DERNIERS JOURS DU B. BERCHMANS EN FLANDRE
L'adresse est ainsi conçue : « IHS. Autres Révérend Monsieur le Chantre de l'église métropolitaine de Malines, à Malines ».
Le 22 octobre, Berchmans fit aux novices ses derniers adieux : « Je vous promets, leur dit-il, de me souvenir fréquemment de vous tous au tombeau du Bienheureux Louis; je lui offrirai souvent les noms de mes connovices » (i), et il quitta, pour ne plus la revoir, cette ville où il avait tant souffert pour Dieu et reçu de lui, en retour, tant de grâces.
Le 23 octobre, il était au collège d'Anvers, et le mercredi 24, il en partait pour Rome, avec Barthélemi Penneman.
Un sentiment de tristesse envahissait le cœur du saint jeune homme, dans les derniers jours qui précédèrent son départ. Toutes les nobles émotions de la nature vivent dans l'âme des Saints, plus encore que dans les âmes vulgaires ; ils savent en modérer les mouvements, et c'est l'effet de leur sainteté; mais nul, autant qu'eux, n'en ressent les généreuses impressions. — Berchmans ne devait plus revoir la terre de Brabant : Diest, Montaigu, Malines, tous ces noms de la patrie faisaient battre son cœur, et il disait adieu à la patrie : à Diest, le tombeau de sa mère, qu'il ne reverrait plus; le tombeau de son père, sur lequel il n'avait pu s'agenouiller; des frères bien-aimés, dont l'avenir l'inquiétait; un grand-père, une grand'mère, des tantes, dont l'amour eut pour lui tant de dévouements, dont la piété attira sur lui tant de grâces; et ces aïeux vénérés, et ces parents si chers, il les quittait pour toujours. Ses lettres, on l'a vu, révèlent en lui cet intime pressentiment; aussi, la pensée, le désir de la mort, souriaient-ils à son âme, depuis longtemps détachée d'une vie où jamais les épreuves ne lui avaient manqué : « N'êtesvous pas content, lui disait, la veille de son départ, le Frère coadjuteur Charles Sanders , en le priant d'essayer un habit
laissa deux filles religieuses à Sainte-Agathe de Liège. — Quant à Charles, entré dans la Compagnie de Jésus à l'âge de dix neuf ans, il s'y fit chérir par la douceur de son caractère et acquit le renom d'habile maître dans la vie spirituelle : — Placidus moribus, prœclarus vitœ asceticœ magisler, disent les Bollandistes (21 jun. p. 865). Charles mourut à Audenarde, le 17 janvier 1661.
(1) « ... Beato Aloysio sœpe offcram nomina meorum connovitiorum ». — ■ Bauters.
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de voyage; n'êtes-vous pas content d'avoir enfin une soutane neuve»? C'était un badinage du bon Frère; mais Berchmans répondit, avec un mélancolique sourire : « Hélas! mon Frère, combien j'aimerais mieux que Ton prît mesure de mon cercueil » !
Cette impression s'adoucit pourtant, et, à l'heure du départ, Berchmans disait : « Je pars content, car rien ne m'attache plus à la terre, et j'espère obtenir à Rome, du Père général, la grâce d'être envoyé aux missions de la Chine ou des Indes ».
Plus de trois cents lieues séparaient les deux voyageurs du terme de leur voyage, et le trajet devait se faire à pied. — « Tandis qu'ils le faisaient ensemble, dit le P. Frizon, ils adoucissaient la peine d'un temps assez fâcheux, par des entretiens spirituels :
« Quel avantage pour nous, mon cher Frère, disait Berch- « mans à ce fidèle compagnon, d'aller vivre dans une ville con- « sacrée par le sang de tant de martyrs, d'y honorer les princes « des Apôtres, saint Pierre et saint Paul, d'y baiser leurs chaînes « et la poussière de leur tombeau ! Quelle consolation pour nous « de faire nos études dans le premier collège de la Compagnie, « où nous pourrons apprendre, en même temps, la science des « saints, en suivant les exemples de ceux que nous y verrons » !
« C'étaient là les sentiments de piété dont le saint jeune homme était pénétré. Penneman en avait de semblables; et, se les communiquant mutuellement, ils s'animaient ensemble dans la résolution de vivre en saints, dans un lieu où ils devaient trouver tant de moyens de le devenir, sans se douter, ni l'un ni l'autre, que Tltalie, qui était le terme de leur voyage, dût être aussi l'endroit marqué par le Seigneur, pour y terminer bientôt leur vie.
« Pour s'y rendre, ils passèrent par plusieurs provinces de France, et ils répandirent partout l'odeur de leur vertu. Un Père de Champagne, considérable par son mérite et par ses emplois, après avoir gouverné une seconde fois la province, dans un âge fort avancé, se souvenait toujours d'y avoir vu ces deux anges à leur passage, et l'idée de leurs aimables personnes, à ce qu'il
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disait sur la fin de sa vie, lui remplissait encore le cœur d'une sainte onction, toutes les fois qu'elle se retraçait dans son esprit. « Ils parurent à Paris et à Lyon avec la même estime; et quoique l'arrière-saison les obligeant de se hâter, ils ne fussent guère qu'une nuit dans les maisons 'de la Compagnie qui étaient sur leur route, leur rare modestie y fit, en si peu de temps, d'assez fortes impressions pour n'être jamais effacées. On en écrivit même à
Rome, de plusieurs endroits, et les témoignages -<: u'on y jëndit par lettres de leur piété, y arrivèrent plus tôt qu'eux-mêmes » ( i ).
Nous devons à Pierre Alfaroli, condisciple de Berchmans à Rome, un détail édifiant, relatif au passage des deux voyageurs à Milan : Pierre Alfaroli s'exprime ainsi :
« Jean avait bien mortifié la passion de la curiosité. Au retour d'une promenade, je lui dis, à je ne sais quel propos, que je n'avais
(i) Le P. Philippe Alegambe, alors à Rome, atteste qu'il lui tardait de voir ce jeune compatriote, dont la vertu avait assez d'éclat pour que tous les yeux en fussent, dès l'abord, frappés.
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jamais vu le château de Milan. Lui, me répondit : « Je ne l'ai pas « vu non plus, bien que, passant à Milan quand je vins de Fiance dre, j'aie été obligé d'y aller, avec ceux qui se trouvaient avec « moi : je n'avais aucune envie de voir cela, et très volontiers je « me serais abstenu d'aller à ce castello, si je l'avais pu faire « sans mortifier les autres ».
« Ils se trouvèrent heureusement à Lorette, la veille de Noël. Ce fut pour Berchmans, qui s'était si singulièrement dévoué au Verbe incarné et à sa sainte Mère, une véritable consolation d'y pouvoir célébrer, en l'honneur de Tune et de l'autre, la fête solennelle de la Nativité, dans le lieu même que révère la piété des fidèles, comme celui où ce Verbe adorable a bien voulu, pour l'amour de nous, se revêtir d'une chair mortelle.
« La dévotion, à laquelle il s'abandonna dans un lieu si saint, lui fit oublier de prendre les soulagements ordinaires dont il avait besoin* car, au lieu d'employer le temps de la nuit au repos que les fatigues du voyage lui rendaient nécessaire, il en passa une bonne partie à de longs exercices de piété, surtout à entendre les Matines, qui se chantaient en cette sainte chapelle avec beaucoup de solennité. Il y assista, dans une composition de corps et dans un recueillement d'esprit qui fit le spectacle et l'admiration de tous les pèlerins, que la célébrité y avait attirés de toutes parts. Ils étaient frappés aussi de la pureté et de la noblesse de ses traits, et plusieurs se disaient : — Ce doit être quelque fils de prince, qui se sera ainsi déguisé pour n'être point reconnu (1).
« Sa de'votion s'augmenta beaucoup à la messe, et elle eut toute son ardeur à la sainte Communion, mais une ardeur si douce et si tranquille, qu'au lieu de l'affaiblir, elle parut le fortifier et faire en lui le même effet qu'auraient eu la nourriture et le sommeil, qu'à peine il se donna le loisir de prendre, pendant les deux jours qu'il fut à Lorette.
« Avant que d'en partir, il compta parmi les grâces singulières
(i) Ces détails sont tirés delà relation du P. Viscardi, ministre de la maison de Lorette. Les pèlerins, qui considéraient Jean pendant son oraison de la nuit de Noël, jugèrent, en effet, qu'il était prince. Il s'en trouva qui le dirent neveu du roi d'Espagne.
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qu'il y reçut, le présent que lui fit un Père de la Compagnie de quelques reliques du Bienheureux Louis, ayant remarqué la tendre affection qu'il lui portait et la sainte impatience qu'il avait de se rendre à Rome pour l'honorer à son tombeau » (i).
( i ) P. Frizon. — Ce fut. le P. Viscardi qui donna à Jean la relique de S. Louis de Gonzague.
Vue de Lorette au commencement du dix-septième siècle.