XIII
M. Grote prête aux juges de Socrate. * Je ne vois, dit le savant historien de la Grèce, nulle raison pour croire que les juges athéniens, qui se sentaient, sans aucun doute, justifies et plus que justifiés en condamnant Socrate après son cUscourSy aient, après sa mort, rétracté ce sentiment (1). » Si les juges, en condamnant Socrate, ont fait justice, il est clair, alors que Socrate était coupable; mais coupable de quoi? M. Grote avance timidement cette singulière raison : A fier his own speech. G^est parce qu'il a osé dire qu'il ne craint pas la mort et qu'il espère en une vie future et immortelle ; c'est parce qu'il n'a point abaissé à de lâches prières la dignité du droit attaquée en sa- personne ; c'est pour cela qu'il a mérité de mourir, et que ses juges n'ont dû en avoir ni regrets ni remords ! Encore une fois, si Socrate était innocent, le discours qu'il a prononcé ne pourrait le rendre coupable. Que la fierté légitime qu'il témoigne ait contribué à le perdre, je le crois, j'en suis même moralement sûr; mais pourquoi ? Est-ce parce que ce discours révélait sa culpabilité, ou parce qu'il froissait l'orgueil et les passions des*juges? Mais depuis quand les condamnations pronon-
(1) Hist, ofGr., t. VIII, p. 613. « Justified and more tlian justified in condemning Socrates» »
cées par Torgueil blessé sont-elles devenues, à ce titre même, justes? Les passions humaines expliquent la condamnation de Socrate comme elles expliquent la Saint-Barthélémy et la Terreur : Dieu merci, elles ne la justifient pas davantage. On altérerait profondément la moralité de rhistoire si, en montrant les causes qui expliquent les plus odieux événements de SCS annales, on croyait les avoir justifiés et glorifiés. Une seule chose apaisera la sévérité de la postérité sur le crime des Athéniens, et c'est précisément celle dont on veut nous faire douter : ils ont tué Socrate, mais ils Tont pleuré ; le. repentir qui les condamne, en même temps les absout. Leurs larmes sont leur seule justification.
J'ai exprimé une opinion sévère sur les sophistes, autrefois trop accusés (1), aujourd'hui trop complaisamment exaltés, et même quelquefois glorifiés. Un coup d'oeil rapide jeté sur leur histoire et sur leurs doctrines justifiera, j'espère, le jugement que j'en ai porté.
Le sens naturel et primitif du mot sophiste (2),
(1) C'est Meiacrs, dans son Histoire de Vorigine et de la décadence des sciences^ qui attira le premier Tattention surrimporlance de la sophistique. M. Rittera d'autantmieuxacqpptécettemaiiièredevoir, qu'il comprend, à tort selon moi, parmi les sophistes, les philosophes de Técole atomistique, Leucippe et Démocrite. M. K. F. Hermann,dans son Histoire de la philosophie de Platon^ s'est étendu sur ce point, qu'a encore développé l'auteur de la belle Histoire de la philosophie des Grecs, M. Ed. Zeller.
(2) En faveur de la sophistique, on remarque que des contemporains de Phidias et de Périclès, unSocrate, un Platon, un" Thucydide, même un Gritias et un Alci-
se rattachant à aott^U, la science et la sagesse, n'avait rien que de noble : les sages, les philosophes, les poètes, le recevaient comme un titre d'honneur (1). Gratinus Tavait donné à Homère et à Hésiode, au rapport de Diogène, et Pindare l'applique fréquemment à lui-même et ù tous les poètes (2). Hérodote, au dire d'Aristide, avait appelé sophistes Solon et Pythagore, et Androtion, les sept sages, et même Socrate, « ce grand sophiste (3).» Cette large et honorable signification ne se perdit même jamais complètement. Lysîas appliquait le mot à Platon et à
biade, n'<iU8sentpas subi lecharme,sMs n'eussent été que ce qu'on nous rapporte d'eux :cela n'est pas évident. Au sein de toute société, si bien constituée qu'elle soit, comme dans le corps le plus sain, il y a des germes latents de corruption qu'un rien, où du moins des causes qui échappent, fait éclater. Lu sophistique fut uni) maladie de l'esprit grec.
(1) Diog. L., I, 12 : oi fVz ao-fcl ical cicpiarai èxaXcuvTo* y.a't ci p.o'vcVj àXXà xai ot TcciriTaî croçKJTaî.
(2) Isthm., IV, 32, où le scholiaste observe que ce nom était alors donné aux poètes.
(3) Aristid., De quatuor viris, t. II, p. 407 : Av^ponwv
Tcù; 67rrà gooiarà; rpcagipr.jcg, Xl-^wv ^ii tgÙ; ffccpcù; xal aâXiv au 2û)xp«Tyj a..<pi(rr»i7 tcutov tov wotvj. Cf. Hérodot., IV, 95, pOUf
Pjthagore, et I, 29, pour Solon. Isocrat, Orat.y XV, 313. « On avait du respect pour ce qu'on appelait les sophistes, et les Athéniens mirent à la tête de l'État celui qui, le premier, prit ce nom, c'est-à-dire Solon. » lambl.. Vit. Pythag.y § 83 : « C'est là ce qu'on appelle la sagesse des sept sophistes siVi sages , rûv iTt-k do^iaTûv
Eschine le Socratique (1), Esdiine romteur à Socrate (2), Lucien à Anaxagore (3), et bien avant lui, Diogène d'ApolIonie à tous les philosophes physiciens du temps auquel il appartenait lui-même (4), Xénophpn semble aussi remployer dans ce sens (5); et quelquefois oppose ce titre à celui de poète (6); enfin Arîstoto applique le mot de (r^fix à Phidias^ en le définissant, w «l^etii rHi tez^fî^j la perfection de Tart (7). Il semble donc que ce nom n'a signifié d'abord qu'un degré éminent de sagesse pratique, ou de science spéculative, ou de perfection dans un art (8) : il était alors honorable et glorieux (9). Plus tard, sans perdre absolument ce sens très-étendu dans l'usage le plus habi'
(1) Arislid. , vol. III, p. 517 : cô Auaiat; nXaTWva aoçwniv
(2) jEsch., adv. Tim.^ Reisk, pw 1Ô8 : littiô' &ptlç^ 5
ÀOiQvalot, 2(dxpaTV)v [aÈv tcv (rc<pt(rrnv àirexTeivars.
(3) Lucien, t. I, Hemsterh, p. 118 : tov <ro<pi<rrïiv AvaÇa- 'Yopav, et Diodorè de Sicile, XÏI, § 39.
(4) Cité par Simplicius, A d Arisi» Fhys.^ f. 32 : x«t irpo; .
Tcu; ^UffioXo-YOu; àvTSipvixsvat Xe-^fwv, ouçxaXetxal aùroç ao^Krra;.
(5) Mem,^ I, I, 11 : 6 XaXGÛflCVO; OirÔ TÔbv 90^t9TttV XO'l}«.C^
(6) Mem.y IV, 2, 1. Éathydème avait fait une collection des livres des plus illustres TrotviTûvTs km ao-
Çt9Têt>V.
(7) Arist., Eth. Nic.y VI, 7.
(8) Plat., Protag,, : tovtôv aoçœv lmaTrij/.cv«. (9)Tliétiiist., Orat., XXIII, p. 286 : waXai tcôvoaa •toûro
6ao(^i.arh; <Teu.voy rs i^v xal iit^ «^iiôasi; et il cite, lui audsif
l'exemple de Solon et de Pythagore.
tuel de la langue ,|il [se restreignit et s'avilit. Il en a été ainsi des mots philosophe et philosophie, qu'Hérodote, 1, 30, applique à Solon, qui a parcouru le monde, d^ (paaaafpécûv fiecàp/nç çh^K^j^ et par lesquels Thucydide, II, 40, désigne le goût particulier et caractéristique des Athéniens pour les choses de l'esprit \^ixo(ro<s^ov(jLsy âv^v yLo.xoMctç Il n'est pas certain que Pythagore, s'il est vrai qu'il ait le premier fait usage du mot (1), Tait employé dans un autre s.ens qu'amour de la science théorique et pratique. Ce terme s'est restreint de plus en plus (2), et si l'on ne peut pas dire qu'il se soit avili, on ne peut s'empêcher d'avouer qu'on a fait ce qu'il fallait pour le déshonorer. La philosophie et Tidéologie ont été quelquefois, chose bizarre, des termes de mépris. Pour revenir aux sophistes, Platon indique quatre significations du mot, reproduites par Phavorinus (3) : le sophiste est un philosophe, un. professeur, tlv èièdiKaxfiVy un rhéteur, un -charlatan, ri^âTrAticovA,
(1) Diog. L., Prœm.y 12.
(2) Il semble qu'il se précise surtout au moment où les sophistes paraissent, et le caractère de leur métier salarié et de leurs recherches frivoles ne contribua pas peu à déterminer le sens du mot philosophie à la recherche désintéressée, généreuse et convaincue de la saojesse et de là vérité.
(3) V. ao^t^coOai.
La signification de maître, de professeur, qui n*est point enfermée, comme Tout cru Tennemann et Hegel, dans le suffixe qui le termine, et qui n'est pas par conséquent à Torigine une de ses significations naturelles, se montre pour la première fois au temps de Protagoras, à qui . Socrate dit : « Tu t^es présenté publiquement à tous les Grecs, tu t'es annoncé, tu t'es nommé un sophiste, faisant profession d'enseigner la jeunesse et d'être un maître de vertu (1). »
Protagoras l'avoue, et dans sa bouche l'appellation qu'il s'applique lui-même a un sens restreint, mais non pas injurieux.
Au nombre de ceux qui firent de la sophistique un art et un métier, ou du moins une profession, il faut compter Protagoras, Euthydème, Evénus, et même peut-être aussi Prodicus.
Qu'enseignaient-ils? La science' et la vertu ero- (p/fltç ka) dpsrlflç (2), la sagesse pratique et humaine et la vertu politique, c'est-à-dire morale (3), la science par laquelle les hommes parviennent à
(l)Plat., Protag.y 349 a : aoçiaW.v s7rGvo(i.aaa; axtSTcv, àff£- ©Yivaç «ai^euaîœ; /.al àpsryi; ^i^âaxaXov ; et îd, ^ p. 316 d l GuoXo'YM TE occp'.aTYiç £ivai xat irai^£ui:i àvdpcSivou;.
(2) Men,, p. 91 a; Protag., 318 d; Euthyd. , 273 d ; ApoL, 20 a ; Phœd., 60.
(3) AeivoiriTa ttoXitoctiv xaî ^paorxpiov auveaiv. Plut., Vit, Them., C. Ii; ApoL, 20 a : àpirrv rrv iraÎT'JcxvT» xal àv-
310 APPBNDIC&
bien gouverner leur maison, à établir de bons gouvernemenis, à pratiquer les devoirs de la piélé, de l'amilié, du savoir-vivre envers leurs parents, leure concitoyens ctles étrangers euxin(>mes; mais dans un pays libre l'action politique, et dans lousles pays l'influence morale ne s'exercent que par la parole : de là l'éloquence s'ajouta presque nécessairement aux sujets de l'enseignement devenu prolessionnel des sophistes; ils apprennent aux jeunes gens à être habiles et puissants dans la parole et dans l'action, Jsjya'T-stTûi nu.'> -xparTÙy xai ^^ira-jO-)- Ici nous devons remarquer qu'ils continuent la tradition grecque et athénienne : Plutarque nous parle d'un certain Mnésiphile, qui n'était ni ora-
fist *et?rgAg/(5t<, ha) <^ixoffo(pov/€y £viv (ia^clkI^ç , Caractérise peut-être le mieux ce peuple admirable, c'est la maxime: y^ê^'yeiyte ka) Trpdtrsiyy penser et àgir.Fréret (1) observe que par ce mot, dperri , il tie faut pas entendre la scieiace des devoirs et Tart de la vie morale : qu'il s'agit uniquement d'un savoir-faire utile, d'une capacité toute pratique, qui comprend même l'adresse et la force du corps ; il faut cependant reconnaître que si la notion du devoir est étrangère à l'enseignement des sophistes, comme à toute la morale antique, il n'en est pas ainsi de la vertu considérée comme une conformité de la vie aux idées de la droite raison : Protagoras s'engage à rendre les jeunes gens qu'on lui confie de jour en jouimeilleurs (2). Le mythe que Platon lui fait exposer, et qui peut-être est tiré de son ouvrage, 'TTsp) rm h etpzf >cAtA(Ttd(rsa)Çy imité d'Hésiode, a bien le caractère pratique, positif, humain, de toute la morale grecque; mais il a aussi le caractère évident d'une inspiration vraiment morale. Gomme Hésiode l'avait déjà dit, à la suite de sa charmante fable de VÉpervierèt du Hossignoly si les animaux n'ont que la force pour règle de leurs rapports, les hommes Ont pour
(1) Mém, Acad. mscn, t. XLVII, p. 219.
(2) Protag., 318 a : àil im to péXnov liçK^î^ovatt.
principe de leur vie sociale le sentiment de la justice et la répulsion instinctive du mal, àiKn et Aiièi. Ces caractères donnés à Thommé par les dieux sont propres et constitutifs de là nature humaine : celui qui n'aurait pas le sentiment du juste, loi naturelle que Téducation développe et ne crée pas, serait incapable d'^entrer dans une société humaine : il n'appartient pas à Thumanité. Il est difficile de contester que Protagoras, en faisant entrer dans ce mot «per» les qualités pratiquement utiles de la vie politique et domestique, n'excluait pas de son enseignement les grands et étemels principes de toute morale : l'idée etjlesentimentdubien, etlahonte vertueuse du mal. C'est même ce côté de ses prétentions que tournait enridicule Gorgias, qui, nousle verrons, ne se présentait, lui, que comme un professeur d'éloquence, et était suivi dans cette tendance exclusive par Polus, Lycophron et Thrasymaque. Il n'en était pas ainsi sans doute de Prodicus : quoiqu'on ne mentionne que des sujets de rhétorique dans les leçons publiques qu'il donnait, il est difficile de croire qu'il ait exclu de son enseignement la morale, à laquelle il avait consacré plusieurs ouvrages, dont nous avons quelques fragments, et entre autres celui qu'il avait intitulé : n^at/, les Saisons de la vie, où se lisait cette belle allégo-
rie qui lui valut tant d'éloges, et même ceux de Socrate. Ce mythe charmant, évidemment développement et imitation d'un" passage d^Hésiode (1), peignait la dignité et le bonheur de la vertu, et les misères et Tabjection de la mollesse et du vice (2). Ailleurs il montrait que la richesse n'est point un bien^ et que tout dépend de Tusage qu'on sait en faire, ou que rhomme n'a aucune raison de craindre la mort , les vivants par cela même qtf ils vivent encore, les morts parce qu'ails ne vivent plus (3). On peut dire que ce qu'on appelle proprement les moralistes commence avec ces sophistes: ils mettent la prose dans tous ses genres au service des questions morales : ce sont ceux qui créent le conte, le dialogue ou proverbe, le traité dogmatique, la lettre, et enfin le discours épidictique, qui, sous le nom de parénétique, est l'antécédent et le modèle du sermon et de Thomélie. Mais à côté de ces sophistes moralistes ou,
(1) Êp-fx, V. 285. .
(2) XéD.,Mem.,U, 1,21.
(3) Il y a dans cette élocpuente apologie de la mort des traits d'une éloquence qu'envierait Bossuet, et, par exemple, cette comparaison de la nature à une prêteuse à la petite semaine, oêoXoaTaTt;, qui jfedemande bien vite tout ce qu'elle nous a prêté d'organes et de facultés, de vie, en un mot.
comme les appelle Isocrate, politiques (1), ce qui est la même chose, il y en avait d'autres qui ne visaient' pas si haut et qui, plus cyniques ou plus modestes, se proposaient uniquement d'enseigner l'art d'e la parole, tandis qu'Hippias se distinguait et s'attirait les plaisanteries de Protagoras en faisant entrer toutes les connaissances et tous les arts dans le cercle de son enseignement encyclopédique. Outre la morale (2)^ il professait l'astronomie, la musique, les mathématiques, la physique, la rhythmopée , l'histoire, l'archéologie, la mnémonique, la critique, la poésie dans tous ses genres, même les arts manuels rtjSpoy K<t\ gV^oy aotpU^y comme ditThémiste. Parmi ces sophistes, pour qui l'art de parler est le fondement et l'objet de toute éducation vraiment politique, il faut placer Gorgias, Lycophron, Thrasymaque. On voit donc que le sens du mot se détermine et se
(1) Jen'ai pasPintention de donner ici une division scientifique de la sophistique : quoi qu'on ait pu en penser et en dire, je ne lui reconnais pas une assez grande
. importance pour que cela soit nécessaire, et le peu de valeur philosophique même Me ses adhérents les rend plus difficiles à distinguer et à classer. Je les divise donc suivant des tendances particulières plus ou moins prononcées; j'énumérerai ensuite leurs traits communs.
(2) Son dialogue du Troïque avait pour objet de montrer à j^pTo Tov vlov siciTri^eueiv,
précise; mais on ne voit pas jusqu'à présent pourquoi, et parmi lés contemporains même, il s'est si vite avili et est devenu ce qu'il est resté, une injure (1). Tout en se déterminant, le nom s'étend encore à des directions d'idées assez différentes, à des manières de voir diverses et variées; non-seulement la jalousie de métier divise les sophistes, mais on n'aperçoit point qu'il y ait eu une doctrine ou une méthode particulière qui leur ait été commune, une unité de principes ou de but, ni même des relations personnelles, un centre d'action, d'idées ,ét de théories qui autorisent à en faire une école ou une secte, comme l'a, je crois, très-bien vu M. Grote (2).
Mais ne va-t-il pas trop loin et au delà de la vérité, lorsqu'il prétend que la sophistique n'est qu'un mot sans réalité , une abstra^îtion, un fantôme imaginaire rêvé par rantagonismc de Platon, et qu'a eu tort de relever Térudition allemande. Tout en accordant à M. Grote qu'il
(1) Isocr., De perrmit, or, y XV, p. 235, §313 : Tïiv è^wvutAïav T71V vûv àTtjxalIûj^.svr,v. Xénoph., De venat.^ XIII, 8 : tfcœiaTTjv JtXr^Wvxi ovskS'cç. Plat.,/*ro^a^.,trad.GDU8in: «N'aurais-tu pas honte, dit Socrate à Hippocrale, de te donner pour sophiste à la face des Grecs? — Oui, par Jupiter, j^en aurais honte, à dire vrai. »
(2) T. XII, p. 195, trad. ît.
316 A.PPENDIGE
n*y a point eu une philosophie sophistique, ni un système, ni un principe vraiment scientifique qui se rattache à leur nom, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître à tous ceux auxquels l^usage de la langue, se modifiant peu à peu, Rappliqua presque exclusivement vers ce temps, une même tendance, une même inspiration qui n^a rien sans doute de vraiment scientifique, mais qui n'eut pas moins son influence, et qui, sans corrompre, comme onle dit, et sans empoisonner la droiture instinctive de Tesprit et le bon sens moral du peuple grec, Tenlama certainement et y déposa des germesr de subtilité perfide et de déloyauté immorale, qui ont germé plus tard, et que la réaction de Socrate ne put détruire complètement. Ces traits communs sont les suivants :
Ils se vouent tous à Téducation, jusqu^alors confiée aux familles, aux maîtres de musique et d'exercices gymnastiques, et qui consistait dans la lecture et le commentaire des poètes. Entre leurs mains Téducation devient un métier, une profession spéciale, déterminée, dont ils sont, par un besoin instinctif, portés à rechercher les principes, le but, la méthode, la matière, et cette profession est payée. On ne voit pas pourquoi on reprocherait à ceux qui se vouent à l'enseignement, de recevoir de leurs
JLES SOPHISTES 317
peines le salaire qui ne déshonore ni Tartiste, . ni le médecin, ni le prêtre ; cependant Téeole socratique eut une autre tradition : elle refusa constamment de recevoir un salaire des auditeurs, et après avoir essayé vainement de vivre indépendante, elle fut obligée, pour conserver la gratuité de ses cours, d'avoir recours à rÉtat, qui accepta l'obligation de payer les maîtres, mais en échange du droit de les nommer et de les destituer. Ce n'en e»st pas moins un trait commun à tous les -sophistes, qu'il fallait relever : je ne dis pas la science, mais l'éducation devient un objet de commerce ; ils ne se bornent pas à des leçons publiques et orales, ils généralisent et relèvent l'art d'écrire, jusque-là assez méprisé des Grecs.
L'éducation étant l'objet commun de tous ceux qui s'intitulent sophistes, ils ne peuvent s'empêcher d'en chercher le principe rationnel, d'en fonder logiquement le but et d'en déterminer la matière , et tous, en partant peutêtre de principes différents, mais sous l'influence des idées dominantes qui ne voient dans l'homme qu'un être politique, c'est-à-dire social, et dont l'influence et la dignité se mesurent à l'action que sa parole peut exercer sur ses concitoyens, ils s'accordent à reconnaître à l'art de parler et d'écrire une importance si
318 JLPPBNDICB
capitale, qu'elle est Tobjet presque exclusif de leurs travaux écrits comme de leur enseignement oral.
Mais, en s'occupant professionnellement du langage, on ne peut guère éviter de considérer et d'étudier la pensée, dontil est Texpression : de là les sophistes furent conduits ài'éfléchir sur les formes du langage, sur les catégories grammaticales, sur les procédés du raisonnement, c'est-à-dire de toucher, superficiellement sans doute, mais enfin de toucher un point du domaine philosophique, c'est-à-dire les formes de l'esprit et les catégories de l'entendement.
Leurs travaux sur la grammaire, le dictionnaire, la rliétorique même, les conduisaient presque nécessairement à une analyse psychologique et à un art du raisonnement qu'ils ne virent malheureusement que sous la forme étroite et fausse de l'érislique.
Ils sont allés, et ils devaient aller plus loin : on a beau vouloir ne s'occuper que de la forme, on ne le peut pas ; la forme de la pensée étant déjà une pensée, l'esprit est entraîné, d'une part, à se demander quelle est la valeur intellectuelle de la pensée et sa certitude; et de l'autre, quelle est sa valeur merale, question qu'ils pouvaient d'autant moins éviter que la parole, dans une constitution libre, est néces-
LES SOPHrSTES 319
sairement appelée à traiter constamment du juste, du droit, de la loi, du bien, du beau moral et de leurs Qontraires.
Les sophistes s'accordent tous à suivre cette voie à moitié pratique, à moitié philosophique , qui fait d'eux quelque chose d'indécis entre Thomme purement politique et rhomme scientifique (1); ils recevaient des faits et des moeurs les conditions pratiques et Tobjet de l'éducation , et ne cherchaient qu'à préparer la jeunesse à Taction politique, dont Tinstrument est la parole; ils s'accordent également dans les solutions fausses et dangereuses qu^ils donnent tous au problème que l'intérêt de leur profession les invitait à se poser. GVst là que se manifeste le caractère général de la sophistique , c'est-à-dire le scepticisme , scepticisme moral , scepticisme intellectuel, que quelques-uns cherchent à fon-
(1) Euihyd,^ p. 305 C: eue e<pvi npo(^ixo; [/.ÊÔo'pia cpiXcijocpcu TE àv^'poç 3c»l TToXiTixo'j v.fc^\(ù% U.V* cpiXodoçia; E^siv, p.8Tpî«ç ^ï
iroXiTixwv.G'est donc aux sophistiques delà seconde époque que peut seulement s'appliquer l'explication trop générale de Plularque, Vita Them.^c. ii, qui, après avoir rappelé que de tout temps il y eut à Athènes celte intelligence et cette science pratique c prudentia civilis et domeslitica, » qui remonte à Solon et peut-être au delà, ajoute: « ceux qui unirent cette science pratique à Tart de la discuss.on et passèrentderaction aux mots, ài^o ffpaÇswv im Toî>; Xô'-^ou;, furent appelés sophistes. »
der scientifiquement en em])runtant, Protagoras les principes de la philosophie de la nature d'Heraclite, Gorgias ceux des Éléates. Leur solulioïi commune, c'est qu^il n^y a aucune vérité universelle et nécessaire ; que la pensée n'a point d'objet, ou ne peut pas atteindre son objet : de là tous concluent qu'il n'^y a d'autre but à l'action pratique que l'intérêt personnel; d'autre connaissance que l'opinion ou la sensation individuelle et du moment ; d'autre savoir qu'une dialectique éristique et une vaine et perfide rhétorique.
Protagoras adopte le principe d'Heraclite : tout est mouvement, ri ttaw Khmn.) cela ne veut pas dire que tout est mouvement pur, mais que toutes choses s(mt en mouvement, s'écoulent et changent sans cesse ^1). Il presse môme le principe : le sujet changeant comme l'objet, non-seulement rien n'est en soi et pour soi, tout change et est soumis à un devenir qui ne s'arrête jamais dans une essence fixe; mais pourle sujet qui connaît et qui pense, les choses ne sont que ce qu'elles lui paraissent être, et elles lui paraissent être comme elles doivent lui paraître, suivant le moment, les circonstances infiniment variables
(l) Theet., 152 d, 157 a, 181 c, d : Ttàv (p£pojji.ev&v xaî àxXoiop.6vcv. Philop., ad Aristot., De anim,, p. 152 a.
de lieu, de situation, l'état toujours changeant où il se trouve : la mesure des choses, de leur essence et de leur être n'est pas en elles, mais dans l'esprit qui les pense. L^homme est la mesure des choses (1); il n'y a aucune vérité absolue, objective, universelle; l'affirmation et la négation sur le même objet et en même temps sont également vraies (2). Le savoir n'est ainsi qu'une apparence fragile, qu'une autre apparence peut remplacer. On peut donc douter de tout, tout affirmer et tout contrediie (3). L^art de cette dialectique, c'est Téristique, et appliqué à la parole publique devant les tribunaux ou les assemblées politiques, c^'est la rhétorique. Parce que, contrairement à tous les documents qui nous restent, Aristophane a jeté injustement ce reproche à Socrate; parce que Socrate se plaint qu'on dirige contre lui cette accusation, qui constitue le grief commun contre
(1) Theet.<f 152 a, 158 a, 161 c : x.py,p.àT(ùv (xsTpcv àvôptDffcv eivai. Cratyh^ p. 185 e; kiisi,^ Met,^ IX, 1., p. 195.
(2) Arist., Afe^, III, 4, p. 72 : àXr.ôaî; aî àvri^âffEi; ofi» xaxà ToO aÙToû rràffai... xaôairsp dcva*yxYi toî; tov IIptoTa-Yopou Xo'yov
xC-ycuat... Met.i VIII, 3 : npwm'Yopou Xo-Yoç... Met., III, 5,
p. 76 : ô npwra-^cîpou Xo-yoç,
(3; Phced. , 90 c : oî irspi t&ù; àvTiXo-yHc&ù; Xo-^ou;. Soph,^ p. 232 e : ri t^; àvriXc^iK^; TEx^riç ap' oùx ev x6<paX«îfi» itspî irâvTMv wpoç â(i.cpi8€»iTyi(Ttv Uxvin ni ^ûvxp.iç ^cxsT slvai. SopJl,^ 225 I oXwç à(i/^ia^ifirouv.
tous ceux qui s'occupaieut de science spéculative (1), je ne vois pas comment on pourrait soutenir que Protagoras n'a pas mérité une accusation qu'expliquent si parfaitement ses principes^ et que confirment tous les témoignages. Protagoras avait écrit un Traité de Véristique (2), et il fut le premier à enseigner qu'il y avait sur chaque question deux raisons opposées à donner^ qui, se valant l'une et l'autre, puisqu'elles ne valaient rien, pouvaient tour à tour , suivant l'are ou l'intérêt de l'orateur, devenir ou paraître triomphantes. L'art de donner à une mauvaise raison l'apparence d'une bonne est une invention de Protagoras, et s'appelait dans l'antiquité, par une locution devenue proverbiale, UpQtùLyipQV Ao^of, To ïipetTdL'yô^ov iirùL'^^
(1) Apol, iS^., p. 3S d : Ta »*Tà w^Vt»» tiv ^i^09O<pouvr»v r^o'xttpa... tov -flrTwXrfov )tptiTT<A wotttv. Xèor., Mcm.^ ï>2> 31:
(2) Diog. L., IX, 55 : têxwi 6piffTi)c5>v.
(3) Diog. L., IX, 51 : npûto; i(^ $6o Xô^ou; givai nt^i irxv- To; wpa^u.aTc; àvTtXÊtpivw; «XXiiX&i^. SchoU Aristoph., Nub^y 113; Arist», Rhel», II, 24 : toxov -iiTTû) Xvvov x^citt» ttcuIv Twt'ftVTtv,.. TO ll3&T«'Y<>pou sTsotyfêXtfa. Gic.^ Brut. y 8: « Lec»^ tinus Gorgias, Thrasjmacbtts , Ghaleedonias > Prodi^ eus, Geus, Hippias Eleus, aliiqae mtkUi temporibiis iisdem ^ doeere se pruôtebaniur ^ arrogantibtts sane veFbis quemadaiodum eeusa inferior, diceBdo fieri su* perior posset. » Séa., «^. 88 : « Protagoras ait de omni re in utramque partem disputari posseea?cp^«*o. »
Il est probable que les successeurs et les imitateurs de ces principes en ont exagéré les conséquences, et qu'il ne faut pas attribuer à Prolagoras les sophismes niais et grossiers de Dionysodore et d'Euthydème ; mais, outre que Ton peut difficilement nier que ce soient là les fruits naturels de ces germes détestables, je suis étonné de voir le solide esprit de M. Grote défendre les principes eux-mêmes, et ne voir dans les .maximes, « Thomme est la mesure des choses, et la parole a pour objet et pour but de changer aux yeux de Tauditeur l'apparence des choses, » que des maximes vraies et morales. Je renvoie, pour la discussion expresse du premier de ces deux pomts, à Texcellente leçon de M. Janet (l),et, pour l'autre, je me borne à dire que si, dans la faiblesseinhérenteà l'esprit humain, les affirmations absolues et les vérités luiiverselles sontrares; si presque tous les sujets qui peuvent venir en discussion présentent des points de vue divers, des faces opposées qu'ilfaut considérer; s'il faut conserver à l'avocat et à l'orateur la faculté de plaider lepour et le contre, et avouerque, chez l'avocat, c'est plus qu'un droit, c'est un devoir; il faut reconnaître aussi, d'une part^ qu'il y a des principeis de la raison
(1) Revue des cours publics, 6 octobre 1866.
qu^on ne peut mettre en doute sans détruire la raison qu'ils constituent ; de Tautre, des principes de morale qu'on ne peut ruiner sans attaquer la vie morale et la société même.
S'il n'y a pas de différence réelle entre le vrai et le faux ni entre le bien et le mal, c^en est fait de la raison et de la vie, de toute vie religieuse, intellectuelle et morale.
Tandis que Protagoras arrive au doute sur l'existence des dieux, disant qu'il n'en peut rien affirmer ni rien savoir (1), Prodicus, malgré le bel éloge des dieux que contient son apologue d'Hercule, trouve l'origine des cultes et des idées religieuses dans la tendance des hommes à adorer comme divines les choses qui leur sont utiles (2), et Gritias ne voit dans la religion qu'une invention humaine, nécessaire pour réprimer les vices cachés du cœur, qui ôe dérobent à l'action des lois pénales (3).
Les principes métaphysiques d'où Gorgias faisait découler sa morale et sa rhétorique étaient plus scientifiques, et non pas moins
(1) Diog. L., IX, 51 ', Plat., Theet., 162 a.
(2) Sext. Emp., adv. Math.jlXy 18,51; Cic, NaL Deor,, I, XLii, 118. Aussi tous deux rangent-ils Prodicus parmi les athées.
(3) Sext. Emp.,- adv. Math., IX, 54-, Plui., De superst., c. xm.
sceptiques ; il se servait des définitions éléatiques de TÊtre pour affirmer cette série de propositions :
1*^ Rien n^'existe.
2" Si quelque chose existe, il ne peut être connu.
3 Si quelque ch ose existe et qu'il puisse être connu, il ne peut être exprimé par le langage.
La parole n'a donc pas pour objet d^exprimer des idées vraies et qui répondent à des réalités : tout n^est qu'apparence. La rhétorique n'est qu'une ouvrière de persuasion, qui inspire confiance à ceux qui écoutent , mais qui ne leur apprend rien (1). Il ne s'agit pas d'avoir raison, de montrer qu'on a raison, mais de paraître avoir raison et de paraître le prouver ; aussi nVt-on pas besoin de connaître les choses mêmes dont on parle. L'art de parler, c^està-dire de faire illusion, consiste précisément à paraître savoir ce qu^on ignore, à paraître être ce qu'oii n'est pas. Il n'y a dans la rhétorique qu'un vain et vide formalisme , un ensemble de procédés techniques , de savoir-faire prati-
(1) GorgiaS^ 455 a : -rreiôou; S'yjj^-ioupp? TriartUTiXTi;, iXV cù J^i^aaxaAtxTi;. Doxopater, Aphthon., Rhet Grccc , Walz, II, 104, en attribunnt celle définition à Gorgias, n'a peul-clrc (Vuiilre uutoritô que celle dn passage de Platon.
Le droit n'est que Tintérêt ou le plaisir du plus fort ; la loi est le tyran des hommes et les force d'agir contrairement au vœu de la nature (1). »
Ce n*est pas en relevant quelques maximes d'une vraie pureté morale (2), en rappelant le mythe de Protagoras ou celui de Prodicus, qu'on effacera l'opprobre que l'histoire a imprimé justement au nom des sophistes. S'ils n'avaient pas menacé la morale, comment Socrate eût-il cru nécessaire, pour la relever, de tant les combattre ? On parle de leurs tendances politiques, comme si leurs maximes, qui n'ont jamais été des théories, n'aboutissaient pas toujours à relogé de la tyrannie, qu'ils ont enfin amenée. Je ne trouve pas que ce soit les justifier que d'observer que le tyran, dans les sociétés grecques, est toujours le chef du parti populaire. On aurait pu généraliser l'observation d'Aristote ; partout et toujours le despote est un démagogue, et s'^il est le chef du parli populaire, n'oublions pas qu'il en est non-seulement l'oppresseur, mais le corrupteur. L'aristocratie, à Rome et à Athènes, a pu tenir sous le joug le
(1) Protag., 337 d.
(2) Parexemple, celle-ci, d'Hippias (Plat, Pro^a^., 337). jo yàp Ojfxctc^ r4> ôu.o(ov (pûaei ^u-y^Êve;, OÙ Ton veut voir une protestatiQ^ contre l'esclavage.
peuple ; mais le spectacle vivifiant de la liberté désapprenait à ce peuple, comprimé dans la servitude, la servilité. Un gouvernement libre aristocratique peut opprimer un peuple, il ne l'avilit pas; il peut lui refuser Texercice de ses droits, il ne lui en ôte pas la conscience ; il peut enchaîner ses bras, mais il ne lui abaisse pas le cœur et ne lui flétrit pas Tâme.
Sans doute il a pu sortir de cette critique universelle quelques conséquences heureuses : Topposition entre le droit naturel et le droit positif est juste, mais à condition qu'il y ait toujours un droit, et que si Ton viole les lois écrites, ce soit pour respecter des lois supérieures, non écrites, et que, pour parler comme Socrate, si Ton refuse d'obéir aux hommes, ce soit pour obéir à Dieu.
Mais ce n'est ^as là ce qu'a fait la sophistique ; elle n'a pas critiqué les superstitions populaires et semble, 'au contraire, au moins en public , les avoir caressées tout en niant l'existence des dieux ; elle n'a pasprotesté contre rimperfection des institutions politiques et sociales : elle a soutenu qu'il n'y a entre les hommes, soit individus, soit nations, d'autre règle de relations que la règle de la force; elle ne s'est pas bornée à critiquer l'insuffisance des théories philosophiques antérieures : elle a nié,la possi-
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bilité d'un savoir quelconque connue la réalité de^ choses, et la pr6scucc dans uolre esprit d'une seide vérilé certaine. La science, l'art, ■ la religion, la vie, elle a touclié à lout et tout menacé, j'allais dire lout corrompu; mais elle n^'eulpas le temps d'accomplir son œuvre «détestable; et le seul mérite que je puisse lui reconnaître, ût doutcllc ne doit pas tirer, je pense, beaucoup d'orgueil, c'est d'avoir suscité contre elle le grand génie moral de Socrale et le grand génie métaphysique de Platon.
Je sais bien que les Allemands trouvent qu'elle a été non-seulement salutaire, mais nécessaire : nécessaire, parcequ'elle est un monument du développement historique de la philosophie; salutaire, parce qu'elle fait, avant Socrate, descendre la science des hauteurs alors inaccessibles des sciencesphy!Ûques,àrhommc; elle pose et fait valoir la première le principe de la subjectivité : rien n'a de valeur pour l'homme que ce qui iutéresse l'homme.
Je ne serai pas accusé, je pense, de méconnaître le mérite de la science allemande. Ce travail porte à toutes sos pages la preuve que j'ai recouru presque parlent à leur consciencieuse et abondante érudition; mais j'avoue que je n'admets pas le principe hégélien d'une sén'c roiaif. de moments aue doit traverser la
philosophie, qu'elle le veuille et le sache eu non. Je crois la philosophie une œuvre. de l'esprit humain, et je place resprit humain, non dans la région des causes nécessaires et fatales, mais dans la sphère des causes morales et libres. L^'esprit ne marche pas à la science comme une pierre, lancée par la fronde, à son but. Il y va librement, et voilà pourquoi il n^y va pas toujours; v.oilà pourquoi parfois il s^'égare et se corrompt; d^autres fois se relève,* se purifie et ne marche plus, mais vole dans la voie de la vérité ; voilà pourquoi la conscience deThumanité, que détruiraient volontiers ces théories tyranniques de la fatalité dans l'histoire, garde encore deux facultés admirables, le respect, Tadmiration, Tamour pour ceux qui, comme Socrate, Tout bien servie ; le courroux généreux, rindighation vertueuse contre les méchants qui ont compromis ou retardé ses progrès ; telle est la réponse qu'on peut faire en quelques mots au premier mérite que les doctrines hégéliennes reconnaissent à la sophistique.
Quant au second, il me confond. Je cherche et* ne trouve pas le profit qu^a pu recueillir la philosophie des négations universelles auxquelles les sophistes ont attaché leur nom, et du défi que par légèreté, par jactance ou par mé-
tier (1) , ils ont jeté aux principes de toute connaissance et de toute morale.
(1) Cic, Acad, ,lyiiï, 23 : « Num sophistes? Sic en i m appellabantur ii qui, osienlationis aut quœstus causa, philosophabantur. » *