‹ Vie de SocrateChapitre 24 sur 114 · SA PERSONNE · texte numérisé non relu

SA PERSONNE

imagination de Rabelais, ce portrait est élo- <pient. beau et vrai.

A la fois par économie et par nécessité^ car il était pauvre, mais aussi par simplicité de goûts et mépris des délicatesses extérieures de la vie (1), Socrate se nourrissait avec une sobriété rare et s'habillait avec une extrême simplicité. Antiphon le lui reproche dans Xénophon : « A la manière dont tu vis, lui dit-il, un esclave ne resterait pas chez son maître; les mets les plus grossiers, la plus mauvaise boisson te suffisent. C'est peu de n'avoir qu'un méchant manteau, qui te sert l'hiver comme l'été, tu n'as ni tunique ni souliers (2). »

N'allons pas croire, sur ces expressions, que Socrate allât tout nu, ni même nu-pieds; ce sont là des équivalents métaphoriques de nos hyperboles de va-nu-pieds et de sans-culottes.

Les Grecs appelaient iTreu^vttt^^ ou ;i;/rû>v, par excellence, la tunique de dessus; ceux qui ne l'avaient pas et ne pouvaient se donner que celle de dessous; uVgvÉ^ur«f, étaient nommés *;>;/tov€f (3). C'était le cas de Socrate, qui n'avai

(l)Aristoph.,iVw5., 363 :

Kàvuiro^v]To; xaxà iroXXà àvéxsi*

(2) jyfem., 1,6, J2.

(3) Salmas. ad Tertull., de Paîlio, p. "70.

bO VIE DE SOCRATE

pas toujours de quoi s^acheter un manteau (1). De même les v'Trod^ucf.tcL étaient des souliers qui couvraient tout le pied et constituaient une chaussure élégante, de luxe, et beaucoup trop chère pour la fortune, comme beaucoup trop délicate pour la simplicité des habitudes de Socrate. L'absence de cette recherche de costume n'indique ni la rusticité ni le cynisme (2). Socrate n'a aucun trait qui rappelle le moine mendiant, le jogui indien ou l'ascète. Xénophon le peint, au contraire, décent dans sa tenue modeste, et ne se permettant pas, sous prétexte de vertu, la négligence de certains

(1) Diog. L., 11, 28.

(2) Athénée, XII, 34, cite comme une preuve des mœurs efféminées d'Alcibiade, ses souliers, &W)^|i.fltTA. Cependant sur râvuiro«î't|(T(a de Socrate, consulter Stallbaum ad Fhœd.,^i, Phœdr,,229 a. On voit dans ce dernier dialogue que Phèdre se trouve ce jour-là comme Socrate, «vuno^ïiTçs. Il était sans inconvénient de mouiller la semelle de leurs sandales, mais ils n'auraient pas pu marcher dans le ruisseau avec des chaussures couvertes. Dans le Banquet, p. 220, Platon nous le montre^ marchant, àvu7rô^*jToç, sur la glace, et il oppose à cette insensibilité la délicatesse des soldats vTtoM&iLi^tm ^ et il explique ce mot en disant quUls portaient wîxou; xal âpvâKi^a;, des peaux et des fourrures; mais quand on serait obligé d'entendre , comme Ta fait Gicéron, [de Orat,, 1,1.9 durissimis pedibus ille ») àvuTro^irjcTîa de Tabsence totale de chaussures , l'exemple de Phèdre prouve que ce n'était pas une exception bizarre ou une affec-

SA PERSONNÎ! 67

soins de sa personne, et môme la blâmant chez les autres.

Lorsqn^il se rend à une réunion d'amis, loin dWecter un costume négligé et malpropre, il prend un bain, il se présente convenablement chaussé, et, en un mot, en toilette (1); et de même, malgré une tempérance exemplaire, « une sobresse sans pareille, » il n'apporte pas à ces fêtes de Tamitié un visage chagrin et une humeur niorose : il se livre à la gaieté, il rit franchement, il cause avec esprit et grâce, et mettant dé côté cette gravité de démarche, ce regard quelque peu dédaigneux et sévère, cette majesté d'expression que lui

tation craustérité ou de mépris des usages: c'était la mode, non-seulement des citoyens qui vivaient modestement comme Phocion et Lycurgue, mais çnçore de jeunes gens élégants, délicats [Phœdr,^ 225 a) et même maladifs comme Phèdre {Symp,, 1*76).

(1) Plat, Symp., 174 a, àsàoujas-ov. Cf. id., 223 d, àiro-

VKl'apLêvov xàç pXaûvaç OTra^e'hixEvov cutw xaXêdÇ, de SOrte

qu'il ne faut pas prendre à la lettre les mots d'Epictète. Dissert, ^ 1. IV, c.xt, p. ly: « Socrates raro lavabat... licuerat illi neque lotionibus, neque balneis uti, si voluisset ; et tamen rarœ etiam lotiones vim "habebant.»

Je remarque que dans ce même passage Schwei^v 'V&et traduit le vers d'Aristophane, iVw6., 103 : tgùç tii-^^ ^^ci, Tooç àvuTTG^r^Tcu? (Cf. Id., V. 363) non par « non Cq^J^^^^** ->-> mais bien par « discalceatos. » ^^^

attribue Aristophane (1), il boit sans fausse honte sa coupe pleine, et quoiqu^il conseille plus volontiers des coupes qui soient petites (2), les plus grandes ne lui font pas peur (3).

« Amis, dit-il dans le Banquet de Xénophon (4), je suis fort d^avis que nous buvions : semblable à la mandragore qui endort les corps, le vin, arrosant nos esprits, assoupit nos chagrins; il éveille la joie comme Thuile anime la flamme. Il en est de nos corps comme des semences qui germent dans la terre : que le ciel verse des pluies trop abondantes, elles lèvent mal ; elles ne reçoivent pas Timpression des vents; mais modérément arrosées,' elles poussent avec vigueur, leur tige s'élève, elles fleurissent, elles se couvrent de fruits. De môme, si nous buvons avec excès, le corps chancelle, Tesprit s'affaiblit ; mais si, pour me servir de Texpression du rhéteur Gorgias, nos serviteurs nous servent dans de modestes coupes une douce

(1) Aristoph., Nub., 363 :

xÀ<f!* i^fûv <jtp.vc7rpo;u7rET;.

(2) ^èn.^ Symp.y2 26 : cl iraî^eç :np.Iv (Aixpaîc xuXtÇi icuxvà

iffn|*6xàCM(iiv ; ce dernier mot exprime la pluie fine qui tombe sans discontinuer.

(3) PlOiL, Symp,, 223 c : wîveiv U p.iy«Xyiç çiiXYjç.

(4) Symp.j 2, sub fin.

et fréquente rosée, nous cédons doucement à Tattrait du plaisir.» Sa forte constitution lui permettait môme, lorsque les circonstances lui en faisaient un devoir, de boire avec excès, sans éprouver aucun trouble physique ou moral, sans rien ressentir des vertiges de Tivresse (1). A la fin de Torgie qui termine le banquet d^Agathon, après une nuit passée tout entière à boire, et où il a vaincu, le verre en main, les plus intrépides buveurs, il sort, le corps et Tesprit également fermes, et, comme si dQ rien n^était, après avoir pris un bain, il se rend au Lycée pour y vaquer à ses occupations ordinaires (2).

C'était un homme vigoureux et robuste (3) , exercé, par sa manière de vivre, à toutes les privations et aux souffrances physiques, qu'il supportait avec une singulière indifférence.

Jusque dans sa vieillesse il avait conservé l'habitude des exercices gymnastiques. Gharmide le trouve, non sans étonnement il est vrai, dansant tout seul dans sa maison, et nous voyons Alcibiade le provoquer à la lutte. En plein hiver, sous le rude climat de la Thrace, les soldats Tavaient vu, avec un étonne-

(1) Plat., Symp.^ 220 a.

(2) Plat., 5^.Vmp.,223d.

(3) Xén., Mem,, 1, 6, 10 : t^; ïwxfaToc^ç t<i/.uo;.

70 TIE DE SOCHATE

ment mêlé de quelque irritation, faire son service, par un froid rigoureux, avec son costume ordinaire et marcher pieds nus sur la glace (1). Il résistait avec une force égale aux excès de la chaleur, à la faim comme à la soif, à la fatigue et au sommeil (2). Quelquefois même, sous rinfluenoe d'une méditation ardente, cette force de résistance, cette insensibilité aux impressions extérieures atteignit presque un état d'anesthésie cataleptique. Dans cette même campagne de Potidée, des soldats ioniens qui Tavaient observé, rapportèrent que, plongé dans une méditation profonde, il était resté dans la même posture, debout toute une journée et toute une nuit, et n'était rentré au camp que le lendemain au point du jour, après avoir fait sa prière au soleil (3).

(1) Le dessus du pied chaussé de la sandale reste nu. Ct.V\d.t,Symp.j220h.

(2)Xén.,Afem.,l,8,l; et 11,1; 1 ; Diog. L., 11, 27; Aristoph., iV^w6., 414 ; Vloi.y Symp., 22^ a; c'est ce qu'on appelait la x«f Ts^Tittiç de Socrate.

(3) Plat,, Symp.,22ùà] Aul.Gell., N. AU., 11, 1, n'y voit qu'un endurcissement purement physique : « inter labores voluntarios et exercitia corpçris ad fortuitas patientise vices firmandi, » et il cite de Favopînus ce passage : TToXXftxtç IÇ -nXicu eiç r.Xtcv IcrTrpcsi àarpaêsoripoc tûv ^rps';/.-

V6>v, OÙ Ton voit ce qui n'est qu'un lait accidentel, peutêtre unique, se changer en une habitude ircXXeucîc Cf. Hegel., Vorles,^ t. XI, p, 51.

Sa bravoure était aussi héroïque que modeste, AusiégedePotidée, Alcibiade, son camarade de chambrée, blessé et en danger de perdre et ses armes et la vie, dut au courage intrépide et calme de son ami de sauver l'un et Tautre* et Socrate lui abandonna le prix de la valeur que les généraux voulaient lui décerner (1).

A Délium, où il servait comme hoplite, dans la retraite désastreuse où sa fi ère attitude, sa présence d'^esprit, supérieure à celle de Lâchés même, son legard de taureau, intimidèrent les ennemis qui poursuivaient les fuyards, il sauva également la ^vie à Xénophon qui était tombé de cheval (2) ; il le releva, le prit sur ses épaules et le porta ainsi pendant plusieurs stades jusqu^à la fin de la poursuite. Il avait fait également la campagne d'Amphipolis, sans douté avec Thucydide.

L'empire qu'il exerçait sur lui-même s^étendait à tout ce qui excite les passions et les con^ voitises humain es ; il est amoure ux de la j eunesse et de la beauté (3); il se déclare Tamant d^Alci--

(1) Plat., Symp,, 220 d; Plut., Alcîh,, p. 195 a. Plutarque ajoute , il est le seul à nous donner ce renseignement, qu' Alcibiade rendit la pareille à Socrate dans la retraite de Délium.

(2)Plat., Zac/i.,18lb;AS!/mp.,221 b,c;P/iciecJ -iV^^)-, Diog. L. 11, 13; Sirah., IX, 618; SimpL, ad Epw ^\v

(3) Plat., Symp., 216 e. ^ ^ ^'

biade (1); avec son ironie habituelle il professe qu'il ne sait qu'une chose, et c'est l'amour (2) ; mais, malgré les vers que cite Athénée d'après Hérodicus, qui les attribue à Aspasie(3), malgré l'insinuation malveillante d'un mot spirituel de Cicéron (4), malgré l'accusation ouverte de Juvénal (5), trop légèrement répétée par Boileau (6), cet amour, tout en acceptant les formes de langage usitées dans les mœurs grecques pour exprimer l'odieuse confusion de l'amour et de l'amitié, cet amour ne s'adressait pas à la beauté physique, mais à la beauté intérieure, et ne se proposait d'autre volupté

(1) Plat., 6Vmjo., 213 b.

(2) Mem. ,11, 6, 28 : ^là to èpwTixô; eîvat.Plai.,*S'2/mp., lH

e : o; Mk^ àXXo girtaraaôat ri Ta spwriîwc, Prot.y Init. Charm,^ 156(?:.

(3) Athén., V, 219 a :

wai^o; Aeivc(>.axrjÇ xat KXsivîou,

(4)Gic., de Fat., c. 5: «Zopyrus physiognomon addidit Socratem etiam mulierosum : in quo Alcibiades cachinnum dicitur sustulisse. »

(5) Juv., Sac, II, 10:

« Gastigas turpia, quum sis Inter Socraticos notissima fossa cinsedos ».

(6) Boil. Sat. XII :

Et malgré la vertu dont il faisait parade, Très- équivoque ami du jeune Alcibiade.

que de purifier, de rendre plus belle et meilleure l'âme de celui qu^il disait aimer : cela est prouvé non-seulement par le cynique récit d'Alcibiade, non-seulement par le témoignage direct ae Platon^ qui nous affirme qu^il ne s'inquiétait pas, dans le choix de ses amis, de savoir s'ils étaient beaux ; par celui de Xénophon, qui confirme le premier, mais encore par le silence de tous ses contemporains, de §es accusateurs, des poètes comiques, d'Aristophane, qui certes n'auraient pas oublié ce trait, comme le fait observer Athénée (1), si le caractère de l'homme n'eût rendu comme impossible une si odieuse calomnie.

Si Platon a introduit dans cette œuvre admirable du Banquet le dégoûtant épisode auquel je fais allusion (2), ce n'est donc pas pour repousser une calomnie que personne n'aurait osé soutenir, mais pour montrer, comme Tinter-

Boileau a4-il su que Paul Léopard {Emend, l.,XII, c. 10) substituait très- ingénieusement, dans le vers de Juvénal, Sotadicos à Socraticos?

(1) Athén.,V^ 219 ; cù -^àp àv iaiyrm tout' ApKrrcccâvTi;, w; T&ù; v£cu; (i\a(ï)6£ÎpovToç.

Il ne faut pas croire qu'Aristophane lui eût pardot^''^*^ de partager ce vice si général; il suffit de pat^po^^^^ ses pièces pour s'assurer qu'il s'élève avec vi^v ,px^^

(2) Plat., Symp,, 217, sqq. ^^^

véhémente contre lous ceux qui en étaient accw

74 VIE DE SOGRATE

prête Quintilien, la pureté et la chasteté de ses affections (1).

. Lorsque je dis que nul des contemporains de Socrate n'^aurait insinué quelques soupçons contre sa continence etsa chasteté, je me trompe; il en est un qui Ta accusé, mais un seul : c^est Aristoxène, ou du moins son père Spinthare, qui avait entendu personnellement Socrate (2). Aristoxène, musicien et mathématicien célèbre, avait écrit de nombreux traités sur les deux arts qu^il pratiquait et professait, et, outre ses trois livres sur les éléments de Tharmonie que nous avons conservés, il avait écrit des mémoires, des mélanges et des biographies, les unes des grands poètes tragiques, les autres des philosophes célèbres C'est ainsi qu'il avait composé une vie de Socrate, dont nous possédons quelques fragments, tous empreints d'un esprit évident de dénigrement et de calomnie; cette disposition d§ caractère est signalée par les anciens eux-mêmes, qui Taccusent, les uns d'avoir visé à dire toujours quelque chose de nouveau, les autres d'avoir insulté, aussitôt

(1) Xén. j Mêin,f 1, 2, 1 : tcôv à<pp&^iat(!)v i-^xpaTEOTaTcv. Socrate s'élève avec indignation contreces ignobles mœurs. Xén., Mem,, 1, 2, 29; Id., Symp.y 8, 19; Quintil., VIII, 4, 2a

(2; CjTill., adv. Juj,, 1. VI, p. 208.

SOK CARACTERE 75

après sa mort, Aristote, dont il était le disciple et dont il aurait voulu être le successeur (1).

Voilà le témoin qui vient nous dire que .

Socrate avait été le mignon d'Archélaiis (2), qu'il était porté à tous les excès de la débauche (3)j qu'il avait la passion de l'argent et n'était qu'un franc usurier (4); que son esprit était lourd et épais, son caractère si violent et si irritable que les emportements de sa colère ne s'arrêtaient devant aucun acte ni aucune parole (5), et qu'à l'intempérance il joigoait l'ignorance et la bêtise (6).

Il est vrai, si l'on en croit Cicéron, que le physiognomiste Zopyre avait cru reconnaître dans Socrate les caractères extérieurs de la pesanteur et de la stupidité de l'intelligence et de l'amour des femmes, et que Socrate , avouait qu'il avait employé, pour s'en corriger, toute

(1) Suidas, V. ÀpwTst'vw. Procl. in Tim. t. III, p. 192. Je ne vois pas bien pourquoi M. Grote a tûuIu réhabililer un témoin si légitimement suspect.

(2)Diog. L., ]I,]9.

(3) Frogra. Ariatox., 25, éd. Didol; Suid.

(4)Diog. L., 11,20.

{5) Fragm. Arislox., 27,tiré de Tbéodor., «spa^t, Xtlj p. 163 : dufSX'^Xty B«l iâo'jfUTeï ; fragm. 28 : Siivijv ^iv- W àiixii|j.oiiilyin* cùStïiî fiji oDti ivo'jittrsî ineoy.ioîii , ^k iîoi"f

(6) Fragm. ArisU)x.,21, tiré de Piat.,(ieJVf(jj ^ «6-

76 VIE DE SOGRATE

la force de sa raison et de sa volonté (1); mais ce ne sont là que des inductions fausses, tirées de passages mal compris de Xénophon et de Platon, et qu'a très-habilement réfutées Maxime de Tyr (2). Il faut faire encore moins d'attention aux critiques de Técole épicurienne, qui se permettait tant de licences, et même d'impertinences, dans ses jugements, comme nous le dit Gicéron : tantum Epicuri hortus habuit lice7itiœ, et allait jusqu'à appeler Socrate le bouffon d'Athènes, scurram aiticiim (3). Épicure lui-même avait été plus réservé : dans la série d'invectives qu'il adresse à tous les philosophes, et dont Diogène nous a transmis la liste, Socrate est oublié (4). Cet oubli est presque un témoignage de respect.

. Indifférent à la fortune, Socrate. avait refusé des présents, non-seulement des rois et des étrangers, mais souvent ceux de ses meilleurs amis (5) ; il ne voulait pas les recevoir môme à titre d'honoraires ou de rémunération légitime

(1) Gic.,c£e i^a^., c. 5; rwsoiiî., IV, 3Tf; Luc, ^mor., 24.

(2) Dissert., 25, 26, 27. Goiif. id. 9, 10, 11. (3)Gic., deNat,,D,,\,2i,

(4) Diog. L., X. 8.

(5) .El., Hist, var., IX, 2;); Xén., Apol, IG. Il y a quelque cjiitradictioa dans les témoignages à cet égard, Gouf. Seuec, de JJoief., l, 8.

pour ses leçons et ses conseils (1). Cbarmide lui ayant envoyé des esclaves pour qu'il pût tirer profit de leur industrie et de leur travail, il les refusa (2). Il repoussa de même les offres d'Arehélaûs de Macédoine, de Scopas de Cranonium, d'Euryloque de Larissa, quirinvitaient à se rendre et à vivre auprès d'eus (3). Tout cela n'était ni fierté superbe, ni passion d'ascétisme ; mais il avait pour maxime de diminuer autant que possible le nombre de ses besoins, pour se rapprocher de la divinité qui n'en avait aucun (4).

C'est ce sentiment et ce goût d'indépendance qui se révèlent dans le mot qu'on lui attribue, à la vue des objets de toute nature étalés sur le ' marché d'AtHènes : Combien de choses dont je n'ai pas besoin (5)! Le goût de la pa-

(1) Plat., Apol.,31 C : î) infaiiu.i;ï ji'.oftii ft çtïiji.

(2)Diog. L-, 11,31.

(3) Diog-, 11, 26; Uha^a.,Apol. Declam.,XXlX, t. m, p. 39.

(4) Xén., Meni., 1, 6, 10.

(5) Diog. L., 11, 25 et 11, 74, Dans ce dernier passage, Diogène met, dans la bouche d'Aristippe,unerépoiise qui ferait croire que le3 riches amis de Socrate lui faisaient en nature une espèce de pension alimentaire. Socrate, dit-il, a pour le servir les premiers citoyens d'Athènes, et moi je n'ai que mon esclave. C'est pour ce^g^ <i\v''iV fut le premier des Socratiques à prendre y^ oa\a\ï^ pour ses leçons.

rure et de la recherche lui est tout à fait étranger, et sous ce rapport il ne ressemble pas à ses contemporains. « Tous ces manteaux de pourpre, disait-il, ces étoffes d^argent et d^or sont convenables à des acteurs qui vont jouer un rôle de tragédie, mais parfaitement inutiles au bonheur de la vie (1). »

Sa patience envers sa femme est célèbre, mais elle s'étendait à tout le monde et à toute chose; dans les discussions qu'il aimait à provoquer, il se laissait moquer, bafouer, insulter, frapper; il se vengeait de ces grossiers outrages par quelque mot spirituel. Un contradicteur irrité lui donna un soufflet : « Qu'il est donc fâcheux, dit-il, de ne pas savoir quand il faut mettre unxasque avant de sortir (2). » Un autre le frappe d'un coup de pied et quelqu'un s'étonne de sa résignation : « Eh quoi ! répond-il, si j'avais reçu un coup de pied d'un âne, lui ferais-je un procès (3)? » Aristophane, dans la comédie desNuées, l'accabla, comme on sait, de calomnies ; un des spectateurs lui dit : — «Eh quoi! Socrate, tune t'indignes pas de te voir l'objet de la risée publique ? — Non, par' Jupiter! le théâtre où l'on me raille, n'est-il

(1) Didg. L., 11, 2b:

(2)Sen., eZe/ra,l. m, c. XI.

(3) Diog. L., 11, 31, qui cite pour garant Démétrius.

pas comme un grand banquet (1) où chaque convive rit des autres? » Cette patience, cette constance d^âme, reposent au fond sur un sentiment de supériorité, du haut duquel- il méprisé^la sottise humaine tout en se prêtant à ses caprices injurieux.

Un jour de grande fête aux Dyonisiaques, désigné par son nom, affublé de quelque épithète plaisante, il voyait des étrangers se retourner pour le voir et le connaître ; se levant tranquillement alors, il - resta debout pendant le reste de la pièce pour leur permettre de satisfaire leur curiosité (2).

On aime à croire qu^Élien n'invente rien, quand il nous le montre surpris par Alcibiade au moment où il joue avec son fils Lamproclès (3). Son humeur aimable et complaisante n'est pas moins gaie et piquante; sans doute, ce n'était pas un jeune fou; mais je m'étonne qu'Aristote lui donne l'épithète de ateiatfjLo^y et dans ce passage le rapproche de Gimon et de Périclès dont on connaît l'attitude réservée et l'humeur grave et sévère (4). Je m'étonne bien

[ (1) Plut., de Lib. Educ, p. 14.

(2) Plut., de Lib. Educ, c. 14 ; M\,, HisUvar,^ 11 c, 13; Senec, de Const. Sap.^ c. 18, sub fînem..

(3) Ml.y H. v., 1. XII, c. 15. Cf. Perizonius ad 1. 1-

(4) Aristot.,i?/ie^, 11, IS.Vittorio semble j^a Aotvt^®^

, ici à «Taaifxcç que le sens de ferme : « familj^a . ^etv^^

80 VIE DE SOGRATE

davantage encore que le même auteur lui attribue une humeur sombre et noire, à moins qu'il ne faille entendre par (jLix<ty ^oxiKn (pvV/^, ce grain de folie qui entre, au dire-d'Aristote, àansTessence même du génie, et qu'il a eu en partage, suivant lui, avec Empédocle, Platon, et en général les bons poètes (1).

Cependant cto ne peut pas dire qu'il ait eu la faculté poétique : au contraire, il semble que l'élément prosaïque domine, dans les dispositions de son esprit et la tournure de sa pensée : c'est avec une répugnance visible et pour satisfaire à un scrupule bien délicat de conscience, qu'il fait son métier de poète improvisé.

Craignant de n'avoir pas compris le sens des visions nocturnes qui lui recommandaient sans cesse de s'occuper de musique, Socrate se hasarde dans sa prison à mettre en vers les fables d'Ésope, car il se sentait incapable de tirer de sa propre imagination une fiction poétique. Il aborda même le genre lyrique et fit un hymne à Apollon, dont on célébrait la fête pendant sa captivité (2).

stabili firmoque prseditas, ut in probl. XIX, 48, in quo de choris tragœdiariim disputât, ^6o« araaifxov vocavit. »

(1) Aristot., Prohh XXX, 1 ; Bekk., 953 a, 1, 25.

(2) Phœd,^ 60 d : tvrtivaç tcù; Awmwou Xo-youç. Diog. L.,

Ces essaiiB tardifs de poésie ne furent pas, au goût de Diogène, fort heureux ov itdvxj iirmriMj' fjtévaç; nous le croyons volontiers, quoique les comiques aient fait de lui un collaborateur d'Euripide, voulant plutôt marquer par là le caractère philosophique de la tragédie d^Euri-

11, 42, n'attribue à Socrate qu'une seule fable et en cilt: deux vers :

AîawTCO? itct' êxi^z Kcpivôtov àaru vsptouoi

II cite également le premier vers du morceau lyrique, qu'il appelle un pœan, tandis que Thémiste [Orat,, II, p. 27, éd. Hard,) et Platon le nomment un prélude irpooîpM&vl et Suidas un hymne (voc Jwxp.); il semble que cet hymne existât encore du temps de Thémiste, qui rious dit : xal Ictî

StùxpûtTei 'jrpooip.icv -jrsTuoiYjf^.evcv èv tovû) g^apt.&Tp(i> , et du

temps de Diogène, qui en cite le vers

AyiXi' AîToXXcv, Xxtps xal AprepM traite xXseivto.

Epictèle, Dissert. II, 6, et IV, 4, y fait allusion à peu près dans les mêmes termes qu'Apulée, Floril,^ p. 303. « Ganit §ocrates in carcere hymnos. » Dionysodore, qui avait écrit Thistoire delà Grèce jusqu'au règne de Philippe de Macédoine, soutenait que ce poean n'était pas de Socrate. On trouve dans Athénée, XIV, 628, un vers emprunté auxpoëmes de Socrate; ôôev xat Swxpàryjç èv

Schweighauser se demande quel peut-être cq SoC^^^^' Gasaubon n'en dit rien. Ott. Mùller croit que ^ a^^"^^ là un autre vers dupœanquQ le philosopha ^^^ qP^^ posé dans sa prison. ^'^\V

82 ' VIE DE SOCHÀTE

pide (1), que signaler une veine poétique dans Tesprit de Socrate-

Socrate a mis Tidéal dans la vie pratique et semble, paur ainsi dire à dessein, le négliger ailleurs : on ne le voit pas sensible à la grâce et à la beauté extérieure ; les discours qu'on lui prête ne révèlent pas le goût de rart> Tamour et le sentiment des belles formes, le besoin ou le désir de plaire. Il ne recherche pas le beau langage ; il n'a dans la bouche que des comparaisons vulgaires, des expressions triviales qu'il ne se lasse pas de répéter, sans craindre, par ces redites négligentes et cette vulgarité déformes, d'apprêter à rire à tout le monde, à tous ceux du moins qui jugent sur l'apparence (2), et de choquer le goût délicat et difficile de ses conci-

(1) Mnésimachus (Diog. L., 11, 18] appelle Baripide <j<dxp*T07C{j,<po«, bourré de Socrate, et asstire que Socrate avait mis des morceaux à la pièce des Phrygiens. Gallias, dans deux vers conservés de la pièce des Captifs^ répète Passertion, que Socrate avait donné è la poésie d'Euripide un caractère grave et élevé. Aristophane va plus loin et dit qu'il' faisait les pièces d'Euripide :

Eùpiirt^Tj <!^' ô Ta; Tpaiw^îa; Troiwv TàfçwepiXaXooaot; cuto; eoti, rà; ac^oéç

Ces deux vers, que Diogène cite comme appartenant aux Nuées^ ne se trouvent pas dans notre texte, et faisaient alors partie de la première édition de cette pièce dont ils confirment Texistenee.

(2) Plat., Symp., 222 a.

toyens. Il n'est pas étonnant qu'à la fin Socrate, par son mûpris de toutes les élégances et des grâces de la vie et de la parole, ait excité chez un peuple artiste, où le Beau jouait un rôle si grand, quelque dédain, un peu de colère et beaucoup d'étonné ment. Tout en célébrant sa vertu divine, en s'écriant qu'on no pourra jamais trop admirer sa tempérance et sa force d'âme, en disant qu'on n'a jamais rencontré un homme pareil pour la sagesse et l'empire sur soi-même (1), Platon avoue qu'il ne rc semble à personne, considère son individuali et sa vie comme des prodiges, et confesse bizarrerie de ce caractère et de cette conduit qui, sans doute, devait paraître à plus d'i presque de la folie (2); il l'appelle d'un mot r ractéristique, mais difficile à traduire par qu'il enveloppe une nuance d'ironie dans plus sincère admiration i»vu.dmti'x.e<fa,K>i' (3).

Et d'un autre côté cependant, sous cette sii plicité triviale, sous ce bon sens d'une forme peu élégante, se cachait un grand artiste, et, sa manière, un grand poète. S'il ne s'intéres

(1) Plat., Symp., 219 b, c, d.

(2j Plat., Symp., 281 e : t'.ûio tiîiov niivro; Baûu.aTOî .

(3) Id., 213 e. Un drôle de corps serait ttoTi vu^g' mais il entre quelque chose de cela dans i. > .toi Platon. lïllocaW

qu'^à la diaflectique et au raisonnement, la conversation n'est pas entre ses mains un pur instrument de logique: un souffle plus puissant et plus élevé Tanime et Tembellit. Par sa finesse et sa profoncteur d'observation, par l'ironie pénétrante et aimable qu'il sait donner à la critique, il arrive à produire des effets qu'on peut comparer à ceux du poète c*omique. Nul n^'a résisté à cette analyse à qui rien n'échappe, à cette force invincible de dialectique et d'ironie. Il passe sa vie à se moquer et à rire de tout le monde (1) ; mais tout en se jouant ainsi, il accomplit une œuvre sérieuse et grave (2). Comme Voltaire, il excelle à rendre ses ennemis ridicules ; mais à la verve de malice profonde de ce grand esprit critique, il unit, et c'est là ce qui rend sa personnalité si curieuse, par un exemple unique dans l'histoire, il unit la faculté de méditation intérieure, d'enthousiasme, de ravissement extatique d'un mystique, la vie d^un saint, la mort d'un héros.

Cette grandeur morale lui communique un reflet de la beauté qu'il a dédaignée : le railleur terrible (3), qui avait le rire comme la phy-

(1) Plat., iS'ymp.,216 e : 8Îp(ùv6Uop.Evcç xal iraîîjwv ^lareXil,

(2) Xén., Mera,y 1, 3, 8 : Iwaiî^ev à|xa awou^ocî^wv.

(3) Diog. L., II, 19, d'après Timon dans les Silles :

pt.UKTV)p pYlTopoptuxToç, UTrajCTiJco;, tipwveuTYiç,

sionomie du satyre (1), ce lutteur aussi invincible dans les joutes dialectiques que Scirron et Anthée (2), ce chien de chasse de Laconie, à qui aucune ruse ne peut faire perdre la piste des idées (3), cet opérateur habile et hardi qui, semblable à un accoucheur, tire du plus profond de votre âme des pensées secrètes que vous auriez voulu vous cacher à vous-même, c'est unenchanteur(4)aussi:ilfrapped'imiiiobilitéet d'impuissance, comme la torpille, tous ceux qui veulent lui tenir tête(5);ilmetcommeunsceau sur la bouche et sur l'âme de ceux qui l'écoulent. La puissance de son art ne se borne pas à réduire l'ignorance ou la vanité à un silence humiliant ou modeste ; ses discours, tout dépouillés qu'ils sont des grâces du style et de la séduction de l'harmonie, ont un pouvoir magique qui charme, comme le feraient les plus grands poètes (6). Il ravit, il étonne et bouleverse l'âme ; il la fait rougir de ses faiblesses, éveille en elle comme uu avant-goût de la

(1) Plat., Sj/înp., 316 b.

"!) Plat., Theel., 169 a, b ; Plut., Thés. 3; Diod. Sic,

IV, n.

(3) Plai., Parm.

fiicodû; 11X11 ix'iùll

{4)Diog. L.. 11,

(5) Plat., Men., 80 a:

(6)Plat.,5y»ip.,215e:

" raûXaxi:

128 c : ^itif i» ai X!

:à XexflfvT».

'après Timon: feu-mon ini^^^

vertu, une indignation vertueuse contre ellemême et contre le mal dont elle s'est rendue coupable (1); c'est une sirène que ce Silène (2). Les flûtes de Marsyas n'Qnt jamais eu cette harmonie enchanteresse qui charme et Thomme et la femme et l'enfant, qui les accable tous et les frappe d'un muet étonnement (3). Si la beauté se reconnaît au trouble délicieux qu'elle jette dans l'âme, qui^méconnaîtra dans Socrate la vraie beauté de la parole et de l'éloquence (4)?

C'est surtout dans l'ironie que son art semble avoir excellé. On sait que son principe philosophique était qu'il ne savait rien, et qu'il ne cherchait qu'à apprendre quelque chose. Quoique cette conviction fût chez lui sincère, il s'en servait à la fois pour l'attaque et la défense.

(1) Plat., Symp,, 215 c: T60cpu6»To iq^Juxiq... T^avaxTau

(2) Id. Aristoxène , fragm., 28, tiré de CyrilL adiù.

JuL^ VI", 2(^, rapporte que son père n'avait jamais rencontré un homme plus persuasif. Toute sa personne parlait, dit-il. Le son de sa voix, l'expression de sa bouche, le mouvement de sa physionomie, et, outre ce qu'il disait, l'originalité si forte de toute sa personne: ttiv ToO Êt^ou; i^ioTYiTa. C'est le génie, le dieu de la discussion,

6ebç âv Tt; èXe'YXTtxoç.

(3) Plat., SyYnp.<t 215 a; IxweTCXYj^pivci lap.èv xal xatexo-

(i.e6a. Aristophane a un mot plus caractéristique encore: (4)Plat., 5fymp.; 217 c.

comme d'un bouclier et d'une lance : il n I pas de peine à réduire au silence ses ^ saires présomptueux qui en savaient moir core que ce prétendu ignorant, et qui ne valent même pas faire longtemps illusio leurs grossières manœuvres.

On ne Ta pas assez remarqué, l'ironie, q elle n^est pas amère, introduit dans la di sion, à la fois, la modestie, Tesprit, la gai la politesse; oet air de bonne compagnie, attitude modeste d'un homme bien élevé ( fait petit à dessein,

Urbani parcentis viribus atqu( Exte&liantis eas.cousulLo (1),

écarte l^arrogance scientifique qui est odi le pédantisme qui est ridicule, déconcert< ' gueil et la suffisance, et permet de entendre les choses qu'il serait grossi dire toutcrûment: c'est là que Sootate fui qu'il paraît, inimitable; et avec des forme lies et courtoises, son argumentation n'( pas moins terrible. Ce n'était pas la griffe i dable du lion ; mais, avec le miel de Tô attique, c'en était le perçant aiguillon.

Rien n'est cruel comme le sourire inip^ tible et railleur d'un homme bie^élievé.;^„

(l)Hor., Sat, X, 1. 1, v. 13. .

les dehors de rhumilité, Tironie est Texpression conteilue d'un sentiment profond de supériorité : dans le demi-jour et sous le demi-mot où elle se place, elle fait éclater parfois dans une nuance indéfinissable, et jque tout le monde saisit, le dédain et le mépris. Je ne pense pas faire tort à Socrate en disant que ce sont là ses sentiments véritables àTendroit de certains de ses interlocuteurs , particulièrement des sophistes. Polir eux, son mépris est sérieux et profond. Plus faible qu'eux dans Topinion séduite, il prend cette arme, de tout temps Tarme du faible contre Tinsulte du fort, de Tesprit contre la violence matérielle, du bon sens méconnu, de la liberté-opprimée, de la justice outragée, contre Terreur, Tiniquité, l'incapacité, la sottise triomphantes. Socrate n'arrache pas durement et grossièrement les masques, il les soulève doucement, avec un respect insolent, et sous les dehors menteurs du savoir et de la gravité, nous laisse voir à nu toutes les misères de la vanité et de l'ignorance. Les sophistes ne se sont pas relevés du coup qu'il leur a porté : comme les jésuites, ces autres sophistes, ils trament et traîneront éternellement devant l'histoire, avec leur nom même, le trait qui les a mortellement blessés.

Cependant il ne faudrait pas prendre Socrate

exclusivement comme un critique : lui aussi il a une méthode et une philosophie. Sa méthode est négative en ce qu'il croit devoir commencer par purger l'âme des erreurs qui l'encombrent, des vices qui la déshonorent; mais elle est féconde et positive en ce que, renvoyant l'homme à sa propre pensée, eu lui disant de chercher la vérité dans l'observation de sg conscience, dans l'élude de sa raison et de son cœur, il croit qu'il y a un art, et il croit qu'il possède cet art, d'aider les intelligences à mettre au jour les fruits sains et vigoureux qu'elles renferment, comme à tuer dais leurs germes les fruits impurs qui y croissent et qui les envahiraient peu à peu. C'est un accoucheur des âmes. Quoiqu'il prétende qu'il ne sait rien, que le Dieu lui a interdit de rien produire, qu'il n'est pas un maître, il sait du moins qu'il ne sait rien; il sait donc ce que c'est que savoir; il sait que nous pouvons savoir ce que c'est que l'homme , et il sait par quelle méthode nous pouvons arriver à le savoir. Cette méthode lui permet d'aider ceux qui veulent acquérir cette science et d'étudier avec eux ce grand suiet à.^ la curiosité et de la sympathie de l'hommo j® veux dire l'homme. Il leur apprend ài A a. ■fXifi'^ leurs regards encore faibles de ce ciat &t'^®^

où s'égaraient leurs yeux et leurs ço ^8- \e^

ramène à ce ciel intérieur de Fâme qu'ils avaient négligé, et où une contemplation as- 'sidue et profonde leur permettra non-seulement de se voir eux-mêmes, mais de voir Dieu, qu'ils n'avaient pas encore clairement aperçu. Il a donc, quoi qu'il en dise, un ensçignernent, et par conséquent une sorte d'école ; quoiqu'il accueille tout le monde, cependant il a une prédilection particulière pour la jeunesse ; il ne se borne pas à accueillir, il attire les jeunes gens; il fait plus, il les poursuit, et usant et même abusant du langage qu'expliquent sans le justifier les odieuses mœurs de la Grèce, dont il n'est cependant pas atteint, il se déclare l'amant de la jeunesse et de la beauté et proclame ne savoir qu'une chose, c'est l'amour (1). Il a eu en eflfet ce don sacré, cette puissance magique : il a été aimé et il a aimé ; il a su s'ouvrir uii chemin dans les jeunes âmes, y semer les germes féconds de la vérité et de la vertu, leur inspirer l'amour de la sagesse et de la philosophie. C'est ainsi qu'il fait entendre une noble chose sous ces mots affreux de Platon, que je n'ose tT^Lduire:Trai(î»patfT8îv [ASTà (piXoffG<pi*ç (2), et celui-ci, plus

(1) Plat., Symp, , 20*7 : ^eivoç rà «pwrixà ; Charm.y 155 d :

(2) Phœdr.y 249. J. Gessner a osé intituler Un ou-

triste encore, puisqu'il ravaie aux honteux artifices de la courtisane la prédication de la plus pure morale : iiti ■nn [£(■[« 9f.cvr« , lui demande Gallias, de quoi donc es-tu si oi^ueilleux ? iiri |ii«rftnii« (1) , répond Socrate, c'està-dire, de savoir séduire les jeunes gens à la sagesse, et de lés rendre, par leurs vertus, pleins d'une beauté réelle et durable, qui les fasse à tout jamais aimer et dignes d'être aimés. L'amour socratique est l'amour de la vraie beauté, c'est-à-dire de la beauté morale (2).

Voilà quels sont ses disciples, ou plutôt ses auditeurs favoris : mais rien ne ressemble dans cette pratique à une école réglée ; on ' ne trouve aucune trace^ de pédantisme et de scholastique, rien de sérieux, d'austère; tout en accomplissaut son œuvre si sérieuse, il se joue et rit (3). Le cercle nombreux, mais flotr tant, qui se forme, se disperse, se reforme au- , tour de lui; ii'est soumis à rien de fixe. Aucune discipline, aucune règle; ni le lieu des entre-

vrege paru en 1169 à Gœttingue : Socrates, sanc#«S "P*^' derasta.

(1) Xénoph., Conv., III, 10 ; Cf. ici., IV, 5(^

(2) Kep., m, 403 c : Ta wi «txcQ ip(,JTi«î.

(3) Mem., IV, 4, 10 : ««Tï^ïi;... Id. 1,3, r ^ 9^% ntouJii:..,: Plat.. Conv.. 216 : «oùiv.uri,. X v. ^P .'-.t*^

tiens, ni Theure, ni le sujet, ne sont fixés. Il aime à causer de la sagesse à table, et xe n'est là qu'une habitude grecque, transplantée ensuite à Rome, et dont Platon commença à faire une espèce d'institution ; ceux même qui forment autour de lui un cercle plus intime, ne semblent pas avoir une communauté plus grande d'idées soit entre eux, soit avec lui-même : ils ne sont réunis que par une plus grande force de sympathie pour sa personne et d'admiration pour son génie et sa grandeur morale. Nous ne les connaissons certainement pas tous, mais nous en connaissons cependant un assez grand nombre.

On peut les distinguer en trois classes : les " uns se bornaient à écouter, à jouir du charme de ces improvisations intéressantes, piquantes, aimables; à profiter de l'exemple de sa riche expérience et de sa forte dialectique, pour l'appliquer à l'art de la parole, de la politique ou de la poésie.

Tel était Euripide, dont Socrate passait pour le collaborateur (1), et auquel, par égard pour Tamitié dont Tavait honoré son maître, Platon décerne, peut-être un peu légèrement, le premier prix de son art (2). Socrate n'allait

(1) Diog-. L., II, 18; ML, H. var., II, 13.

(2) Rep,, VIII, 568 a : ^laçep&vra Iv rpa-fw^ia.

guère au théâtre, dit-on, que pour 3 présenter les pièces de son ami ; c^est qu^ont dû se rencontrer dans ce cercle Agathon et Aristophane, Lysias Torate dre, son admirateur passionné; le noh delà grande famille des Hipponicus, qi curiosité pour toutes les choses de Y et nait une si généreuse hospitalité à to phistes ; Critias, Tun des plus cruels d Tyrans ; Alcibiade, le plus beau et le rompu des Grecs; Tintrépide, mais Lâchés; le sage, mais trop prudent '.

jeune Périclès enfin, accablé par la glo père et qui périt victime de la fureur c à Foccasion du combat naval des A Aristarque et Euthère, personnages et que Xénophon seul nous fait comme de vieux amis de Socrate mante, Tun des frères de Platon.

Il est remarquable que nous ne troi de femmes assistant à ces conversa effet, elles pouvaient bien suivre les ] pythagoriciens, données secrètement térieur des maisons et à portes fermé celles de Platon, qui avaient lieu dans public, mais clos ; mais elles ne po\:

(1) AJem., ir, 7 et 8 : àxx&v jcal tcctc oLç/^oXr,^ »

94 VIE DE SOGRATE

mêler aux hommes sur la place publique, le port, les gymnases, partout où Socrate entraînait son mobile auditoire.

Les deux seules femmes avec lesquelles on nous le montre en rapport, sont les deux courtisanes Théodote et Aspasie, auxquelles il allait demander des leçons sur Tart d'aimer et de se faire aimer : Tune, célèbre par son rare esprit et l'amour qu'elle sut inspirer à Périclès ; l'autre, maîtresse d'Alcibiade, auquel elle eut le courage de rendre les derniers honneurs après sa mort due à la perfidie de Pharnabase. . j

Dans une autre classe, on pourrait placer ceux qu'on appelle proprement Socratici viri,

qui n'ont vu dans Socrate qu'un moraliste et ont essayé de continuer, en la développant dans des ouvrages perdus aujourd'hui (1), cette philosophie pratique et populaire.

Ce sont Criton et son fils Critobule, Ghœrephon et son frère Ghérécrates, ApoUodore et Autodore son frère, Aristodème, Théagès, Her-

(1) Diogène de Laërte, 11, 64, nous donne le nombre des écrits,80us forme de dialogues, qu'on attribue à ces person- »

nages; ils sont tous aujourd'hui perdus, et presque tous I

passaient déjà du temps de Diogène pour supposés. « De tous ces dialogues socratiques, il n'y a d'authentiques, dit Pansetius, que ceux de Platon, de Xénophon, d'Antisthène et d'Eschine. » Panse tins hésite sur ceux de Phédon etd'Euclide: il condamne tous les autres.

SON éCOLE 95

- xnogène, Hermocrate, Phédonide, Théodote, lEpigène, Ménexène, Ctésippe, Théétète, Terpsion, Gharmide, Gléombrote, Diodore, Glaucon, autre frère de Platon, Simmias et Gébès, les deux pythagoriciens, Simon le cordonnier et le charcutier Eschine. G^est ce dernier qui, se présentant à Socrate au moment où il recevait quelques cadeaux de ses amis, lui dit : « Pour moi, je suis si*pauvre que je n'ai rien à t'offrir que moi-même; » à quoi le sage répondit :

« Tu mihi magnum munus dederis (1). » N'ouhUons pas Xénophon, dont les Mémorables^ le Banquet et Y Apologie nous montrent sous quel point de vue cette catégorie de disciples avait compris renseignement de Socrate.

Dans la troisième et la dernière, on peut mettre ceux qui, derrière les applications pratiques et les leçons morales, ont aperçu les principes scientifiques et métaphysiques qui les soutiennent et les produisent, et qui, à leur tour, ont essayé de construire avec la méthode et les principes du maître, une philosophie propre et originale.

A leur tête, il faut placer Platon ; pui^ "bV^^ ^ au dessous, Euclide, fondateur de récol(\ y. h^^

i rique, ami fidèle et admirateur courage • W^''

(1) Senec, De Ben,^ 1, 8,

qu'à rhéroïsme, de Socrate. S'il faut en croire Tanecdote racontée par Aulu Gelle (1), c'est auprès de lui qu'après la mort du maître se réfugièrent les disciples effrayés.

Phaedon d'Elis, pour lequel Socrate semble avoir eu une prédilection marquée (2), et qui, réunissant autour de lui quelques auditeurs de son maître, forma l'école d'Elis ou d'Erétrie, très-intimement liée à celle de*Mégare, mais dont nous savons peu de chose.

Antisthène d'Athènes, qui avait été, avant de connaître Socrate, un professeur de rhétorique sophistique, fut l'auteur de la secte cynique et le précurseur de Zenon. Fidèle au maître qu'il avait adopté (3), il imita sa méthode d'interroger les hommes, mais en mettant dans cet examen, par lui-même douloureux, un esprit de violence et d'arrogance qui était " dans son caractère.

Aristippe de Cyrène avait été attiré à Athènes par la réputation de Socrate : aux jeux olympiques, il avait entendu Ischomachus parler de sa doctrine et de sa personne, et n'eut pas de cesse qu'il ne fît sa connais-

(1) Noct. Att,y\l, 10.

(2) Plat., Phœdon., 58 d, 89 a.

(3) Xén., A/m., III, 11,17; Conv.,'4, 44; Plat., Phœcl.y 59 b ; Diog. L., VI, 2.

sance. Il a dû nécessairemeot entrer trèsavant dans son intimité, puisque Platon a cru devoir signaler son absence dans ce cercle d'a- ■ mis qui se trouvèrent auprès du maître le jour 011 il but la coupe fatale. Ce qu'il y a de singulier, c'est que, comme Anlisthène, il se croyait le fidèle interprète des principes de Socrate en développant, dans l'école cyrénaïque, les doctrines qui aboutirent bientôt à la philosophie d'Épicure.

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