‹ Vie de St. Jean Berchmans de la Compagnie de JesusChapitre 5 sur 61 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE BIENHEUREUX BERCHMANS AU PENSIONNAT NOTRE-DAME. (1609 à la fin de 16 12.)

Jean avait trouvé le lieu de son repos : il aimait sans doute la maison de son père, mais en entrant au pensionnat, il se sentit plus près de Dieu : l'église était là; il habitait presque sous le même toit que ce Jésus qu'il aimait; des hommes consacrés à Dieu devenaient ses pères et ses amis, plus encore que ses maîtres; le saint habit que portaient ses compagnons, et dont il était si heureux et si fier d'être maintenant revêtu luimême, et la tonsure ecclésiastique dont on avait décoré sa tête, lui rappelaient sans cesse que les légèretés de l'enfance lui conviendraient moins que jamais (1); et puis, combien de beaux exemples de vertu n'aurait-il pas à admirer chez des enfants de son âge ?

Aussi avec quelle ardeur embrassa-t-il les devoirs de Tétude et de la piété : ses maîtres n'eurent ni à le punir, ni à le reprendre, et à peine fut-il nécessaire de le diriger. Tel était son amour pour le travail, qu'il sollicitait souvent la permission de dérober du temps aux récréations, pour le donner à Tétude, et qu'ordinairement il avait, à table, un livre ouvert à ses côtés. C'est dire que le succès couronna, chaque année, la constance de son application : son intelligence était, en effet, peu com-

(1) Si l'on en croit un témoin {Proc. apostolic, p. 3j, S 9), le B. Jean aurait porté l'habit ecclésiastique dès l'âge de sept ans. — Il servo di Dio, essendo poco prima dell* età di sette anni, fu mandato da'genitori a scuola de maestri privati : nel quai tempo lo vestirono ccwi l'abito cléricale, corne egli ardentemente bramava.

i4 LE B. BERCHMANS EN BELGIQUE.

mune, et son talent avait autant d'éclat que de solidité. La rectitude du jugement et le sentiment du vrai et du beau tempéraient admirablement en lui la vivacité de l'imagination : aussi excellait-il à exprimer les nobles sentiments de son cœur, et à rendre par la déclamation ceux que d'autres avaient exprimés avant lui. C'était à Jean Berchmans que Ton confiait les premiers rôles dans les essais dramatiques que les élèves de Notre- Dame offraient quelquefois à un public d'élite, et les applaudissements des spectateurs justifièrent toujours ce choix (i).

Mais, plus que son talent, la piété de Berchmans excitait l'admiration de tous : le recueillement lui était comme naturel, et l'on voyait que le souvenir de Dieu ne le quittait point, même durant son travail et ses repas. Pour mieux prier, le cœur du saint enfant cherchait la solitude, et il fallait accorder à sa piété quelques moments pris sur les heures de la récréation commune. C'était un beau spectacle que de le voir prier, le corps immobile, les mains jointes, les yeux modestement baissés, ou doucement arrêtés sur le tabernacle, ou fixés sur une sainte image. L'expression toute céleste de son beau visage attirait sur lui, en ces moments, les regards de ses camarades, et sa vue seule était une exhortation à la piété.

On remarqua, dès les premiers jours, son vif et tendre amour pour la très sainte Vierge : Jean s'imposait, aux repas, de petites mais fréquentes privations, en l'honneur de celle qu'il révérait et affectionnait comme sa mère; souvent ses camarades trouvèrent, laissés par Berchmans, sur une pierre ou sur un banc, le pain et les fruits qu'on lui avait donnés à l'heure du déjeuner ou du goûter. Il les avait offerts à Marie.

Son innocence était si parfaite, qu'il ignorait jusqu'au nom des vices qui la peuvent blesser. Le respect qu'il avait pour ses maîtres n'était ni timide ni froid; la confiance et l'amour y dominaient : c'était, on le voyait bien, le représentant de Dieu, le prêtre, qu'il révérait en ses maîtres.

Enfin, le premier par le talent et la vertu, Jean se faisait le

(i) Presque tous les témoins attestent les qualités éminentes de l'esprit du Bienheureux : « Dixit se scire qnod prcedictus Joannes fuerit summo ingénia et prcestanti judicio... fuit ingenio prcestanti... — Mihi visus est magni ingenii et judicii. — Ingenii pers-

picacia. ingenii claritate admirabili », etc.

LE B. BERCHMANS AU PENSIONNAT N.-D. i5

serviteur de tous, et sollicitait comme des faveurs les plus humbles offices du pensionnat. C'est ainsi qu'il se préparait à la première communion.

Jean savait depuis longtemps (il l'avait appris de sa mère) que Jésus réside au saint tabernacle pour se donner en nourriture aux hommes. Ses désirs appelaient le jour où il aurait, lui aussi, le bonheur de s'unir à son Dieu; mais se jugeant indigne d'une telle faveur, il n'avait jamais osé manifester ces impatients désirs : cédant enfin aux impulsions de l'Esprit Saint, il se détermina à demander un pain nécessaire, qu'on ne lui donnait pas. Ainsi, quelques années auparavant, nul n'avait songé à communier Louis de Gonzague, arrivé déjà à sa treizième année, depuis cinq mois : il fallut que Dieu lui envoyât le grand restaurateur de la fréquentation des sacrements, S. Charles Borromée. L'archevêque de Milan fut affligé, à la rencontre de Louis privé d'une nourriture, que le Concile de Latran et celui de Trente jugent indispensable à l'enfant, dès qu'il est en âge de perdre la grâce. Pierre Emmerick admira la démarche de Berchmans; elle l'instruisit, et il s'empressa de remplir son devoir de prêtre en lui donnant le Pain, l'aliment de toute vie surnaturelle et le remède préservatif et curatif de tous nos maux spirituels.

« L'aimable Seigneur, dont les délices ont toujours été de converser avec les enfants des hommes, prit un singulier plaisir dans l'âme de celui-ci : il s'y communiqua sans réserve et il y établit son règne pour toujours. Cette nouvelle possession, que le Verbe incarné prit de son serviteur, eut des suites dont le monde s'aperçut avec admiration. Quelque réglée qu'eût toujours été sa conduite, elle le fut encore bien davantage depuis ce temps de grâce, et il ne parut plus en lui qu'un total oubli des créatures, après avoir eu le bien d'en posséder le Créateur » (i).

L'Esprit Saint devint son maître dans le grand art de prier : à un âge si tendre, il savait, sans l'avoir appris des hommes, méditer les touchantes scènes de la Passion du Sauveur, et

(i) P. Frizon. — Le B. Jean avait reçu la confirmation avant d'être admis à la première communion: « Je sais de source certaine, dit le P. de Clerck, recteur du collège d'Anvers, que Jean a été baptisé, confirmé, etc.»

i6 LE B. BERCHMANS EN BELGIQUE.

chaque vendredi il faisait nu-pieds l'exercice du chemin de la croix (i). Ces méditations allumèrent dans son cœur un vif amour pour Jésus Christ. Toutes les choses divines le pénétraient d'un respect profond : on n'en pouvait douter quand on l'observait* c'était Dieu lui-même qu'il écoutait, lorsqu'un prédicateur annonçait en chaire la parole sainte. Il aimait à assister le prêtre à l'autel, et l'on eût dit alors un des Anges, ardents et respectueux témoins des redoutables mystères. Il se confessait tous les huit jours et communiait deux fois le mois et à toutes les fêtes (2). Il notait, à la suite d'un examen quotidien, les petits manquements qu'il devrait accuser à la confession prochaine : le jour venu, il les confessait avec un vif repentir, et ne communiait pas qu'il n'eût auparavant imploré le pardon de ceux qu'il croyait avoir offensés.

On s'étonnait de cette précaution de son humilité, car jamais il ne blessa personne; jamais il ne disputa avec ses compagnons-, et tel était son amour de la paix, qu'il s'éloignait du groupe où s'élevait une discussion. Ce n'est pas que sa piété eût rien de sauvage : Berchmans fut encore plus aimé qu'admiré de ses condisciples. Son air toujours riant, ses paroles amicales, son empressement à rendre gaiement de petits services, à partager vivement les joies et les tristesses de chacun, tout cela, joint à l'attrait qu'exerçait sa bonne grâce, le rendait cher à tous, et jamais enfant n'eut plus que lui de vrais amis.

Ce respect et cet amour dont on l'entourait, lui donnèrent grande autorité sur ceux mêmes que leur âge plus avancé semblait devoir soustraire à son influence : — « Sans faire le maître,

(1) « Di undeci anni, ogni venerdi, visitava a piedi nudi la via crucis ». — Summar.

(2) « Jam tum quindennis singulis, et festis, et solemnitatibus omnibus Christi ac beat.v Virginis, et cœteris.ad sacrant synaxim accedebat » — P. Bauters.. — Les fêtes chômées étaient alors beaucoup plus nombreuses; il est néanmoins assuré que le B. Jean ne communiait pas plus de soixante dix fois l'an, durant cette première période de sa vie. Le zèle pour la fréquente communion s'était alors fort attiédi. Pierre Emmerick lui-même eut besoin, on l'a vu, pour admettre Berchmans à la première communion, que l'enfant lui rappelât son devoir de prêtre. On entendra plus loin le B. Jean exprimer vivement la peine qu'il ressentait d'être privé de sa nourriture, et cependant il n'osera solliciter pour sa sœur et pour ses frères, déjà grands, que la communion mensuelle.

Aujourd'hui, grâces à Dieu, des principes et des pratiques plus conformes à l'esprit de l'Église romaine, au sujet de la communion fréquente, commencent à prévaloir; ce serait donc s'illusionner, que de chercher dans l'exemple de Berchmans une raison de communier moins fréquemment, surtout si l'on n'a qu'une vertu débile, ou si le vice envahit- La communion très fréquente, utile à tous, est nécessaire aux malades.

il Tétait effectivement de tous, parce qu'il l'était réellement de leurs cœurs. Il n'y eut au pensionnat Notre-Dame qu'un esprit mal fait, haï de quiconque aimait la vertu, qui parût avoir de l'aversion pour lui. Il ne perdait aucune occasion de maltraiter le saint enfant, quelque éloigné qu'il fût, de sa part, de lui en donner le moindre sujet. Dieu le permettait ainsi, comme une espèce de contre-poids à l'estime générale dans laquelle il était, afin de le tenir dans l'humilité et d'exercer sa patience. L'une et l'autre furent toujours inaltérables en lui, quelque injure qu'il souffrît; et ses chers compagnons, qui en étaient les témoins, avaient également et de l'indignation contre celui qui l'outrageait sans raison, et de l'admiration pour Berchmans, qui recevait ces outrages sans en former la moindre plainte » (1).

Alors aussi prit dans son cœur de grands accroissements l'amour qu'il portait à Marie. Le sanctuaire de Notre-Dame de Montaigu ou de Sichem était le foyer où cette flamme trouvait son aliment (2).

(1) P. Frizon.

(2) Sichem est situé sur les rives du Demer : c'est une des plus petites, mais des plus anciennes bourgades du Brabant. A un demi-mille de Sichem, s'élève la pente insensible qui mène au sommet d'une colline, appelée dans le pays colline aiguë ou âpre, parce que le sol en est maigre et hérissé de pierres. Un mamelon détaché sur la pente aride avait vu grandir autrefois, dans sa terre plus féconde, un assez grand chêne, où la piété des habitants de Sichem avait fixé une statuette de la très sainte Vierge. Vers l'an i5oo, un berger, qui gardait ses brebis non loin du chêne, s'en étant approché, trouva la sainte image sur le sol. Comme elle était petite, il eut aussitôt la pensée de la prendre pour l'honorer dans la maison de son maître, et il la cacha sous ses vêtements. Mais dès qu'il voulut s'éloigner, il lui fut impossible de détacher ses pieds du sol, et il fut contraint de rester là, immobile comme l'arbre lui-même. Il cherche et ne peut découvrir le motif de cet étrange événement. La nuit approchait : le maître inquiet vint à la recherche du berger et du troupeau. Il trouva le berger comme cloué près du chêne, et apprit du patient tout ce qui éiait arrivé. Le maître pénétra le secret de cette merveille :il demanda la statuette et la replaça avec respect et dévotion dans sa niche primitive. Elle y était à peine installée, que le berger recouvra sa liberté, comme si des liens se fussent détachés de ses pieds. Il s'agenouilla avec son maître, remercia Notre-Dame, et, retournés au village, ils racontèrent le prodige. De sorte que bientôt toute la contrée en retentit, et la dévotion à Notre-Dame du Chêne en fut merveilleusement accrue.

En 1602, le nombre des pèierins grandissant toujours, Godefroy, curé de Sichem, fit construire près du chêne une chapelle de planches et y exposa la sainte image. Mais bientôt la chapelle se trouva trop étroite pour contenir les visiteu s. Une nouvelle construction, en pierre taillée, s'éleva prés du même endroit, et la dédicace en fut faite en 1604, par Mathias Hovius, archevêque de Malines.

Plus tard, le renom de Notre-Dame du Chêne s'étendit encore, et la colline reçut de l'admiration publique lappellation significative de Colline-aux-Béquilles (Scherpeneuvel). L'aichiduc Albert et l'mlante Isabelle, qui visitaient chaque année la chapelle de Notre- Dame, conçurent la pensée d'y bâtir un temple moins indigne de Marie et digne de leur munificence. Ils posèrent la première pierre du bel édifice le 2 juillet 1609. 11 devait être achevé et consacré au mois de juin 1627. C'est le sanctuaire qui attire aujourd'hui encore

i8 LE B. BERCHMANS EN BELGIQUE.

Enfant, le bienheureux Jean avait entendu de la bouche de sa mère la belle légende du chêne de Montaigu. Tous les jours, il entendait le récit de nouvelles faveurs obtenues de la bonté de Notre-Dame de Sichem. Ecolier des classes élémentaires, il alla, plus d'une fois, en compagnie de sa mère et de ses tantes, jusqu'à la Colline-aux-Béquilles. — Tout petit, dit un témoin, il visitait souvent une église dédiée à Marie, sous le nom de Notre- Dame de Montaigu, et il faisait à jeun le trajet de trois milles qui séparent Diest du sanctuaire (i).

Tout Diest était à Montaigu, le jour où l'Archiduc et l'Infante posèrent la première pierre de la nouvelle église. Berchmans, alors âgé de dix ans, assista sûrement à ce triomphe de Marie. Élève au pensionnat Notre-Dame , il lut plus d'une fois les pages que Juste-Lipse, l'écrivain tant aimé des Brabançons, a consacrées à la louange de la Vierge de Sichem. Aussi Notre- Dame de Montaigu demeura-t-elle toujours l'église la plus chère au cœur de Berchmans, et plus tard, à Rome, on le surprendra, chaque soir, le front incliné vers ce sanctuaire lointain, d'où son cœur n'avait pu se séparer.

Berchmans savait que l'innocence donne des droits à la tendresse privilégiée de Marie, et que le sûr moyen de lui plaire est de ne rien épargner, pour qu'aucun souffle impur n'en vienne ternir dans l'âme la blanche et odorante fleur. Afin de lui donner un gage de son amour, le bienheureux Jean fit, entre les mains de la Reine des vierges, et peut-être dans le sanctuaire même de Montaigu, le vœu de garder intacte sa virginité (2).

Ces accroissements de la vertu de Berchmans étaient efficacement secondés par l'action des exemples et des leçons de ses maîtres. Les témoignages qu'ils rendent au mérite de leur disciple révèlent le mérite personnel de ces dignes instituteurs d'un saint :

des pèlerins de tout le royaume belge, des Provinces rhénanes, de l'Angleterre même et de l'Ecosse. Aujourd'hui, comme au dix septième siècle, les grâces extraordinaires que la très sainte Vierge se plaît à répandre sur ce lieu béni, justifient le pieux empressement des catholiques. — Voir l'opuscule de Juste-Lipse, Diva Sichemiensis, sive Aspricollis. Antuerp., 1606.

(1) « Da fanciullo visitava soventa una chiesa lontana tre miglia délia sua patria, dedicata alla B. Vergine, chiamata dall' aspro colle, senza prendere prima la colazione. »

(2) Adhuc puerulus, Deiparœ suam virginîtatem perpetuo dicavit. — Summar.

« Jean avait atteint sa dixième annnée, dit Valère Van Stiphout, quand son père le confia à mes soins : il avait passé les années précédentes à l'école des instituteurs élémentaires. Je l'initiai aux premiers exercices de la grammaire latine, et il s'y appliqua avec une telle ardeur que, grâce à la plus heureuse des natures, il les posséda bientôt, au point d'atteindre ceux qui avaient commencé avant lui, et de laisser loin derrière lui ses premiers compagnons d'étude.

ZiôA^Uvy ^ïuvy <fTuà^^srTr*nJï&0&L^6l O.CC <$****£ %?&^%

SI

yh-ew- hoc

M<lTh< , Al

Psu Pie XI , Uç?r\ a ' lea4i (joom n à a«y»*t- * f

fft ~)'o Cor li Jftsj-rfio ùri i fi raP * ta

Dernières lignes d'un thème de Berchmans (1).

« La doctrine entrait comme d'elle-même dans son esprit, et, prompt à saisir tout ce qui lui était proposé, il lui suffisait de lire ou d'entendre une fois, pour le réciter aussitôt de mémoire,

(1) Thema beati Joannis Berchmanni, quondam discipuli parentis mei Mri Valerii Stiphoutii, propria manu scriptum.

Thema hoc mihi J. P. dédit P. Guilielmus Hartz, Minister hujus domus professai Antuerp., hac die VI octobris MDCCXVII; qui illud acceperat a probatae vitœ sacerdote :

Magna constantibus praemia proposita sunt, quos nulla vis quantumvis acerba a virtutum et liberalium artium studio dimovere potuit: qualem accepimus Platonem, qui scribens mortuus est. Maxima levés et non stabiles suique juris expectant supplicia, qui non vivunt juxta rationem, sed brutorum in morem affectibus aguntur.

Epilogus. Quae cum ita sint, quse semel arripuistis constanter tenete.

Joannes Berchmannus.

ce que les autres, après un long travail, parvenaient à peine à comprendre. Ce fut là le premier principe de l'affection que je conçus pour lui. Mon estime, mon admiration grandirent, et je commençai à le considérer comme un enfant merveilleux, à le proclamer tel, et à le proposer comme un modèle, pour exciter Témulation de mes élèves.

« Du reste, c'eût été là peu de chose, si l'enfant n'eût eu une ardeur au moins égale pour l'acquisition des vertus; mais il s'y appliquait, et avec un tel amour, qu'il fuyait comme une peste la compagnie des enfants licencieux ou corrompus. Il semblait craindre qu'un souffle contagieux ne s'exhalât d'eux jusqu'à son âme; ce qui n'empêchait pas qu'il ne s'attachât tous les cœurs, par unepolitesse charmante et uneravissantedouceurdecaractère.

« Son corps était bien proportionné, son visage très gracieux, et tel était le corps, telle l'âme qui l'habitait. Sa naïve pureté ignorait jusqu'au nom des vices qui trop souvent déshonorent les enfants, à cet âge. Il est vrai qu'il se mêlait peu à ses condisciples, en dehors des classes : tantôt, de l'école, il retournait vite à la maison, tantôt il se retirait dans une salle pour y continuer son travail ; d'autres fois, il se récréait à quelque jeu paisible avec un ou deux compagnons bien choisis.

« Or, à cette époque, il fut confié au curé de l'église Notre- Dame, Pierre Emmerick. Jean le vénérait ainsi qu'un enfant son père; il ne le quittait point. Avec lui souvent, heureux comme quelqu'un dont les vœux ardents se réalisent, Berchmans allait visiter Notre-Dame de Montaigu. C'était toujours lui qui s'offrait à le servir à l'autel, et il s'acquittait de cet emploi avec une joie visible. On le trouvait souvent à l'église; sur une place publique, on ne le rencontra presque jamais.

« Depuis longtemps déjà, il s'était voué au culte de la bienheureuse Vierge, et chaque jour, agenouillé devant l'autel de Notre-Dame, il payait à Marie le tribut de ses prières (i). Il se

(i) On lit dans le témoignage du P. Bauters : « Dès l'âge de douze ans. Jean offrait à la très sainte Vierge, Mère de Dieu, comme tribut quotidien de sa dévotion, cinq, six rosaires, ou au moins un des six ». Berchmans, c'est le sens indubitable du témoignage, avait un chapelet de six dizaines, et il en récitait, chaque jour, au moins une. Aisément d'ailleurs on établirait que les mots rosaire, couronne, ont longtemps été employés pour désigner dix Ave Maria. Plus haut (page q), nous avons cru devoir traduire par le mot chapelet la formule quinta aut sexta rosaria.

serait fait scrupule de sortir d'une église, sans être allé prier dans la chapelle de la Vierge. Aussi n'est-il point douteux que l'auguste Mère de Dieu n'eût déjà pris son petit client sous sa particulière protection.

« Le père de Berchmans m'interrogeait, un jour, sur les progrès de son fils : je lui répondis, il m'en souvient : O mon cher Berchmans, quel heureux père vous êtes! Je vous félicite pour les joies que vous donnera cet enfant, et je me félicite moimême de l'honneur que nous fera un tel disciple.

« Ah! si Dieu nous l'eût laissé pendant une longue vie, que n'eût-il pas fait, lui qui s'avançait, chaque jour, d'un pas également rapide, et dans les voies de la science et dans les voies de la sainteté; lui qui donnait l'élan à toute l'école; aussi supérieur à ses condisciples par le talent et la vertu qu'il leur était inférieur par Tâge : nature généreuse, rien ne le réjouissait davantage que les exercices laborieux où l'esprit s'aiguise et où la vertu grandit ».

Le curé de Notre-Dame, Pierre Emmerick, rend, à son tour, hommage aux mérites du Bienheureux, et il le fait avec une onction qui pénètre, une mesure qui interdit la défiance, et une modestie qui impose le respect :

« Pierre Emmerick, chanoine régulier de l'abbaye de Notre- Dame de Tongerloo, de l'Ordre de Prémontré, diocèse de Bois-le-Duc; autrefois curé de Sainte-Marie de Diest, diocèse de Malines; aujourd'hui curé de Tilborch, etc., sur les instances du Révérend Père Recteur du collège de la Compagnie de Jésus à Bois-le-Duc, déclare, sur sa foi, et pour la plus grande gloire de Dieu, que les faits ci-après écrits sont certains :

« Jean Berchmans, de Diest, atteignait à peu près sa onzième année, quand son père, un homme accompli, le confia aux soins du curé de Notre-Dame, et l'enfant passa près de trois ans entiers dans le pensionnat et la demeure même de ce prêtre.

« La première année de son séjour au pensionnat, à l'occasion d'une fête solennelle, l'enfant se confessa à ce même curé, et de sa main reçut, pour la première fois, la communion. Le curé de Notre-Dame avait alors plusieurs autres pensionnaires

dans sa maison : le premier, bien que son commensal, Jean s'adressa à son maître pour lui confier les secrets de son âme; or, M. le curé vit dans le bienheureux enfant une telle simplicité de colombe, une innocence si parfaite, qu'il douta s'il pouvait donner l'absolution.

« Jean se préparait à ses communions avec une souveraine révérence; sa ferveur, en ce point, dépassait toute mesure commune. Il s'y disposait par des prières souvent répétées et par la récitation du Rosaire de la bienheureuse Vierge. Il apportait à cet acte de sa piété envers Marie une dévotion singulière, et son chapelet même était pour lui l'objet d'un vrai culte. Au moment qu'il recevait le Très Saint-Sacrement, tout en lui respirait je ne sais quoi d'extraordinaire, de surhumain; l'angélique composition de son maintien, ses yeux baissés, mais doucement entr'ouverts, l'ensemble de son visage transformé, tout révélait le respect et le recueillement de son âme.

« Il écoutait la parole de Dieu avec une attention qui ne se lassait point, et alors il s'asseyait d'ordinaire sur la terre nue. Très volontiers, il assistait le prêtre à la messe; mais il ne servait à l'autel qu'après s'être lavé les mains avec soin, et il prononçait toutes les paroles saintes avec une netteté qui faisait connaître son attention et sa révérence intérieures.

« Son cœur était épris d'amour pour la bienheureuse Vierge : aussi ne passait-il pas, à l'église, devant l'autel ou devant la statue de Marie, sans la saluer, en récitant à genoux quelque prière. Il honorait et aimait une image de Notre-Dame, et souvent tenait les yeux amoureusement arrêtés sur elle. Quand il allait avec son supérieur, et c'était assez souvent, visiter le sanctuaire de Notre-Dame de Montaigu, aune lieue de Diest, Jean gardait le silence tout le temps du trajet, ou récitait le Rosaire. Conduit, une fois, à Bois-le-Duc par ce même supérieur, l'enfant n'eut rien plus à cœur que de visiter toutes les églises, et il rapporta ensuite à son maître tout ce qu'il y avait admiré ou observé.

« Il eût pu aisément visiter quelquefois ses parents, car ils n'habitaient pas loin de la maison du curé; mais il n'allait que rarement dans sa famille, comme s'il eût voulu déjà s'exercer à l'oublier pour Dieu, et s'appliquer à lui-même cette parole du

Prophète : « Mon père et ma mère se sont éloignés de moi, et « mon Dieu m'a adopté ».

« Dès qu'il porta l'habit ecclésiastique, il se considéra comme clerc et voulut avoir une petite tonsure, ce que ne pratiquaient pas alors, à Diest, les autres enfants de son âge (i). Simple, humble même dans ses vêtements, il entendait faire en cela acte de mépris des biens et des vanités du monde. On remarqua qu'aux jours de sortie, il portait, à l'imitation des prêtres, le collet de son manteau relevé. Aucun de ses condisciples du pensionnat ne le faisait; et comme, un jour, on l'avertissait d'abaisser son collet, il le fît, mais dit en souriant : C'est chose indifférente.

« On pouvait déjà pressentir que Dieu opérerait en lui de grandes choses : aussi, de tous les adolescents instruits et vertueux que possédait le pensionnat, aucun, à cette époque, n'avait plus de connaissances, aucun n'était plus aimable que Jean, aucun ne fut plus cher à son supérieur.

« Il observait admirablement le silence : il ne parlait guère que pour répondre, et alors même il préméditait ses paroles et semblait, en quelque sorte, les mâcher avant de les proférer. Telle était sa modestie, qu'on ne l'entendit peut-être jamais rire aux éclats. On le voyait le visage toujours serein, et d'une inaltérable égalité d'humeur. Il jouait quelquefois tout seul et le plus souvent aux billes, et Ton eût dit qu'il avait déjà appris à savourer les douceurs de la solitude (2).

« Il révérait grandement les prêtres, et retenait fidèlement la religieuse coutume qu'il avait contractée de demeurer debout et tête nue, chaque fois que le supérieur se trouvait à table ou au chauffoir avec ses pensionnaires. Berchmans, en effet, n'oubliait pas la recommandation faite, un jour, à tous les enfants réunis, de ne se couvrir devant les prêtres qu'après invitation pressante de le faire. Aussi, invité souvent à se couvrir, à peine quelquefois

(1) Un autre témoin ajoute : « Afin de protester avec plus d'énergie contre les moqueries des hérétiques, et pour donner en quelque sorte en sa personne un triomphe à l'Église catholique, il mettait sa petite tonsure en évidence et la faisait bien raser ». — Summar.

(2) A propos du jeu favori de Berchmans. un témoin complète ainsi le renseignement, déjà peut-être assez précis : — « Pilula, de qua hic sermo, sunt globuli testacei aut interdum marmorei, nuce avellana minores, aut summum aequales, quos hic kmikers,a. strepitu ex collisione, per onomatopeiam nuncupamus. »

céda-t-il aux instances du supérieur, même au fort de l'hiver, bien qu'il fût seul à demeurer ainsi nu-tête.

« Il était d'usage dans la même maison que le soir, avant de se retirer pour le repos, les pensionnaires récitassent quelques prières à haute voix, en présence d'un prêtre, et lui demandassent sa bénédiction avant de s'éloigner. Pour l'accomplissement de ce devoir, Jean arrivait d'ordinaire le premier, et il priait encore quand tous étaient partis. On s'aperçut même, plus d'une fois, qu'il s'était étendu tout habillé sur son lit. Interrogé, il répondit gracieusement : — Le sommeil m'a surpris. — Ce n'était pas là probablement tout son secret.

« Tandis que ses condisciples jouaient, Berchmans s'esquivait très souvent et se cachait le plus secrètement possible dans sa chambre, pour y lire, écrire et surtout prier. Son supérieur dut fréquemment le renvoyer à la récréation commune, de peur qu'une trop grande fatigue d'esprit ne le rendît malade. Il lui arriva même, un jour de congé, pendant que ses condisciples se livraient à leurs joyeux ébats, de passer près de deux heures entières caché dans un coffre, fait de planches à la mesure de son corps, mais où ses membres ne pouvaient que souffrir. Il en sortit enfin, et avec précaution, de peur d'être vu ; mais plusieurs personnes de la maison et le supérieur lui-même l'aperçurent, et ils eurent tous la pensée, le supérieur plus que les autres, que Jean s'e'tait peut-être souvent caché dans cette étroite prison pour y méditer à loisir.

« Pendant les repas, il aimait à faire la lecture commune. On lisait ordinairement les proverbes de Salomon, des vies de saints, des méditations sur la Passion de Jésus Christ. Retourné dans sa chambre, il écrivait le résumé de ces lectures.

« Berchmans avait reçu de Dieu, et à un haut degré, l'esprit de paix. On ne le vit pas une seule fois disputer avec ses condisciples, et, dès qu'une discussion s'élevait entre eux, il s'éloignait du lieu de l'altercation. Par dessus tout, il fuyait la compagnie des enfants perdus de mœurs, ou peu réservés dans leurs paroles ou leurs manières.

« Son supérieur et son professeur n'eurent jamais peut-être à le reprendre*, il était, en effet, merveilleusement studieux et

obéissant : lui donner un ordre c'était le réjouir, et quelle que fût la volonté de ses maîtres, il courait gaiement l'accomplir.

« Sa gravité avait quelque chose de la maturité des vieillards, et un fait assez notable la mit un jour en lumière. Il est d'usage à Diest que, le jour des Saints-Innocents, un enfant remplisse dans l'église quelques-uns des offices du curé. Jean Berchmans fut choisi, tandis qu'il était au pensionnat, pour faire le curé, comme on disait, dans l'église Notre-Dame. Revêtu d'ornements sacerdotaux, il s'avança dans le sanctuaire, fît l'aspersion de l'eau bénite, alluma l'encens, chanta l'oraison des Laudes, et cela avec une telle dignité, que tout Diest en fut dans le ravissement (i).

« Une autre fois, il joua, dans le drame de Suzanne, le rôle de Daniel et s'attira les applaudissements enthousiastes des spectateurs : on admira particulièrement sa sortie véhémente contre les vieillards calomniateurs : il semblait que l'Esprit Saint luimême enflammât le cœur de l'adolescent.

« Il pratiquait l'abstinence avec une perfection fort rare à un tel âge : sobre, frugal, presque à l'excès, il en vint à ne plus s'occuper, même à table, du manger et du boire; les préoccupations de son âme étaient ailleurs. Ses camarades eux-mêmes n'avaient pu s'empêcher de le remarquer, et ils disaient agréablement : — A cette heure, l'esprit de Berchmans s'en va en pèlerinage. — Tout aliment le contentait, et on ne l'entendit jamais se plaindre ni de la nourriture, ni d'aucun autre détail du régime ou de l'administration du pensionnat (2).

<c Sa patience était aussi remarquable : bien que plus d'une fois contrarié, persécuté par quelques-uns, il ne s'en émut même pas, et repris, il gardait toujours le silence.

« Quant à son humilité, nous avons cru devoir noter un fait : avant de recevoir le corps et le sang de Notre Seigneur, il allait demander au supérieur le pardon de tous ses manquements, et

(1) Le P. Zylius dit que Berchmans enfant fut aussi prié de prêcher ou prêcha spontanément devant ses camarades. 11 ajoute que l'on conservait, comme relique, la petite chaire à trois pieds, d'où le jeune saint avait fait ces prédications.

(2) Le Père Bauters note, ici, que Jean enfant de douze ans offrait à la Très Sainte Vierge de généreux sacrifices : on découvrait, çà et là, le déjeuner, le goûter dont il se privait pour l'amour de Marie : « Puer annorum duodecim, compertus... abdidisse in Ictebris jentacula, a quitus se abstinuerat, in Beatcc Virginis honorem ».

cela, avec cette perfection qu'il mettait en toutes choses et qui le distinguait entre tous ses condisciples. Et ce ne sont là que quelques traits pris entre mille » (i).

(i) Pierre Emmerick exerça les fonctions de curé de Notre-Dame de Diest jusqu'en 1616. Il devint alors curé de Tilborgh. Enfin, en 1625. il mourut saintement à l'abbaye de Tongerloo, où il avait été, dès sa jeunesse, formé à la vie religieuse. Il était âgé de cinquante ans seulement. Le B. Jean, son disciple, avait quitté la terre depuis quatre ans.

Page 1