BON EDUCATION
de rharmonie et des rhythmes, d'imprimer dans les jeunes âmes le sentiment de Tharmonie morale, et de les habituer, pour ainsi dire, au rhythme mesuré de la vie. C'était, sous un nom charmant et avec des formes agréables, un apprentissage de Tari de penser, de Fart de dire et .de Tart de vivre (1).
Quand à cette discipline de l'esprit et de l'âme on avait joint les exercices du gymnase, on était un homme bien élevé (2).
Cette éducation ne manqua pas à' Socrate.
Mais il y a une autre éducation que celle de la famille et que celle des écoles, c'est l'éducation qu'on reçoit et, pour ainsi dire, qu^on respire, sans le savoir et le vouloir, dans l'atmosphère intellectuelle et morale où là jeunesse se développe, et oii, molle et tendre encore, elle se laisse pénétrer de mille impressions invisibles, mais puissantes. Je suis bien éloigné de croire que l'homme de génie^ne soit qu'un produit des circonstances extérieures et du milieu qui l'enveloppe ; sans apporter ici
1) Plat., Protagor., 326 a : wàç ^àp ô pîoç toO àv6pwwou eùpu9{/.{a<; t£ xai £Ùap{i.o(iTia; ^eTrai. Gonf. sur rinfluence morale de la musique, Arist., Polit. , VIII, 4 el5;Plut., Quœst. Symp.^ VII, 5; Athén., XIV, 18; Plat., Rep.y IV, 424.
{2) Avlsioph. ^Ran^.liO'.Vldii., Theag. , 122 e;ClUoph.,
40T C : rfai^tîav àpsTTjÇ nXeav,
d'autres preuves, comment expliquerait -on que ces circonstances, qui ont été les mêmes pour tant d'iudividus, n'ont produit leurs effets que sur un si petit nombre d'entre eux ? Mais quoique je considère l'homme, et surtout l'homme de génie, comme une force spontanée, une cause libre, il serait puéril de nier que cette liberté est limitée, et que cette force intime est soumise à des influences extérieures, qui, sans doute, ne l'ont pas créée, mais l'ont certainement modifiée, et que, par conséquent, il n'est pas indifi'érent de connaître.
Socrate a eu le bonheur de naître dans le plus beau siècle de l'histoire, et dans le pays où se sont donné, pour ainsi dire, rendez-vous toutes les grandeurs que puissent réaliser et même rêver les hommes : la richesse, la puissance, la gloire, la liberté, couronnées par des œuvres dans l'architecture, la sculpture, l'éloquence^ la poésie, d'une beauté telle qu'on n'a plus rien à en dire, si ce n'est que rien de si beau ne s'est jamais vu, et que rien de si beau ne se verra jamais. La poésie, l'art, les événements politiques contribuent à former l'esprit des individus, à leur donner leur caractère et à déterminer leur physionomie ; car ce ne sont que les formes de la vie, et la vie est la grande maîtresse, la grande école de l'homme. Certes,
jamais un plus noble esprit ne se trouva à une plus noble école.
Je trouve en généralles historiens' sévères jusqu'à rinjustice pour ce siècle, enfant gâté de toutes les gloires. Thucydide, assistant à Teffrayante et rapide corruption qui en signala les dernières années, a fait des mœurs et des mobiles moraux de son temps une admirable et -énergique peinture, mais exagérée et qu'on applique sans raison au siècle entier. Avec la gravité pénétrante de son expression concise et forte, il nous montre tous les degrés de perversité envahissant le monde grec, ra èxxmiKêù : la sincérité, cet attribut distinctif de la noblesse morale, méprisée et raillée; tout sentiment d'honneur détruit, toute foi ruinée, les facultés les plus heureuses employées aux buts les plus ignobles, les passions les plus sauvages recourant pour se satisfaire aux plus détestables pratiques! Que ce grand moraliste attristé, que ce bon citoyen, écrivant dans Texil, sous le coup des désastres de la patrie, n'ait pas chargé son tableau, qui oserait l'affirmer? Mais sans avoir recours à cet argument, qui diminuerait, sans l'effacer, l'importance de son té^ ' moignage, pourquoi n'ajoute-t-on pas que, suivant lui, la cause de cette décadence morale ce fut la guerre, une guerre atroce, implacable,
26 VIE DE SOCBATE
plus que civile, qui fit couler par tous les pores, non-seulement le plus pur sang de la Grèce, mais son honneur et sa vertu (1)? Il est donc inutile, il est faux de montrer les germes de cette corruption au sein même des splendeurs de cette époque, et de n'y voir que le développement régulier et fatal des principes qui la dirigeaient. Non, le siècle, qui couronna sa jeunesse des palmes do Marathon et de Salamine, n'était pas fatalement condamné aux guerres civiles qui, pendant près de trente ans, couvrirent la Grèce de dévastations, et faillit aboutir à la ruine de la liberté et de la civilisation.
Le progrès des institutions libres à Athènes, le magnifique développement de IVt et de la poésie; les résultats imparfaits, incomplets, contredits, des diverses écoles philosophiques; les modifications qui, par la critique des, philosophes et rinterprétation dos poètes, s'introduisaient dans les croyances populaires et tendaient à élever le paganisme polythéiste dans une sphère religieuse plus élevée et plus pure, rien de tout cela ne contenait en soi, nécessairement, fatalement, la déplorable corruption morale qu'on signale, et qui fut le résultat d'une guerre coupable et funeste.
(1) Thuc^d., III, 83: cuTtûwàaa i^ia. itareanQ tt»; yaxoTpc* iTiaç ^tà Ta; araagi; tû ÉXXyivmô).
Je suis étonné d'enteudre répéter enoore tant de banalités sur Tesprit léger, changeant, révclutiounaire des Athéniens : nul peuple dans rhistoire n^a montré une plus grande unité, un respect plus constant de son passé, et n^est resté plus fidèle à lui-même. Dans les grandes comme dans les petites choses, il renouvelle et rajeunit tout s£ins rien détruire; c'est l'union la plus parfaite du génie de Tordre et de la liberté, de la conservation et du mouvement. Je n^en veux citer que quelques exemples. En politique, Athènes pose le problème en des termes qui ne laissent rien à désirer pour la précision, et on peut dire qu'elle l'a résolu dans une mesure que tous les peuples n'ont pas atteinte ; elle re-^ pousse avec une égale horreur l'anarchie et le despotisme (1), et par une vue aussi profonde que juste, et qui lui appartient en propre, elle flétrit le despotisme -du nom qui l'exprime le mieux en l'appelant l'anarchie même (2). Tant qu^il y a eu une tragédie grecque, elle a été un
(1) Msphy].^ S^mm.^ y. 521»
aîveoYj;.
(2) C'est le nom légal et officiel du régime de terreur Qrgunîaépar lesLaoédémoxiieus après la prise d'Âthènea.
chœur à Bacchus, et a ôonservé le caractère que lui avaient imposé ses premiers fondateurs. Six siècles après le Christ, la Grèce adorait toujours les dieux qu'avaient adorés ses pères, et les Turcs, en entrant à Byzance, trouvèrentencore les Grecs penchés avec une respectueuse admiration sur les pages de ce livre immortel, bible de leur religion et de leur art. Pour passer à un trait moins important et qui n'en est que plus caractéristique, telle était la fidélité tenace de ce peuple à ses vieilles coutumes, que, quoique Talphabet ionien fût d'un usage courant depuis deux générations, les lois, à Athènes, avaient continué d'être écrites dans l'ancien alphabet attique de seize ou dix-huit lettres, et ce fuf seulement sous l'archontat d'Euclide, à la fin de ce siècle diffamé, qu'on cessa l'usage de cet alphabet incomplet et incommode.
Peut-on dire que tous les sentiments gêné-' reux et désintéressés avaient disparu, quand nous voyons Thrasybule, qui fait encore la figure d'un honnête homme, après avoir rendu la liberté et la paix à sa patrie, recevoir pour récompense une somme de 400 francs, destinée à un sacrifice commun qu'il avait seulement l'honneur d'offrir en son nom? Cette ville si corrompue crut l'honorer personnellement
beaucoup en lui décernant une offrande votive avec des rameaux d'olivier (1) ?
La liberté politique, Tégalité de tous les citoyens, la puissance de la démocratie dans le gouvernement, tout cela ne fut pas Teffet rapide d'une révolution imprévue, hâtive ou violente (2). Périclès n'avait fait que développer les principes politiques de Selon, et Selon développer peux que lui donnait la tradition du passé. La» Grèce a été toujours républicaine; la monarchie lui a toujours paru une institution barbare et bonne pour les nations orientales, parce, que, suivant la remarque à la fois dédaigneuse et profonde d'Aristole, elle^ ont l'âme servile. La royauté héroïque dont Homère nous fait la peinture est fondée sur le consentement libre : les rois ne sont que des magistrats dont les fonctions sont déterminées et très-li mitées ; leur autorité dépend de leur courage, de leur esprit et de leur éloquence. Toutes les fois qu'il s'agit de prendre une résolution grave, on rassemble sôit l'armée, soit les chefs ; on dis-
(1) iEsch., c. Ctesiph., c, 62 ; Gorn.Nep.,27ira5//ô.,c. IV. Cf. Grote.
(2) Déjà, dans Homère, à côté d'une noblesse guerrière, àvaxTe;, àpiaroi, paaiX^neç, on trouve le peuple ^^oç,
elles erlisans, ^y;[i.tocp7ci, les devins, les médecins, les armuriers, les poètes, sont appelés des hommes illustres :
30 VIE DB SOGRATE
cute, on délibère, et c^est au peuple assemblé qu^'appartierit la souveraineté. Le cinquième siècle n'a donc rien vu d'inouï ; point de révolution, point decoupd^état démocratique;- mais un mouvement normal, et qu'on pourrait trouver lent, des gern^es contenus dans la pre-. mière organisation politique et sociale de la Grèce.
Ce n'est donc pas l'orgueil de \b, victoire poussé jusqu'à l'ivresse, qui fit de chaque ci-^ toyen d'Athènes un homme habitué à raisonner avant d*agir, <^«/yoç xéyer.rs jca) -srf^drrsiuy àrecour. naître sa raisOA pour juge et souverain arbitre, et lui inspira la pensée d*étendre cette liberté d'examen sur tousle3 objets où l'esprit peut atteindre (1). Mais on va plus loin : on veut que la vie publique ait perdu sa valeur morale et que L'unité de l'Etat ait été détruite par Tindépendance d'opinion donnée à Tindividu; les faits ne s'aooordent guère avec ce jugement. Sans doute les Athéniens ont commis des foutes et des crimes ; mais quel peuple soumis à la tyrannie a mieux servi son maître que ce peuple athénien n'a obéi à Périclès; quelle cité do-r rienne ou asiatique a mieux défendu ses. murs, ses femmes, ses enfants, son honneur, sa
(1) C^est le trait du génie grec : Plat., Prot, p. 326 a ; Xénoph., Mem.y IV, 2, 1.
SON XEMVS 31
gloire que la démocratique Athènes; quelle autre a mieux mérité de retrouver la liberté et Ta enfîu reconquise ? Depuis quand le non; de Thrasybule ne fait - il plus partie des grands, noms de Thiatoire ? Athèues a essayé de fonder Tunité par la force. Les nécessités de la lutte; contre un ennemi étranger, en rapprocl^ant davantage les diverses tribus, autrefoia isolées, de la race grecque, leur avaient donné le vif et profbnd sentiment ^es liens de parenté, de la fraternité originaire qui les unis^aiept entre elles. Athènes, au lieu de fonder une union loyalëy une libre confédération, sembla profiter de cette situation' pour absorber en elle la vie et rindividualité politiques de ses alliés. Était-^ce une nécessilé ou ne fut-ce qu'une faute de l'orv gueil et de l'ambition? Je ne veux pas ici le rechercher. .Quelle que fût la cause qui en fit, pendant le cinquième siècle, le centre et le foyer de la vie politique de la Grèce, on est obligé de reconnaître qu'elle méritait à quelques égards de la représenter, et qu'elle la représente dignement. Athènes fut alors lé rendezvous de tous les artistes et de tous les philosophes, et elle a reçu de l'admiration de ses rivaux eux-mêmes des titres éternels à la reconnaissance de la Grèce et de l'humanité, Le dieu de Delphes l'avait appelée le foyer et le
'Prytanée des Grecs; T^hucydide la nommait Técole de la Grèce, la Grèce de la Grèce; Athénée/ le Musée; Pindare, le boulevard de la Grèce; Hippias, le Prytanée de la sagesse. C'est lés yeux fixés sur toutes les splendeurs de ce cinquième siècle que Cicéron s*écrie : AthenienseSy undehumanitas, doctrina^ jura^ leges ortcBy atque in omnes terras distrïbutœ pxitan" hir (1).
L'œuvre' commune de la jjhilosophie, de Tart et de la poésie avait été non pas une destruction, mais un perfectionnement de la vie morale. La philosophie des physiciens avait commencé à purger l'esprit, hanté par les visions païennes, des terreurs et des lâchetés de la superstition. La doctrine de Parménide montrait un monde réel au delà et au-dessus du monde que les pieds foulent, que les mains tâtent, que
(1) Gic.,/n Flacc.^ 26. Platon, qui ne les a pas flattés, dit des Athéniens, De Zô^fl^., 1,642 :àveuàvà-]f}CY,;aÙT09uû;68Îa
p.oipa , àXyjôûç xai cuti ttXocjtwç Eiaiv i^^oAd. Et s'il est vrai,
comme je le crois et comme le dit Platon, que le trait distinctif dacaractère grec ait été Tamour de la vérité pour elle-même, le goût du savoir, rb «paouaOe;, laissant aux nations du nord, Thraces et Scythes, Tamour delà lutte sanglante et la passion des combats, comme aux nations de rOrient, Égyptiens et Phéniciens, Tamour de la richesse et du luxe (Rep. IV, 436 a), où ce trait national de noblesse et de supériorité se manifeste-t-il avec plus d'éclat que chez les Athéniens?
les yeux voient, et donnait comme un avantgoût de Tin visible. Xénophane en attaquant comme Heraclite les absurdités de la légende religieuse; Empédocle, les Pythagoriciens s'étaient fait et répandaient du divin une notion plus pure^ une idée plus vraie, et à moins qu'on ne prétende que fonder les mœurs, la religion et rÉtat sur des notions plus exactes, plus claires, plus vraies, ne soit les détruire; à moins qu'on ne prétende qu'en demandant à l'homme de descendre dans sa conscience pour y trouver la règle de ses devoirs envers les autres, envers lui-même, la patrie et Dieu ; donner à la raison la direction de la vie, et demander aux hommes non-seulement de bien agir, mais dV gir conformément à une maxime morale, ce soit corrompre la civilisation et relâcher les liens de la vertu, on sera obligé de reconnaître que ces vérités pressenties par les philosophes, et qui percent dans les vers des poètes tragiques et comiques, ne sont pour rien dans la décadence qui signale la fin de ce cinquième siècle.
Les tragiques ont été appelés, et ont mérité d'être appelés, dans ce siècle, les instituteurs de la Grèce (1), et comme s'il ne suffisait pas à
1) Olymp., Vit. Plat, y C. 3. wapà toT; Tpa-yixoT; si7at^8Û6n
ces poètes de montrer la leçon morale dans lé cours des événementg qu'ils mettent en scène, dans le développement des caractères, dans Texpression des sentiments et des idées des personnages qu'ils font agir, il y a daus le ârame grec, par une exception unique dans l'histoire de l'art, un, personnage spécial dont le fôle est presque celui d^un prédicateur : tout le monde voit que je parle du chœur. Or, qu'enseignent donc ces poètes? Je ne veux pas rele^ ver ici en détailles maximes, mais on peut résumer en quelques traits les idées morales qui leur sont communes. Ils nous prescrivent tous la modération et la douceur, la piété et la justice ; ils nous rappellent la faiblesse et le néant de l'homrne, dont les pensées sont plus mobiles que l'ombre d'une fumée, la fragilité de \^ vie semblable à une peinture fraîche qu'une éponge efface. Ils enseignent l'existence d'une vie future, d'une Prpvideuce, d'un dieu su-r prême dont la justice infaillible nous attend pour nous récompenser ou nous punir. C'est ni qui a gravé dans notre conscience des règles absQlue^s, des lois non écrites auxquelles vaut uiieux obéir qu'aux lois changeantes
irai^euraT; '6vcpi.a^ou.6voi; «tvai -ni; ËXX*^o;. C'est du reste la
tradition grecque; La poésie. est Técole de la vie morale.
SON TEMPS 3o
et arbitraires des hommes. Nulle puissance ne remporte surja puissance de Jupiter; nul trône n'est plus élevé que le sien, il parle et Teffet suit; ce que sa volonté décide s^'accomplit infailliblement. Contre cette force divine, rhotame ne peut manquer de reconnaître sa faiblesse et sa dépendance. 0^'il sache donc connaître sa condition propre, sa vraie essence; qu'il n'estime pas trop haut ce qui est humain; que même dans le malheur, il ne s'irrite pas contre les dieux, et se rappelle que Tépi de la faute, * semé par Torgueil, fait naître une riche moisson de larmes. Ces pensées, qui éclatent en traits de flamtne dans les pièces d'Eschyle, nous les retrouvons avec d'autres accents, moins sublimes et peut-être plus tendres, dans les tragédies de Sophocle et d'Euripide.
L'art dramatique, en lui-même, est une excitation à la spéculation morale; car l'intérêt de l'action dramatique résulte toujours d'une situation des personnages placés entre deux règles morales, deux mobiles moraux, dont la lutte, dans la conscience du héros dramatique, a son écho dans la conscience du spectateur; mais par la manière dont ils l'ont traitée, on peut dire que le théâtre d'Eschyle, de Sophocle, et même, quoiqu'à un moindre degré, d'Euripide, présentant à l'homme l'homme même,
rhomme intérieur, est comme une philosophie morale en action.
Socrate ne paraît pas s'être contenté de cette éducation commune et générale, dont Tart était la forme puissante et enchantée.
Dans un passage célèbre et fort diversement commenté, Maxime de Tyr nomme tous les maîtres auxquels s'adressa Socrate et dans sa jeunesse et dans le cours de sa vie, qu'il passa tout entière, comme le recommandait Selon, à apprendre.
«c Que tu adores par-dessus tout la science, dit-il à Socrate, je te l'ai souvent entendu dire, et jaf ai vu adressant les jeunes gens tantôt à un maître, tantôt à un autre, conseillant à Callias d^'envoyer son fils à Aspasie de Milet; un homme à l'école d'une femme ! Toi-même, à ton âge, tu ne rougis pas de la fréquenter, et, non content de t'être fait le disciple d^'Aspasie, tu as été chercher auprès de Diotime la science de Tamour, auprès de Connus celle de la musique, auprès d^E venus l'art de la poésie, auprès d'Ischomachus celui de l'agriculture, auprès de Théodore la géométrie (1). > Il est évident que Maxime de Tyr a emprunté ces noms et ces
{\) Dissert. , 37, 4, l? II, p. 22o, Reisk. Il ajoute : xzlxaDTflt
faits aux livres de Platon et de Xénophon, et n^'est pas éloigné de n'y voir lui-même que des traits d'ironie. Examinons cependant avec un peu de soin ce que l'histoire nous apprend des rapports de chacun de ces personnages avec notre philosophe.
Xénoplion nous parle d'Ischomachus, dans son Économique^ comme d'un ami de Socrate, et c'est ainsi que nous le présente également Plutarque (1); mais ni l'un ni l'autre n'autorisent la supposition qu'il ait été son maître, et dans le dialogue de Xénophon il ne fait guère que fournir un prétexte à Socrate pour exposer ses propres idées sur la manière de gouverner une maison.
Evénus de Paros est plusieurs fois mentionné par Platon : dans le Phèdt^e^ comme un rhéteur qui avait distingué quelques formes d'argumentation dont Platon se moque (2); dans Y Apologie, comme un sophiste enseignant au rabais les vertus humaines et politiques (3);
(1) De curios,^ 2»
(2) Phœdr.y 267, a : tov y.âxxv(jTcv Eùr,vov... dc^oî ^àp 6
(3) Apol,^ 20 b. 5 mines, c'est-à-dire 100 drachmes, moins de 500 fr., étaient son prix, quand Protagoras, Gorgias et d'autres prenaient 100 mines, c'est-à-dire près de lOjOOO fr. en nombres ronds.
38 VIE De sograte
dans le Phédon^ comme uu poète (1); mais ce dernier dialogue nous prouve qu'ail était à peine connu de Socrate.
Pour la géométrie, à laquelle Socrate n'était pas, il est vrai, étranger (2), on n'a aucune'raison de croire qu^il Tait apprise de Théodore de Cyrène, qui fut, comme on. le sait (3), le maître de Platon, et figure, à ce titre, dans trois de ses plus grands dialogues.
Socrate, dans le Ménexène, dit à son interlocuteur qu'il n'est pas étonnant qu'il soit si habile dans Tart de parler, puisqu'il a eu pour
maître de rhétorique cette femme, célèbre autant par son esprit que par sa beauté, dont les leçons avaient formé tant de grands orateurs, et jusque là le plus grand de tous, Périclès : je veux parler d' Aspasie (4) ; et, dans le Banquet j il avoue que c'est à Diotime, la savante prêtresse de Mantinée, qu'il doit la seule science qu'il se vante de posséder, la science de l'amour (5) ; mais il est difficile de voir dans ces
(1) Phc^d., 60.
(2) Xén. , Mem, , IVj 1 , 3: )4x( foi cU aimioôA ^i ai*
(3) Diog. L., 111, 6; ApuL, De habit, docô. Plat,, Pi 159, éd. Bip.
(4) Plat., Meneœ., 235 e.
■ (5) Thém., Orat.yXllL, p. 198; Xéni, Mem^^ 11^ 6,
deux passages, d^où Maxime évidemment emprunte ses assertions, autre chose qu'une aimable ironie. Gela est certain du dernier surtout, oii Platon expose des idées qui lui appartiennent en propre, et donne à la théorie de Tamour une portée religieuse et philosophique qu^elle était bien loin d'avoir dans Tesprit dé Socrate, tel que nous le représente Xénophon (1). On a même soutenu que Diotime était un personnage fictif; si elle est très-fréquemment citée comme un personnage historique, ce n^'est, dit-on, que par des écrivains postérieurs à Platon et qui ne s'appuient que surson témoignage (2). Cependant les exemples d'interlocuteurs fictifs sont rares dans les dialogues de Platon ; on ne connaît guère que Her, l'Arménien, dans la République; l'hôte d'Élée, dans le Sophiste et le Politique; les trois personnages des Lois, Glinias de Crète, Mégille de Lacédémone, et l'étranger d'Athè-
28 i Plat, Symp., 177 c ; Theag., 128 b: oil'èv iir«jta|ii.«vûç,
{l)Mem.y TV, 1,2; Y&n Uensde^Initiaphilos, Plat: « Hi auiem (sermones) ita prorsus sunt Platome. » J'adopte ici pleinement l'opinion de K. Fried. Hermann^ contraire à celle de Wiggers, p. 24.
(2) Luc, Jmag/y c. 18; Glém, Alex., Strom.y VI, p. 631 b; Thém., Orat.^ XIII, p. 199; Himér., Orat.^ 1, 18*
40 VIE DE SOGRATE
nés, qui semblent bien être les types des trois grandes constitutions politiques des Grecs.
En accordant que Diotime soit un personnage historique (ï), il n^est pas démontré par là que Socrâte lui ait dû quelques-unes de ses idé^s philosophiques. Pour Aspasie, il est certain que c'était une femme d'^un grand esprit, et que Socrate a vécu dans son intimité (2) ; mais le ton ironique de Socrate, quand il se déclare son disciple dans Tart de la parole, est manifeste, et a été déjà remarqué par Plutarque (3). On peut seulement admettre que Socrate et beaucoup d^autres hommes distingués de ce temps allaient, à Texemple de Périclès, .chercher auprès d'elle cet ai:t de plaisanterie délicate et fine, ces grâces de langage, cette conversation enjouée et vive que le commerce des femmes sait donner, et qu^'elles enseignent facilement parce qu'elles le pratiquent par une
(1) Le scholiasie d'Aristide (t. III, p. 468, Dind.) en fait une prêtresse de Jupiter Lycéen, en Arcadie, et rapporte que par ses prières elle avait retardé de dix années la terrible maladie qui frappa Athènes, la deuxième année de la guerre du Péloponèse.
(2) Xén., Mem., XI, 6, 36; ŒJcow., III, 14 ; Plat.,
Menex, , 135 C : ^t^aoK^Xç; &oaoc où Travu ^auXr< Trspt
(3) Vit, PericL, c. 24 : p.îTà T7Xi^i%i •yi-fpxTTTai.
science instinctive, qui n^est pour elles qu'une des formes de Tart de plaire.
Dans le Ménexène (1) et encore dans VEiiihydème (2), Socrate nomme comme son maître de musique Connus (3), fils de Métrobius. Le tour ironique est ici d'autant plus évident que c'est dans sa vieillesse, dit-il, qu'il s'est mis à son école pour apprendre à jouer de la lyre, ce qui prêtait à rire aux enfants, élèves comme lui de Connus, qui appelaient pour cette raison leur maître le Gférontodidascale. "L'éducation qu'il avait reçue dans sa jeunesse lui rendait au moins superflus ces tardifs exercices de musique instrumentale, pris au sérieux par trop d'écrivains postérieurs (4). Damon, cité au lieu de Connus, comme le maître de musique de Socrate, par Diogène de Laërtc, sur le témoignage d'Alexandre Polyhistôr, dans ses àimio^At, n'est présenté dans le
(1) Menex,^ 235 c.
(2) Euthyd., 212 c.
(3) C'est le personnage qui a donné le nom à la comédie d'Ameipsias qui concourut avec les Nuées d'Aristophane et lui enleva le prix. Stallbaum(ac/ Euthyd,^ 79) suppose que si Socrate fréquentait l'école de Connus, c'était pour y avoir Poccasion de rencontrer la jeunesse avec laquelle il aimait tant à s'entretenir.
(4) Cic, De Senect, c.VIII ; adFamih, IX, 22,2', Val. Max., VIII, *?, 8; Brucker, t. I, p. 525, n» 4. <<^ pisliïi-
42 VIE DE SOGRATE
Lâchés (1) et la République (2) que comme un de ses amis. Ce célèbre musicien devait à Tintimité de ses rapports avec Périclès une importance politique considérable (3). Plutarque ie nomme un sophiste, qui, par prudence, dégnisait la vraie nature de son enseignement et la portée de ses leçons (4j. Platon en fait le plus grand éloge, et accepte sa théorie sur rinfluence profonde que la musique exerce sur les âmes et les mœurs (5).
Enfin Lucien veut que Socrate ait appris tardivement à danser (6), et il est certain que Xénophon nous le montre dans sa vieillesse, dansant tout seul dans sa maison, mais pour se donner un mouvement et un exercice salutaires.
,Dans son avidité de vrai savoir, Socrate a même été, dit-on, demander la science à ceux
guendum inter adolescentiam, qua canendi, et senectutem, qua lyra cantandi periliam Socrates acquisivit. » (l)Lac^.,180d,191d.
(2) Rep.,111, 400 b, et IV, 424 c.
(3) Plut., Vit. Alcib., 1 ; Pericl, 4.
(4)Sextus Empiricus, ad Math., Yl^ 13, nomme Lampon; c'estprobablement une erreur denom aulieu de Connus. Cf. Siob. y FloriL, 29, 68. Il y a dans le Méneœène un Lampros dont les copistes auront fait Lampon,
(5)i?ep,, IV,424c.
(6) Luc, De Saltat., 25; Xénopb., Symp.y 11, 17; Diog. L., 11, 32; Plut., Prœcepi, Sanit,, p. 124 e.
qui prétendaient posséder la plus belle de toutes, la science de la vertu, aux sophistes : il se dit plusieurs fois, dans Platon, le -disciple de Prodicus (1), et rappelle môme son ami (2), et, dans Xénophon, il récite par cœur son bel apologue d'Hercule (3), comme, dans YAxiochus de Platon, quelques extraits vraiment magnifiques de son discours sur la mort. D'après Xénophon même, il eut plusieurs entretiens avec Hippias (4) ; il y a loin de là à être son disciple. D'ailleurs il y a dans toutes ces expressions une nuance marquée de plaisanterie, et on n'est guère en droit d'en conclure autre chose, sinon que Socrate a connu et entendu Prodiciis (5) et d'autres sopliistes. Ne fût-ce que pour mieux les réfuter, il était tout naturel qu'il fût curieux de les voir à l'œuvre; peutêtre aussi, comme le veut M. Grote, u'avait-il
(1) Men,^ 96. Passage où il ne s'agit que de remploi des mots dans leur signification précise et propre, questions dont s'était beaucoup occupé Prodicus. PrO' tag,^ 841 a; Charm,, 163 d.ilpo^îxou [j.ûptA nvà àxifixoa irspi évcp-arcùv ^lonpouvroç. Axioch., 366 c; CratyLy 384 b.
(2) Plat., Hippm maj., 282 c. é Tâ{i.lTgpoç Iraipoç. (8)ikfm.,TI, 1,2L
(4) Xén., Mem., IV, 4, 5 et 6.
(5) Prodicus semble être venu à Athènes, 01. 86 ou 8*7; à cette époque il avait de trente-cinq à quarante ans.
44 VTE DK SOCRATE
pas pour eux le mépris dédaigneux et le courroux indigné que leur témoignèrent Platon et Isocrate; mais qu'il ait été réellement leur disciple ou niême leur élève, c'est ce que je 'ne puis admettre, malgré Fautorité de M. Cousin, qui, dans son mémoire sur Socrate, dit que le futur adversaire des sophistes « avait débuté par aller à leur école (1). »
Par la date seule de leur arrivée à Athènes, où nous ne les voyons se présenter que. vers les commencements de la guerre du Péloponèse, les sophistes sont certainement étrangers à réducation,. môme à Téducation philosophique de Socrate, alors âgé de quarante ans. S'ils ont eu une influence sur son es-
(1) Après en avoir fait Télève des sophistes, M. Cousin ne fait presque leur imitateur. « Il s'était fort occupé de rhétorique, » dit-il dans le mémoire déjà cité (Comptes , rendus de V Académie des sciences morales^ mars 1861, p. 383). Diog. de L., 11, 1*9, rapporte en effet en ces termes l'opinion d'Idoméaée : ^h ^àp xal èv pr,TGpixcî; ^eivoç; mais les Trente Tempêchèrent de s'adonner à renseignement de la rhétorique, que lui et son disciple Escbine furent les premiers, suivant Phavorin, à professer à Athènes, pyiTopsuEiv i^î^aÇe.» La seconde partie de cette assertion est évidemment une erreur historique, et quant à la première, elle n'est qu'une interprétation trèsfausse, suivant moi, du mot de Xénophon : Tg'xva; Xo-fwv S'i^aaxiiiv, qui ne fait allusion, je crois, qu'à la dialectique où Socrate, en effet, fut passé maître.
èBS MAITRES ' 45
prit, c'est en excitant Tardent désir de combattre leurs enseignements funestes, et en développant son goût naturel de polémique, qui est le côté critique et négatif de soii œuvre philosophique. Le récit complet de cette lutté courageuse et à la fin victorieuse du bon sens indigné contre le sophisme audacieux, appartient à Thistoire de la doctrine de Socrate et non à Thistoire de sa vie où je veux me renfermer; qu'il me soit cependant permis de m' étonner du rôle où Ton a voulu, de notre temps, rabaisser Socrate, en faisant de lui le plus grand et le dernier des sophistes (1).
Je sais bien que Ton répète « que les sophistes tout aussi bien que Socrate, se tiennent sur le terrain de la subjectivité, et que la seule différence est que les uns posent la subJQctivité finie et particuHère, Tautre la subjectivité infinie et universelle (2). » Je ^'ai nullement peur de ces mots techniques qui ne me paraissent pas nécessaires, mais qui ne doivent pas non plus faire illusion. Que veut-on dire ? Veuton dire que Socrate a pris pour règle et pour mesure de la vérité la raison et la conscience de Tindividu, mais en tant que cet \^di^^^^
(1) Hegel ei G rote.
(2) Henning's, Principien der Ethik]
46 VIE DE SOGRATE
Dorte en lui les .caractères universels de la vérité, en tant que sa raison plonge par ses racines ou par son origine dans la raison universelle, en tant que les idées universelles et nécessaires constituent Tessence de son esprit ? Il est certain que Thomme ne peut juger qu'avec sa raison, penser qu'avec son esprit, et que penser étant mesurer, sa pensée est la mesure des choses. Mais est-ce là ce que dit et veut dire Protagoras?
Socrate fonde une méthode pour arriver à une science, dont la nécessité, et a fortiori la possibilité, est démontrée par son principe, que la science est la vertu même. Par sa tentative de découvrir Tessence de la moralité, et de déterminer par des définitions générales l'idée des «différentes vertus, il fonde une morale scientifique, [une Éthique philosophique. Enfin, par ses recherches sur les idées des vertus, il apprend à ne voir l'essence des choses que dans leur idée, et prépare, appelle, s'il n'ébauche pas déjà, d'une part la dialectique, c'està-dire la méthode pour arriver à trouver l'idée, de l'autre, la métaphysique ou l'ontologie, c'est-à-dire la science de l'être véritable qui ne consiste que dans l'idée.
Les sophistes ne font de l'homme qu'une machine à sensations ; ces sensations sont tout
individuelles, changeantes ; n^ont aucun caractère de fixité ni d'universalité, pas môme pour rindividu qui les éprouve : non-seulement la science n'est pas nécessaire, mais elle est impossible ; il n'y a donc pas à chercher un art, une méthode, pour arriver à trouver une vérité qui n'existe pas; il n'y a qu'un art d'illusion et de mensonge qui augmente et exploite la mobilité naturelle de Tesprit humain, et Taide à passer d'un fantôme à un autre. L'homme est la mesure des choses, non pas en ce sens qu'il y a dans son esprit des idées qui correspondent aux principes de l'être, mais en ce que les choses n'ayant aucune réalité, et consistant uniquement dans les représentations vaines que s'en fait l'esprit, l'esprit, maître de ses représentations, les fait être ou paraître ce qu*il veut, et ne se borne pas à mesurer les choses, mais les crée.
S'il n'y a pas de règle fixe et absolue de la vérité, il en est ainèi des vérités morales, et une science morale, un art de la vie, est tout aussi impossible qu'une dialectique sérieuse. Le bien est un mot que chaque individu applique, suivant la fantaisie changeante de soi\\ïïiagination, à ce qui lui est utile et à ce ^\ \vi^ plaît. L'égoïsmele plusmatérialiste^^le ^ vxg^^" lisme réduit à n'être qu'une pratique ^ ^ o^'
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ractère scientifique, ne sera jamais un principe philosophique et ne pourra jamais être confondu avec la grande maxime socratique, qui reconnaît dans la raison humaine le principe du savoir et le fondement de la certitude (1).
Un seul rapport d'analogie peut être justement affirmé entre Socrate et les sophistes : ils négligent également les études physiques qui avaient absorbé. les travaux des philosophes antérieurs ; mais là encore, sous l'analogie apparente et de fait, se cache une opposition profonde d'intention. Socrate veut fonder une science, et c'est la science de l'homme, et, comme le dira son grand disciple, la philosophie de l'âme. Il ramène donc l'âme en ellemême, comme à l'objet le plus facile et le plus intéressant à connaître pour elle; il ne croit pas l'homme autorisé à chercher ces grands phénomènes obscurs et mystérieux que les dieux semblent nous avoir cachés, et qui sont inutiles au bonheur et à la vertu. Mais les sophistes la rejettent parce que la physique, bien différente de ce qu'elle est aujourd'hui, ne contient pas d^applications utiles aux intérêts matériels ou aux plaisirs sensuels de l'homme.
(1) Plat., CtH,^ p. 46 I p.riJ'evi àXXft) ^stôsoOai îo tw Xo-yw, Ô; àv ptoi XttyXfi^Utù êeXtiaTOç ^acvy.rat.
En résumé, aucun souffle élevé, moral, idéal, n^anime les spéculations des sophistes; ils ne travaillent que pour la vanité ou pour l'argent . Ils n'ont pas de méthode ; ils ne croient pas à la science, ils ne croient pas à la vertu : il est impossible d'imaginer un contraste plus complet.
Ce n'est pas assurément Tinfluence que ces différents personnages ont pu avoir sur Socrate qui amoindrira le grand caractère d'originalité de ses actes et de ses doctrines. Cependant avant de conclure qu'il n'a eu d'autre maître que la nature (1), que son génie a été directement inspiré d'en haut, comme le fait Maxime de T jr, il faut se demander quels ont été les rapports de Socrate avec les philosophes qui l'ont précédé, et dont quelques-uns ont passé pour ses maîtres directs et immédiats.
Il est certainement bien étrange, comme le fait remarquer M. K. Fr. Hermann (2), que Maxime ne mentionne même pas, au nombre de ceux qui ont pu exercer quelque action sur les idées, ou du moins sur la vocation philosophique de
(1) 'M.QiX.j Dissert,, 38, 4, t. II, p. 225 : ^KÎ^aaxixXov w çuaiv, et plus loin, p. 235 : tov SoMtaotTyjv aÙTov oîi4^ •tB^*e«^*'^ Tfc'y^vYi à-YaÔov, âXX' eu 6eia p.oîpa.
(2) De SocraU magist,, p. 30, dissertation ^>. ^atv^ où j'ai beaucoup puisé. ^^
Socrate, Anaxagore et Archélaûs. La question valait au moins la peine d'être examinée.
Aristide prétend que Socrate n*a pas tiré de son propre fonds une philosophie originale, et qu^il a dû sa sagesse au commerce des nombreux sages qu'ail a fréquentés et dont il cite Pythoclidès et Anaxagore (1). Que ce dernier ait exercé une influence sur les idées de Socrate, c^est ce qui est attesté encore par Diogène de Laërte et par Suidas (2) et reconnu par Platon lui-même; La chronologie, n'interdit pas de croire qu'il ait pu être entendu du futur réformateur de la philosophie. Né dans la 70* olympiade, vers 500 ans av. J.-C, Anaxagore était venu à Athènes dans la 81% et était mort en exil dans la 1'® année de la 88% trois ou quatre ans après la condamnation qui Ten avait chassé. Il avait donc vécu Tespace de près de trente ans à Athènes, pendant lequel Socrate, âgé de quatorze à quinze ans à son arrivée, avait eu certainement occasion d'assister plus d'une fois à ses leçons (3).
Pour Archélaûs, les témoignages sont encore plus précis et plus affirmatifs ; celui-ci était
(1) Aristid., Orat., 45, t. III, p. 540.
(2) Diog. L., 11, 19, etll, 45; Said.
(3) A la mort d' Anaxagore, 428 av. J.-G. , Socrate avait quarante ans.
un concitoyen de Socrate, et passe pour être à la fois le disciple d'Anaxagore et le premier Athénien qui se soit livré à la philosophie. Quoiqu'il porte souvent dans Thistoire le titre significatif de o (pv^r/xo? , et môme celui de û ^v(Ti)t(âtûLtoç (1), il n'avait pas négligé, dit-on, la morale. C'est à lui que Socrate, si Ton en croit Diogène et beaucoup d'autres, dut cette direction de la philosophie, dont on le croit le premier auteur (2), tandis qu'il n'est en cela que le disciple d'Archélaûs, dont on l'accuse même d'avoir été le mignon, ta ^cLihKd (3). On veut
(1) Sext. Emp.,ac^v. Math,, VIT, 90; Diog. L., 11, 16.
(2) Diog. L. , 11, 16 I irap' eu Xa€û)v 2ci»cpâr/iç, tw aOÇ^aai «Ûtoç supEÎv OTlTÊXx^ôy].]
(3) Diog. L., ir, 19- X, 12; Porphyr. ap. Théodor., Cur. Grœc. aff., XII, 67. Suidas ne fait que reproduire ces autorités. Cf. Simplic. inArist, Phys., p. 6 b. Br. ; Cic.f^usCyY, 4:1 n Socratem, qui Archelaum, AnaxagorsB discipulum audierat. » Sextus Empiricus, après avoir dit qu'on appela Archélaiis çudDco;, parce qu'avec lui cessa la philosophie de la nature, remplacée par la philosophie morale introduite par Socrate, se contredit un peu lui-même en ajoutant [adv. Math.^Yll^ 90) que ce même philosophe toucha aussi à la morale, s'occupa scientifiquement des lois, du beau, du bien, et q^^ Socrate n'eut qu'à recueillir de lui ces doctrine^ çvc^^ passa pour avoir découvertes, tandis qu'il s'est \\ ^-afe ^ les développer. D'après Sextus, cette morale è\^ç^^ Afe^^ celle des sophistes; le juste et l'injuste ne ^^\^ ^^^
fondés dans la nature, mais ont leur origine ^-^ \ei^ conventions arbitraires de la loi. M. K. Her'>v^ ^^ A^ ^-0^
de plus qu'il ait fait avec Arçhélaûs, qui suivait sonmaître à Lampsaque, un voyage à Samos (1), ce qui est contraire au témoignage de Platon qui affirme que Sôcra te n'était jamais sorti d'Athènes, si ce n'est pour les expéditions militaires et une seule fois pour assister aux jeux Isthmiques.
A ces assertions on oppose le silence de Xénophon, de Platon et d'Aristote : ce silence n'est pas absolu ; car Platon reconnaît que Socrate avait au moins entendu lire, un ouvrage d'Anaxagore, qui avait fait sur son esprit une profonde impression (2). Gomment d'ailleurs supposer que cette intelligence si éveillée et si
tend les mots, to 9U(n)tbv xal tqôwwv u.6Tepx6To, dans le sens d'une simple distinction de la partie morale et de la partie phj'sique de la philosophie ; mais distinguer la morale de la physique, n'est-ce pas la constituer, «u au moins la reconnaître comme une partie de la science? Thémiste est moins affirmatif {Orat , X , p. 317 , Hard,): « Socrate, dit -il, n'a-t-il fait que suivre la route tracée? S'est-il borné à marcher sur les traces d'Archélaiis, ou plutôt n'a-t-il pas eu la noble ambition, non-seulement d'ajouter quelques découvertes qui lui fussent propres, mais encore de changer complètement la nature et le but de la philosopl)ie ? »
(1) Diog. L., II, 23.
(2) Chose singulière ! Bayle [Dictionn. HisU , 1. 1, p. 127) trouve là la preuve qu'il n'a pas été le disciple d'Anaxagore ; car s'il l'eût été, eût-il eu besoin d'apprendre d'un homme qui lisait les livres d'Anaxagore, que l'on v
curieuse, qui allait au-devant des sopliistes, eût négligé d'entendre des hommes tels qu'Anaxagore et Archélaûs. Si Ton objecte Topposition des doctrines, si Ton prétend qu^un élève d^Anaxagore ne serait jamais sorti de la philosophie de la nature, et n'aurait jamais reconnu à resprit d'autre valeur que celle d'une loi du monde physique, je réponds qu'on touche là une question de mots. Qu'entend-on par être élève d'Anaxagore? être élève de Platon? Estce se renfermer docilement dans le système du maître, et répéter tout au plus en la commentant, la doctrine apprise dans l'école ? Alors, il faut le reconnaître, Aristote n^est pas le disciple de Platon, et Socrate n^est le disciple ni d^Archélaûs ni d^Anaxagore; mais il y a assurément une autre manière d^'entendre cette expression, et de même qu'il est certain historiquement qu' Aristote a suivi les leçons de Platon, de même on peut croire que Socrate a pu profiter des enseignements de- ces philosophes dont
établissait un entendement pour la cause de toutes les choses. Ritter [HisU de la PhiL ion,, p. 301) s'appuie sur le silence de Xénophon et de Platon, M. Hepr^j^î^ti voit dans le passage du Phédon la preuve que Sc\rt^^®'' aussitôt qu'il eut connaissance des doctrines cl> i^ cC^^'^ gore, s'en éloigna et les répudia ; il serait d'aill^^ ^ A>^' posé à croire, avec Stallbaum et Schleiermadx©. ^^I^ -^'^^ rapport à Platon plutôt qu'à Socrate. ^ ^ ^
il devait un jour faire oublier les doctrines (1), ^influence même a peut-être été plus profonde : il est possible que la "première direction de ses études ait été entraînée dans le mouvement qui emportait alors toute la philosophie ; car il déclare, dans Platon, qu'il a été d^abord pris d^une belle passion pour la science de la nature. On ne peut nier du moins qu^il dut à Anaxagore le principe, aussi grand que fécond, qu'une intelligence suprême a ordonné et gouverné le monde physique.
Diogène de Laërte nous rapporte qu'Euripide, son ami, qui avait entendu également Anaxagore (2), lui donna à lire les mémoires d'Héradite ; si l'on a tort de faire de Socrate,^ avec les scholiastes, sur la seule indication de Tépithète ô Mfi\ioi (3), que lui donne Aristophane, un disciple de Diagoras (4), il faut au moins reconnaître qu'il ne resta pas étranger aux spéculations de l'école d^Héraclite, et la réponse qu'il fit, en rendant ces livres à son ami, prouve que
(1) Wiggers, Sokraty p. 19 i « Er suchte die Weis» heit da, wo seine Mitbùrger sie suchten, bel den vielsprechenden Sophisten, und bei den beruhmtesteu Philosophen seiner Zeit, in den Schriften und Gessengen der Weisen der Vorzeit. »
(2)Diog. L.,II,45. '
(3) Ari8t.,iVw&.,889.
(4) Disciple de Démocrite.
si leur obscurité lui inspirait la crainte de s/y perdre et de s*y noyer, il ne repoussait pas ce qui lui en paraissait clair (1). D'ailleurs Socrate déclare lui-même qu'aussitôt qu'il a été en état de comprendre, son intelligence, avide de la vérité et de la science, ne négligea rien pour les acquérir (2), ne cessant de consulter, d'écouter, d'interroger tous ceux qui avaient quelque réputation de savoir; c'est ainsi qu'il s'adressait même aux poètes, et trouvait dans leurs ouvrages, comme Aristote lui-même, nonseulement de belles maximes morales, mais encore de grandes idées philosophiques. Il est, en effet, très-probable que c'est des poètes qu'il veut parler dans le passage bien connu de Xénophon, où il dit : « Je m'en vais scrutant avec mes amis tous les trésors que les anciens sages, tù>v -jràxtfA <T6<pmf nous ont laissés par écrit dans leurs livres, et si j'y trouve quelque chose de bon, j'en fais mon profit (3). » Non-seulement la poésie avait, on le sait, à cette époque.
(1) Diog. L., II, 22 : à [jlsv cuvîixat, •ytwaw, oWi xal A ^yi ouvîixa' itXïiv AifiXlou 7» Ttvoç ^ewai xoXuji.6tiToû, Cf. Suid. V. AyiX.
(2) Xén., Apol, , s. 16 : il êrouirip ^uvisvai rà Xs-^tju.e'** "flpÇajxyjv, oûir<&iroTt ^li'XJîwov xal IJviTciv xal [i.avOâv(t)v 3ti â J^^^j.ti^ «^aôûv.
(3) Menu, 1, 6, 14.
uu caractère philosophique, mais il y avait une poésie véritablement et proprement philosophique, dont Socrate n'a certainement pas ignoré l'existence et les résultats.
Dans trois dialogues différents (1), et en des termes qui ne laissent de place à aucun doute, Platon raconte que Socrate, dans sa très-grande jeunesse, avait été directement en rapport avec Parménide et avec Zenon. Quoique contredit par Athénée et Macrobe, ce renseignement, donné avec une telle insistance par Platon, a certainement quelque valeur, et je ne m'étonne pas qu^on veuille voir quelque chose d'historique dans le passage où Parménide félicite son jeune interlocuteur de son goût et de son aptitude pour la discussion et pour ces jeux austères de la dialectique (2) ;,mais quand il serait vrai que cet entretien n^'est qu'une fiction et un ar-
(1) TheeU, 183 e; iS'op/i., 217 e; Parm,, 127 b.
(2) Athén.,X,50L; Macrob.,"^a^,1, 1. Il est difficile de déterminer avec précision la date du voyage de Parménide à Athènes; car on n'a pour la fixer que les motswàvu vs'oç, ffço^pa véoç. Si on entend par là quinze ou seize ans, on porte le voyage de Parménide à la 84« Olympiade ; si on entend avec S. Cyrille vingt-cinq ans , on est obligé de le faire descendre à la première année de la 84« Olympiade. Il est vrai que cela oblige de placer la naissance de Parme aide à TOlympiade 67, 4 , chronologie contraire au témoignage de Diog. de L., mais conforme aux calculs d'Eusèbe. Prœp. ev. XIV, 3.
tîfîce de composition dramatique, encore^cette fiction doit-elle avoir un sens, et signifie sans doute que la subtile dialectique de l'école d'Élée n'a pas été sans influence sur la dialectique de Socrate, et a contribué à former, par ses sévères exercices, le rude jouteur (1). Enfin, sans prétendre, avec les Néoplatoniciens, que c'^est à Pythagore que Socrate a emprunté toute sa doctrine, je ne vois rien d'^impossible à admettre que la curiosité de son esprit ait été également portée de ce côté, et qu^il ait cherché à connaître autant qu'ail le pouvait une philosophie (2), dont Tinspiration profondément religieuse et morale était faite pour lui plaire. Maintenant jusqu'à quel point a-t-il connu et étudié ces doctrines, c'^est ce qu'on ignore. Nous ne sommes pas arrivés au temps de la philosophie d'érudition ; les livres sont rares et chers,
(1) Dans Xénophon même, Mem,, 1,1, 14, il fait des allusions très-claires aux théories de l'école d'ÉIée, qui ne voulait reconnaître Texistence que dans Tunité absolue > Iv jaovov to ov gîvai; à ceUes de Leucippe, qui prend pour principes des choses des éléments,*dont le nombre est infini, ôiweipa to nXiM; à celles d'Heraclite qu^v pose le mouvement et le changement incessants; à c^\Aeâ ^® Zenon, qui affirme Tétemelle immuabilitédesclxt^ - ., c^ qui atteste une connaissance très-exacte des >^>. aoS^' phies antérieures. ^ W*"
(2) PJut., De Curios.f 2, iwxpar/iç xat «epiTiei ^ ^ ^
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et Tejiseignement ii^a guère d^autre procédé que rentretien et la conversation : la communication des'idées est encore presque entièrement orale. A en juger par ses propres théories, qui n'ont avec celles de ses prédécesseurs que peu d'analogie, et des analogies purement extérieures, il semble .que Socrate se soit attaché à les réfuter ou à les éviter plutôt qu'à les suivre : c'est l'opposition, la polémique qui développe sa pensée philosophique et peut-être la fait naître. Ce qu'il y a de plus marqué en lui, c'est l'indépendance de la recherche, le mouvement spontané et libre ; affranchir l'esprit humain des idées apprises ou transmises par la routine, la tradition, l'habitude ou l'aveugle admiration de l'école, et v substituer le libre exameii et la recherche personnelle, voilà le caractère et aussi le but de sa réforme . Une science d'éco le n'aurait jamais suffi à ce renouvellement profond et complet de la vie morale et intellectuelle, et la seule explication de l'œuvre de Socratç est dans l'originahté de son génie e Toriginalité de son caractère : les hautes ver* tus de son âme et les grandes facultés de son esprit, joint es à une réflexion constante, à une méditation ardente^ purent seules produire une révolution sans pareille dans l'histoire de la philosophie, lui permirent de la concevoir, dç
la tenter et de la réaliser. Quant à ses rapports avec les hommes et les doctrines de son temps et du temps antérieur, ce qu'il semble en avoir rapporté de plus certain, c'est la conviction de la vanité, de la science, telle qu'ils l'avaient comprise.
Non-seulement je ne trouve aucune analogie entre Socrate et les sophistes, mais je ne lui trouve pour ainsi dire aucun rapport avec les philosophes antérieurs. Il n'y a dans ses doctrines nulle trace de la physique atomistique, mécanique ou dynamique: nulle trace d'éléatisme, nulle trace de pythagorisme, pas même sur la question de l'immortalité de l'ame.
La doctrine d'Anaxagore sur le nou?, a seule exercé une influence visible sur son esprit.
On peut dire que c'est la physionomie la pïus originale de l'histoire , et lui appliquer, dans un sens aussi élevé que possible, ce mot qu'il s'appliquait en raillant à lui-même :
oLvrovp'yoç tnç (piAoço(î)/ûtf (1). C'est de son propre fonds qu^il a tiré la philosophie.
(1) Xén., Conv\y 1.5.