‹ Vie de St. Jean Berchmans de la Compagnie de JesusChapitre 20 sur 61 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

Berchmans et Penneman quittèrent Lorette le 27 décembre, et le lundi, 3 1 du même mois, ils frappaient à la porte de la maison du Gesù où réside le général de la Compagnie. C'était alors le P. Muzio Vitelleschi. Le général retint les deux voyageurs pour ce jour et aussi pour le lendemain,» ier janvier 16 19, fête de la Circoncision de Notre Seigneur et du saint Nom de Jésus (1).

A l'heure même où les deux voyageurs arrivèrent aux pieds du P. Muzio Vitelleschi, se trouvait dans la chambre du général le Père André Greco, du collège romain. Rentré au collège, le Père Greco s'empressa de dire : « Il est arrivé un petit Flamand, qui semble un ange : — E venuto un Eiammingheto, che pare un angelo ». Ce fut, au collège, la première nouvelle que l'on eut de la venue de Berchmans.

« Les quelques novices qui, selon l'usage, exerçaient, en ce « temps, de petits emplois à la Maison professe, me dirent qu'ils « avaient été charmés et grandement édifiés de la modestie et de « toute la conduite du jeune scholastique flamand : on le re- « gardait, on se le montrait, comme l'on regarde et se montre « un objet extraordinaire ».

Ainsi parle le Père Antoine Thesauri, qui devait, de dé-

(1) A peine arrivé à Rome, le Frère Penneman tomba gravement malade. Transporté à Naples, où l'on espérait que la douceur du climat arrêterait les progrès du mal, il y mourut, assisté par d'autres enfants de saint Ignace, ses frères.

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cembre 1619 à septembre 1620, avoir, comme ministre, autorité sur Berchmans.

Parmi les novices qui résidaient au Gesù, pour y servir les messes, se trouvait, en ce temps, Alexandre Gottifredi : il devait, plus tard, gouverner la Compagnie tout entière. La modestie du jeune scholastique flamand émerveilla Gottifredi : « Je ne pouvais, dit-il, me lasser de le regarder au réfectoire; de tout le temps des repas, il ne leva pas les yeux; et pourtant, il y avait là tant de Pères, tant de Frères, qu'il n'avait jamais vus » !

Le 2 janvier, Berchmans se rendit au collège. On lui donna la chambre d'où sortait, le jour même, Jean Paul Oliva, alors scholastique, plus tard général de la Compagnie.

« Ce saint Frère Jean Berchmans, écrivait plus tard Jean Paul Oliva, arriva à Rome, le jour même, si je ne me trompe, que je prononçai mes premiers vœux à Saint-André, où je m'étais rendu pour cela. Rentré au collège, j'y vis, deux ou trois jours après, venir de la Maison professe ce béni et saint frère, et les supérieurs lui assignèrent la chambre même, le pupitre, le lit, qui jusque-là avaient été à mon usage. Dans cette chambre vécut, autrefois, le Bienheureux Louis de Gonzague : Dieu voulut, je crois, que le Frère Jean vînt restituer sa sainteté à un lieu vénérable, que je laissais profané en le quittant. Aussi bien était-il digne d'hériter d'une cellule si sainte, lui qui travaillait à se faire portrait vivant du Bienheureux Louis ».

Dès que Berchmans parut au collège, on crut, en effet, voir Louis de Gonzague; il sembla même à plusieurs des anciens condisciples de Louis que le nouveau venu était un Louis plus accompli que celui dont on regrettait l'absence : « Berchmans, disaient-ils, avait, au dehors, plus d'amabilité et de grâce » (1) : tels même le jugèrent autrement gracieux qu'il n'était : Jean Paul Oliva nous l'apprend :

« Les premiers jours qui suivirent l'arrivée de Jean au collège, quelques Frères, d'une gaieté plus expansive, s'emparèrent de lui et ils l'entouraient si bien, que les autres n'en pouvaient

(1) « A questi parve in lui ritornato in quel collegio San Luigi Gonzaga, ed anche a molti di quei, stati gia compagni del medesimo San Luigi, parve ancore migliorato lo stesso San Luigi, nella maggior aftabilita délie manière ». — Summar.

jouir; mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que rire, bavarder, folâtrer n'étaient pas choses du goût de Jean Berchmans;

qu'il aimait le sérieux et le surnaturel : — on le laissa, et quelqu'un disait, à ce propos : « Comme il les a bien attrapés » !

D'autres, plus éclairés, se trompèrent aussi : « Au commencement, raconte le P. Jean François Bargagli, certains Pères ou

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Frères, étonnés de voir chez le nouveau venu, d'une part tant d'affabilité et d'aisance, et d'autre part tant de retenue et d'esprit intérieur, allaient disant : « Cela ne pourra durer : quelques « jours encore, et, plus familiarisé, il changera ». Mais on dut enfin se rendre, confesser que la vertu de Jean était solide, et l'admirer ».

De bonne heure, grâce à leur expérience et aux informations venues de Belgique, les supérieurs apprécièrent plus sainement le mérite de Jean. Le P. Camille Gori était alors ministre au collège romain : « Un jour, raconte Jean Oliva, le Père ministre me dit, en faisant allusion à Berchmans : — Ne me le gâtez pas, mon petit Flamand, parce que, je vous le déclare, il est bon, bon, bon (1). Il ajouta : — Oui, il est bon, et sa vertu ne se démentira pas. — Berchmans, poursuit Oliva, n'était dans la maison que depuis peu de jours; je fus surpris que le Père ministre eût déjà une telle confiance dans l'inébranlable fermeté de sa vertu ».

« Bientôt, raconte le P. Gori lui-même, la bonne odeur de sa vie se répandit au dehors; le cardinal Bellarmin voulut le voir, et je chargeai le P. André Greco de le conduire au palais de Son Éminence ».

Arrivé à Rome le 3i décembre 1618, Berchmans y devait mourir le i3 août 1621. Les trente et un mois qu'il y passa furent consacrés à l'étude de la philosophie et des mathématiques. Les Pères François Piccolomini et Tarquin Galluzi furent ses professeurs de philosophie, le P. Horace Grassi, son professeur de mathématiques.

Les jeunes religieux, étudiants en philosophie au collège romain, étaient séparés en deux catégories : les Juniores ou Carissimi et les Veterani. Les Juniores et les Veterani vivaient sous le même toit, mais en des quartiers distincts : le quartier des premiers portait le nom de Ritiramento; celui des Veterani était désigné par les mots da basso, en bas; les mots di sopra, en haut, servaient quelquefois, par opposition, à désigner le Ritiramento. On demeurait deux ans au Ritiramento ; le quar-

(1) Non mi guastate quel mio Fiamenghino, perche vi dico che e buono, buono, buono.

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tier inférieur était réservé aux étudiants de troisième année (i).

A Rome, comme à Diest et à Malines, Berchmans, par un admirable dessein de la Providence, allait redevenir le modèle des écoliers chrétiens et des religieux. Il allait donner sur ce grand théâtre, à la jeunesse de tous les temps et de toutes les nations, le spectacle de vertus tellement accessibles à la faiblesse humaine, que la bonne volonté d'un enfant, soutenue de la grâce, suffit à chacun de leurs actes, et à la fois tellement parfaites, que la constance de Berchmans à les pratiquer devait mettre le saint jeune homme aux rangs des héros de l'Eglise.

Quand il quitta la Flandre pour venir à Rome, les Frères de Berchmans, tous ceux qui l'avaient connu, disaient, en gémissant : « Hélas! il s'en va, notre Ange » (2). La Flandre ne devait plus, en effet, revoir son Ange; mais à Rome, Berchmans n'oublia pas ceux qui regrettaient, au loin, son absence. Comme preuve de cette mémoire du cœur, qui ne fit jamais défaut au B. Jean, nous placerons ici la lettre qu'il écrivit à son ancien maître, le chanoine de Froymont, après un an de séjour à Rome :

« Très Vénéré Maître,

« La paix de Jésus Christ.

« Je mériterais d'être accusé d'ingratitude, si je laissais passer la favorable occasion qui se présente de saluer Votre Révérence, moi qui lui dois tant de biens. C'est en effet à vous, vénéré Monsieur, que je dois les progrès que j'ai pu faire dans les études; et si, adolescent, j'ai mieux goûté la piété, ce que mon

(1) Un même recteur, le P. Virgile Cepari, gouvernait tout le collège romain, qui comprenait, outre ces deux catégories d'étudiants de la Compagnie et les théologiens, toutes les classes d'écoliers externes. Sous le recteur, les ministres veillaient à l'observance de la discipline religieuse. Au Ritiramento, le ministre fut d'abord Camille Gori. Au mois de septembre 1619, le P. Gori fut remplacé, jusqu'en décembre, par le P. Jean François Bargagli. De décembre 1619 à novembre 1620, date du passage de Jean au quartier inférieur {da basso), le ministre du Ritiramento fut le P. Antoine Tesauro.

En bas, de novembre 1620, au i3 août 162 1, jour de la sainte mort de Berchmans, le ministre fut le Père Antoine Sbarra.

En haut, Jean eut pour Père spirituel le Père Jean-Baptiste Ceccotti; — en bas. le Père Thomas Massucci.

(2) « Quando egli parte di Fiandra per Roma, tutti quei Padri dicevano che partiva il loro Angelo ». — P. Grassi.

âme a reçu de ce lait divin, c'est vous qui l'y avez comme instillé. Que dis-je? Bien que très méchant et très indigne, oui, très méchant et très indigne, je l'avoue, je suis pourtant et c'est assez pour mon bonheur), je suis de la Compagnie de Jésus. Or, ce bonheur, je le dois à la très religieuse éducation que vous m'avez procurée.

« Depuis que, par l'ordre des supérieurs, j'ai quitté Malines, ma santé, à Rome, est demeurée fort bonne. J'ai déjà fait un an de philosophie au collège de notre Compagnie, où habitent plus de deux cents Pères ou Frères, presque tous occupés aux études. C'est un beau spectacle que celui dont on jouit dans cette maison : toutes les nations y sont représentées : Espagnols, Polonais, Allemands, Portugais, Dalmates, Siciliens, Napolitains, Belges, Lithuaniens, Français, etc.; et pourtant, si étroit est le lien de la charité qui les unit, qu'on les dirait tous enfants d'une même mère*, et je suis l'un d'entre eux, ô mon Dieu!

« Je voudrais savoir, d'une manière exacte, quel est mon âge; je l'ignore. Votre Révérence me ferait grand plaisir, si elle daignait envoyer un de mes frères à Diest, pour y prendre, sur le registre des baptêmes, ce renseignement, afin qu'il me soit transmis au plus tôt.

« Je me recommande instamment aux saints Sacrifices de Votre Révérence, l'assurant que son souvenir me sera toujours présent.

« De Rome, au collège de la Compagnie de Jésus, le 23 novembre.

« De Votre Révérence, le serviteur en Jésus Christ,

a Jean Berchmans.

« Je salue très affectueusement M. d'Ittre, Gilles et toute sa famille, mes frères, ma sœur, et les Diestois. Je désire que par les soins de Votre Révérence, mes frères et ma sœur se confessent chaque semaine, et reçoivent, chaque mois, le très saint sacrement de l'Eucharistie. Hormis cette sollicitude, je n'en ai aucune. Que les miens mendient leur pain de porte en porte,

je ne m'en attristerai pas trop, je n'en rougirai pas; mais qu'ils jofifensent Dieu mortellement, c'est ce que je ne pourrais supporter » (1).

(1) « Admodum Venerande Domine, Pax Christi. Ingrati animi subire vererer notam, si hac praesertim opportunitate, D. V. insalutatam vellem, utpote cui tantum debeam. Tibi enim, V. D., et quidquid in studiis peractum féliciter, et quidquid in animum meum divini illius lactis, timoris Dei scilicet et pietatis, instillatum est acceptum refero, imo et hoc ipsum quod in Societate Jesu, indignissimus quidem et nequissimus fateor, fateor lubens, socius tamen Jesu sim (quod mihi sufficit ), tuas inquam hoc debeo rcligiosissimae educationi. Romae, quod superiorum meorum jussu, praecedenti anno, profectus Mechlinia sum, perbelle valeo. Primum in Philosophico pulvere annum jam emensus sum, in collegio Romano Societatis nostrae, in quo ad ducentos eteoamplius Patres etfratresagunt, ut plurimum studiis continuo navantes operam. Res mira est : omnes fere e diversis sunt nationibus; Hispani, Poloni, Germani, Lusitani, Dalmatae, Siculi, Neapolitani, Belgae, Lituani, Galli. etc.; et tamen tanto amoris et charitatis vinculo uniti sunt, quasi ejusdem omnes matris filii forent. Inter hos et ego! O Deus bone! Opto jam pridem scire certo quot annos natus sim : hactenus ignoro. Si Dnatio V. aliquem e fratribus meis Diesthemium destinaret et postquam e libro, qui Baptismo adhiberi solet, certo descripserit, mihi per aliquem quamprimum nuntiare dignaretur, gratissimum mihi foret. Caeterum Sanctis D. V. Sacrifiais me unice commendo, semper illius memor futurus. Datum Romae, in Collegio Romano Societatis Jesu. 23 novemb. Dominationis vestrae servus in Christo.

« Joannes Berch.mans.

« Salutem peramantem D. D'Ittre, JEgidio cum suis, fratribus, sorori et Diesthemiensibus. Desiderarem D. V. curaret fratres et sorores singulis septimanis confiteri, et singulis mensibus sacrum Eucharistiae Sacramentum sumere. De reliquo nihil sollicitus sum. Alendicare ostiatim meos graviter non ferrem, nec erubescerem; Deum mortaliter ofifendere tolerare non possem ».

L'original de cette lettre est conservé, comme un trésor, dans une des familles de Malines, que la parenté rattache au chanoine de Froymont.

La présence à Malines des frères et de la sœur de Berchmans semble établir que la générosité du chanoine avait noblement répondu à l'appel du Bienheureux.

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