LA MISSION
leur que tous les conseils et que tous les maîtres (1).
Malheureusement ce renseignement est en opposition avec ]a tradition, qui attribue à son ciseau les trois Grâces vêtues de TAcropole : un groupe de. cette importance attesterait une assez longue pratique et d'assez profondes études dans son art, tandis que le lieu honorable dont il avait été jugé digne prouverait que Tartiste avait atteint un certain degré d'habileté et de talent (2).
Si Ton veut tirer des assertions de. Porphyre et de Plutarque des conclusions qui ne soient pas téméraires, il faut se borner à dire qu'il y a eu dans Socrate un développement indépendant et spontané ; qu'il a senti de bonne heure s'éveiller la vocation philosophique et la passion de se consacrer tout entier à la réforme scientifique et morale de ses concitoyens et des hommes. On peut croire que ce fut sur Tordre du Dieu de Delphes qu'il renonça à l'industrie paternelle et
(1) Plut., De dœm. Socr.^ c. xx.
(2) Brùcker a attaqué Tautorité du passage à^ 1?^^" tarque que Tennemann, Gesch, der PhiL^ \^ yr p. ^^^ a défendue. Ménage, après avoir cité les dé\i,^ aS^^^^^ de Pausanias, ajoute : « Hinc refutandus vJ^ V w^'^^^^'' qui, ut est apud Theodoretum, artis insou?^^^^^ -çO^^^"^^ insimulat, et adversus patrem inobedienti^^ ^0
embrassa le périlleux apostolat de la vertu (1).
Mais à quelle époque de sa vie rompit-il tout à fait avec sa profession et se reconnut-il Tobligation, imposée d'en haut et à laquelle il ne pourrait se soustraire sans sacrilège, de travailler au perfectionnement moreil de lui-même et des autres? Nous Fignorons absolument.
Des prédictions, des songes, des signes (2), toutes les formes que peut prendre la volonté des dieux pour se manifester à un homme, et lui annoncer qu'il est réservé à une mission divine, êeldLfjLolpcty se manifestèrent à lui. Ces communications fréquentes, habituelles (3) même
(1) Max. Tyr., p. 225 : xaràTYiv tgûBsou xeipoTovîav TïiV|xèv Te'xvviv JtwaaTû , tyjv ^s àpeTiôv èXaaêavsv. M. K. Fr. Her-
mann, qui cite ce passage dans la dissertation de Ma^ gistri's Soeratis, p. 29, yoil, dans Topposition de te^vu et de àpiriQ, Texpression du mépris que les anciens Grecs portaient nou-seulemént aux artisans, mais même aux artistes; pour prouver cette thèse assez nouvelle, il cite Plut., Vit. PericLf o. 1 «t 2,. où il voit une preuve raa^ nifeste de ce qu'il avaiàce, luculentum testimonium.
En relisant ces deux chapitres, on sera convaincu, je pense, que Plutarque fait allusion, non pas aux préjugés des anciens Grecs, mais aux préjugés de ses contemporains , qui les avaient reçus, avec la servitude, des Romains, ou les simulaient pour complaire à leurs maîtres.
(2) Plat., ApoL, 34 c ; Euthyd., 272c ; Rep., IV, 496 c; Phœdr.,2i2h.
(3) Phœdr,, 242 b : to %IM; oyjaetov ; ApoL, 40 d: in -yàp etwôola fi.ci (AavnXT,
des dieux avec Socrate, ces révélations dont il ue se croyait pas l'objet unique et privilégié, ■ meis que pouvaient espérer d'obtenir toutes les âmes pures (1), avaient commencé dès sa jeunesse (2) et avaient pris peu à pou une précision, une clarté, une intensité telles dans sa conscience, qu'il les entendait s'exprimer par une voix (3).
C'était là ce qui se produisait, ce qui se présentait à lui de divin et de démonique, hUv n
Cette mission supérieure à laquelle il se sentait appelé par Une voix d'en haut, et pour laquelle il négligeait, par un sacrifice oii il trouve lui-même quelque chose de surhumain (4), tous les intérêts positifs et matériels de la vie, avait certainement déjà commencé, lorsqu'elle fut confirmée par l'oraéle de Delphes, consulté par Chéréphon, sou ami d'enfance. Il est évident " que cet Oracle, dont nous allons raconter l'histoire, n'a pas décidé seul la vocation philosophique de Socrate; il fallait même qu'une cer-
(1) Xén.,iyem.,l,IV, 18, où il conseille à Arigtf.Jètn*' de faire une oour assidue aux dieux, atia dg ^ . a''%\S ne lui enverront pas des avis et des coqs^ji. " ^ciaux. Cf. id. id. 1, 1, 19. ^^tS ^^
(8) Plat., Apol, 31 à -.U ««,&; âf ^tiivs,.
[S)V\at.,Apoi:,3ld.
(4) Plat,, Apol., 31 b : où -[àp à-rSpftiirivo) ^^
taine notoriété entourât déjà sa personne, pour que Ghéréphon ait eu la pensée de fsiire une telle question, et que le dieu ait pu faire une telle réponse. Nous savons par Platon que cette carrière de dévouement et de sacrifices a duré de longues années (1). Quelque vague que soit cette indication, elle exprime toujours une longue durée; on ne peut pas supposer qu^il ait osé entreprendre ce rôle de réformateur pendant sa jeunesse , car il lui fallait au moins Tautorité d'un âge presque mûr, sinon de la vieillesse ; mais on peut admettre que la pensée lui en vint de bonne heure, qu'elle se développa peu à peu, et qu'il était arrivé à la pleine conscience et dans le plein accomplissement dé son œuvre vers Tâge de quarante ou de cinquante ans, c'est-à-dire dans les dix premières années de la guerre du Péloponèse.
C'est donc vers ce temps à peu près, entre 430 et 420 ans avant Jésus-Christ, que nous plaçons le voyage de Chéréphon à Delphes.
Chéréphon, que Socrate nomme son ami d'enfance (2), appartenait au parti démocra-
(1) Plat.j^poZ., 31 b : TGaaDta tj^ïi £ni.
(2) Plat., ApoL, 20 e. Platon lui donne dans C/iarm., 158 b, Tépilhète de ^avuco'ç; s'il faut en croire Aristophane et son scholiaste^ à force de se livrer à Tétude, il en était devenu maigre, pâle ou plutôt jaune, livide et
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lique ; il en avait partagé les périls, les persécutions, et ne rentra de l'exil qu'avec Thrasybule. C'était un homme généreux, passionné pour la science, ardent dans ses amitiés comme dans ses antipathies, et qui, poussé par une admiration enthousiaste, osa demander un jour à la Pythie s'il y avait un homme plus sage que son ami (1).
La réponse de la Pythie est assez diverse- .
ment rapportée. DansV Apologie de Platon, Socrate se borne à dire qu'elle aurait répondu qu'il n'y avait pasuu homme plus sage, iroitèTepw, que Socrate; dans celle de Xénophon, qu'il n'y
même malade; de là les épithètesdecliaave-souris, vuxti* pi(, de ituSiio;, d'^ai6ï7K,que luidonne Aristophane, JVwô., 104 ; Schol. V. 104, 144, 504. Suivant la seconde de ces scholies, Nub., 144, il avait écrit quelques ouvrages dont il De nous est rien resté.
(1) Tel ne fut pas, suivant Fréret., Aead. Inscript., t. XL VIT, p. 225, le sens de la question de Chéréphon, qui n'avait pas prétendu consulter l'ûraclc sur le mérite de Socrate, mais seulement sur le mérite relatif de Sophocle et d'Euripide. Ja pense que ce n'est là qu'une cop-jecture de l'illustre critique, amenée peul-^lre P*^ ta réponse, mais que^^ne justifie aucun teste j^: guC^it^ témoignage. On ne voit pas bien pourquoi le V. -A *''^'^ de Socrate serait aller consulter le Dieu sur 1^ ^® vL© 4.» Sophocle et d'Euripide. Il n'est donc pas du. i ^^^ (\»^*' que « Platon rapporte d'une manière peu ^^ ^v *^ -c**^^ dont parle Socrate. o ^^» y
en avait pas de pins iibre, de pins jnste, de pins sensé (1).
Diogène de Laërte a la prétention de connaître la réponse textuelle de Toracle (2), que nous trouvons plus complète encore dans les Scholies d'Aristophane, dans les deux Ïambes suivants :
Av(^pwv ^ï ipavTwv 2ci)»pâTY3? aocptôrarcî*
i\)ApoL Xen.,14.
(2) Schol. Aristoph., Nuh., 144; Diog. L., 11, 37; Ménage, ad. IL Démocharès, dans son ouvrage contre lès philosophes, cité par le scholiaste d'Aristophane, doutait de Tauthenticité'de cette réponse, parce que les vers sont iambiques et que les oracles de Delphes se rendaient en dactyliques hexamètres. Le scholiaste répond que plusieurs, oracles, et de ceux mêmes qui étaient rendus de son temps, étaient en iambes, et certains en prose. Coîotès, en sa qualité d'épicurien (Plut, ad Col,^ XVII) nie la réalité de cet oracle comme celle de tous lesaulr.es, qu'il considère comtoe des œuvres de iraude et d'imposture, oooijnxbv y.aX <popTixov^iT,'yr,u.a, Athénée, qui la conteste également (v. p. 218 c), s'appuie sur les différences entre les détails donnés par Xénopïion et par Platon. Brucker (t. I, p. 534) accepte le doute assez mal fondé, selon moi, de Golotès et d'Athénée. La meilleure raison qu'on pourrait invoquer en faveur de ces conclusions sceptiques, c'est que bien des oracles de cette nature ont été inventés après coup, et par exemple pour Platon, Apollonius et Plotin. Mais ici l'accord sur le fait de deux témoins aussi autorisés que Platon et Xénophon, laisse peu de prise à un doute raisonnable.