chercher, dans des plaisanteries sans fondement sérieux, des sujets d'une accusation grave et bientôt d'une accusation capitale (2). Si l'on ne sent pas dans le ton de ces passages une amertume profonde et un reproche

(r k^oXioyjtù, Sur rà^oX£(Txia reprochée aux philosophes parles comiques, voir Ruhnkh. ad Xen. Mem., 1, 2, 31:

To xotvrÎToTç cpiXoaocpoiç Otto rôv ffoXXwv 67rin(iL(D(xevov. Est-il question ici de la physique ou de la rhétorique sophistique?

(2) Stallb., De rationibus qutbusdam qicœ inter So^ cratem et ejus adversarios intevcesserunt (p. 15). Mais M. Stallbaum exprime une opinion très-diflFérente aiUeurs (Prolegg. ad Plat. Symp., XLV) : « Acerbius in Apo- « logia Socrates de Aristophanis calumniis conquestus « est. »

sévère él indigné, c'est que le caractère de Socrate ne se prêtait pas à cette véhémence d'indignation, et on ne peut s'empêcher d'y reconnaître un orgueil assez dédaigneux et une ironie pénétrante, si elle n'est pas cruelle.

Maintenant, croire à une réconciliation^ de Socrate et d'Aristophane, opinion à laquelle M. Stallbaum a renoncé après Tavoir vivement soutenue (1) et qu'avait proposée Groen Van Prinsterer,. c'est oublier et les termes même de l'Apologie de Socrate, et la date où se place nécessairement dans sa vie ce discours plus ou moins historique. D'un autre côté, croire que Platon avait pardonné au poète, soit la part qu'il avait pu prendre au procès de Socrate, soit la haine qu'il lui avait témoignée, semblerait accuser l'indifférence ou la tiédeur pour une mémoire qui lui était si chère. On a voulu que le rôle d'Aristophane ait été introduit dans le Banquet i^oxiv mieux faire sentir par le rapprochement , l'infériorité intellectuelle du poète (2). On voit un reproche amer et violent dans la mention faite par Platon, qu'Aristophane ne s'occupait que de Bacchus et de Vé-

(1) Stallb., De ration» j p, 14; Disput, inEuthyd.^ p. 56.

(2) Stallb., Prolegg, ad Symp.

nus (1) ; il est plus naturel de n'y voir qu'une allusion à Tesprit plein de grâce et à l'objet spécial des travaux du poète, et non une critique de ses mœurs, qui ne se serait certainement pas produite en ces termes (2). Le hoquet qui rempêche de prendre la parole à son tour est considéré comme une ironie maUeillante, parce qu'ion rattribue à son intempérance .N^est-ce pas, dit-on, rendre Aristophane ridicule que d^opposer à la fable qu^il raconte le mythe sublime et profond de Diotime, qui prouve qu'une femme même en sait sur Tamour plus long que lui? Enfin Téloge magnifique de Socrate pa?

Alcibiade, n'est-il pas une réponse victorieuse à toutes les calomnies de Tauteur des iVw^^5, et n'est-il pas suffisamment puni et Socrate suffisamment vengé, lorsqu'il est obligé d'entendre cette apologie et réduit à se taire ?

On aura beau faire, on aura bien de la peine à trouver dans ces compliments, ou dans quelques piqûres légères, quelque chose qui ressemble aux cris d'une amitié cruellement blessée (3). Pour moi;, je renonce à dire, parce que

(1) Symp»^ e : w wipl Atoviicov xal Àçpo^irvjv iràaa "h ^larptën.

(2) C'est cependant Topinion de Wol£ et de Fabricius, BibLgrœc, vol. I, p. 106.

(3) Il est vrai qu'Olympiodore, in Phœd. p. 44, pense

je les ignore, quels motifs^ ont poussé Platon à faire à Aristophane une place à côté de Socrate dans son Banquet; je me borne à remarquer qu'il ne serait pas plus aisé d'expliquer pourquoi il a fait de ce monstre de cruauté, duçlus féroce des Trente Tyrans, de celui qui avait interdit à Socrate, sous peine de mort, Texercice d'une profession qu^il aimait autant et plus que la vie ; qui a proféré contre lui des menaces que la chute de la tyrannie Tempêcha seule d'exécuter; pourquoi, dis-je, il a fait de CritiaS; dans le Timée, un si magnifique éloge, et a immortalisé sa mémoire en lui consacrant le dialogue inachevé qui porte son nom. La parenté de Platon avec Critias ne sera sans doute aux yeux de personne une raison ni une excuse.

Maintenant, quels motifs ont poussé Aristophane à donner à Socrate un rôle odieux dans la comédie des Nuées? A-t-il été acheté par Anytus, comme le disent les huitième et neuvième arguments, tandis que la scholie du vers 623 dit simplement que ce fut pour être agréable à Mélétus et Anytus, et observe d^ailleurs que ses accusations portent sur les philosophes

^ qu'il n'est pas fait allusion à Aristophane, mais à Eupolis, dans le Phœdon. C'est une assertion sans preuves et que les deux passages de V Apologie^ applicables uniquement à Aristopiiane, détruisent.

238 VIE DE SOCRATK

en général (1). Quand bien même on admettrait qu'Aristophane eût été capable de se vendre pour un tel rôle, comment supposer qu^'Anytus eût préparé, vingt-trois ans d'avance, son complot?

Le poète avait-il des raisons personnelles de haïr Socrate? L'auteurdu premier argument des Nuées est seul à nous dire que ses ressentiments étaient attribués par quelques-uns à la préférence qu'Archélaiis, roi de Macédoine, avait témoignée à Socrate, et dont le comique aurait souffert comme d'une injustice et d'un mépris. L'amitié de Socrate pour Euripide (2) est le seul motif qu'on puisse fournir pour justifier ou plutôt pour expliquer la conduite d'Aristophane; mais on ne peut guère s'arrêter sur une cause si peu naturelle, si mal garantie et désapprouvée même de l'écrivain qui nous Ta racontée. N'y a-t-il pas eu donc d'autre cau^e que la rivalité des poètes et des philosophes, fondée sur des raisons d'un ordre moral et politique très-élevé (3)?

(1) Kal T&ùç ^iXoffocpouç à7rXciJcrî)ç ^ta€àXXeiv.

(2) Il n'allait pour ainsi dire jamais au théâtre, si ce * n*est quand on y représentait les pièces de son ami.

(3) Arg. des Nuées : tûv x<it(jbWb>v vpo; roùç ^iXoao^ouc ^x^'^^ T«v Tivà àvTiXo'jfiaVé

M. G. Hermann (1) pense qu^AristopLanc, non plus qu'Eupolis et Ameipsias, n^a eu des raisons si profondes et si délicates ; ils ont été conduits uniquement par le désir de faire rire, sans qu'on ait droit de leur supposer un senliment de haine ou d'irritation : or, Socrate leur fournissait un beau sujet. La personnalité de Socra-e, connu de tout le monde, vivant cons-^ tamment sur la place publique , dont la figure était d'une laideur étrange, dont les habitudes et le langage choquaient les usages élégants et même reçus; qui, au milieu de sa pauvreté, gardait, dans Fironie même de sa patience, le sentiment très-fier d'une supériorité intellectuelle et morale, le rendait très*facile à mettre en scène et très-propre à être le type populaire du philosophe ridicule ou du sophiste grotesque. Il ne faut pas attacher trop d'importance aux invectives de celte comédie ancienne, qui, pour obtenir le succès du rire, se permettait tout. Ainsi s^'expliquerait que Platon n'a pas gardé contre Aristophane les amers ressentiments que nous sommes disposés à lui prêter. Socrate nous apparaît Consacré par le temps, la gloire et la mort; il n'apparaissait point ainsi à ses concitoyens. Aussi Aristophane

(1) Prœf, ad Nub.,^. 33.

240 VIE DE SOGRATE

ne commettait-il pas un graiid crime quand, vingt-trois ans avant toute, poursuite judiciaire, il venait à se moquer de Socrate, comme il se moquait de tout le monde, et du peuple athénien en personne.

Ce sont là, je crois, des idées très-raisonnables et très-justes, et que j'accepte en partie: je dis en partie, parce que je ne puis m' empêcher de penser qu'il y a eu quelque chose de plus sérieux dans les attaques d'Aristophane.

C'est assurément une erreur, ou du moiiîs une exagération, de prétendre que la comédie grecque était une espèce d'institution politique et comme un orgtoe de la démocratie athénienne. Je suis très-persuadé que, chez les Grecs comme chez nous, on allait au théâtre pour se distraire, et à la comédie pour s'amuser et rire ; mais on ne peut s'empêcher de reconnaître que si cet élément, qui est le principe de l'art, domine dans la comédie d'Aristophane, il s'y mêle un élément moral pratique et sérieux, l'intention évidente et avouée d'exercer une action sur l'esprit et les déterminations populaires, intention qu'on ne retrouve pas au même degr^ dans les littératures modernes, oii l'art est plus profondément séparé ou distinct de la vie. La poésie a été précisément , jusqu'au . temps des

sophistes et de Socrate, Tunique instrument ' de réducation chez les Grecs. Ce n^est pas seulement- Homère qui est le maître de la vie morale (1); ce ne sont pas seulement les poètes moralistes, comme Selon, Théognis, Simonide, Phocylide, qui se croient tenus de faire la leçon aux hommes : les poètes comiques eux aussi avaient cette prétention jusqu'à un certain point légitime. Aristophane fixe ainsi lui-même le rôle de la parabase dans la comédie : « Le chœur sacré doit donner de sages conseils et d'utiles leçons aux citoyens (2). Pourquoi devons- nous notre admiration au poète? A cause de la sagesse de ses enseignements. C'est nous qui rendons les hommes meilleurs (3) : aux petits enfants, le maître est celui qui leur parle; mais, pour ceux qui sont arrivés à Tadolescence, le maître, c'est le poète (4). »

Le sujet des Nuées a certainement son côté grave ; il pose Tétemel problème, le grand drame de la vie sociale et politique : la lutte du passé et de Tavenir qui se- disputent le pré-

(1) Dion. Hal., Ep. ad Pomp,, p. 756 : èV Sv ri T'àxXm irai-

5iîy. wàff* Trap-nXÔsv lîç tov pîov.

(2) Ran., v. 686.

(3) Ran., v. 1008.

(4) Ran,, v. 1083 : toi; ^'laêwaiv woiYjrr.ç.

242 VIE DB SOGRATE

sent. La pièce est évidemment dirigée contre les sophistes, qui commeiiçaient à se substituer aux anciens poètes dana Téducation de-la jeunesse, et, par une discussion universelle et une critique souvent sceptique, ébranlaient les règles acceptées de la vie morale, fondée jusque-là sur Tautorité, la tradition et la coutume. Rien n^est plus inBau, plus grave, plus tragique même que ces plaidoyers de la Justice et de rinjustice, mis si vivement en scène par le génie du poète. Remarquons toutefois que les thèses odieuses ne sont pas mises dans la bouche de Socrate,. et qu'aucune personnalité même ne se découvre dans ces éloquentes invectives du sens commun et du sens moral : le Juste et rinjuste sont des personnages abstraits (1).

Mais il n'est pas moins certain que Socrate est représenté comme un maître d'erreurs funestes, ruineuses des relations.de famille comme des croyances religieuses ; il est accusé de joindre à des spéculations de physique, vaines et inutiles, qui ne pouvaient que porter atteinte aux idées reçues sur la divinité des astres, à des recherches de dialectique niaise, des railleries

(1) M. G. Hermann trouve une des causes de Tinsuccès des Nuées dans ces deux abstractions personnifiées contraires aux habitudes de la comédie ancienne et au génie même de la comédie.

impies sur les dieux de TEtat, et surtout une adresse perfide dans cet art sophistique de la parole, qui donne à Terreur les apparences . et les couleurs de la vérité, et sait faire d'une cause injuste, la plus juste des causes. Aristophane ne se bornait pas à lui prêter ces théories dangereuses; il montre un père de famille insensé, amenant son fils dans Técole de Socrate pour y apprendre ces belles maxirties, et le fils profite si bien-des enseignements de son maître que, sans respect pour la piété filiale, il s'oublie jusqu'à frapper son père, et, ce qui est plus grave encore, justifie sa conduite par d'odieux sophismes, et prétend démontrer qu'elle est conforme à la véritable justice. Enfin, et ce trait ne doit pas être mis de côté, le père comprenant, mais trop tard, par sa propre expé* rience, combien étaient pervers ces principes d'une morale raisonnée, combien funestes ces novateurs audacieux, ne prenant plus conseil que de sa colère, court à la vengeance et incendie la maison de Socrate. N'était-ce pas provoquer directement les ressentiments et les vengeances populaires, et dire hautement que devant de pareilles immoralités et de pareilles impiétés, le mépris et le ridicule ne suffisaient pas; qu'il fallait les détruire par le fer et par le feu; qu'il fallait, en un mot, comme on Ta tuop

souvent répété depuis, que la société menacée, si elle voulait être sauvée, prît des mesures de salut public où la fin justifie les moyens. Ce n'est pas encore le moment de savoir si Aristophane n'est pas allé, trop loin, et s'il est vrai qu'il ait, par son exagération même, compromis le succès de son ouvrage.

M. G. Hermenn voudrait savoir pourquoi les Athéniens oùt préféré les pièces de Gratinus et d'Ameipsias, à celle de leur concurrent qui nous vante lui-même la sienne comme un de ses meilleurs ouvrages. G'est être bien curieux; nous avons perdu les deux comédies qui lui ont ravi le prix, et, par conséquent, toute comparaison paraît impossible. Gette circonstance, qui aurait arrêté tout le monde, n'a pas arrêté l'insatiable et peut-être indiscrète curiosité de l'illustre savant. Il imagine donc qu'en prêtant à Socrate des opinions et des mœurs si contraires à la vérité, en ne présentant qu'une charge au lieu d'un portrait, il avait ôté à sa peinture ces traits de fidélité qui en auraient fait le prix. Je voudrais pouvoir le croire ; je voudrais que ce qui nous paraît une infâme calomnie eût pu avoir aux yeux des Athéniens ce même aspect, et leur inspirer le dégoût et la colère qu'elle nous inspire. Mais comment l'admettre quand nous voyons que

ces griefs sont ceiix-là même que reprend la formule d'accusation, et que développaient les plaidoyers d'Anytus et de Lycon, comme nous pouvons le voir dans Y Apologie de Platon et les Mémorables de Xénophon? Gomment l'admettre enfin quand nous savons que ces griefs, articulés par les accusateurs, furent accueillis par les juges et sanctionnés par une condamnation à mort?

Ce n'est donc ni la légèreté, ni l'insignifiance, ni l'invraisemblance des calomnies des Nuées y qui ont porté Platon à donner une place honorable à Aristophane dans son dialogue, et Xénophon à ne faire à cette comédie que des allusions sans récrimination et sans amertume, tandis que leur indignation éclate contre Anytus et Mélétus, seuls responsables, à leurs yeux, du malheur qui avait fi-appé leur maître. S'il faut deviner les causes de cette indulgence, j'imagine qu'elles se ramènent toutes à ceci : dans une ville où l'attaque la plus libre et la plus vive des hommes, comme des idées et des choses, était une pratique universelle, la dénonciation d'Aristophane, moitié sérieuse et. moitié plaisante, ne heurtait pas les sentiments des meilleurs amis de Socrate, comme il froisse nos instincts plus délicats ou nos habitudes moins viriles. Si Aristophane désignait

246 VIE DE SOGRATE

dans sa comédie, Socrate comme un ennemi de la religion, de Fordre, de TÉtatelde la famille, Socrate n'en faisait-il pas tout autant à l'égard des sophistes, et avec une ironie non moins sanglante ne les livrait-il pas à la risée et à Tindignation publiques? Et Socrate ne s'en prend pas seulement aux sophistes, la plupart étrangers à Athènes, il s'attaque aux plus grands hommes de la patrie, à Thémistocle comme à Périclès ; il les accuse d'avoir corrompu leurs concitoyens qu'ils croyaient avoir sauvés, et commencé la ruine d'une ville dont ils passaient pour avoir fondé la gloire ou augmenté la grandeur. Non-seulement il agissait envers eux comme Aristophane agissait envers lui, mais on peut dire qu'il employait les mêmes armes, et versait à pleines mains sur ses adversaires le ridicule par la plus terrible ironie. Quel satirique que ce Platon ! s'écriait Gorgias. Quel comique que ce Socrate ! aurait-il pn dire avec autant de raison. Comment donc Platon aurait-il pensé à se plaindre qu'on employât contre Socrate ces armes que lui-même et son maître savaient si bien employer contre les autres? D'ailleurs, vingt-trois années s'étaient écoulées depuis la représentation des Nuées^ et je crois que personne, à Athènes, pas même les amis de Socrate, n'ont attribué à cette

pièce, ni Taccusation 4ont il fut Tobjet , ni la condamnation dont il fut la victime, et qui s'explique parfaitement sans cette hypO'thèse.

Au nombre des ennemis qui^ en unissant leurs haines, ont conspiré la mort de Socrate, on a pendant longtemps placé les sophistes.

C'est sur le témoignage d^^lien (1) qu'a été portée contre eux cette accusation, dont Fréret, dans un mémoire qui est un chef-d'œuvre de science et de saine tîritique, a depuis longtemps démontré la fausseté et Tinjuslice.

^ iElien soutient que la cause de la mort de Socrate fut l'immense" succès de la comédie d^Aristophane, reçue, dit-il, avec de tels applaudissements que le public força les juges, par ses acclamations, d'inscrire le nom de son auteur avant celui de tous ses rivaux. Or, il jest constant par les scholies et les anciens arguments, tirés des Didascalies où les critiques grecs .avaient déposé l'histoire du théâtre, il est certain par la pièce elle-même, qu'elle échoua une fois certainement, deux fois peut-être si elle fut jouée deux fois, et qu^elle n'eut pas d'autre représentation. Nous sommes donc déjà en droit de récuser un témoin si léger et si mal

(l) ffist. var., 1. II, c. xiii.

informé, quand il ajoute que ce furent les sophistes irrités des railleries de Socrate sur leurs opinions et leur conduite, qui engagèrent Mélétus et Anytus à donner une somme d'argent considérable à Aristophane pour qu'il exaspérât contre leur ennemi Topinion publique.

Fréret a prouvé, et d'une manière invincible :

P Que les sophistes n'étaient pas moins maltraités que Socrate par Aristophane, qui n'attaque en lui qu'un sophiste, et la sophistique même;

2" Qu'Anytus et l'opinion publique étaient aussi irrités qu'Aristophane pouvait l'être contre les sophistes , dont le plus grand , Protagoras, avait été frappé par un jugement.

La conspiration des sophistes est donc une invention des écrivains postérieurs, légèrement reproduite par un historien, « sans choix, sans discernement et sans exactitude. »

Si ce complot est imaginaire, les circonstances dans lesquelles se présentait l'affaire, n'offraient à l'accusation que trop de chances, et malgré l'illusion de ses amis qui croyaient une condamnation impossible, Socrate plus clairvoyant, s'attendait au résultat, qu'il fit peu d'efforts, on doit l'avouer,' pour éviter, quoiqu'on ne puisse

dire qu'il Tait secrètement désiré et indirectement provoqué.

Les accusateurs ne se bornèrent pas à développer le thème de la formule judiciaire : autant que nous pouvons en juger par les écrits de Platon et de Xénophon, ils y ajoutèrent des chefs nouveaux (1).

On lui reprocha d^'avoir excité à la haine et au mépris du gouvernement, en soutenant qu'il était absurde de confier au hasard, c'est-à-dire au sort, le choix des magistrats (2) et des chefs de rÉtat ; ils insinuèrent que c'étaient ses leçons qui avaient formé Gritias et Alcibiade (3) ; ils l'accusèrent d'avoir conseillé à ses amis de traiter avec hauteur et violence le petit peuple et les pauvres (4) ; ses commentaires perfides arrachaient aux poètes les plus purs les enseignements les plus détestables ; c'est ainsi qu'il autorisait par un vers d'Hésiode cette abominable maxime, (fue l'action en soi est toujours

(1) Libank,i4poL S., p. 17, est le seul, je crois, qui prétende qu* Anytus réclama dans Tafifaire rintervention des orateurs , intervention illégale, dit-il, puisque les orateurs n'ont de<;ompétence pour accuser que vis-à-vis de ceux rà xoivà wpatTOVTwv, etc.

\2) Xén.,ikrem., I, 2, 9.

(3) Xén., Mem., 1, 2, 12.

(4)Xén.,il/em., 1,2,59.

250 VIE DE SOCRATB

bonne, quelle qu'en soit la moralité (1); enfin il allait jusqu'à détruire dans Tâme des jeunes gens toute obéissance et tout respect de Tautôrité paternelle, disant que c^'est au sage à corriger rinsensé, et que si le fils est le sage et le père rinsensé, c'est au fils à réprimander et à châtier bon père (2). Sophiste indiscret et dangereux, Socrate ne s'occupe pas seulement d'études de physique inutiles et de niaiseries dialectiques, il nie l'existence des dieux de l'État, en détruit la religion antique et sacrée, et renverse à la fois les fondements de la morale, de la justice, de la raison, en pratiquant et en enseignant l'art détestable de donner à Terreur et au mal les couleurs de la vérité et de la vertu. De ces griefs, les uns, comme on le voit, ne -sont que le développement des chefs de Taccusation: offense à la religion reconnue, et précision de la vague formule de corruption de la jeunesse. Mais il y en a un tcmt nouveau : ce sont ses doctrines politiques, son mépris du gouvernement démocratique et sa préférence marquée pour l'aristocratie dorienjie. De ce que le grief ne fait pas partie de la formule judiciaire, on n'a pas le droit d'en conclure qu'il ne fut pas mis en avant par Anytus ou Lycon, et

(l)Xén.,M6m.,I, 2, 56.

(2) Xén., Mem., I, 2, ±9.

qu'il n'eut pas sur Tissue du procès rinfluencô la plus décisive. Ë tait-il interdit aux avocats dô plaider d'autres moyens que ceux que contenaient leurs conclusions écrites? Je l'ignore : j'ai de la peine à le croire devant les termes de Xénophon qui fait précéder chacun des faits articulés contre Socrate de la formule identique ; oKdTttycpoç l'(pw.

Soit mépris de la mort, soit conviction que son rôle actif était terminé et sa vie utile achevée, soit seulement qu'il fût certain de l'inutilité de ses efforts, Socrate répugnait à se défendre : il sentait qu'il valait mieux pour lui mourir que de vivre (1); mais il voulut encore en cela obéir à la loi, et essayer de remplir cette tâche, quelque difficile qu'elle fût (2). Ce ne fut donc pas dans son intérêt, mais dans Tinlérêt de ses concitoyens, et p*our remplir un devoir, qu'il résolut de se défendre, et se défendit : il se défendit même sérieusement, sans vouloir, il est vrai, abaisser son caractère, ni laisser compromettre en sa personne les droits de la libre pensée et de la vérité. Il voulut préparer un discours et

(1) Xéu., Apol.leii; Mem., IV, 8, 6; V\sX.,Apol.y p. 29 b, c, d, et 30 c.

(2) Plat., Apol., 19 a : cî(Jt.ai Sï a-M j^aXe^bv lîvai..* ojxwç

le méditer d'avance ; il s'y remit même à deux fois : deux fois le signe divin Ten détourna (1). Il obéit enfin à cet ordre réitéré, d'ailleurs si conforme à son propre sentiment et à ses habitudes, et se présenta sans discours écrit, préparé, ni médité, se fiant à Tinspîration du moment, et résolu à ne rien changer aux allures familières et simples de sa parole, ni à l'attitude un peu dédaigneuse dans sa fierté, qui convient à l'innocence calomniée. Sa devise était que le devoir de l'orateur était uniquement de dire la vérité et toute la vérité, celui des juges de la discerner et de la proclamer (2). Lysias avait écrit pour lui un discours apologétique ; après en avoir entendu la lecture : C'est un beau discours, dit-il, mais qui ne me convient pas (3). — Et comment, reprit Lysias, ne te con-

(1) Xén., Apol, 4; Mem. IV, 8, 5.

(2) Plat., Apol, p. 18 a.

(3) Diogène de L., 11, 4Q, qui paraît Favoir eu entre les mains, dit que c'était un discours plutôt du genre judiciaire que du genre philosophique. Le Scholiaste de Platon, Apol..f 18 b, en parle aussi comme s'il existait de son temps, et nous apprend que Lysias y prenait à partie Mélétus. L*auteurdes Vit.XOraù,, dans la vie de Lysias, le caractérise par ces mots : gaToxaffalvri tC^v ^ocaatwv, c'està-dire « ad judicum animes commovendoscomposita. » D'après Cicéron, de Orat.yl^ 54, Socrate reprocha au discours de Lysias de manquer de fierté virile et de noblesse courageuse, « disertam sibi et oratoriam videri.

Yient-il pas s'il est beau? — Ne sais-tu pas, lui répondit Socrate, que les belles chaussure» et les beaux habits ne me vont guère. » Stobée modifie un peu les termes de la réponse sans en changer le sens. Lysiag ayant dit à Socrate que son discours ne lui paraissait pas manquer de beauté : « Les roses aussi, répondit le philosophe, sont bien belles, et néanmoins il ne me conviendrait guère de me couronner de roses(l). Le courage de cette conduite ne peut en faire méconnaître la' signification «un peu dédaigneuse; ce n^est plus un prévenu qui se recommande en suppliant à la justice et à la bienveillance de ses juges, c'jest un homme supérieur, un maître qui se croit en droit de donner des leçons et de signifier des ordres (2). Cette hauteur d'attitude qui avait sa source, non dans un vain orgueil, mais dans une vraie grandeur d'âme (3), ne contribua pas peu sans doute à le

. fortem et virilem nonvideri». Cf. Qiuntil.,XI, 15,30, ot XI, 1,11, Val. Max. VI, 4,2. Nous avons déjà rappelé Topinion qui attribue à Lysias deux discours apologétiques, Tun antérieur, Tautre postérieur à la mort de Socrate. Cette conjecture ne s'appuie sur aucune raison sérieuse.

(1) Stob., Sermon., VIII, 9.

(2) Çic. de Orat., T, 54 : « Ut non supplex autieus, sed magister autdominus videretur esse judicum.»

{3]Cic. /fuscul., 1, 29: «Liberam contumaciam a mognitudinç animi ductam, non a superbia. »

2ii4 VIE DE SOGRATE .

perdre, mais n^'atitorise pas cependant Topinion qu'il ait désiré et ouvertement provoqué sa condamnation en irritant à dessein ses juges. Je ne vois pas que Socrate ait reconnu la nécessité de sa mort, et qu'il ait nulle part dit ou fait entendre « qu'il est inutile de reculer devant la nécessité, qull faut que sa mort s'accomplisse et que son heure est venue (1). » Sans doute il déclare qu'il aime mieux mourir que de renoncer à son devoir, qu'il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes ; mais il n'a nulle part exprimé la pensée que sa condamnation fût une chose nécessaire. Parce qu^il se défend avec noblesse, on n'a pas le droit de dire « qu'il abandonne de propos délibéré le but immédiat d'une défense, et qu'il parle pour la postérité sans souci de la vie (2) : Sola posteritatis cura, et abruptis vitœ blandimentis. »

C'eût été là^ comme pour Othon à qui Tacite applique ces admirables paroles, une préparation un peu artificielle, théâtrale, un calcul, une pose, comme nous dirions, contraire à sa simplicité, et d'ailleurs une forme indirecte du suicide, contraire à ses doctrines. Rienn'empôchaitlesAthéniensd'écouterlavoixde la raison,

(1) M. V. Cousin, Af*g. de VApol, p»58.

(2) M. Grole, Hist. de la Gr,, t. VII, p.328> trad.fr*

de rhumanité et delà justice. Sa condamnation n'était pas, comme on Fa dit, « forcée et un résultat inévitable de la lutte qu'il avait engagée contre le dogmatisme religieux et la fausse sagesse de son temps (1). » N'introduisons pas si facilement la fatalité dans l'histoire où elle expliquerait et justifierait tout. Les Athéniens auraient pu et auraient dû écouter les vérités courageuses que Socrate mêlait à sa défense, et il ne leur était pas impossible de l'acquitter.

Socrate se défendit donc (2), sans espérance, sans illusion, mais aussi, à mon sens, sérieusement, sans découragement et sans s'abandonner, car il se croit et se proclame innocent (3).

Nous avons, sous le titre d'Apologie de Socrate, deux discours attribués l'un à Xénophon, l'autre à Platon.

V Apologie de Xénophon avait longtemps

(1) M. V. Cousin, Arg, de VApol de Plat., p. 59.

(2) Fut-il seul à prendre la parole? accepta- t-il leconcours d'autres orateurs? S'il est vjai que Platon voulut monter à la tribune pour prononcer un discours en sa faveur, si les paroles que Justus de Tibériade lui met dans la bouche, (Diogène, II, 41 : vewTaTc; wv ... twv im tô p^aa xaraêavTwv), avaient été prononcées, il faudrait bien . Tadmetlre , quoique le fait puisse paraître se mal concilier avec Taititude de Socrate au procès.

(3) Xénophon affirme que plusieurs de sesamis prirent la parole pour le défendre, Apol.^ 22 : tw^ aum-pptuovtcûv

256 VIE DE SOGRATE

passé pour une pièce authentique : elleestcitée comme appartenant à Xénophon par -Diogène de Laërte (1), qui la compte dans le catalogue de ses ouvrages; par Athénée, auteur d'un Traité de rhétorique attribué à Denys; enfin par Stobée qui en reproduit quelques passages avec la mention du nom de Xénophon. Walckenaër, dans ses notes sur les Mémorables (2), est, je crois, le premier qui ait contesté l'authenticité de ce morceau qu'il trouve indigne du génie de Xénophon, et, argument qui me touche davantage, qu'il montre composé entièrement des Mémorables^ sans contenir aucune idée nouvelle ni aucun fait nouveau. D'ailleurs, TApo/o^t^ de Xénophon est un récit plutôt qu'un discours ; le plaidoyer de Socrate tient une petite place dans une pièce qui elle-même est de peu d'étendue. L'auteur déclare qu'il n^'a point eu l'intention de reproduire intégralement ce grand débat (3), soin que d^autres que lui avaient déjà pris (4); il veut seulement insister sur un point particulier, à savoir, qu'il valait mieux pour Socrate mourir que vivre. Sans juger au fond de

(2) Mem., I, L

(3) Xén., ApoL § 22 : AXX' i^o <.ù rà Trâvra eîïçeîv, ex rfi; ^ixn; è<j7rcu<î'affa.

(4) Xén., Apol., 31 : 'je-jpa^aai (j.sv, Tiepi tcÛt&u >cxt àXXoi,

l'authenticité de cette pièce (1), nous n^avons qu'à la lire pour être convaincus qu'elle n'est pas le plaidoyer de Tillustre accusé, et ne reproduit môme pas la physionomie exacte de son discours.

Il en est autrement de Y Apologie de Platon, quoique Tauthenticité en ait également été attaquée. Ast la croyait Fœuvre d'un faussaire X2), et je me rappelle que M. Cousin, en m' entretenant de cet ouvrage, le trouvait bien maigre et d'un tissu bien mesquin pour le génie de Platon. Ce n'est pas là une opinion nouvelle :Fréret l'avait déjà exprimée et l'appuyait sur le jugement de Cassius Sévérus qui jugeait ce discours indigne à la fois et de l'avocat et du prévenu (3), nec patronOy nec reo dignam, et elle a été soutenue avec beaucoup de savoir dans

(l)Fréret la croit authentique, et même plus véritablement historique que celle de Platon, car, dit-il, Xénophon la tenait 4'Hermogène, à qui Socrate avait fourni ces renseignements. Mais cette assertion ne repose que sur V Apologie même et ne peut évidemment servir à en démontrer Tauthenticité, que Schneider a soutenue par d'autres arguments. Bornemann et Zeller la tiennent pour fausse, et Walkenaër l'attribue à l'auteur de la fin delà Cyrt/pédie et de plusieurs autres ouvrages attribués à Xénophon.

(2) As,^ Platon s Leben,^ p. 69.

(3) Senec, Controv..,!. III, praef. C'était un orateur célèbre. Plin., Hist. Nat. Vil, 12.

258 ' VIE DE SOGRATE

uu livre récent (1) qui, à son tour, a été Irèsdoctement et très-habilement réfuté (2).

J'avoue que je ne peux pas partager ces soupçons etque je n^éprouve pas ces scrupules. Citée par Thémiste, Proclus, Diogène de Laërte, Origène, Aristide et les vieux grammairiens (3), V Apologie est vantée pour la perfection de Tart et du style par Denys d'^Halicarnasse, qui n'est pas suspect d'une très-grande partialité en faveur de Platon (4), et il faut être prodigieusement délicat pour être plus difficile que ce rhéteur; enfin, si elle n'est pas nommée par Aristote, il y fait certainement allusion et en cite même quelques expressions textuelles (5). Le dialogue qui s'établit entre Mélétus et Socrate, et qu'on retrouve dans Y Apologie de Xénophon, ne prouve rien contre rauthenticité de l'ouvrage, ni même contre sa valeur , historique ; car il n'est nullement en opposition avec les habitudes judiciaires des Grecs, et, tout au contraire, la loi faisait une obliga-

(1) Forchammer, JDie Athener unUSok.t Berlin, 1831,

(2) Vau LimburgBrouwer, ApoL Socratis contra Me^ liti redivivi calumniam. Groningt, 1838,

(3) Voir les citations dans Tédition de Y Apologie de Fr. Fischer.

(4) Dion. Hal., De admir. vi Demosth, et Ars rheiorica, % 3.

(5) RheL, II, §3 et III, § 18 ; Plat., ApoL, H b, c, d.

tion de répondre aux questions faites' par la partie adverse (1) ; Tinterrogatoire et le contreinterrogatoire entraient comme éléments de raccusation aussi bien que de la défense. Ainsi, non-seulement on doit conserver à Platon ce morceau précieux, mais on peut croire que ce n'est pas une œuvre entièrement d'imaginanation, une compositionpurement oratoire, sans fondement réel. Socrate s'était défendu luimême (2) ; Platon avait assisté aux débats, et adressait son ouvrage à des concitoyens chez lesquels ce souvenir était encore vivant; pouvait-il inventer complètement le discours qu'il lui mettait dans la bouche î II semble y régner un accent de vérité historique; le tour, Tex-

(1) Plat., Apoh, 25 d : d vo'pioç xiXt'uei àiroxpiveoftai,, et Qn

effet, Démosthènes adv. Steph, OraU 11, p. 1131, cite le texte : Nopieç* rotv àvTt^ûcotvlicfllvft«](xi9ilvfti àivtxptvaeOft( àXXiiXoK

(2), Gela est certain, d'abord parce que c'était une obligation légale, ensuite cela est prouvé par toutes les traditions, par le fait même des deux Apologies qu'on lui prête, enfin par les aUusiona fréquentes qui le rapportent à cafte défense et au discours qu'il prononça. Phœdon^ 63 b : xp'»i à'KcXoynaoLobon &9it%^ iv ^ucxoTYiptcâ, Id, 69 e. Socrate accepta, dit-on, le concours d'avocats (Xén.^poZ., § 22). Platon lui-môme voulut prendre la parole, et Justus de Tibériade, cité par Diogène, nous a conservé les premiers mots qu'il prononça ; mais les juges ne voulurent pas l'entendre à cause de son âge, quoiqu'il eût, à cette époque, près de trente ans.

pression, Tesprit du style, le fond des idées, Tâttitude de Torateur, tout enparaît bien socratique, et quoique, avec un artiste aussi accompli que Platon, cette vérité du style et du caractère ne soit qu'un indice peut-être trompeur, il n'est pas impossible que nous ayons, dans ce discours, comme le croit Schleiermaclier (1),' une copie aussi exacte de la vraie défense de Socrate, qu'ail était possible à la mémoire heureuse et à rimagination créatrice de Platon de la conserver : réservons encore les différences nécessaires du discours écrit et du discours parlé et même improvisé. Nous savons, par les confidences et par la pratique de Thucydide (2) , quelles libertés les historiens se croyaient en ce cas permises, et nous voyons qu'ils s'attachaient plus à reproduire le caractère de Thomme, la physionomie morale du discours, que d'en retracer les idées mêmes et les expressions littérales.

C'est dans cette mesure, et sous cette réserve, que nous considérerons ï Apologie de Platon comme un document historique, qu'à ce titre nous devons analyser.

Elle se divise en trois parties : dans la première, Socrate cherche à prouver qu'il n'est

(\)Platon's Werke, vol. I, p. 185. - (2) 1. 22.

pas coupable; dans la seconde, il détermine la peine qu'il croit avoir méritée; dans la dernière, il dit adieu à ses juges.

En effet, le procès était du genre de ceux que la législation attique appelait t/>«toç (1), c'est-à-dire que la peine n'en était pas fixée par la loi, mais dépendait de l'accusateur, des juges, et, ce qu'il y a de particulier, jusqu'à un certain point de Taccusé.

Ainsi, le débat s'engageait d'abord sur la question de culpabilité; celle-ci résolue, l'accusateur prenait la parole pour proposer la peine, r/^»/, pœnœ œstimatio (2) , l'accusé pour faire une contre-proposition, et le tribunal jugeait le second point comme le point de fait, ^gy'rgpjfity 'v[^w(poy (3).

(1) Et non comme le dit Suidas <xTÎ{i.YiToç. On donnait ce ' derniernom, suivant Pollux, VIII, 63, au procès, tÎv cùjc

e<TTiv uiroTifi.YÎoaaôai, dtXXà to<joÛt&u mi^tTcu oaou èïri'yg'ypaTr-

Tai. Cf. Dém., ilfirf., §90. Même lors que la loi fixait la peine, il semble qu'on donnait encore à Taccusé udc alternative. (Dinarch., adv. Démosth,, § 60.)

(2) Gela s'appelait TijxâcTÔai tw ^tû-^jovri, TÎainaiv TrcifiToôai,

iTn-ypàcpsdôai Tifi-maa ; Taccusé répliquait, et cela s'appelait

àvTiTiptacTÔat ou saurS) Tip.àodxt.

(3) Harpocrat.j àxi^kriToi; à-^wv. Gic. de Orat^ l, 54. « Ergo ille quoque damnatus est, neque solum primis sententiis, quibus tantum statuebant judices, damnarent an absolverent, sed etiamillis,quas iterum legibus ferre debebant. Eratenim Athenis reo damnaio, si fraus capi-

202 VIE DE SOGRATE

Ce qu'on peut trouver d'^étonnant dans ce fait, ce n'est pas tant la procédure que Tapplication de cette procédure à Taffaire de Socrate, Le crime d^impiété, daiSsU^, devait être prévu, il semble, par le code pénal, et la peine était la mort. Cependant il e§t certain, par un autre exemple, que ce crime rentrait dans la catégorie des T(/w«to/(4); peut-être qu'en tout cas, môme lorsque la peine était prévue et fixée par la loi, Tusage déférait à Taccusé le choix d'une proposition contraire.

Q.uoiqi^'il en soit, Socrate avait, comme nous l'avons déjà dit, divisé son plaidoyer en trois parties : la première, où il plaide non coupable, se divise elle-même en deux parties; dans l'une, aussi adroite, il me semble, que naturelle et digne, et aussi conforme aux règles de l'art que convenable au caractère de Torateur, il cherche à effacer l'impression fâcheuse que des propos mensongers ont pu faire sur Tesprit de ses juges. Il ne leur dira que la vérité, car il ne veut pas les séduire, et il explique comment ces antipathies contre sa

talis iionesset, quasi pœnse sesiimatio, et ^enteutia quum judicibus daretur, interrogabatur reus, quam quasi sestimationem comir émisse se raagcime confiteretur. » (Cf. Meieret Schoemani),, Attische process., p. 171 et 193.) (i) Dém., m Timocr.y p.. 702,

personne et ses doctrines ont pu naître, en racontant la mission que la réponse du dieu de Delphes lui avait imposée. Pour obéir au dieu qui le proclamait le plus sage des hommes, et chercher quelle pouvait être la signification de cette réponse sur le compte d^un homme qui faisait profession de ne rien savoir, si ce n^est cela même qu'ail ne savait rien, il s^'est cru obligé d^interroger tous ses concitoyens, et surtout les plus marquants d^entre eux, ceux qui prétendaient être intelligents et sages, et, par une opération douloureuse à leur amourpropre et nécessaire cependaUt è la patrie comme à chacun d^eux, de leur montrer quel était le véritable état de leur esprit et de leur âme, et de les délivrer ainsi de Tillusion, aussi dangereuse que fausse, d'une science dont ila^ n'avaient que Tapparence et Torgueil sans la réalité. '

Si on Taccuse de s'occuper de questions de physique dangereuse et de dialectique sophistique, ce sont là des malices d^un poète comique auxquelles il ne faut attacher ni foi ni importance ^ Qu'on en croie le témoignage de ceux qui le connaissent, et qui savent que ce sont là des études auxquelles il est absolument étranger et des choses qu'il ftiit même profesfession d'ignorer. Il corrompt la jeunesse,

dit-on, en ne reconnaissant pas les dieux de rÉtat et en introduisant, par son Démon, des innovations religieuses. Il est bien éloigné de partager les théories d'Anaxagore, qui refusait toute divinité aux corps célestes; il considère et il vénère comme dieux le soleil, la. lune et les autres astres; et quant à son Démon, que peut-il être, sinon un dieu ou une manifestation divine, et alors comment Taccuse-t-on de ne pas croire à Texistence des dieux ? Loin A'^avoir nui à sa patrie et à ses concitoyens, il croit, en les forçant de se rendre un compte exact de Tétat de leur âme, en cherchant à les pousser à connaître et à pratiquer la vertu, seule condition du bonheur, il croit leur avoir rendu un service que lui seul pouvait leur Tendre, et que, lui mort, personne ne leur rendra plus. Le Dieu Tavait donné aux Athéniens pour remplir cette fonction sévère et utile, et c'est pour cela que, d'une part, il a négligé ses affaires et les intérêts des siens, et, de Tautre, qu'il n'a pas voulu se mêler activement de la vie politique. Qu'on ne lui reproche pas trop de s'être dérobé à ces devoirs. Dans une ville comme Athènes, il est difficile de sauver sa vie et dédire au peuple la vérité. C'était pour se conserver plus longtemps à la mission providentielle que le Dieu lui avait imposée,

LE PROGÈS 265

et il avait la conscience de servir ainsi son pays mieux qu'à la tribune du Pnyx.

Quant à la moralité de ses enseignements, les faits sont là pour démentir Taccusateur; aucun de ceux qui les ont reçus, aucun do leurs parents ne Taccusent de les avoir corrompus; plusieurs accourent pour le défendre. C'est donc une vaine accusation. Qu'ion ne s'offense pas de la liberté de son langage ; il n'est pas insensible aux joies de la vie; il n'est pas né d'un chêne et d'un rocher, et il a des enfants qu'il aime. S'il parle ainsi de son inno* cence, ce n'est pas par orgueil ou par dédain injurieux de ses juges, c'est par devoir, c'est pour conformer sa conduite à ses principes et rester fidèle à lui-même. Précisément parce qu'il est innocent, il ne s'abaissera pas à des larmes et à des prières qui dégradent et Taccusé et le juge, et attend de la conscience et de la raison seules l'acquittement auquel il a droit.

Ce discours ne fut pas entendu sans murmures, et des marques de mécontentement, e*t peut-être d'indignation (1 ) , éclatèrent à plusieurs reprises (2). Il semble que ce fut à ce moment

(1) PJat, ApoL : p-vi ôopuCsirs.

(2) Xén., ApoLj § 14: iml xaî taOra aKwcvTecoî ^ixxaraî

que ses avocats prirent la parole, et que Platon essaya inutilement de la prendre. .

Puis les juges allèrent aux voix^ au scrutin secrel, comme en toute affaire. Deux cent quatre-vingt'Une voix se prononcèrent pour la culpabilité (1); la majorité pour la condamnation fut de trois, ou suivant d'autres leçons, confirmées par des manuscrits qu'on déclare meilleurs, de trente :^oix, c'est-à-dire que Socfate fut déclaré non coupable par deux cent soixantedix-huit ou par deux cent vingt et une voix : dans le premier cas, il y aurait eu cinq cent cinquante-neuf votants , dans le second, cinq cent deux (2).

Socrate, qui ne s'était fait aucune illusion, apprit le résultat avec un étonnement qu'il ne

sdopûëouv, et plus loin, §-15;Ta3Tft âxoûaavTCc In (laXXcv èdopuêouv.

(1) Diog. L,, 11, 41. Les termes sont obscurs, mais le sens n'est guère douteux.

(2) On a élevé sur ces nombres toutes sortes de difficultés : 281 plus 278 donnèrent 559 : or, on affirme que le trtbunal des Héliastes se composant toujours de centaines complètes; ce chiffre est impossible, mais Boeckh avait déjà fait observer qu'on pouvait admettre Tabstention ou l'absence d'un certain nombre de juges, Les autres chiffres sont exposés à la même objection : 281 plus 221 font 502, et les centaines sont encore dérangées. La composition des tribunaux athéniens n'est ni assez claire, ni çissez connue, pour affirmer que cette règle des cen-

cacha pas à ses juges; il trouva extraordinaire que, malgré les calomnies dont il était depuis si longtemps Tobjet, il fût condamné à une si faible majorité, et il exprima Topinion que si Anytus et Lycon n^avaient pas soutenu de leur influence et de leur parole l'accusation de Mélétus, celui-ci n^aurait pas obtenu la cinquième partie des suffrages, c^est-à-dire n'^aurait pas recueilli, en faveur de la condamnation, cent voix.

Une fois la question de culpabilité résolue, l'accusateur demanda la peine de mort, et on déféra à Socrate, suivant la loi, et sous la formule ordinaire, n' ^cf^^ireLôtlv 3 iitùtloAi^ une contre-proposition.

Une fois condamné, l'accent de Socrate, jusque-là tranquille et doux, et certainement . contenu et modeste, s'élève et devinent plus fier; mais on ne peut pas dire qu'il b^ave ses juges et attire sur lui, de propos délibéré, la mort.

taines pures était inviolable. Le calcul de M. Stall* baum [ad A'poh 36 b), qui porte le chiffre des acquittements à 220 n'est pas soutenable, car en déplaçant, comme il le veut, 30 voix, Socrate eût encore été condamné, puisqu'il aurait eu contre lui 251 voix et seulement 250 en sa faveur ; il y avait en effet toujours un président qui ne compte pas dans les nonrfbres pleins.

A quelle peine, dit-il, vais-je donc me condamner? Si je n'^écoutâis que la voix de ma conscience, je vous dirais que n'ayant rendu que des services à ma pairie, j'ai le droit de n'attendre d'elle que des récompenses, et, comme je suis vieux et pauvre, la- plus juste et à la fois la plus convenable pour moi serait d'être nourri aux frais de TÉtat dans le Prylanée. Mais en me plaçant, non pas à mon point de vue, mais au vôtre, puisque vous m'avez déclaré coupable, il faut que je trouve une peine quelconque. Je n'irai pas, à mon âge, par crainte de la mort, qui n'est pas un mal, qui peut-être est un bien, me condamner à l'exil ou à la prison, qui sont des maux certains; il ne me reste donc à vous proposer qu'une amende ; mais je suis pauvre : toute ma fortune réunie s'élève à peu près à une mine. Je ne pourrais donc me condamner qu'à une amende d'une mine, si Criton, Gritobule, Apollodore et Platon ne me priaient de la porter à trente mines, qu'ils s'engagent à payer pour moi (1);

(1) Ep. Socr. 14, Maxime de Tyr. 39, et V Apologie de Xénophon, § 23, nient le fait et disent qu'il refusa de faire lui-même et ne permit pas à ses défenseurb de faire une proposition quelconque, même d'une amende qui auraitpu le sauver; il voulait mourir, comme dit Maxime

Ce discours ne fut pas mieux reçu que le précédent. La mention du Prytanée dont il se déclarait digne n'^étaît pas de nature à calmer rirritation excitée contre lui. Sans doute elle n^a pas le caractère de défi hautain et de suffisance insolente, « d^outrage 'à la cour, » que veut y voir M. Grote; il faut, au contraire, reconnaître que Socrate entre autant qu^il le peut dans les préjugés du tribunal. Malgré sa répugnance, il ne conclut pas insolemment à ce qu'on lui décerne cette distinction si enviée, il ne refuse pas de porter contre lui-même une sorte de condamnation qui a dû lui coûter beaucoup; il offre en pâture, aux aveugles ressentiments de Topinion, une amende, pour lui considérable (1), car elle représente la valeur

deTyr, wpoeîXtTo àTroôaveîv. Diog. L., II, 41, ne porte la somme qu'à 25 drachmes (Boeck., Œcon. Pol. des Ath.)^m^\s Euboulide, cité par lui, Télève à 100 dr.

(1) Le lémoigiiage de Platon est plus autorisé et son récit plus vraisemblable que celui de Diogène, qui lui prête, II, 48, cette réponse hautaine el trancbanle : Ivsx*

aiTnîffew;, qu'on trouve déjà dans Gicéron, de Orat,^ I, #54. Cette réponse, si elle eût été faite de ce style, expliquerait et n'excuserait pas encore Tirritation des juges, « cujus responso sic judices exarserunt, ut capitis hominem innoccntissimum condemnarent, » car une réponse hautaine ne suffit pas pour faire d'un innocent un coupable. ^

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de tout ce qu'il possède. Il va plus loin : pour cette circonstance, lui qui n'avait rien voulu recevoir d'Alcibiade ni d'Archélaiis, il accepte une somme importante, et qui devait paraître aux amis de Socrate suffisante, puisque ce sont eux sans doute qfli l'avaient fixée. Mais il faut aussi reconnaître que Socrate avait envers luimême et envers l'humanité des devoirs qui primaient ceux de sa vie et de sa personne, et qu'il ne pouvait sacrifier sans trahir ce qu'il croyait sa mission supérieure et sacrée. Il avait donc fait son devoir : c'était aux Athéniens à comprendre le leur et à le remplir.

Les juges rapportèrent une condamnation à mort, prononcée à une majorité plus grande :

il y eut un déplacement de 80 voix qui se portèrent du côté des accusateurs; c'est-à-dire que la condamnation à mort fut votée par 331 voix contre 198, si l'on admet l'un des nombres de votants, et par 361 contre 141, si l'on admet l'autre.

Cette décision n'étonna ni son esprit ni son courage; il s'écria, dit-on, d'abord : Ils-me con- • damnent à mort ; eh bien ! eux, c'est la nature qui les y condamne (1). Puis, prenant la pâli) Diog. L., II, 35, réponse déjà attribuée à Anaxagore.

rôle, il prédit à ceux qui f avaient jugé coupable un prompt remords de leur injustice; à ceux qui Tavaient absous, il témoigna sa reconnaissance, et leur assura qu'ail ne craignait pas la mort, et la considérait même comme un bonheur. Puis il leur recommanda ses fils, en les priant, s'ils venaient à s'écarter de la justice et de la vertu, de les corriger et de les reprendre, comme il avait fait lui-même à leurs enfants. Enfin, avant de rentrer à la prison,, il ajouta : « Voici le moment de nous séparer, moi pour mourir, vous pour vivre : qui de nous a le meilleur partage? Personne ne le sait,, excepté Dieu. »

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