CHAPITRE XII
On peut dire de la vie de Berchmans qu'elle a été tout entière une vie d'écolier. C'est donc surtout aux écoliers qu'il a le droit d'être proposé comme patron et comme modèle de piété, de modestie, d'obéissance, de régularité.
Ainsi que l'avaient fait les maîtres de Diest et de Malines, les professeurs de Rome attestèrent les talents naturels de Jean Berchmans : « Il avait, écrit le P. Piccolomini, une très belle intelligence, capable de s'étendre à des objets multiples et de les pénétrer profondément ». Le P. Grassi dit, de son côté : « La supériorité de son esprit éclatait, chaque jour, dans les classes, dans les cercles; elle se révéla mieux encore dans les séances publiques. Une mémoire merveilleuse lui permettait de résumer exactement ce qu'il avait une fois entendu. Je garde, comme relique, le cahier où il a résumé les lectures faites au réfectoire. J'ai observé moi-même son aptitude peu commune pour les sciences : il saisissait très vite et bien tout ce qui lui était enseigné » (i).
Les Frères de Berchmans parlent comme ses maîtres : — « A quel point son intelligence était merveilleusement éclairée de Dieu, dit Nicolas Ratkai, on le peut conclure de l'étonnante
(i) Voici le portrait de Jean, tel que l'a tracé son professeur :
« A tutti questi doni di grazia..., si aggiungevano quelli di natura, che maravigliosamente agli altri rispondevano :
« Un aspetto veramente angelico, a cui una verginale modestia aggiungeva e bellezza e venerazione; un' affabilita che tutti si legava; ingegno singolare..., prontezza grande en apprendere quanto se gli diçeva. Appresso di tutti, sempre fu in concetto d'ingegno molto grande. La memoria fu maravigliosa »
facilité avec laquelle il saisissait l'ensemble et les détails d'une question scolastique, l'ensemble et les détails d'une histoire ou biographie, et, en quelques lignes, résumait le tout : Qu'on lise ses cahiers, et l'on verra avec quelle admirable lucidité d'intelligence il discernait le fond , la substance des livres qu'il étudiait, et comment il savait ensuite la recueillir et l'ordonner sous divers chefs ». On conserve, aujourd'hui encore, comme reliques, dans la sacristie des Petites Chapelles du collège romain, quatre de ces volumes in-8°, intitulés : Logica, — Phjsica, — Metaphysica, — Mathematica.
Le succès couronna les talents de Berchmans : « Si tous ses condisciples ne furent pas surpassés par lui, aucun du moins ne le surpassa ». Ainsi parle Paul Oliva.
Mais le talent et le succès ne sont pas des vertus. D'autres qualités firent de Jean Berchmans un écolier modèle : un respect profond, une confiance filiale, un tendre amour envers ses maîtres, une ardeur infatigable pour le travail, une -intention surnaturelle et apostolique dans l'acquisition de la science, telle fut, dans ses principaux actes, l'âme de Berchmans écolier.
Le B. Jean honora toujours ses maîtres-, eux-mêmes l'attestent avec émotion : il suffira de produire le témoignage du P. Grassi : « Sa manière de traiter avec les professeurs était, ditil, pleine de convenance. Arrivé à la porte de ma chambre, si quelqu'un était déjà avec moi, il attendait sa sortie; puis, à son tour, il entrait, les yeux baissés, et il ne les élevait pas, jugeant inutile de regarder un interlocuteur qui lui était déjà connu. Après s'être incliné vers moi, il demeurait debout, la tête découverte. Pressé vivement de se couvrir, il le faisait; mais à chaque nouvelle interrogation, il se découvrait encore, et subitement, sans y être invité, remettait sa barrette. Il agissait de même dans ses relations avec les supérieurs. En proposant ensuite ses difficultés, notées sur un feuillet qu'il tenait à la main, il avait soin de parler latin et ne s'en départissait pas, alors même que le maître lui parlait italien. D'ordinaire, il attendait, pour entrer en matière, qu'on l'eût interrogé ou invité à parler, en lui disant, par exemple : « Qu'y a-t-il, Jean : che c'é Giovanni? » S'il ne saisissait pas une première solution, il demeu-
rait un moment silencieux, réfléchissait, puis, avec un sourire modeste et une candeur d'enfant : — Vraiment, Père, je n'ai pas compris : Vere, Pater, non intellexi. — Il écoutait encore une nouvelle réponse, et s'il jugeait que la solution n'était pas satisfaisante, loin de songer à faire au maître l'injure de le lui dire, il donnait à entendre que le mal venait de son peu de pénétration, et il prenait congé, avec les démonstrations de respect affectueux dont il avait usé en entrant.
« Dans toutes les réunions où Ton parlait des maîtres, Jean les louait sans réserve; il défendait, avec modestie sans doute, mais avec force, toutes leurs opinions, toute leur doctrine (1). On ne l'entendit jamais se plaindre qu'ils dictassent trop vite, que la classe fût trop longue ou trop courte ».
Le Père Gépari ajoute : « Certains Pères, instruits de ce zèle de Berchmans, s'amusèrent, quelquefois, à critiquer, lui présent, tel procédé, telle méthode de ses maîtres, ou tel détail de leur enseignement : ils voulaient jouir du spectacle de l'animation que Berchmans mettait à les défendre. En classe, si quelqu'un paraissait troubler l'ordre ou fatiguer le professeur, Jean ne craignait pas de manifester la peine qu'il en ressentait (2).
C'était encore un des actes de son respect, que la dépendance où il était de leur direction pour ses études : « Il communiquait à ses maîtres, dit le P. Piccolomini, tous ses plans, tous les résultats de ses travaux, et suivait aveuglément leurs conseils, leurs avis, déterminé qu'il était à ne rien entreprendre, à ne rien poursuivre sans être guidé » (3).
Son amour se manifestait par ces présents spirituels, dont parle au même endroit le P. Piccolomini, et que recevaient aussi ses autres maîtres. Chaque semaine, Jean venait leur remettre un billet, en tête duquel était écrit, en toutes lettres, le
(1) C'est la troisième des qualités de Berchmans, que le P. Thomas Contuneo admirait le plus : — « Insignem reverenliam erga suum Prœceptorem, cujus doctrinam ne quidem unquam notavit ».
(2) « Se sentiva che alcuni , col parlare o col far rumore, dessero fastidio al maestro... mostrava esteriormente di sentirne pena... » — P. Cepari.
(3) Le Père Corneille de la Pierre n'était pas professeur de Berchmans; il observa cependant cette docilité du saint étudiant : — « In colloquiis, si quid diversum ab eo sentirem, tacebat. audiebat, acquiescebat ».
27o LE B. BERCHMANS A ROME.
saint nom de Jésus et puis, au-dessous, une liste de bonnes œuvres, que l'écolier reconnaissant s'engageait à offrir à Dieu, pour eux, durant la semaine.
Le même esprit d'affection reconnaissante l'inclinait à révéler à ses maîtres le travail intérieur de son âme. Le P. Piccolomini s'étonne de la confiance qu'avait en lui Berchmans : « Pour me confondre, je pense, la Providence a permis que l'humilité de Jean ou le désir de s'instruire lui inspirât la pensée de me confier les secrets de son intérieur. Pendant trois ans, il est venu, une fois et jusqu'à deux fois par jour, me visiter dans ma chambre. Ces visites lui fournissaient l'occasion de m'ouvrir son cœur ».
Berchmans voulait sans doute s'instruire, mais il suivait aussi l'inclination de son bon cœur : il avait remarqué le zèle du P. Piccolomini pour l'avancement spirituel des scolastiques; il voulait répondre à cette sollicitude paternelle par une confiance d'enfant : « J'aime le P. Piccolomini, disait-il, parce qu'il n'a pas moins de zèle pour sanctifier ses disciples que pour leur communiquer la science ».
Comment exprimer l'ardeur de Berchmans pour le travail? Son maître se déclare impuissant à le faire : « Cette ardeur, dit-il, fut si grande, qu'il serait absolument impossible de le surpasser en ce point, et je n'ai, pour moi, rencontré chez personne une diligence égale à la sienne ». « Sa diligence, son application à l'étude, on ne saurait l'exprimer ». Ainsi parle Jean-Paul Oliva. Le Frère Alfaroli lui demanda : « Combien de temps étudiez- vous, chaque jour? » Jean répondit : « Tout le temps que j'ai ». — « Aux heures de l'étude, dit un de ses condisciples, Jean était tellement absorbé par le travail, qu'on l'eût dit en oraison ».
Grand ami du temps, comme l'appelle un des Frères, Berchmans ne perdait pas un moment : à la porte du collège, en attendant l'arrivée des autres; dans les corridors de la Maison professe, tandis que le Père qu'il y avait accompagné traitait de ses affaires-, en classe, aux cercles, jusqu'à ce que le maître arrivât, on le voyait, un petit livre, un cahier à la main, lisant ou prenant des notes. Le reste de son temps était
si bien distribué, que l'oisiveté n'y pouvait trouver place.
« Plusieurs fois, dit le P. Grassi, je dus réunir dans ma chambre plusieurs de mes disciples. Jean venait, comme les autres; mais dès qu'il pensait pouvoir se retirer, il partait avec une liberté religieuse, et retournait à ses travaux. Nul, du reste, n'y trouva jamais à redire : Jean savait tout faire avec convenance » (1).
Jean voulait s'instruire, mais sans préjudice pour la santé : celle-ci, en effet, n'est guère moins nécessaire que la science, à un homme apostolique : aussi disait-il au Frère Alfaroli : « Je ne donne pas à l'étude les premiers moments libres qui suivent le dîner : appliquer l'esprit à des recherches laborieuses nuirait, alors, à la santé; mais, pour ne pas demeurer oisif, je fais quelque lecture spirituelle. Les jours de vacances étant donnés pour le repos, je n'étudie pas le matin, mais l'aprèsmidi seulement. Ces jours-là, la messe ouïe, je lis un livre spirituel, et dès qu'on sonne la promenade, j'y vais » (2).
Quant au principe de cette ardeur studieuse, il était tout surnaturel et apostolique : « Je suis venu dans la vie religieuse, écrivait Berchmans, non pour demeurer oisif, mais pour travailler. Avec de si laborieux efforts, les hérétiques dirigent contre Jésus Christ leurs études, et toi tu serais sans ardeur pour défendre Jésus Christ? Les mondains, pour acquérir un vain renom de science, se condamnent aux plus durs labeurs, et toi
(1) Ici encore, le Père Corneille de la Pierre honore de son témoignage Berchmans studieux écolier : — « Tempus adeo habebat in pretio, ut num quant esset otiosus, semper occupatus. Recreationem, licel peramœnam et piam mecum, abrumpebat, et antipendio, instar Coadjutoris, se prœcingens, lucernas suas adornabat, ne quod tempus studiis adimeret ».
Cornel. a Lapide.)
(2) Le Frère Rimbaldesi et le Frère Scotti attestent également cette prudence de Berchmans, et ils nous le montrent, de plus, fidèle à observer la règle qui impose à l'étudiant quelque repos ou diversion, après deux heures de travail continu :
« Dopo pranzo, venuto in caméra, dopo essersi inginocchiato, si poneva a sedere sopre la sua sedia, e quivi si riposava per lo spazio d'un quarto de hora; il quale fornito, subito si rizzava ed, andato al suo luogo, dove faceva orazione, di nuovo s' inginocchiava e diceva la corona, alcune volte sempre inginocchiato, ed altre, per alquanto spazio seduto. Finita la corona, si poneva a studiare, oppure a scrivere qualche cosa, per due ore, quando non si andava più a scuola : le quali fornite, usciva de caméra, ed io se che andava a visitare il santissimo sacramento, oppure in cappella nuova a fare orazione ».
Frère Scotti : « Subito (l'oraison et la revue de l'oraison achevées) si metteva a studiare, e per due hore continue studiava, notando frattanto i dubbi, che occorrevano nello studio; il quai libretto ho anch'io visto. Fatto un poco d' orazione, dopo quelle due ore di studio, andava, como credo, in coro, sino al segno dell' andare a scuola; prima del quale andava in chiesa; ed audando a scuola, mai l'ho visto ragionare con alcuno ».
tu serais moins passionné pour la gloire de Dieu qu'ils ne le sont pour leur propre gloire? Travaille donc, sans perdre la moindre parcelle de temps, et note tout ce que tu jugeras digne d'être recueilli ».
Jean étudiait tout et voulait tout savoir, même ce qu'il n'espérait pas devoir lui servir. « Il faut, disait-îl au P. Piccolomini, qu'un homme de la Compagnie dilate ses désirs et se fasse un cœur large, un cœur assez grand pour contenir la moitié de l'univers » (i). Aussi n'épargnait-il aucune peine pour apprendre les langues, les sciences, et acquérir des trésors d'érudition.
Un des derniers généraux de la Compagnie de Jésus, le P. Jean Roothaan, disait : « Le Jésuite qui possède plusieurs langues est autant de fois Jésuite qu'il sait de langues ». Berchmans l'avait compris : à Malines, il apprit le français-, à Rome, la langue italienne lui devint, grâce à son ardeur studieuse, plus familière qu'à tous les autres étrangers : « Lui qui gardait si fidèlement le silence, dit Jacques Lampugnano, lui qui vivait si retiré, en peu de temps néanmoins il parla fort bien l'italien. Sa bonne prononciation et le soin qu'il mettait à marquer l'accent, le distinguaient entre tous les Frères des nations étrangères ».
Il nourrissait le projet de passer quelque temps au collège des Anglais et au collège Germanique, avant de revenir en Flandre, pour s'exercer, au milieu des Anglais et des Allemands, à parler leur langue, et pour en apprendre plus parfaitement la prononciation.
On observa qu'il était des plus assidus à l'Académie de grec, formée au collège Romain : « Il s'y rendait avant l'heure, raconte Jean Benci; je l'y ai trouvé deux fois occupé à prier, avant qu'on allumât les lampes; puis il écoutait et travaillait avec une application remarquable. Un des petits livres qu'il avait dans les mains, pour utiliser les moments perdus, était le texte grec de saint Luc » (2).
(1) Deve uno délia Compagnia avère capacità e cuore per mezzo mondo.
(2) Le P. Alegambe, compatriote du Bienheureux, lui dit, un jour : « Pourquoi ne lisezvous pas quelque pieux opuscule des Saints Pères grecs? cette lecture vous sera plus utile
Les loisirs très rares que lui laissait l'étude de la philosophie, des mathématiques et des langues, Berchmans sut les employer avec une fidélité si constante, qu'il put, en des moments ainsi glanés dans ses journées, écrire les résumés, les collections, les petits traités nombreux, que signalent les historiens de sa vie.
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que celle du texte de saint Luc ». Jean se soumit à l'avis du Père, mais il fit cette réponse instructive : « Je ne veux pas être inconstant; j'achèverai donc saint Luc et puis, mon Père, je suivrai votre conseil ».
(i) JHS. Notationes quœdam circa Societatem nostram et ejus personas - Pater Mutins (Vitelleschi), in exhortatione, dixit se ex ore Beati Aloysii audivisse quod tanti faceret (Societatem Jesu), ut, ejus solummodo videndi semel gratia, etiam infernum pertransisset. b n
On trouve mentionnés, au procès, les Qiiinternetti , ou petits cahiers de notes spirituelles; le cahier des ordonnances des supérieurs; le résumé de Rodriguez; le résumé des exhortations domestiques du Père Spirituel et du très R. P. Général; le cahier contenant des difficultés au sujet des Règles; l'abrégé des Vies de plusieurs de nos Bienheureux; le tableau des bienlaits accordés à la Compagnie de Jésus par la très sainte Vierge; un recueil de pensées et d'histoires, relatives au très saint Sacrement et à la Bienheureuse Vierge (i); un recueil de grâces obtenues par saint Joseph à ses plus dévots serviteurs; les vertus et les miracles du Bienheureux Louis de Gonzague ; le catalogue des martyrs et de tous les hommes illustres de la Compagnie de Jésus.
Berchmans travaillait sans repos; mais il attendait du ciel la bénédiction et la fécondité de son travail; aussi considérait-il comme bien employé pour les études le temps qu'il donnait largement à la prière. Volontiers il servait plusieurs messes, et à quelqu'un qui s'en étonnait, Jean répondit : « Le temps qui se dépense pour Dieu n'est jamais perdu: Dieu le rend (2) ». Il consacrait à la prière, à de saintes lectures, la matinée tout
— P. Mutius reprehendebat semel B. Aloysium de nimietate in sollicitando superioresut posset ire ad hospitalia. Ille , postquam absolverat , respondit : Pater quid faciam? Deus me continuo instigat, et nihil facio sine obedientia !
— Pater quidam, qui vidit : — B. Aloysius, quodam mane, per ambulacrum collegii Romani, qua itur ad templum, currebat. Miratus modestissimi juvenis quasi immodestiam, sequutus est, ut videret quo (curreret); et invenit quod ad communionem pergeret.
— Quadam vice, cardinalis Bellarminus de B. Aloysio : — Vere, inquit, in gra (gratia; confirmatus est.
— P. Romeus, Rector Seminarii romani, de se solebat narrare quod B. Ignatius, graviter illum cum increpasset, statim post egrediens secum assumpsit in socium. (A. P. Cecotto, qui ex P. Romeo).
— Patri Costero naturale quasi erat in recreatione , si quis de saecularibus (loqueretur), statim dormire. %
— Rustico cuidam Religiosorum omnium et Nostrorum bonos dies incusanti contrarium persuasit Noster, eo quod ipse arando, etc.. cantare posset, nos studendo non possimus.
— Thomas Morus, dum ablati essent ci omnes libri, clausit fenestras omnes. Rogatus quare : — Dum nihil, inquit, est quod vendatur, officina clauditur.
(1) Ce dernier opuscule est conservé à Louvain. Le P. Vanderspeeten l'a reproduit en entier, dans son recueil des écrits du Bienheureux Berchmans.
(2) « Gustava di servire più Messe, la mattina e ne serviva una, nella quale perdeva un ora di tempo... Diceva che quel tempo, che si spendeva nelle cose spirituali, non era mai perso, ma che Dio lo compensava ». (Jean Franc. Bargagli).
entière du dimanche, et conseillait à ses Frères d'agir de même. Il a laissé, écrites dans ses notes, les paroles suivantes : « Je l'ai expérimenté, donner libéralement à Dieu la matinée du dimanche et une heure les jours de fête, ne préjudicie en rien aux études »; et il disait au Frère Alfaroli : « Il faut bien, la matinée de la communion, tenir compagnie à Notre Seigneur; mais, l'après-dîner, j'étudie ». Si nous en croyons le Frère Rimbaldesi, Jean, les jours de communion, autres que le dimanche, donnait à de pieuses lectures, non seulement une heure, mais la matinée entière, les derniers mois de sa vie.
Dans toutes les difficultés que lui offrait l'étude, Jean recourait à Dieu. Voici quelle était sa formule ordinaire : « Seigneur, vous savez que, sans votre assistance spéciale, je ne puis comprendre ceci; je vous prie donc de m'aider. Donnez-moi, Seigneur, la sagesse qui préside à vos conseils, afin qu'elle soit avec moi dans mes travaux; je vous en prie, donnez-moi l'intelligence de cette vérité cachée » (i).
Le bienheureux jeune homme ne poursuivait que la gloire de Dieu, et Dieu se plaisait à le glorifier. Il soutint avec tant de succès l'examen général de philosophie, qu'on le choisit, entre tous ses Frères, pour défendre les thèses de universa philosophia, dans une séance solennelle, qui eut lieu le 8 juillet
Dès qu'on l'eut prévenu qu'il aurait à défendre les thèses, il s'interrogea lui-même dans l'oraison, et se demanda s'il devait, pour la plus grande gloire de Dieu, tâcher par tous les moyens de se soustraire à cette distinction, ou bien l'accepter sans aucune observation. Ne sachant quel parti prendre et habitué à n'en prendre aucun sans conseil, il exposa ses pensées au Père Spirituel, son confesseur, pour avoir sa décision. Celui-ci fut fort édifié de son humilité, mais il l'exhorta à accepter simplement et sans rien objecter. Berchmans le fit, et Dieu récompensa la pureté de ses intentions (2).
(1) « Domine mi, tu scii me hanc rem sine speciali auxilio tuo intelligere non posse : oro igitur ut me adjuves. Da mihi, Domine sedium tuarum assistricem sapientiam , ut mecum sil et mecum laboret. Aperi mihi hnjus rei intelligcntiam ».
(2) Le Père Bauters écrit, à ce propos : « De Philosophiœ defensione, ita P. Joannes Bvis:llius : — De successu si meum judi-
27ô LE B. BERCHMANS A ROME.
Dans ces luttes de l'esprit, Jean alliait admirablement des qualités qui s'excluent chez tant d'autres : il était à la fois ardent et modeste. « Était-ce à lui d'attaquer, dit le P. Gépari, il le faisait avec vigueur et proposait nettement son argument-, puis, il laissait à l'adversaire le temps de répéter l'argument, d'y répondre, d'expliquer sa réponse, sans l'interrompre jamais. Quand la réponse était finie, Berchmans urgeait son argument : l'accent était vif, mais l'âme également paisible et la voix également modérée. Devait-il défendre, il répétait merveilleusement bien les arguments de l'adversaire, reproduisait exactement ses < propres termes, et y répondait en forme, avec méthode et clarté. Maître de tous les mouvements naturels, alors que la discussion était le plus animée, Berchmans n'élevait pas la voix et gardait les yeux baissés » (i).
Ainsi Berchmans observait la Règle qui recommande aux scolastiques de la Compagnie de Jésus de travailler sérieusement, constamment, et de rechercher uniquement dans leurs travaux la gloire de Dieu et le salut des âmes. « Si les règles de saint Ignace, qui ont pour objet la formation du parfait scolastique de la Compagnie, avaient été perdues du vivant de Berchmans, il eût suffi de considérer ses exemples, pour retracer, en peu de temps, le type du parfait scolastique ». Cette parole est de Charles Macchiavello, un condisciple de Berchmans, et, pour mieux rendre sa pensée, il ajoute ce dernier mot : « Si, du ciel, un ange avait dû venir au collège Romain, pour « y exposer à nos yeux le type du vrai scolastique de la Com- « pagnie de Jésus, je me le serais représenté tel que je vis Jean « Berchmans » (2).
cium qiurris, optime, promptissime, religiosissime défendit. Pater Assistens Hispar im . in corona aliquot Fratrum post defensionem, dixit : — Si Angélus aliquis, in habitu Societatis, deberet philosophiam defendere, non usurum illum alia modestia et gravitate quant usus fuerat Joannes noster •>.
Le P. Jean Brissellius, écrivain et orateur distingué, était, en 1621, un des secrétaires du Père Général.
(1) Le Frère Schiavi et le Frère Bargagli complètent ainsi le portrait de Berchmans défendant : « Se toccava a lui il difendere, lo faceva con tanta grazia e facilita, che era uno stupore... e quando aveva qualche argomento più difficile da sciogliere, serrava gli occhi. non so se per raccorgliersi meglio, o per dimandare aiuto a Nostro Signore ».
(2) « Finalmente, io ho tal concetto di lui, quai averei avuto di un Angiolo che, sceso dal cielo, fosse venuto in questo collegio per essempio di un vero Scolare délia Compagnia ».
On trouve dans les écrits du Bienheureux deux pages, sous ce titre : Le bon scolastique de la Compagnie de Jésus; c'est le portrait de Berchmans écolier, peint par lui-même.