‹ Vie de St. Jean Berchmans de la Compagnie de JesusChapitre 4 sur 61 · PREMIÈRES ANNÉES DU BIENHEUREUX JEAN · texte numérisé non relu

PREMIÈRES ANNÉES DU BIENHEUREUX JEAN

Diest est une petite ville du Brabant méridional, bâtie sur le Demer, à cinq lieues de Louvain et à dix lieues de Bruxelles. Au seizième siècle, elle avait le titre de baronnie. C'est là que, dans une modeste maison de la rue de Béveren , debout encore de nos jours, naquit Jean Berchmans, le saint jeune homme dont nous écrivons la vie.

La maison natale de Jean appartenait à la famille maternelle du saint : son père n'en fut jamais que le locataire. De l'enseigne qui probablement s'y voyait peinte on l'appela d'abord la Lune d'Or. Plus tard on lui donna le nom gracieusement symbolique de Petit-Soleil [Kleine ^o/z), qu'elle porte encore aujourd'hui.

Les propriétaires qui, durant plus de deux siècles, se sont succédé au Petit- Soleil, ont tous révéré le souvenir du Bienheureux, et si la façade antique a dû être rajeunie, on retrouve du moins intacte la chambre du bienheureux Jean, que la piété des possesseurs actuels, les fabriciens de l'église Saint-Sulpice, a déjà convertie en un riche sanctuaire.

Le bienheureux Jean fut le premier fruit de l'union chrétienne de Jean-Charles Berchmans et d'Elisabeth Vanden-Hove (Elisabeth Dujardin). Jean-Charles Berchmans était lui-même le

quatrième des sept enfants de Jean Berchmans et de Marie Van Steyvoirt; et Elisabeth Vanden-Hove, la cinquième des neuf enfants d'Adrien Vanden-Hove et de Marie Vleugels. Dire les bénédictions de Dieu sur l'union des aïeux, c'est révéler leurs vertus, et faire pressentir les vertus de leurs fils.

Le curé de Notre-Dame de Diest, dans une déposition juridique envoyée à Rome, vers 1628, fait en deux mots le plus magnifique éloge de Jean-Charles Berchmans : « C'était, dit-il, un homme accompli, vir optimus ». — Le bienheureux Jean écrira lui-même plus tard à sa digne mère qu'une couronne lui est préparée au ciel, parce que, au prix de bien des douleurs et de bien des larmes, elle a élevé ses fils dans la crainte du Seigneur; et tous les habitants de Diest eussent ratifié l'hommage que plusieurs d'entre eux rendirent à la vertu et au zèle pieux de ces parents chrétiens : « Berchmans, disent-ils, eut un père et une mère de grand mérite. Tant qu'ils vécurent, ils eurent pour ïes intérêts spirituels et temporels de leurs enfants un zèle à la hauteur de leurs obligations, et ils s'y dévouèrent dans une mesure qui égalait leur courage, mais dépassait de beaucoup leurs ressources et leurs forces » (1).

Riches, en effet, des dons du ciel, les parents du Bienheureux l'étaient beaucoup moins des biens de la terre (2). Jean- Charles Berchmans, qui dès l'enfance s'était préparé par l'étude des lettres à une condition libérale, s'était vu contraint d'exercer les professions de tanneur et de cordonnier, et n'avait guère d'autres ressources que celles qu'il retirait de son travail.

Sa famille était pourtant une des plus anciennes et des plus honorables de Diest, et les malheurs qui l'appauvrirent ne purent lui enlever la considération publique. Le nom des Berchmans se trouve souvent mêlé à ceux des magistrats de la ville : l'aïeul paternel de Berchmans était, en i5q3, un des sept schemats désignés par le prince. Un des oncles du Bienheureux, Charles Berchmans, fut même plus tard nommé consul ou bourgmestre de Diest. Son père remplit la charge de schemat et celle

(1) « Qiiamdhi vixerunt ambo, {proies) bonis moribus et littcris imbuendas... curarunt raro utique patentée pietatis ^elo, veriim longe majore animo quàm viribns ».

(2) « Parentes habnit honestate magis et virtute, quant génère aut opibus illustres... » — P. Guillaume Bauters.

de président des décemvirs ou conseillers populaires choisis par le bourgmestre : — « Les concitoyens de Charles Berchmans,

dit un contemporain, honorèrent toujours en lui un défenseur de la justice, un protecteur éclairé du droit » (i).

(i) Le père de Jean Berchmans remplissait encore, dans l'église de Saint-Sulpice, un office qu'on peut assimiler à celui de marguillier : « ... Pâtre viro perhonesto... Matre fœmina optima et pientissima... Pater et magktratu, et œdilitate sacra majoris templi perf une tus est ». — Valère Van Stiphout, professeur du B. Jean.

Elisabeth Vanden-Hove appartenait à une famille plus recommandable encore, et peut-être anoblie : le blason, du moins, et des monuments encore existants produisent ses armoiries (i).

Mais à la maison des Berchmans, comme à la maison des Vanden-Hove, Dieu donna une illustration plus précieuse : il s'y choisit, en divers temps, des ministres pour ses autels : Mathias Berchmans était, du vivant même du Bienheureux, chanoine régulier de l'abbaye d'Averbode, de Tordre de Prémontré; Paul Berchmans fut curé de Wabbekorrr, Adrien et Henri Vanden-Hove, deux oncles maternels du Bienheureux, se consacrèrent à Dieu dans l'état ecclésiastique, et le premier administra longtemps la paroisse de Freren. Plusieurs saintes femmes des deux maisons, entre autres Hélène van Enckevort, cousine germaine du Bienheureux, se vouèrent à Dieu dans la vie religieuse '; d'autres vécurent retirées du monde, dans des béguinages : Catherine et Marie Berchmans, deux tantes paternelles du Bienheureux, et Anne Berchmans, sa cousine germaine, vivaient saintement au béguinage de Diest (2).

Le bienheureux Jean naquit le i3 mars 1599. En cette année, le i3 mars était un samedi, un jour consacré à la très sainte Vierge. Ainsi Marie semblait prendre, dès sa naissance, sous sa protection spéciale, un enfant qui devait l'aimer d'un si filial amour.

Le dimanche, 14 mars, comme l'attestent les registres de

(1) Adrien Vanden-Hove, le père d'Elisabeth, était un des deux consuls ou bourgmestres de Diest, en i5û2. Anne, sœur d'Elisabeth, épousa un commandant de cavalerie dans l'armée impériale, et son fils, Adrien van Enckevort, cousin germain du Bienheureux, devint général dans les mêmes armées. Par une autre sœur d'Elisabeth, les Vanden-Hove s'allièrent aux Van der Straeten, seigneurs de Dorne, et par une cousine germaine à Jean Quints, receveur et échevin de Diest. Le tombeau de Jean Quints et de la proche parente du Bienheureux, qui porte le nom de sa mère, se voit encore à l'église de Saint-Sulpice, à Diest. Sur ce tombeau sont gravées les armes de la famille Vanden-Hove, unies à celles des Witten : à gauche, sur un fond azur, deux lis d'argent; à droite, dans un carré argent, trois fleurs rouges à cinq feuilles. L'écusson de droite est celui des Witten, une des familles les plus honorables de Diest, alliée aux Berchmans par l'aïeule paternelle du Bienheureux. La bisaïeule maternelle, Catherine Cools, le rattachait encore à une autre des familles distinguées de la cité.

(2) Le béguinage de Diest, que le célèbre archevêque de Malines, Mathias Hovius, appelle la gloire et la perle des béguignages. avait dû sa réputation de sainteté aux sages règlements du saint prêtre Eschius, qui fut le précepteur du B. Pierre Canisius. Les béguines de Belgique ne font pas de vœux de religion, mais elles promettent de garder la chasteté tout le temps qu'elles feront partie de l'association. — On trouvera dans les Etudes historiques et théologiques (avril i865), un beau travail de R. P. Nampon, S. J., sur les béguinages de Belgique.

l'église Saint-Sulpice, l'enfant reçut le baptême. Il eut pour parrain un ami des Berchmans, Adrien Claes, et pour marraine sa grand'tante paternelle, Gertrude Van Steyvoirt : « Le baptême, dit un pieux historien de Berchmans, sembla n'être différé jusqu'au dimanche que pour faire du jour dédié à la résurrection de Notre Seigneur celui de la régénération de son serviteur. Il fut appelé Jean, par une particulière disposition de la Providence, qui en voulut faire un autre Jean-Baptiste, enfant de grâce et de bénédiction, lui ayant donné pour mère une vertueuse dame, nommée Elisabeth, comme la mère du Précurseur, et pour père, un homme d'une piété extraordinaire, qui devait être un jour élevé, comme Zacharie, à la dignité du sacerdoce » (i).

Comme le glorieux saint qui lui avait été donné pour protecteur, Berchmans enfant sembla ne point connaître les faiblesses de l'enfance. L'homme pleure en entrant dans la vie; c'est une loi universelle, et pourtant Jean n'y fut point soumis : jamais son heureuse mère n'eut à essuyer ses larmes ou à apaiser ses cris; qu'elle le prît dans ses bras ou le déposât dans son berceau*, qu'elle demeurât près de lui ou que, s'éloignant, elle le laissât seul ou le confiât à des mains étrangères, l'aimable enfant demeurait paisible, et rien ne troublait la sérénité de son doux visage.

On a peine à croire ce qu'affirment les historiens de sa vie : un mal que les mères redoutent pour leur fils couvrit longtemps sa tête et son visage, sans que la douleur lui arrachât un gémissement : — A la vue de ses ulcères et de sa maigreur extrême, tous exprimaient vivement leur compassion. Pour lui, jamais, à l'occasion de ce mal, il ne se plaignit ni à un étranger, ni à sa mère, et on ne se lassait point d'admirer cette paix inaltérable dans un enfant (2).

(1) P. Frizon.

(2) « Puer ulcerosus et pêne hœcticus, ad videntium commis erationem numquam querulus aut nia tri difficilis fuit : nullique, quod omnes admirabantur, molestiœ compertus » — P. Bauters.

Né à Audenarde, en i58|, reçu dans la Compagnie de Jésus en 1600 , le P. Guillaume Bauters, de qui nous citerons souvent les témoignages, fut, au noviciat de Malines. directeur de Jean Berchmans, pendant une année entière. 11 mourut saintement, le icr octobre ifi36.

Dirigés par sa pieuse mère, les premiers mouvements de son cœur se portèrent vers Dieu, et les saints noms de Jésus et de Marie furent ses premières paroles. — « Tout le soin d'Elisabeth fut d'élever saintement celui qu'elle reconnaissait ne tenir que de l'Auteur de toute sainteté, de le lui offrir souvent au pied des autels, et de le conjurer de ne permettre jamais qu'il perdît, par un péché mortel, la grâce de son baptême; et dès que sa raison commença à se dégager des nuages de l'enfance, elle et son digne mari lui apprirent à révérer et à prier Dieu, et lui inspirèrent une horreur extrême de tout ce qui peut lui déplaire; et l'enfant, susceptible de ces salutaires impressions, les recevait avec plaisir et en profitait avec fidélité » (i).

Des signes évidents manifestèrent en Berchmans une précoce et vive intelligence, et son père se hâta de le confier aux soins d'un pieux instituteur de Diest, qui lui donna les premières leçons de lecture, d'écriture et de grammaire. Jean répondit aux desseins de son père et au zèle de son maître par une application constante à l'étude et par une conduite parfaite.

On remarqua dès lors dans cet enfant une maturité de vieillard, et nul ne surprit en lui aucun indice d'étourderie ou de légèreté puérile (2). Quand, au retour de l'école, il ne trouvait point ouverte la porte de la maison, il frappait modérément, et si l'on ne venait pas aussitôt lui ouvrir, au lieu de frapper encore à coups redoublés ou de demeurer là oisif, comme eussent fait tant d'autres enfants, Jean allait dans l'église voisine, s'agenouillait devant l'image de Notre-Dame, et y récitait le chapelet (3).

En classe, on le voyait paisible, modeste, égal à lui-même. Son obéissance était si prompte et si exacte, qu'il semblait que le pieux enfant voulût honorer Dieu lui-même dans son maître. En récréation, il jouait, mais avec retenue. Jean était d'un naturel très vif, disent ceux qui le connurent*, et pourtant il n'avait ni altercation, ni dispute, ni différend avec ses camarades :

(1) P. Frizon.

(2) « Domesticis innotuit illum, licet puerum, nihil tamen puérile unquam egisse ».

(3) « Cum pulsaret et non intromitteretur, non ut alii pueri impatientius in ostium incurrebat, sed tranquillissime in vicinam œdemibat Beatœ Virginis persoluturus quint a aut s ex ta rosaria ».

aussi ses jeunes condisciples l'admiraient-ils comme un ange, et ils le respectaient comme un saint (1).

Berchmans n'avait que sept ans, et déjà il savait faire à Dieu de généreux sacrifices. Son aïeule paternelle, Marie Van Steyvoirt, simple et pieuse femme , l'aimait avec une tendresse extrême, et ne cédait point à d'autres qu'à sa mère le soin de le

L'église Saint-Sulpice de Diest.

réveiller, quand venait l'heure de l'école. Mais bientôt elle s'étonna d'arriver souvent trop tard, et quelquefois, même au fort de l'hiver, le jour n'avait pas encore paru que Jean avait déserté sa couchette. Elle lui demanda raison de ces disparitions matinales, et sa joie fut grande quand l'enfant lui répondit : — « Pardonnez-moi, ma bonne mère, j'aurais peut-être dû

(1) « Condiscepoli... tutti l'ammiravano corne un angelo. tutti li rispettavano come un santo ». — Summar.

vous prévenir-, désirant m'instruire , je vais demander à Dieu la bénédiction de mon travail, en servant deux ou trois messes avant d'aller à l'école ».

Ainsi, à un âge où les enfants connaissent à peine le nom de la piété et de la vertu, Jean en exerçait déjà des actes généreux. Il entendait chaque jour plusieurs messes; à l'heure des récréations, il se retirait à l'écart pour prier. Dès qu'il sut lire, il rechercha avidement, pour les savourer à loisir, les livres pieux, et plus particulièrement ceux qui traitaient des souffrances et de l'amour de Jésus Christ. Souvent même, à la table de famille, on le vit tenir ouvert près de lui un saint livre, et poursuivre pendant le repas la lecture qui nourrissait et délectait son âme : correspondance vraiment admirable aux desseins de Dieu et aux mouvements de son Esprit dans un enfant de huit ans.

A ]a grâce naturelle que répand l'innocence sur le visage d'un enfant, s'ajoutait sur celui de Jean un charme tout divin que lui donnait la piété. La douce modestie de son regard, le sourire qui ne quittait point ses lèvres, la retenue de ses mouvements ravissaient l'admiration de tous, après avoir ravi le cœur de ses parents; les mères du voisinage ne cachaient point l'envie qu'elles portaient à sa mère; d'honorables familles se disputèrent le bonheur de posséder et de fêter le petit Jean, et ceux qui ne l'obtinrent pas eurent peine à pardonner aux autres d'être privés de l'ange d'Elisabeth (1).

Plusieurs nobles ou riches habitants de Diest manifestèrent le désir de retenir l'enfant sous leur toit, et de le donner à leurs fils, à titre de commensal, de modèle et d'ami. Mais les parents de Berchmans redoutèrent pour lui un honneur qui pouvait exposer son innocence, et ne voulurent pas abandonner à des étrangers le soin de garder l'intégrité virginale de leur enfant.

L'amour jaloux de Dieu veillait avec eux sur ce précieux trésor, et excitait dans l'âme de Berchmans lui-même de salutaires appréhensions. Sa délicate pureté n'eut rien à souffrir de caresses amollissantes dans la famille : son père, sa mère, ses

(i) « Ita quemque ista morum decentia rapiebat, ut honestissimorum virorum, pro alendo domi suce jam tum puero, piafuerit contentio, piceque exercitœ inimicitiœ eo quod Angelo privarenlur ». — P. Bauters.

autres parents avaient une prudence trop chrétienne, pour ne pas s'interdire toute faiblesse; mais le gracieux enfant eut à se prémunir contre les périls qui venaient du dehors : jamais il ne voulut supporterune caresse; bientôt même l'apparence du danger inquiéta sa modestie, et quand on voulut réparer ses vêtements, il fallut attendre qu'il les eût quittés; car il ne permit plus que la main d'une femme l'atteignît en lui rendant ce bon office (1).

L'heureuse Elisabeth bénissait le Seigneur des trésors de grâce qu'elle admirait en son fils, et la tendresse que lui témoignait le saint enfant rendait toujours plus vive sa reconnaissance envers Dieu. Jean avait pour sa mère le respect et l'affection d'un bon fils, et il ne lui en épargnait point les témoignages. On ne le vit pas, une seule fois, lent à exécuter ses ordres ou peu empressé à prévenir ses désirs, et dès lors comme plus tard, s'il arrivait à ses frères ou sœurs de se montrer moins respectueux, ou de manquer à quelqu'autre de leurs devoirs, Jean les reprenait et les corrigeait (2).

Il n'avait encore que neuf ans, quand Dieu envoya à sa mère de douloureuses infirmités, qui ne devaient guère ûnir^f^a^ec sa vie (3). Jean passait près d'elle toutes les heures^uè l'école lui laissait libres, il la servait avec un empressement plein d'affection, il multipliait les témoignages de son filial^mour, ^souvent, obéissant aux inspirations de sa piété, <jib adressait à la£ malade émerveillée des exhortations d'une sagesse et d'aine onction toutes divines : « Le prédicateur le plus'jjùdicieux, dit un témoin, n'eût pas mieux exposé les motifs de patience et de résignation que la foi nous fournit » (4). ^V*

« Un jour, que les accès du mai étaient plus violents, la patience de l'infirme en fut un moment ébranlée, la Providence ayant permis que son âme fût accablée de mortels ennuis, en

(1) Cette délicatesse extrême de sa pureté ne se manifesta pleinement qu'un peu plus tard : « A decimo œtatis anno, tanta castitatis timiditas, ut nec a religiosis virginibus, nedum afœminis contingi passus sit , ne tum quidem cum quid nescio e vestibus lacerum met dissitum, acufilove relient adstringere ». — P. Bauters.

(2) « Reliquos fratres suos maie agentes increpabat, etc. ».

(3) « Habuit matrem... insignem annorumseptem tolerentia, inter acerbissimos ante obitum morborum cruciatus ». — P. Bauters.

(4) « Migliori (sentimenti) non avrebbe saputo darli un assennato predicatore ». — Summar.

io LE B. BERCHMANS EN BELGIQUE.

même temps que son corps l'était de douleurs cuisantes. Dans cette extrémité, elle s'avisa d'appeler Y Ange, ainsi qu'on commençait, dès lors, à nommer Berchmans. Jean ne fut pas plus tôt à son chevet, qu'elle se sentit tout à fait soulagée, et que, le nuage de tristesse étant dissipé , elle retrouva sa première sérénité. Depuis cette espèce de merveille qu'avait opérée sur elle la présence du saint enfant, elle ne pouvait le quitter de vue. Lui-même se plaisait au logis, s'y trouvant à l'abri des dangers inévitables, à son âge, dans le commerce du monde. Il ne sortait de cet asile domestique que lorsque ses devoirs d'étude et de piété l'appelaient ailleurs; et il se peut dire de lui, sans exagération, ce qu'on rapporte de saint Basile et de saint Grégoire de Nazianze, dans le temps de leur jeunesse, que, comme eux, il ne savait que deux chemins, celui de l'église et celui de l'école » (i).

A neuf ans, Jean avait appris tout ce qu'avait pu lui enseigner son premier maître : il passa à une autre école. Le gymnase ou collège communal de Diest était alors dirigé par un maître instruit et zélé, du nom de Vaière Van Stiphout. Jean- Charles Berchmans lui remit le soin de cultiver l'intelligence et le cœur de son fils, et ce très chrétien instituteur se montra, pendant quatre ans, digne de la glorieuse mission que lui confiait la Providence (2).

Jean allait donc, chaque jour, le matin et dans l'après-midi, de la rue de Béveren à la Halle, où étaient alors et où sont encore aujourd'hui installées les écoles communales, et là, comme à l'école primaire, il devança rapidement ses condisciples.

L'aménité de son caractère rendit aimable à tous sa piété, et tous admirèrent son esprit pénétrant et son étonnante mémoire. Interrogé, il répondait avec calme et modestie, et la réponse était, le plus souvent, lumineuse et complète : aussi son maître était-il fier de lui.

Jean-Charles Berchmans, mieux que personne, savait tout

(1) P. Frizon.

(2) « Decimum cetatis annum ingressus, a parente in ineam disciplinant traditns est ». — Val. Van. Stiphout. — Le P. Otto Zylius, recteur du Collège des Jésuites de Bois-le- Duc, donne à Vaière Van Stiphout le titre de recteur de l'école de Diest, Rector SchoLv diestemiensis — Summar

PREMIÈRES ANNÉES DU B. BERCHMANS. n

ce que l'intelligence et le cœur de son fils recelaient de trésors, et si la foi n'eût dirigé et maîtrisé son âme de chrétien, peutêtre se fût-ii abandonné aux rêves des ambitions humaines-, mais ses premières sollicitudes, comme celles de sa digne compagne, étaient pour la préservation de l'innocent enfant.

Jean allait atteindre sa onzième année : la sérénité de son front, la limpidité de son regard, la gaieté habituelle de son humeur, l'abandon naïf et tendre de son affection, l'application ardente à l'étude et aux exercices de la piété, tout en lui attestait une innocence préservée; mais la prudence chrétienne de ses parents ne se rassurait point : elle s'alarmait, au contraire, dans la prévision des dangers qui allaient se multiplier autour de cette innocence, pour la détruire ou la flétrir. Le danger leur apparaissait dans l'âge même de l'enfant, dans son tempérament où le sang dominait, dans sa bonne grâce naturelle; ils redoutaient pour lui le trajet du gymnase à la maison, la société d'enfants abandonnés à eux-mêmes au retour de l'école, la contagion de leurs entretiens et de leurs exemples corrupteurs, et pour conjurer tant de périls, ils n'osaient compter sur leur propre sagesse. La vigilance d'ailleurs ne leur était pas facile : la pauvre mère était clouée sur son lit ; le père, enchaîné dans son atelier. Le toit de famille lui-même ne semblait pas être assez protecteur : Jean-Charles Berchmans devait, en effet, retenir, tout le jour, dans sa maison plusieurs ouvriers ou apprentis, et près d'eux son fils n'avait rien à gagner et pouvait beaucoup perdre.

Dans ces perplexités, les généreux parents de Berchmans prirent le parti d'oublier la gêne extrême de la famille, et de faire, pour assurer l'innocence et l'avenir chrétien de leur enfant, des sacrifices peut-être ruineux.

Dès l'année 1601 , l'archevêque de Malines avait préposé à l'administration de la paroisse Notre-Dame, à Diest, un saint prêtre, originaire de Bois-le-Duc et religieux de l'ordre de Prémontré : il s'appelait Pierre Emmerick. Son zèle lui avait inspiré le dessein, utile et noble entre tous, d'ajouter à ses travaux de pasteur des âmes les sollicitudes et les labeurs d'un instituteur et d'un gardien de la jeunesse. A côté de l'église Notre-Dame, il établit bientôt dans sa propre demeure un pensionnat, et entre-

prit d'y former quelques enfants aux lettres et à la vertu. Il admettait de préférence ceux que leur piété ou une inclination déjà prononcée semblait promettre au sanctuaire. Aussi, en entrant au pensionnat, ils revêtaient ordinairement l'habit ecclésiastique.

Les disciples de Pierre Emmerick se faisaient remarquer, et dans les rues et dans l'église, par leur gravité et leur modestie. Plus d'une fois, Jean s'était trouvé sur leur passage ou avait cherché à les rencontrer, et à leur vue s'était allumé dans son cœur le désir d'être reçu dans leurs rangs et de revêtir le saint habit qu'ils portaient. Ce désir, il Pavait plus d'une fois confié à sa mère, et son père ne l'ignorait pas ; mais il leur était aisé de faire comprendre à l'enfant qu'ils ne pouvaient payer sa pension à Notre-Dame.

Dieu cependant voulait confier à Pierre Emmerick le glorieux ministère de poser dans l'âme de Jean Berchmans les fondements de la haute sainteté qu'il méditait pour son serviteur, et l'heure de la Providence arriva. — Un jour que l'aimable enfant avait eu au gymnase de plus beaux triomphes, et que son maître l'en félicitait devant son père : — Quelle récompense désires-tu, pour ta conduite et ton application à l'étude? demanda Berchmans à son fils. — Vous le savez, mon père, répondit l'enfant, je n'en désire point d'autre que de porter l'habit ecclésiastique, et d'entrer au pensionnat Notre-Dame. — Cédant à la prière de son fils comme à un ordre de Dieu, le généreux artisan n'hésite plus : Dieu viendra à mon aide, se dit-il; et, quelques jours après, Jean, présenté à Pierre Emmerick, était admis avec joie par le saint prêtre, qui déjà depuis longtemps avait reconnu en lui un enfant prévenu des bénédictions de Dieu.

Jean devenait le fils spirituel de Pierre Emmerick, sans cesser toutefois d'être le disciple de Valère Van Stiphout -, il entrait au pensionnat ecclésiastique, sans abandonner le gymnase communal ( i ).

(i) Un double fait ressort avec évidence de l'étude comparée des pièces du procès : le premier, que le B. Jean est entré au pensionnat de Pierre Emmerick peu de temps (moins d'un an) après sa sortie des écoles primaires; le second, que Valère Van Stiphout a été le professeur du B. Jean, de 1609 à 1 1> 1 3 : ce qui permettrait de conclure que les enfants du pensionnat Notre-Dame étaient menés aux classes du gymnase communal, où Valère Van Stiphout enseignait les lettres latines: à moins qu'on n'aime mieux conclure que Valère Van Stiphout allait redire ses leçons aux élèves du pensionnat, après les avoir données aux élèves du gymnase.

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