DERNIERS JOURS DU B. BERCHMANS EN FLANDRE
collège, j'eus l'occasion de constater, par moi-même, la vérité de tout ce qu'on disait à sa louange ».
Pour s'assurer de la maturité d'une vertu que tous proclamaient parfaite, le sage recteur l'avait soumise à l'épreuve des humiliations et des contradictions les plus sensibles. Mais l'humiliation avait tant d'attraits pour Berchmans, qu'il la cherchait au lieu de s'y soustraire. Il était à peine depuis huit jours au collège, que, le premier des nouveaux venus, il fit au réfectoire l'accusation de ses défauts (1).
Comme leurs supérieurs, les jeunes religieux du collège se félicitaient de posséder Berchmans, quand la Providence leur ravit, tout à coup, un trésor dont ils étaient si justement jaloux.
En ce temps, ainsi que de nos jours, pour favoriser l'union des membres de la Compagnie, les diverses provinces envoyaient quelques sujets poursuivre, à Rome, leurs études de philosophie et de théologie. On savait les succès de Berchmans au collège de Malines; sa vertu ne permettait pas de douter qu'il ne s'efforçât de cultiver, pour la plus grande gloire de Dieu, des talents qu'il avait reçus de lui. Or, le 18 octobre 16 18, le P. Scribani fit venir Berchmans à la Maison professe, et lui déclara qu'il devait se tenir prêt à partir, le 22 octobre, pour Rome, en compagnie du jeune scholastique Barthéiemi Penneman. — Le provincial ajouta : « Vous irez prochainement à Diest, pour dire adieu à votre père ».
Quand, de retour au collège, il entendit ses Frères le féliciter de son bonheur : « J'en suis tout confus, répondit Berchmans; je ne puis, en vérité, découvrir ce que j'ai fait pour être envoyé à Rome : il faudrait, pour mériter cette faveur, de la piété et du talent; tant d'autres en abondent, et moi j'en suis dépourvu » (2). Il le confessait néanmoins, cette volonté du provincial lui causait une grande satisfaction, et il exprimait ainsi les deux principaux motifs de sa joie : « Le premier est que j'aurai le bonheur de trouver, à Rome, les reliques de nos Bienheureux Pères. Je suis particulièrement heureux de penser
(1) « Cum Antuerpiam transmigrasse t.... observatum est eum omnes, vix elapso octiduo, dicenda de defectibus gêner atim culpa, prœvenisse ». — P. Bauters.
(2) « Hactenus, air ego mittar non potui cognoscere ; pietale et ingenio, quibus opus est, ego careo, abundant alii ». — P. Bauters.
que je vivrai près de celles du Bienheureux Louis. J'ai d'ailleurs l'espérance que, pouvant solliciter moi-même auprès du très révérend Père général la permission d'aller en Chine, je l'obtiendrai plus aisément » (i).
La part qu'on prenait à la joie de Berchmans n'empêchait pas de ressentir vivement la douleur qu'on avait de le perdre : « J'étais alors à Anvers, écrivait le P. Balthasar Bauters, et j'entendais les Frères redire tristement : Il s'en va à Rome, cet ange! ».
Un de ses compagnons du noviciat, le F. Jean Rickaert, était venu le rejoindre à Anvers, depuis peu de jours. La nouvelle de son départ prochain le contrista plus que. d'autres. Afin de le consoler, Berchmans lui proposa de conclure avec lui un traité, qui tiendrait leurs pensées et leurs cœurs unis, malgré les distances. Le F. Rickaert voulut que d'autres fissent, comme lui, avec Berchmans, la pieuse convention : « Voici, raconte-t-il luimême, quel fut l'objet de notre traité : Tous les jours, nous dit Berchmans, à la messe, et au moment de l'élévation, nous demanderons à Dieu, les uns pour les autres, trois grâces : celle de persévérer dans notre vocation, la grâce de garder une chasteté parfaite, et enfin la grâce de devenir, dans la Compagnie, d'utiles instruments pour le salut du prochain. Je vous promets, ajouta-t-il, d'être fidèle à rengagement que je prends de demander, chaque jour, ces trois grâces pour vous; ne manquez pas de les solliciter pour moi ».
Berchmans s'était empressé d'écrire à son père, pour lui communiquer la détermination du provincial, et il quitta Anvers, le samedi 20 octobre, se dirigeant vers Malines et Diest. Mais Dieu préparait à son cœur de fils une grande douleur. A peine était-il arrivé à Malines et avait-il passé le seuil du noviciat, qu'un de ses anciens condisciples, novice depuis un mois, Otto Esquens, l'aborde et lui dit en l'embrassant : « Je prends, mon frère, une bien vive part à votre douleur ». Jean ne comprit pas quel pouvait être l'objet de ces condoléances. Otto Esquens,
(1) « Duabus potissimam de causis gaadere mefaleor, quod Romain mittar : Iiarum prima est quod Beatorum Patrum nostrorum, ac potissimum B. Aloysii reliquias istic inventants sim : altéra, quod chinensem profectionem facilius apud Admod. R. P. N. spcrem me obtenturnm ». — P. Bauters.
DERNIERS JOURS DU B. BERCHMANS EN FLANDRE. 12g
de son côté, ne s'expliquait pas la joie qui brillait sur le visage de son saint ami : « — Ignoreriez- vous donc, lui dit-il, ce que nous avons appris avec tant de tristesse, il y a déjà plusieurs jours? — Qu'est-ce donc »? demanda Berchmans. Et il apprenait que son père était mort le 12 octobre... — Jean était désormais orphelin; son bon cœur ressentit vivement ce coup de la main de Dieu, et il demeura un moment silencieux et interdit. Puis, élevant les yeux vers le ciel : « Le Seigneur l'a voulu, dit-il avec une émotion profonde; que son Nom soit béni; avec plus de vérité, je pourrai maintenant dire, comme saint François : Notre Père, qui êtes aux cieux » (1)!
Le jour même, Berchmans écrivit, de Malines, à ses parents de Diest :
« Je vous salue cordialement, mon grand-père, ma grand'mère, mes oncles, mes tantes, vous tous qui êtes mes amis, et je m'empresse de vous dire le motif de ma lettre :
« Jeudi dernier, 18 du courant, je reçus de mes supérieurs Tordre de me tenir tout prêt à faire un voyage le lundi suivant; or, arrivé à Malines, d'où j'allais venir me recommander à vos prières et à celles de mon père, j'ai appris que mon père était déjà mort depuis quelque temps!
« Une telle nouvelle m'a jeté d'abord dans la stupeur, et je suis bien contristé que vous ne m'en ayiez pas prévenu. Une douce pensée allège ma douleur; c'est que j'ai toujours satisfait au devoir d'un bon fils envers son père; mais tandis que je priais chaque jour pour lui, comme s'il eût encore été sur la terre, mon bon père avait cessé de vivre!
« Je vous prie tous, et de tout mon cœur, de prendre soin de mes deux frères, je veux dire de Barthélemi et de Charles, afin qu'ils grandissent dans la crainte de Dieu et dans toutes les vertus. Songez qu'en agissant ainsi, vous ferez une chose très agréable au Dieu tout-puissant ; comme aussi vous donneriez au cœur de Dieu un déplaisir extrême, si, par votre faute, ces deux âmes venaient à périr.
(1) « ... Magna affectione... respondit : nunc potero melius dicere, cum S. Francisco : Pater noster, qui es in cœlis ». — Otto Esquens. Summar.
i3o LE B. BERCHMANS EN BELGIQUE.
« Je me plais à croire que Marie, ma sœur, et Adrien, mon frère, se conduiront bien, et que, pendant quelques années, tandis que je serai à Rome, Adrien donnera à ses frères de bons exemples et, de temps en temps, de salutaires avis.
« Je voudrais aussi que les deux tuteurs consultassent MM. les Chantres de Diest et de Ma Unes, pour savoir où l'on pourrait plus convenablement placer les deux plus jeunes.
« Je serais volontiers venu vous voir et vous dire adieu, mais j'ai si peu de temps, que je me vois contraint de me recommander à vous par cette lettre, et de vous prier humblement de recommander à Notre-Dame de Montaigu et moi et mon voyage, afin que je puisse l'achever sans accident et en bonne santé. Le plus tôt possible, vous apprendrez comment il s'est fait.
« Je voudrais que la première partie de cette lettre fût lue par tous mes amis.
« Chères tantes, Marie et Catherine Berchmans, Marguerite Berchmans, Catherine Van Hove et Anne VanOlmen, je vous en prie, par l'amitié que vous avez pour moi, votre neveu Jean Berchmans, veuillez, au lieu de me donner de l'argent pour la route, faire célébrer à Montaigu deux messes, afin que je puisse achever ce voyage de Rome avec profit pour mon âme. Ayez soin de mes frères et de mes sœurs, spécialement de notre Charles, que je verrais avec peine retirer des études, car j'ai conçu à son sujet de grandes espérances (i).
« J'espère que notre Dieu très bon pourvoira, sans retard, à leurs nécessités : pour moi, j'y contribuerai selon mon pouvoir.
« Dans tous les saints lieux qui se trouvent à Rome, je me souviendrai, je l'espère, de vous tous.
« Votre affectionné,
« Jean Berchmans ».
(i) Marie et Catherine Berchmans, tantes paternelles du Bienheureux, vivaient retirées au Béguinage de Diest. Marguerite Berchmans, autre tante paternelle, était mariée à un bourgeois de Diest, René Wellens. Catherine Van Hove était la sœur de la mère de Berchmans. — Adrien, l'aîné des frères de Berchmans. avait dix sept ans; Marie, quinze ans; Charles en avait près de quatorze, et Barthélemi, douze.
DERNIERS JOURS DU B. BERCHMANS EN FLANDRE. i3i
Le lendemain, dimanche 21 octobre, Jean était encore à Malines. Le chanoine de Froymont en était absent. Son reconnaissant protégé dut se résigner à lui dire adieu par écrit. Il laissa donc au domicile de son ancien maître et bienfaiteur la lettre suivante, où se révèlent, comme dans les autres, les richesses de son cœur :
IHS
« Très Révérend Monsieur le Chantre (1),
. « Hier, 20 octobre, mes supérieurs m'ont envoyé à Malines, pour dire au R. P. recteur, à Votre Révérence, puis à mon père selon la chair, et à tous mes parents de Diest, un adieu qui peut-être sera le dernier. Je venais donc vous recommander mon voyage d'Anvers à Gand et de Gand à Rome, qui est remis au 23 ou au 24 au plus tard, et j'apprends, tout à coup, que mon père est mort, et que déjà ses obsèques ont été célébrées !
(1) « Admodumvenerande Domine Cantor, — Vigesimahujus, Mechliniam asuperioribus meis missus sum, parentibus meis, R. P. nostro Rectori, patri secundum carnem et Dominationi etiam Vestrae extremum fortassis vale dicturus, iterque meum Romam versus, 23 aut ad summum 24 hujus, Antuerpia Gandavum versus inclioandum commendaturus. cura ecce Patrismei, ante aliquot dies. obitus celebrataeque exequias nuntiantur! Unde, licet nulla me mei tetigerit cura, non parva tamen de Adriano, major de sorore, de fratribus meis minoribus, Carolo et Bartholoma>o, sollicitudo vel maxima animum subivit meum.
« Divina tamen erectus Providentia, quae me familiamque nostram hactenus gubernavit, et Reverentiae Vestraj amicorumque nostrorum fidens benevolentiae, spero illos omnes honestis moribus, doctrina et super omnia timoré Domini imbutum iri.
« Scripsi amicis, et tutoribus per litteras fratres meos commendavi : scriberemque ad D. Cantorem Diestensem, amicum summum familiae, si partibus suis illum déesse (quod impium foret cogitare) existimarem.
« Rogo Rev. Vestram ut pupillis et orphanis, quod tantopere Deus commendavit, adjuvandis operam locare non dedignetur: locare dico, quia amplissimam Deus pollicitus est mercedem. Ego intérim, in sanctissimis illis locis.per tôt Sanctorum patrocinia, Rev. Vestrae, pro omnibus suisbeneficiis et fideliorphanorum tutela, retributionem continuo exorare conabor.
« Vale, et tuum hune (servum ne dicam an filium?) sanctorum Sacriliciorum prosequere suffragiis.
« Mechliniae, ann. 1618, 21 octobr.
« R. V. Servus in Christo,