RÉGULARITÉ DU B. JEAN
« Étant encore novice, disait Jérôme Sanctio, je le connus, parce qu'il venait quelquefois à la Maison professe nous aider à servir les messes. A peine arrivé à la sacristie, il s'agenouillait devant le petit autel qui s'y trouve, et priait. Le faisait-on trop attendre, il tirait de sa poche un petit livre et lisait. Je ne le vis parler, à la sacristie, que quand on l'interrogea pour des choses nécessaires : il répondit avec une grande sérénité de visage, mais aussi très brièvement ».
Une Règle oblige les scolastiques à parler latin, en dehors des récréations. Paul Oliva atteste, en ces termes, le respect que Berchmans eut toujours pour cette Règle : « Quand le devoir l'y contraignait, il disait quelques mots, au temps du silence, mais il ne les dit jamais qu'en latin. Si Tinterlocuteur l'entretenait en italien, lui ne laissait pas, pour cela, de répondre en latin ». « On pourrait penser, ajoute Alexandre Gottifredi, qu'il agissait ainsi, parce que la langue latine lui était plus familière que la langue italienne*, mais il n'en était rien, et j'ai fort bien remarqué qu'en récréation il ne disait pas un mot de latin, mais parlait italien indifféremment avec tous. Chacun sait d'ailleurs qu'il avait étudié particulièrement notre langue, et qu'il la parlait assez bien dès les premiers temps. Quelquefois, il fut embarrassé pour exprimer sa pensée:, mais, au lieu de recourir au latin, il demandait : — Comment dit-on cela, en votre langue? — La récréation finie, il s'en tenait inviolablement à la Règle, et l'édification qu^l donna sur ce point fut telle, que bientôt, avec lui, personne n'osa parler italien, bien qu'on se le permît quelquefois avec d'autres. Un jour, un frère me chargeant de transmettre à Berchmans un ordre du Père Ministre : — Parlez-lui latin, me dit-il, et tout de suite il vous comprendra. — Je puis moi-même l'affirmer résolument:, quand j'avais à lui communiquer quelque chose, il ne me venait pas à l'esprit de le faire autrement qu'en latin, bien qu'en d'autres occasions j'eusse quelquefois le tort de violer cette Règle » (i\
Jean ne voulut jamais user de la faculté que donne la Règle
(i) Ainsi parlent plusieurs autres, Jules Scotti, par exemple : « Domandandoli io alcuna cosa, in caméra, sempre rispondeva in latino, e mai mi ricordo di averlo sentito parlar volgare, ancorche fosse délia seconda ricreazione, la sera ».
de dire quelques mots utiles, en passant. S'il était invité à un entretien, ou bien il s'excusait, ou bien il allait demander permission au Supérieur.
« Souvent, dit Nicolas Ratkai, il m'arriva d'aller lui parler hors le temps des récréations; mais alors, ou bien il répondait à mes questions en trois mots, ou bien (et c'était le plus souvent), me regardant affectueusement, il disait : — Mon cher Nicolas, si vous avez quelque chose à me proposer, vous le ferez en récréation ».
Il était depuis peu de temps à Rome, quand un des Pères de Lorette, qu'il avait connu lors de son passage au sanctuaire de Notre-Dame, vint au collège Romain. Heureux de revoir le saint jeune homme, le Père l'embrassa, et lui témoigna le désir de s'entretenir avec lui : « Mon Père, lui dit Berchmans, à cette heure je ne puis parler, car c'est un temps de silence; mais si Votre Révérence le trouve bon, j'irai demander permission au Père Ministre et je reviendrai ». C'est ce qu'il fit, en effet, et le Père en demeura fort édifié.
Il n'y avait pas à craindre, dit le P. Ministre, que Jean violât le silence (i) ».
Ce fut une belle récompense de la fidélité de Berchmans à se taire, comme la Règle l'ordonne, que cette maturité, cette sagesse qui donnait à sa parole de jeune homme l'autorité de la parole des vieillards. La pratique du silence l'habitua encore à dominer si bien l'intempérance naturelle de la langue, qu'il ne parlait jamais sans réfléchir et sans consulter Dieu dans son cœur. Lui-même s'est rendu ce témoignage :
« Je lui demandai, un jour, rapporte un de ses Frères, comment il faisait pour ne laisser échapper aucun mot répréhensible : — Je ne parle jamais, répondit Berchmans, sans avoir considéré ce que je vais dire et sans demander à Dieu qu'il ne s'y mêle rien qui lui déplaise ». Jean, tandis qu'il parlait, semblait prier encore : du moins veillait-il : « il parlait lentement », dit le Père Camille Gori : parlava piano.
(i) Non e pericolo che rompesse il silenzio; ect in quello chesi permette, obiter et perpaucis, era tan riservato, che non mi ricordo averle veduto usare di taie indulgenza.