‹ Vie de St. Jean Berchmans de la Compagnie de JesusChapitre 46 sur 61 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

LES DERNIERS MOMENTS DU B. JEAN BERCHMANS. (12 et i3 août 162 1).

Le bruit se répandit, de bonne heure, que Jean avait plus clairement encore annoncé sa fin prochaine. Cette rumeur transpira même au dehors et, le jeudi matin, arrivèrent successivement aux abords de la chambre du malade de nombreux visiteurs. Le Frère infirmier demanda à Berchmans s'il consentait à recevoir des étrangers. Il répondit : « Que le P. Recteur décide, et je ferai sa volonté. S'ils doivent entrer, ajouta-t-il, je vous prie, mon Frère, de tout ranger dans la chambre ».

Les premiers qui se présentèrent furent Mgr Angelo Gési, fils du duc d'Aquasparta, et Jérôme Martelli, un insigne bienfaiteur de la Compagnie.

Angelo Cesi connaissait déjà Berchmans : « Plus d'une fois, dit le P. Cépari, Mgr Cesi s'était caché dans le jardin du collège, pour considérer à loisir le saint étudiant flamand, tandis qu'il conversait avec ses Frères. Ce fut donc pour le pieux seigneur un bonheur que de contempler Berchmans mourant, et de s'entretenir quelque temps avec lui. — Recommandez mon âme à Dieu, quand vous serez au ciel, dit le prélat au saint malade. — Je le ferai, Monseigneur, répondit Berchmans. — Et moi, ajouta le visiteur, en se retirant, je prendrai, ce soir, à votre intention la discipline. — Quand il fut sorti : — Que je suis heureux de l'avoir vu, disait le prélat : quelle tranquillité, quelle sérénité de visage, quelle justesse dans ses réponses ! On dirait, à le voir, qu'il ne ressent aucune douleur : encore moins penserait-on qu'il

35o LE B. BERCHMANS A ROME.

va mourir : c'est un ange, et non pas un homme, que j'ai vu sur ce lit! » (1).

Le Recteur, en introduisant, Jérôme Martelli, dit au malade : « Connaissez-vous ce charitable visiteur? — Oh! oui, mon Révérend Père, je connais le seigneur Jérôme Martelli, notre grand bienfaiteur» Si je ne meurs pas, je dirai, au plus tôt, les trois chapelets que je dois à Sa Seigneurie pour la fondation du collège de Spolète. Si je meurs, je paierai mes dettes dans le ciel ».

Aux Pères et Frères de la maison, le Recteur ne permit pas de visiter Berchmans : lui-même avait exprimé le désir d'être laissé seul avec Dieu.

Du petit nombre des jeunes religieux qui virent Berchmans avant la chute du jour, furent Nicolas Ratkai et Alexandre Rocca. Jean eut à peine aperçu ce dernier, que, se tournant vers lui : « C'est pour la dernière fois que je vous dis adieu, mon très cher Frère Rocca; demain probablement sera le jour de mon départ : donc, entendez-le bien, montrez-vous véritable fils de la Compagnie, et défendez intrépidement, contre les hérétiques, la sainte Eglise romaine, dans les contrées du Nord». — Alexandre Rocca interrompit Berchmans : « Il faut pour cela, dit-il, que vous m'obteniez du Ciel bien des vertus, bien des qualités nécessaires, dont je suis dépourvu. N'oubliez pas ensuite de prier beaucoup vous-même pour ces pauvres pays, dont vous connaissez la misère spirituelle ». Berchmans écoutait avec un intérêt visible; puis : « Tout cela, répondit-il, je le ferai : oui, je me souviendrai de tout cela dans le ciel ».

Le soir venu, un des premiers visiteurs admis fut le père Jean de Lugo, le célèbre théologien, plus tard, cardinal de la sainte Église. Quelques explications préliminaires feront mieux apprécier la gravité de sa démarche.

Au commencement de cette année 162 1, étaient arrivés à Rome des personnages importants de Séville, accrédités par le roi d'Espagne Philippe III, pour solliciter auprès du pape Grégoire XV l'avancement de la cause de Tlmmaculée-Concep-

(1) En terminant le récit de la visite de M'-r Cesi, un témoin dit : « Promisit se pro valet udine ejus disciplinam facturum, eo die ; quant fecit publiée, in sodalitate civium ».

tion. Jean de Lugo appuyait de toutes ses forces leurs sollicitations; mais elles n'étaient pas favorablement accueillies, et lorsqu'on eut appris la mort de Philippe III, survenue le 3i mars, le pape ne cacha point qu'il lui tardait de voir les députés espagnols retourner en leur pays. L'affaire en était là, au mois d'août, lorsque Jean de Lugo, informé que l'heure du départ de Berchmans approchait, demanda à [parler au saint mourant : le futur cardinal raconta ainsi au P. Cépari, le 5 juin de Tannée suivante, son entretien avec Berchmans :

« La veille même de la mort de l'excellent Frère Jean Berchmans, et le soir de ce jour, je me rendis auprès de lui, pour lui dire mon dernier adieu et recevoir le sien; or, je ne lui demandai qu'une grâce, mais je la sollicitai vivement; ce fut qu'il prît en main, au ciel, la cause de la Conception de Notre-Dame, et qu'il se fît, là-haut, notre Procureur spécial, pour l'avancement de la cause et la glorification du mystère. Dès qu'il eut commencé d'entendre ma prière, le bon malade sembla prévenir mes désirs, tant il manifesta de joie; il accepta la charge, et puis il ajouta : « Je ne saurais faire autrement, car j'ai promis, par un acte écrit « et signé de mon sang, de soutenir et de défendre cette cause! » Ce noble engagement me mit au cœur l'espérance du succès ».

Plus loin Jean de Lugo nous dira comment, au ciel, Berchmans accomplit sa promesse.

Cependant les Frères assiégeaient, en foule, les portes de l'infirmerie. Mais un ordre du Recteur leur en interdisait l'entrée, de peur que le malade ne fût accablé par la fatigue de nouveaux entretiens. Berchmans l'apprit, et prévoyant qu'il ne reverrait plus ses Frères, s'il ne les voyait en ce jour, il fit prier le Supérieur de lever sa prohibition. Le Recteur n'osa résister à un désir qu'il croyait inspiré de Dieu, et tous les religieux vinrent, l'un après l'autre, visiter leur saint frère. En arrivant près du lit, plusieurs s'agenouillaient, et Jean ne put réussir à les en empêcher. Chacun lui demandait un avis, un conseil qui pût le guider ou l'encourager dans les voies de la sainteté, et Jean donnait pleine satisfaction aux désirs de tous. Le plus souvent il leur disait, en terminant : « Mon Frère, aimez la Bienheureuse

Vierge; aimez la sainte oraison; c'est elle qui nous unit efficacement à Dieu; enfin, observez bien les Règles ». — Il ajoutait : « Je vous en conjure, priez pour moi ; demandez, en particulier, que j'aie au dernier moment la pleine possession de mes sens ».

Plusieurs ont consigné, dans leurs te'moignages écrits, ces derniers avis du Bienheureux Jean. Ils font observer que le saint mourant parlait avec un accent d'irrésistible autorité. On demeurait stupéfait de la majesté surhumaine de sa voix : tous sentaient que Dieu lui-même parlait par sa bouche. A plus d'un il donna, d'ailleurs, des conseils qui supposaient la connaissance surnaturelle des secrets les plus intimes de leur cœur. Aussi, l'impression que laissèrent les avis de Berchmans fut-elle profonde et durable (i).

Le Père Piccolomini vint, après le P. de Lugo, saluer Berchmans, qui lui dit : « Je vous promets de demander pour tous vos élèves un tendre amour envers la Bienheureuse Vierge ». — Le P. Copponeo s'approcha : « Comme les autres, dit-il, je demandai à Jean ce qu'il voulait de moi. — Je veux, me répondit-il, que nous défendions jusqu'à la mort l'Immaculée-Conception de la Bienheureuse Vierge notre Mère ; — et il ajouta aussitôt : — Pour moi, je m'y suis engagé par un vœu écrit, et j'ai signé le billet de mon sang ».

Au P. André Eudémon, il dit : « Employez votre talent de controversiste à réfuter Calvin ».

Au P. Finetti : « Donnez tous vos soins à la conservation du temporel de ce collège ».

« Le jeudi soir, raconte le P. Jean-Baptiste Ferrari, je vins, à mon tour, me recommander du fond du cœur à ses prières : il me dit : — Je vous promets de prier; mais je conjure, moi, Votre Révérence, de glorifier nos Bienheureux. — Je pensai qu'il me recommandait d'imiter les vertus des Bienheureux Ignace, Xavier, Stanislas et Louis ; mais trois de nos Pères,

(O Les lignes suivantes montrent la vivacité des impressions de ce jour; c'est Jacques Lampugnani qui parle :

« Il giorno antécédente alla morte, avendo io per le mani un negozio di grandissima importanza e di poca speranza. pregai Iddio che, per i meriti di questo giovinetto, volesse essaudirmi, e, Tistesso giorno, fuor di ogni mia aspettazione. riusci il tutto benissimo ».

que j'interrogeai à ce sujet, interprétèrent différemment la parole de Berchmans. D'après eux, Jean avait voulu m'exhorter à composer quelques écrits à la louange de ces Bienheureux. Je me souvins alors que, plusieurs années auparavant, j'avais conçu le dessein d'écrire quatre panégyriques distincts en l'honneur de nos quatre Bienheureux. Or, ce dessein, je ne Pavais jamais communiqué à personne (i).

A Guillaume Van Aelst, qui devait l'entretenir encore, deux heures plus tard, Berchmans donna, dès ce moment, de saints avis : « Je voudrais, lui disait-il, pour vous témoigner ma tendre affection et répondre pleinement à vos désirs, vous léguer quelque grand principe spirituel, qui vous guide dans le chemin de la sainteté : je vous en prie, Guillaume, soyez vrai fils de la Bienheureuse Vierge, vrai fils de la Compagnie; attachez-vous à l'oraison)). — «J'insistai auprès de lui, raconte Guillaume-, je lui fis en quelque sorte violence, pour qu'il m'apprît sur quel fondement il avait lui-même appuyé son édifice spirituel. — Le fondement de ma vie spirituelle, me répondit Jean, c'a été le culte de la Bienheureuse Vierge. — Aussi me le recommanda-t-il encore très vivement : — Soyez un vrai fils de la Bienheureuse Vierge ; — tant il était persuadé que par Elle lui étaient venues toutes les grâces, qu'à Elle il devait tous ses progrès dans la vertu » (2).

Le Frère Jérôme Longini, à qui le Saint avait déjà confié le soin de l'Académie, lui disait : « Frère Jean, obtenez-moi la grâce d'être vrai serviteur de Dieu ». Jean rougit et s'empressa de répondre : « Oui, oui », et il ajouta, comme pour mieux couvrir et faire oublier ce que la formule de Jérôme avait de trop respectueux, à son gré : « Mon Frère, vous réciterez pour moi un chapelet, et vous direz à un tel que je le prie d'en faire autant ».

Au Frère Marc- Antoine Doria, il demanda quelques disciplines et autres pénitences.

(1) Les Panégyriques demandés se trouvent entre les Orationes XXXVII, publiées à Rome, en i635, par le Père Jean-Baptiste Ferrari, alors professeur de langues orientales, au collège Romain.

(2) « Ipse mihi, de industriel id petenti et quodammodo exspiscanti, confessus est cultum Beatissimce Virginis primumei in vita spirituali principium ac fundamentum exstitisse : et hœc est ratio, ut arbitror ,cur eumdem tantopere mihi comme ndaverit, volens ut verus essem JiliusB. Virginis : recordabatur enim quantum ipse ex eo Jecisset progressum, quemvitœ suœ spiritualis principium ac fundamentum non dubitabat asserere ».

« Je fus, dit Louis Spinola, du nombre de ceux qui purent lui demander un conseil. Jean me répondit : — Que Dieu fasse de vous un enfant d'oraison, un fils de la Bienheureuse Vierge; qu'il vous donne le double esprit du Bienheureux Ignace, envers Dieu et envers le prochain : Faciat te Deus Jiliiim orationis, filium Beaiissimœ Virginis,et det tibi duplicem spiritum Beati Ignatii, erga Deum et proximos. — Je le priai de m'obtenir de Dieu quelques autres grâces. Il me promit de le faire. J'ajoutai : — Ne l'oubliez pas; au reste, je vous le rappellerai chaque jour. — Alors, avec une grande énergie : — Assurément, ce que je vous dis sera fait : Omnino ita erit ».

« Moi aussi, dit Angelo Ferretti, j'allai lui faire mes adieux : je l'avais peu connu, et pourtant, des que je fus seul avec lui et qu'il m'eut aperçu, à l'instant il m'appela par mon nom, et sur son visage apparut la joie qu'on éprouve en voyant un ami intime : — O Frère Angelo, me dit-il, Frère Angelo, bonsoir; asseyez-vous près de moi. Je répondis : — Frère Jean, vous voulez donc partir pour le ciel et nous laisser, nous, sur la terre? Heureux êtes-vous d'aller si tôt jouir de Notre Seigneur. Oh! que je vous porte envie! Si je pouvais venir, moi aussi, que je laisserais là volontiers les misères de cette vie; et si Notre Seigneur me faisait maintenant cette grâce, je la recevrais de bon cœur. — Lui m'écoutait, riant, et quand j'eus fini : — Eh ! Frère Angelo, dit-il, vous me suivrez vite, oui vite; n'en doutez pas (i). Je poursuivis : — Oh! plaise à Dieu Notre Seigneur; que cette grâce serait bienvenue! J'espère donc la recevoir; mais aidez-moi, s'il vous plaît, de vos prières, et conjurez Notre Seigneur de ne pas me la refuser. — Jean me dit alors, à deux reprises : — Je le ferai bien volontiers, je le ferai. — Quand je fus près de partir : — Que voulez-vous que je fasse pour vous, lui demandai-je? — Après ma mort, répondit Berchmans, offrez à mon intention une communion et une discipline. — Enfin, donnezmoi, lui disais-ie, quelque bon conseil; enseignez-moi une bonne méthode pour avancer dans les voies spirituelles. — Oh! il en est tant de méthodes, il est tant, dit le bon Frère. — Oui, mais

(0 « Lui, ridendo, ascoltava il tutto. Finalmente mi disse : « Eh! Fratel' Angelo. lei « ancora miseguitarà presto, presto : nondubiti».

enseignez-m'en une en particulier. — Eh bien, c'est le recours aux supérieurs. Il ajouta : — Mon Frère Angelo, je ne puis plus parler; vraiment je ne puis plus. — Il m'en coûtait départir; je dis encore : — N'oubliez pas de prier pour moi : au ciel, vous verrez mieux mes misères, et là-haut vous aurez encore plus de charité. — Oui, oui, répondait toujours Berchmans, et je partis. C'était le jeudi soir, un peu avant sept heures » (i).

La charité renouvelait, à chaque instant, les forces de Berchmans. Après les scolastiques vinrent les Frères coadjuteurs, et à chacun d'eux aussi le saint mourant adressa une bonne parole : « Voici, dit Jean Casteno, les derniers mots que j'ai entendus de sa bouche, la vieille de sa mort. Il me disait, en m'embrassant avec beaucoup d'affection : — Maintenant, je ne vois pas ce que je pourrais ajouter, puisque vous êtes enfant de la Madone; allez, vous êtes enfant de la Madone, et c'est assez » (2).

On connaît la sainte amitié qui unissait Berchmans et Nicolas Ratkai. Jean n'oubliait pas son ami, et il avait prié le Supérieur de le faire arriver près de lui après tous les autres, afin de l'entretenir plus à loisir. Il était près de sept heures, quand Nicolas entra dans l'infirmerie.

Écoutons-le raconter lui-même :

« Dès que Jean m'aperçut : « Mon Nicolas, dit-il, je veux vous dire adieu; mais attendez, s'il vous plaît, un peu. Si d'autres sont encore là, qui veuillent me parler, avertissez-les d'entrer, un à un » (3).

« La chose se fit ainsi. Après les Frères, vint le docteur Bagnarea, à qui Jean dit, d'une voix allègre, d'un visage riant : « Ce ne andiamo, ce ne andiamo! — Où donc? — Au ciel. — Eh bien, reprit le docteur, souvenez- vous de moi, au ciel ». Et

(1) On trouve au procès la note suivante du P. Cépari : « Près de mourir, Jean prédit à Angelo Ferrettiune mort prochaine. Ferretti était encore tout jeune. La prédiction s'est vérifiée : fort peu de temps après, Angelo mourait, dans la même chambre et sur le même lit où était mort le Serviteur de Dieu.

(2) « L'ultimo ricordo che midiede, abbraciandomi, la sera avanti la sua morte, fù il ci irmi che altro non aveva da dirmi, che io ero figlio délia Madonna, con queste parole : « Andate, basta questo, voi siete figlio délia Madonna ».

(3) « Mi Nicolae, volo tibi valediccrc; sed, qaœso, expecta parumper, etalios, si qui sunt qui mihi loqui volent, motte ut ingre.iiantur singillatim ».

Jean le lui promit; mais ce fut avec une telle expression de reconnaissance joyeuse que le médecin ne put retenir ses larmes.

« Quand le docteur se fut retiré, je demeurai seul avec Jean, le R. P. Recteur Payant permis.

« Jean arrêta son regard sur moi et me dit :

a Maintenant donc, je vous fais mes derniers adieux, mon Nicolas, je ne vous parlerai plus, en cette vie : je vous ai aimé sur la terre, je vous aimerai aussi dans le ciel (i).

— Eh î bien, lui dis-je, vous m'aiderez donc auprès de la Bienheureuse Vierge, et m'obtiendrez deux grâces : la première, que je sois délivré de ces tentations importunes contre la pureté; vous m'obtiendrez le don de chasteté ; la seconde, que je sois en tout un vrai fils de la Compagnie, et que la Compagnie me reconnaisse pour tel. — Jean demeura un moment pensif; il éleva les yeux au ciel; puis, les arrêtant encore sur moi : — Oui, mon cher Nicolas, je vous obtiendrai l'esprit d'oraison, l'esprit de chasteté et l'esprit de mortification (2). Cela dit, il m'embrassa à deux reprises, et semblait me congédier.

« Mais je ne voulais pas le quitter de si tôt; je poursuivis : — Secourez-moi, Jean, afin que prochainement je puisse bien défendre les thèses dans la séance publique. Vous m'avez promis déjà votre aide. — Oui, dit-il, et vous verrez que tout se passera bien. — J'expérimentai, en effet, quelques jours plus tard, l'efficacité de son intervention.

« A lui, après Dieu et la Bienheureuse Vierge, j'attribue le succès. J'avais sur moi une relique de Jean, et, de temps en temps, au cours de la dispute, je le priais de m'aider, ou plutôt de me tenir parole ; et vraiment, quand je considère tout ce qui se passa en moi, durant cette séance, je ne puis douter que Jean ne me soit venu en aide. Le travail des jours précédents, deux nuits presque entières sans sommeil m'avaient tellement fatigué, que j'en avais, au commencement de l'exercice, la tête accablée et comme per-

(1) « Nîinc itaque tibi ultimum vale dico, mi Xicolae; nec amplius tibi loquar in hcic vita. Amavi te in hac vita; amabo te etiam in cœlo ».

(2) « Mi Nicolae, impetrabo tibi spiritum orationis. spiritum castitatis et spiritum morlijicationis. «

due; grâces soient donc rendues et à Dieu, à la Bienheureuse Vierge, et au Frère Jean.

« — Est-il bien sûr, ajoutai-je, dites-le-moi bonnement et franchement, est-il bien sûr que vous mourrez demain? — Jean, les yeux dirigés vers moi, demeura un moment silencieux; puis, d'une voix haute : — Oui, mon cher Nicolas, dit-il, je mourrai certainement demain, dans la matinée (i). — Je désire me trouver ici; le pourrai-je? — Tâchez d'y être; — et m'embrassant encore, il me dit adieu.

« M'agenouillant alors près de son lit, je le priai de me donner sa bénédiction. Il s'y refusait. J'insistai avec force; je fis valoir notre amitié déjà ancienne, notre mutuelle confiance. Il céda enfin et, souriant, il éleva la main et me bénit deux fois (2). — Je vous remercie, me dit-il ensuite, de m'avoir cédé votre reliquaire pendant ma maladie; veuillez me le laisser encore; il me procurera consolation et force jusqu'au dernier moment!

« Toute cette soirée, ajoute Nicolas Ratkai, Jean ressentit une vive joie : il la manifestait en chantant, par intervalles, d'une voix modérée, mais claire, des hymmes de Notre-Dame, comme Y Ave, maris Stella, ou le Maria, Mater gratiœ, etc. ».

Ces épanchements de joie spirituelle déconcertaient les pronostics des médecins : venu le dernier, le docteur Filandro demanda à Berchmans s'il éprouvait quelque douleur : « Non, Monsieur, répondit le malade; je me sens faible, mais je ne souffre pas ». Le docteur Filandro fut, comme son confrère, affectueusement remercié de ses soins, et il se retira, lui aussi, très ému. En s'éloignant, il disait : « La maladie de ce bon jeune homme n'est point telle qu'elle dût naturellement causer la mort; mais c'est le cas de dire avec Hippocrate : Celui-là meurt par l'effet d'une action divine : hic moritur divinitus. Puisse-t-il nous en arriver autant! »

Une sérieuse appréhension préoccupa, durant cette soirée, le Père Spirituel, Thomas Massucci : « Sachant, dit-il, que le démon

(1) « Substitit aliquantidum ad hoc quœsitum Joannes ; oculis fixis me initiais, tacuit tum vero, elata voce : ita, mi Nicolae, inquit ; cras, mane, omnino moriar ».

(2) « ... Demum, sabridens, elevata manu bis sua benediclione me munivit ».

n'épargne personne et s'efforce de tourmenter les Saints euxmêmes, aux approches de la mort, je me demandai quelle tentation pourrait suggérer à Jean l'esprit du mal pour troubler sa paix, et il me semblait que le démon chercherait un accès du côté de la vaine complaisance. Il s'efforcera, me disais-je, de lui mettre devant les yeux la perfection de sa vie passée, l'estime, la vénération que lui témoignent non seulement ses jeunes Frères, mais les religieux les plus recommandables par leur âge, leur savoir, leur vertu. J'allai donc à l'infirmerie et, après avoir prié les Pères présents de s'éloigner, je dis à Berchmans : — Ne craignez-vous pas, Jean, que le démon vous tente au dernier moment? — Non, mon Père, si ce n'est de pensées inutiles. — Je lui donnai alors quelques instructions pour le prémunir contre le piège que je redoutais, et je partis ».

Le Père Recteur entrait, peu après, conduit par une préoccupation semblable : « J'avais vu, dit-il, non seulement des scolastiques, mais des prêtres s'agenouiller près de son lit, lui demander sa bénédiction; j'eus peur que le démon ne le tentât de vaine gloire. Je fis donc sortir tout le monde, et je dis au malade : — Mon Frère, à cette heure, préparez-vous à deux tentations : le démon attaquera en vous la foi d'abord, et puis l'humilité. Il vous faut donc armer contre ces deux assauts de l'ennemi. — Mon Père, me répondit Jean, grâces à Dieu, je me sens assez fort du côté de la foi, et le Père Spirituel m'a prémuni très bien, ilny a qu'un instant, contre la vaine gloire, si la tentation m'en vient ».

Le P. Corneille de la Pierre avait déjà visité Berchmans, durant ce jour. Il revint avant sept heures et demie, et lui-même rend ainsi compte de sa visite : « Jean me pria de lui donner un peu d'eau, pour se rafraîchir la bouche et les mains; je le fis : La fièvre vous tourmente? demandai-je. — Oui, Père, répondit simplement Berchmans, sans que Ton pût discerner dans sa voix le moindre accent de plainte. Quelqu'un lui donna, peu après, je ne sais quel sirop. Quand il l'eut pris, il se tourna vers moi, et me pria de réciter l'action de grâces d'après souper. Je le fis, et il répondit, à son tour, avec grande attention. Il me disait ensuite : Père, priez pour moi, afin que tant de

douceurs que Ton me donne ne me causent pas de nausées. « Un peu après, je lui suggérai de pieuses aspirations : à celle-ci : Mon Jésus, vous êtes mon amour et mon tout : Jésus meus, amor meus et omnia, le visage de Berchmans rayonna de joie. — Oui, oui, dit-il vivement, Jésus est le centre de mon cœur, le Dieu de mon cœur et mon partage pour l'éternité (i). Puis il répétait ces paroles que lui avait suggérées le Recteur : Mon enfant, ne crains rien, car je suis avec toi, etc. Près de partir, je lui dis : — Que désirez-vous de moi, Frère Jean? — Célébrez pour moi, demain, la sainte Messe, — répondit le bon Frère. Je le fis; mais hélas! je n'obtins pas ce que je demandais, car Tâme bienheureuse de Jean s'envolait au ciel, comme j'achevais le saint sacrifice ».

Berchmans avait la coutume de ne pas se couvrir la tête pendant la nuit. Le Frère infirmier, craignant qu'il n'eût froid, vint la lui couvrir et disait : « Il ne convient pas qu'un malade demeure ainsi tête nue ». Quand l'infirmier se fut retiré : « Mon Père, dit Jean à un des assistants, est-il contre la Règle de demeurer nu-tête pendant la nuit? — Non, répondit le Père; ce n'est ni contraire à la Règle, ni contraire à la modestie ».

On voyait Jean s'empresser de ramener les couvertures, dès qu'elles laissaient à nu ses épaules; les appréhensions de sa modestie lui dictaient des prescriptions prévoyantes : « Je vous en prie, dit-il au P. Gaudt, ne laissez jamais ma poitrine à découvert : quand je semblerais m'y opposer par les mouvements de mes mains ou de mes bras, ne tenez aucun compte de ces résistances. Non, ajouta-t-il, pour cela je ne m'impatienterai pas : Io non saroper questo impatiente ».

Vers sept heures trois quarts, Y Angélus sonna : tous s'éloignèrent ; le P. Gaudt demeura près du malade : — Quand nous fûmes seuls, dit-il, Jean me pria de l'assister, cette nuit encore. Je lui demandai le motifde son désir, et il me répondit en latin: — Quia hâc nocte agitur de summa rei : c'est que, cette nuit, la grande affaire se conclut. — A d'autres, au Frère infirmier, au P. Pic-

(i) « Jésus centriim cordis. Deus cordis mei et pars mea Deus in aiternum ».

36o LE B. BERCHMANS A ROME.

colomini, il avait dit plus clairement : — Cette nuit, le démon me doit tenter-, cette nuit, cette nuit, je combattrai : Erit mihi hâc nocte hictandum : Pater, hâc nocte lactabor. Je promis de ne le point quitter, et j'ajoutai : — Vous ne mourrez donc pas cette nuit? — Non, dit-il, je ne mourrai pas avant demain matin ».

Pendant le repas de la Communauté, le P. Recteur introduisit auprès de Berchmans un jeune élève de rhétorique du collège Romain, François Gavotti, qui devait, sous peu de jours, entrer dans la Compagnie. Jean l'accueillit avec un visage plus gai encore que de coutume, et trois fois il redit cette même parole : « Il me plaît bien : Mi piace assai ». Puis, il baisa la main du jeune homme, lui tendit la sienne, et se tournant vers ie Recteur : « Voici, dit-il, un autre Frère*, celui-ci tiendra ma place : Qiiesto è un altro Fratello; questo sara in mio luogo ».

Pendant la récréation qui suivit le souper, Guillaume Van Aeslt put revoir son ami et l'entretenir encore : « Guillaume, lui dit le Bienheureux, je vous le recommande instamment, faites en sorte que, demain matin, tous les Frères du scolasticat soient ici présents, à l'heure de ma mort. — Le très humble Jean voulait s'environner, au moment du combat, de la multitude de ses Frères, comme d'une armée protectrice, contre les attaques du démon. — Cette remarque est de Guillaume Van Aelst. Il ajoute : « Je demandai alors au Frère Jean, et le P. Van Doorne lui demanda avec moi : — Quelle sera, demain, l'heure précise de votre mort? — Je mourrai, répondit-il, quand on sonnera la classe, ou un peu après qu'on l'aura sonnée. — Puis, Jean m'embrassa en me disant : — Je vous recommanderai au Bienheureux Louis. — Enfin, comme je partais, il répéta deux fois : — Mon très cher Guillaume, adieu; une dernière fois adieu, mon très cher Guillaume » (i).

« La nuit vint trop tôt, au gré des jeunes Religieux du collège Romain. Ils avaient, en effet, le pressentiment qu'elle leur ravirait cet ange, auquel chacun eût volontiers cédé plusieurs de

(i) « Carissime mi Gulielme, vale ! Ultimum vale, carissime mi Gulielme ! »

LES DERNIERS MOMENTS DU B. BERCHMANS. 36i

ses propres années pour retenir sur la terre un si vivant miroir de toutes les vertus ».

Ainsi parle Louis Spinola : « Tous, ajoute-t-il, désiraient ardemment obtenir la faveur de veiller près de Berchmans. A huit heures, les corridors qui avoisinent l'infirmerie se remplirent de

ElecCus in Conqrea 21 Uecembris obiit iy Jurivi ibs't

Gênerait nona A.nno l"45

çtatis Sue on .'

Portrait du Père Piccolomini.

Pères et de Frères que ce désir amenait. Le Recteur survint : — Que tous, dit-il, se retirent : si notre Frère est plus mal, j'en ferai donner avis à tous. — Rassurés par cette promesse, les Religieux allèrent prendre leur repos. Plus heureux, les Pères belges Marc Van Doorne, Jean Gaudt, Philippe Alegambe, furent désignés pour demeurer auprès de Berchmans. Le P. Pierre Gravita , le

Frère Louis Spinola, Nicolas Ratkai et quelques autres leur furent adjoints. Le P. Etienne del Buffalô, préfet des études, obtint la permission de passer plusieurs heures dans une chambre attenante à l'infirmerie, et ne se retira enfin qu'après s'être fait donner l'assurance qu'on viendrait le réveiller, si des signes de mort se manifestaient ».

Obligé de s'éloigner, le P. Piccolomini avait dit à Jean : — Mon Frère, gardez-vous bien de partir avant que j'arrive : vous attendrez que je sois venu. — Que Votre Révérence n'en doute pas, répondit Berchmans : Elle assistera à mon départ. « Plusieurs de ceux qui avaient eu permission de rester près de lui entendirent Jean les exhorter à aller prendre leur repos-, et il ajoutait : « Je ne mourrai pas cette nuit ». Cette assurance, que Berchmans confirma, à plusieurs reprises, et dont ses frères furent informés, leur rendit plus facile l'exécution des ordres du Recteur ». Ainsi parle un témoin.

En se retirant, un Père disait : — La maladie de notre Frère lui laissera, on peut l'espérer, l'usage de la parole jusqu'au dernier moment. — Jean l'entendit : — Oui, dit-il, je pourrai parler encore au dernier instant : il y a longtemps que j'ai demandé à Notre Seigneur une de ces deux grâces, ou bien celle de mourir sur le champ de bataille, en assistant les soldats flamands qui combattent les hérétiques, ou bien celle de conserver l'usage de mes sens et la parole jusqu'au dernier moment. Me voyant maintenant dans l'impossibilité de compter sur la première, j'ai l'assurance que Dieu m'accordera la seconde (i).

Vers dix heures, l'infirmier offrit au malade un peu de bouillon : — De grâce, mon Frère, assez comme cela, dit Berchmans, après en avoir pris quelques gouttes : ce n'est plus, maintenant, l'heure de manger, mais oui bien de prier (2).

(1) Un témoin dit : « Qiiam ipse gratiam fréquenter a Deo petebat, Iris verbis : vel in « acie, vel cum loquela ! »

(2) « Fratello, non piu, di grazia ; perche non è piu tempo di mangiare. si bene di pregare ».

Nicolas Grossanchi observe que Jean accepta cependant, jusqu'au bout, tous les remèdes qu'on lui offrit, bien qu'il ne pût qu'à grand'peine les avaler: « Infirmario fuit obedientissimus, et in extremis, quoad poluit, omnia qujv dabantur médicament ci recipiebat cum alacritate, etiamsipostea illa deglutire non potuerit ».

Peu après : Je désire, dit-il au P. Van Doorne , que vous récitiez les prières de la recommandation de l'âme; le temps pourrait nous manquer. — On commença aussitôt. Quand, dans les Litanies des Saints, arrivèrent les noms des confesseurs, Jean pria le prêtre de s'arrêter et d'invoquer avec lui, avant de poursuivre, les Bienheureux Ignace de Loyola, François-Xavier, Louis de Gonzague, Stanislas Kostka, les Vénérables Pères François de Borgia et Joseph Anchieta, et le Vénérable Frère coadjuteur Alphonse Rodriguez.

Les prières terminées, Jean essaya de reposer; le sommeil ne vint pas; alors, il chanta, d'une voix pleine de douceur et de justesse, l'hymne Ave, maris Stella. De la première strophe, il passa à celle qui commence par ces mots : Monstra te esse Matrem, et la chanta tout entière. — Mon Frère, lui dit l'infirmier, ne vous fatiguez pas ainsi. — Je ne me fatigue pas, Frère, et il faut être alerte, dit Berchmans. Puis il ajouta : Je vous le recommande encore, priez tous pour moi; car j'ai peur du démon qui doit me tenter. — On l'encouragea en lui disant : La Bienheureuse Vierge et l'Ange gardien viendront à votre aide.

Le P. Alegambe, afin d'exciter sa confiance, dirigea vers Marie les mouvements de son cœur : « C'est maintenant, lui disait-il, qu'il faut aimer Jésus et la Bienheureuse Vierge. Vous avez aimé Marie durant la vie, il faut l'aimer à la mort. — Je me suis efforcé, répondit Berchmans, d'aimer Marie durant la vie; elle m'aimera à l'heure de la mort. — Et vous vous aimerez toute l'éternité, ajouta le Père. — Oui, c'est mon espérance. — Le Père poursuivit : Jean, si vous aviez mille cœurs, n'aimeriez-vous pas Marie de mille cœurs? — Oui, de mille cœurs, je l'aimerais » (i).

L'infirmier écoutait, ravi, les accents de la piété de Berchmans; mais il souffrait de le voir fatiguer sa poitrine par ces aspirations ardentes : — Voulez-vous encore prendre quelque chose? demanda-t-il à son cher malade. — Je ne désire rien,

(i) « Nunc oportet amare Christum et B. Virginem. Quam amasti in vita, et amabis in morte. — Egli rispose : Quam conatus sum amare in vita, et ipsa amabit me in morte. — Et alterutrum amabitis in œternum? — Ita spero. — Joannes, si mille corda haberes, nonne Mariant mille cordibus amares? — Mille cordibus amarcml »

répondit Berchmans-, mais si le P. Recteur l'ordonne, je prendrai tout ce qu'on voudra.

L'infirmier lui conseilla d'humecter sa bouche-, il le fit, et bientôt, s'inclinant sur le côté gauche, il sembla vouloir dormir.

« Il était une heure après minuit, dit le P. Gaudt. Je me retirai dans la chambre voisine, tandis que les autres allaient respirer au dehors, ou se reposaient dans les chambres attenantes. J'entendis tout à coup la voix de Berchmans-, elle avait un accent que je ne lui avais point connu. J'entrai au plus vite : Jean était assis au milieu du lit-, son visage exprimait la terreur, ses yeux étaient fixés en haut, ses lèvres tremblaient : il agitait violemment les bras, et, d'une voix qui fendait le cœur, il disait : — Non, je ne le ferai pas : Moi vous offenser, Seigneur? Marie, oserai-je, moi, offenser jamais votre Fils? Arrière... loin de moi; je ne le ferai pas. J'aime mieux mourir mille fois, dix mille fois, cent mille fois, un million de fois!... et il répétait : un million de fois, un million de fois (i).

Les cris de Berchmans firent accourir les autres Pères. Le pauvre malade haletait- un mouvement convulsif déformait ses lèvres, ses narines, au point de le rendre méconnaissable, et il continuait d'agiter avec angoisse ses mains, comme s'il eût été enveloppé d'ennemis (2).

Prosternés, les Pères priaient ardemment; ils jetaient, en forme de croix, de Teau bénite sur le lit de Berchmans et adressaient au mourant d'encourageantes paroles. — Le visage reprit peu à peu sa se'rénité; tourne' vers la ruelle, Jean dit, d'une voix affermie : — Va loin d'ici, Satan-, je ne te crains pas : Abi , Satana, non timeo te. — Il ajouta : « Donnezmoi mes armes, le crucifix, le chapelet de la Bienheureuse

(1) « Hoc non faciam : ut ego offendam te, Domine? — Maria, egone offendam nnquam Filium lunm? — Absit a me : hoc non faciam : Malo millies mort, decies millies, centies milites, millies millies, e replico piu volte : Millies millies »...

Nicolas Ratkai, qui était présent, entendit, de plus : • 0 Maria, ego offendam Filium tuum? Absit, in œlernum, in cetemum... illud ilerando pluries ».

(2) « Nel principio di questo combattimento. si transformo con torcesi il naso,... che appena si conosceva che fosse lui... » — F. Ballerati, infirmier.

Vierge, les Règles de la Compagnie ; i . On les lui présenta, et, en même temps, un petit chapelet des Cinq-Plaies et un reliquaire. Il les saisit, et, les montrant à son invisible ennemi : — Ce sont mes armes, dit-il : Hœc sunt arma mea.

— Tout à coup, ces saints objets semblèrent se transfigurer à ses yeux, et, dans une sorte de ravissement, Berchmans disait : — Mon crucifix, comme il brille; il est tout or! Ma couronne de Notre-Dame, comme elle brille; elle est d'or! Ma couronne est une couronne d'or. O couronne des plaies, comme vous étincelez! ô plaies! ô perles précieuses! — Puis, regardant la médaille de son chapelet où étaient représentés, d'un côté, saint Charles Borromée, de l'autre l'Annonciation, Jean s'écriait : — O saint Charles! ô Salutation Angélique! Mon Dieu, mon Dieu, que ferai-je? Tout est resplendissant.

— Il arrêta enfin ses yeux sur le chapelet de Notre-Dame, et le déploya comme pour jouir davantage de l'éclat que ses yeux y discernaient; puis, redisant encore : Couronne d'or, couronne d'or! il le passa à son cou (2).

Peu à peu, cette impression surnaturelle s'effaça : — Mon Dieu! où suis-je? disait Berchmans. Ses yeux rencontrèrent le livre des Règles; il se mit à le feuilleter, ne lisant que les titres. Arrivé à la formule des vœux, il la récita dévotement : — Dieu tout-puissant et éternel, dit-il, moi, Jean Berchmans, fais à votre divine Majesté, en présence de la glorieuse Vierge Marie et de toute la cour céleste, vœu de pauvreté, de chasteté et d'obéissance perpétuelle dans la Com-

(1) « Date mihi arma mea, crucem, coronam Beatissima; Virginis et Régulas Societatis ».

(2) « Crucijixus meus, quain splendct ! Totus aureus est. Corona mea quam fui gel ! Aurea est. Corona mea, corona aurea. O corona plagarum, quant splendes! O plagœ, o gemma' ! ... Sanclus Carolus Borromœus... O sancte Carole! O Angelica salutatio! Deus bone, Deus boue, Deus bone, quid faciam? Omnia splendent.... — Replicando : Corona aurea, Corona aurea, se la pose al collo. (Summar.)- — « Ex quibus non obscure conjicitur Yen. Juvenem, in prœmium insignis Victoria; reportatœ, cœlestt aliqua visione ac luce fuisse perfusion et recreatum ». — Cette observation est du Postulateur de la cause.

Nicolas Ratkai observe que Jean montrait aux assistants son chapelet : « Corona mea [monstrans coronam), quam fulget ! vere crucijixus est aureus... bone Deus... Angelica salutatio! etc. ».

Louis Spinola. de son côté, ajoute un détail notable : « J'entrai, dit-il, au moment où Jean disait : Date mihi arma mea , crucem , coronam beatissima.' Virginis et Régulas ïoeietatis : hœc tria sunt mihi carissima, et cum his libenter moriar ». Jean aurait donc^redit sa belle parole de la nuit précédente.

pagnie de Jésus... — Ici venaient ces mots : « Je promets de demeurer toute ma vie dans cette Compagnie ». — Berchmans savait qu'il allait y mourir. Il omit donc ces paroles, et poursuivit la formule.

Le combat semblait terminé. Le P. Gravita commença, à demi-voix, le chant des Litanies, tel que Berchmans l'avait souvent entendu, à la suite des prédications faites sur les places publiques. Plus d'une fois même, Jean avait porté la croix, en tête des processions que le P. Gravita amenait de la place publique au collège. A peine le saint malade eut-il entendu le chant, qu'il y répondit sur le ton du Père, et tenant élevé son crucifix, il le tournait en divers sens, comme il est d'usage de tourner en divers sens la croix, pour l'exposer dans les rues à la vénération des passants. Quand on arriva à ces mots : Agneau de Dieu, qui portez les péchés du monde, Berchmans fit signe qu'on s'arrêtât*, il fixa ses yeux sur le crucifix, et à trente reprises, avec une expression de plus en plus touchante, il répondit : — Pardonnez-moi, Seigneur; pardonnez-moi, Seigneur : Parce, Domine; parce, Domine! 1 .

L'infirmier s'approcha : il trouva que le pouls du malade était très faible. Le Recteur fut aussitôt averti, et lui-même désigna ceux qu'il fallait réveiller. Il était deux heures. Arrivé près de Berchmans, le Supérieur lui suggéra de pieux sentiments : — Je me repens, Seigneur, disait le Père : Doleo, Domine. Et Jean répétait : — Je me repens, Seigneur. Il répétait de même les aspirations suivantes : Je crois, Seigneur, j'espère, je vous aime : Credo, Domine; spero, Domine; amo, Domine. — Frère Jean, dites souvent : Mon cœur est prêt, mon cœur est prêt:, et Berchmans murmurait : Mon cœur est prêt, mon Dieu, mon cœur est prêt. — Tous s'éloignèrent, excepté le Supérieur qui donna au saint malade une dernière absolution, et s'entretint quelque temps seul à seul avec lui.

(i) « Replico, da trenta volte, con molto affetto e sentimento : Parce. Domine... » (P. Cépari). — <« Inflettendo la voce, con modo molto affettuoso e sempre piu rart'orzandola. (P. Marcheti). — « Ingenti cum affecta ». (Nicolas Ratkai).

Il se retira ensuite, à l'arrivée du P. Massucci, et rejoignit les autres Pères dans la salle voisine. Ceux-ci lui rendirent compte du violent assaut livré par l'Enfer au mourant. Le Recteur retourna aussitôt auprès de Bercbmans pour l'interroger à ce sujet : il le trouva sans parole. Sûr, dès lors, que la mort approchait, le Supérieur fit entrer ceux qui étaient levés, et tous prièrent, agenouillés auprès du lit de Berchmans.

Jean était étendu, immobile : il avait relevé ses genoux, et sur eux il appuyait, pour les mieux voir, le livre des Règles et le crucifix, que le chapelet enlaçait de nouveau : ses yeux, où brillait encore la vie, étaient fixés sur ces trois objets de son amour, et le mouvement incessant de ses lèvres montrait qu'il s'unissait aux prières des assistants.

Berchmans demeura dans cet état jusqu'à cinq heures, témoignant, de temps en temps, par un léger mouvement des paupières, la joie que lui causaient les prières toujours renouvelées de ses Frères, les pieux sentiments qu'ils lui suggéraient, et le soin qu'ils avaient d'asperger son lit d'eau bénite. Chaque fois que le Recteur ou son Professeur lui disaient : Jean, nous entendezvous? Le même mouvement des paupières servait de réponse à Berchmans. Plusieurs fois, il fit effort pour approcher le crucifix de sa bouche; on lui aida, et il y colla amoureusement ses lèvres.

Nicolas Ratkai ajoute : « Jean passa près de quatre heures sans parole; il eut, tout ce temps, les yeux fixés sur le crucifix, sans jamais les en détourner; et, de temps en temps, il se le faisait approcher des lèvres, pour le baiser; je crois, moi, qu'il ne cessa de faire oraison, et d'entretenir colloque, dans l'intime de son cœur, avec Jésus crucifié : j'étais là, presque face à face avec lui, je soutenais un coussin, sur lequel reposaient les mains de Jean, avec le crucifix et les autres pieux objets; or, en observant bien, je remarquai que la prunelle de ses yeux se dirigeait successivement vers la plaie de la main droite; puis vers la main gauche, puis aux pieds, puis enfin à la plaie du côté ou du cœur (i) ».

(i) « Intuens eum diligentissime, adverti quandoque euin oculos ad vulnus dexterce

« De deux à cinq heures, rien ne troubla la paix du mourant; on voyait, au contraire, de temps en temps, le sourire ajouter une grâce de plus à son angélique visage ». Ainsi parle un témoin oculaire, le Père Savignano.

Prévoyant que la fin du Bienheureux Jean ne pouvait tarder, Tinfirmier s'était rendu auprès du P. Bruni, et l'avait prié d'écrire les lettres de suffrages : — Dès que je voulus commencer, dit le Père, je me sentis intérieurement pressé de n'écrire ces lettres qu'à deux genoux, et je le fis (i).

Plusieurs se demandaient si l'événement ne démentirait pas l'assurance donnée par le Bienheureux, qu'au dernier moment il parlerait encore. A cinq heures, le P. Piccolomini s'aperçut que le mouvement de ses lèvres était plus marqué. Il se pencha vers le malade : — Désirez-vous quelque chose, Frère Jean ? — Berchmans, avec effort, répondit : — Je voudrais pouvoir parler : Vellem posse loqui. — Si vous ne pouvez le faire de vive voix, ajouta le Père, répétez du moins de cœur le saint nom de Jésus. — Et Berchmans, avec un effort plus violent encore, dit deux fois distinctement : Jésus, Jésus, et bientôt il put parler aussi librement que jamais.

A six heures, le Recteur lui dit : — Frère Jean, il est temps que j'aille célébrer : ne mourez pas encore; attendez que je revienne. — Oui, Père, répondit Berchmans; et il montra, par l'expression de son visage, que cet ordre lui était agréable (2).

Le Recteur était à peine sorti, que l'Enfer recommença subitement ses attaques. On vit reparaître sur le visage de Jean ce trouble indicible que l'on y avait déjà remarqué; puis, le pauvre mourant se dressa encore sur son lit, agitant les mains et criant : — Cela, je ne l'ai pas fait volontairement : retournons à la

manus, post ad sinistré, tum ad pedum, ultimo etiam ai pectoris sive cordis vulniis. oculos convertisse ».

(1) n La notte précédente alla sua morte, nello scrivere i suoi suffragi, del che ero stato richiesto dall* infermiere, fui forzato ed internamente sospinto a farlo inginocchione. — Nel servirlo, nella sua infermità, mi sentivo spinto a rimirarlo e servilo corne figliuolo délia Beatissima Vergine, corne dissi a lui medesimo ». — Summar.

(2) Avec raison, Nicolas Grossanchi observe, à ce propos : « Notavi in illo obedientiam exactissimam... : cumR. P. Rector illi dicerel. missam celebraturus, ut, si posset, expectaret, ita fecit; imo possum dicere quod, nonnisi data liceniia ab eodem R. Pâtre, est mortuus.

LES DERNIERS MOMENTS DU B. BERCHMANS. 36g

maison, retournons à la maison (i) ! — F. Jean, lui disait le P. Piccolomini, écoutez-moi et ne dites que ce que je dirai moimême : « Je crois, mon Dieu; j'espère, mon Dieu; je vous aime, mon Dieu ». Berchmans répétait ces paroles; mais sa pensée était ailleurs, et il se hâtait de redire, d'une voix pleine d'angoisse : — Non, non, ce n'est pas volontairement; allons à la maison, retournons à la maison ! — Le Père donna alors à sa voix un ton d'autorité : — Jean, dit-il au mourant, jusqu'à ce jour, vous m'avez obéi; obéissez-moi donc à cette heure : je le veux, écoutez-moi ; ne pensez qu'à mes paroles, et n'en dites point d'autres que celles que je dirai moi-même. — Chose étonnante ! à l'instant même, Jean tourna vers son professeur un visage épanoui et serein; toutes ses terreurs avaient disparu, et il répéta doucement les pieuses invocations qu'on lui suggérait (2).

On fit, depuis, bien des conjectures sur ce qu'avait pu vouloir dire Jean, et sur les causes de son trouble. Le Père Piccolomini, deux jours après la mort du Saint, mit fin aux conjectures, quand il raconta, en une exhortation adressée aux Frères, ce que Berchmans avait fait pour sauver la vocation du religieux tenté de se retirer chez les Chartreux. L'esprit malin reprochait peut-être au mourant d'avoir accompagné le religieux, ou de l'avoir laissé seul avec le Prieur de la Chartreuse; et Jean se défendait; il rappelait ce qui s'était passé, il remettait sous les yeux de l'adversaire la scène tout entière.

« Ce trouble passé, dit le Frère Spinola, Jean respira, comme un homme qui vient de soutenir une longue lutte ; puis, dirigeant vers nous un regard calme, il sembla chercher quelqu'un. Le Père Piccolomini lui demanda : « Jean, qui voudriez-vous : le Père Recteur? le Père confesseur? Il répondit : Le R. P. Recteur, Reverendum Patrem Rectorem ».

(1) « Hoc nonfeci voluntarie. non feci volenter. Veniamus domum, veniamus domum.., eamus domum ! »

D'autres témoins ajoutent certaines circonstances notables : « Elata admodum voce, ac maxima contentione, exclamavit bis terve : « Nonfeci voluntarie! Non feci voluntarie ! » Extenlo brachio,ac de pulvinari erecto capite, f remens, oreque spumas emitlens,magno cum anhelitu sœpius hœc verba repetit : « Veniamus domum! veniamus domum! » Le Frère infirmier, de son côté , observe : « Si trasformo lutto nel viso, da non potersi quasi più riconoscere ».

(2) « Mirabil cosa ! il santo giovinetto..., subito si quieto ». — P. Cépari.

37o LE B. BERCHMANS A ROME.

Louis Spinola courut appeler le Recteur, qui achevait sa messe. Averti de ce qui s'était passé, il ne tarda pas à se rendre auprès du mourant. Dès qu'il entra, sur un signe de lui, tous se retirèrent et il demanda à Jean ce qu'il désirait : « Je ne voulais que vous dire que je suis content d'avoir obéi, en vous attendant, et que je souhaite être assisté de vous, au moment de la mort, qui approche ».

« La paix de son âme recouvrée, dit ici Nicolas Ratkai, Jean se mit à invoquer les très saints noms de Jésus et de Marie*, il les redit, à de très nombreuses reprises, et d'une voix si forte, d'un accent si animé, que le docteur Filandro, venu une dernière fois, jugea que le malade irait jusqu'au soir, et la plupart des assistants furent de son avis; mais tous se trompèrent, et Dieu voulut vérifier la prophétie de Jean qui, si expressément, avait déterminé le temps de sa mort ».

A peine, en effet, le médecin était sorti, que Jean, comme s'il eût senti l'approche de son heure, voulut se préparer par des actes nouveaux.

Sur sa demande, le P. Piccolomini récita à haute voix, en forme de litanies, les noms des Saints que Berchmans avait eus pour protecteurs particuliers. Il les répétait lui-même', et quand sa langue, déjà embarrassée, se refusait à les bien prononcer, il les redisait jusqu'à ce qu'il y eût réussi.

L'embarras de la langue du mourant provenait des mucosités qui s'amassaient dans sa bouche, et qu'il n'avait plus la force de rejeter : il priait donc l'infirmier de l'en débarrasser, et le bon Frère Ballerati, en cet office de charité, lui dit, une fois : « Frère Jean, vous souvenez-vous de ce que, bien des fois, vous m'avez dit, que vous ignoriez ce que c'était que souffrir? — Oui, Frère, répondit Berchmans, je m'en souviens. — Eh bien, il plaît maintenant à Notre Seigneur, que vous supportiez cette petite peine, afin que vous puissiez aller droit au ciel. — Amen, répondit Berchmans.

Il demanda ensuite qu'on récitât les litanies de la Très sainte Vierge. Ici, la voix de Jean conserva une netteté parfaite : il répondait, comme les autres, or a pro me,&. avec si libre usage de ses facultés, qu'une ou deux fois, il se tourna vers le prêtre,

LES DERNIERS MOMENTS DU B. BERCHMANS. 37i

comme pour lui faire remarquer qu'il intervertissait Tordre des titres de Notre-Dame ou en négligeait quelqu'un, et, à haute voix, il proclamait le titre omis.

Son accent respirait la piété la plus tendre; mais on fut surtout frappé du ton pénétré avec lequel il dit, après les autres : « Sainte Vierge des vierges, Mère très chaste, Reine des vierges :

Jiaec tria mihi canfsimci curti îiis Ixhmtur rnoriax .

Portrait de Berchmans, de Wiercks.

« J'observai, dit Angelo Marganetti, qu'à ce titre, Sancta Virgo virginum, Jean releva la tête, et l'inclina ensuite vers l'image de la Bienheureuse Vierge. Il me vint la pensée qu'il remerciait Notre-Dame pour l'admirable don de chasteté qu'il avait reçu d'Elle. Quand nous dîmes : Mater castisshna, le regard de Jean se fixa sur l'image, avec une expression de piété ravissante : c'était une demi-heure avant sa mort».

Les litanies achevées, le Recteur, debout près du mourant, l'encourageait, et approchait, par moments, de ses lèvres une image de Notre-Dame, que Jean s'empressait de baiser.

Vers huit heures et quart, les yeux de Berchmans s'arrêtèrent sur le crucifix pour ne s'en plus détacher : « J'étais présent, dit le P. Vincent Doni; aucun trouble ne se manifesta sur son visage; mais dans la paix la plus sereine, il disait et redisait sans cesse : Jesu! Maria! Peu d'instants avant d'expirer, il répétait ces très saints Noms, d'une voix distincte, et quand la voix s'éteignait, le mouvement articulé des lèvres exprimait encore, d'une manière sensible : Jesu! Maria! ». Enfin, à huit heures et demie, la bouche de Berchmans demeura immobile; il expirait doucement, tenant toujours pressés dans ses mains l'image de Jésus crucifié, le livre des Règles de saint Ignace et le chapelet de Marie ».

« J'étais là, dit Nicolas Ratkai. Jean redit encore les noms sacrés de Jésus et de Marie : il se tut, le temps à peine d'un Pater et d'un Ave, et très doucement, très suavement, au point que presque personne ne l'observa, il remit entre les mains de Dieu son âme innocente : l'espérance de Jean n'était pas trompée : il avait, le jour précédent, demandé à Notre Seigneur la grâce de mourir en parlant, et, comme je l'ai dit, il venait, immédiatement avant le dernier soupir, de prononcer d'une voix franche, les très saints noms de Jésus et de Marie ».

C'était le vendredi i3 août 1621. Berchmans était âgé de vingt-deux ans et cinq mois -, son visage s'anima après la mort, et, durant quelque temps, on eût pu croire que Jean était là dormant d'un doux sommeil.

Berchmans avait une taille moyenne, un tempérament sanguin, mais où les humeurs se trouvaient dans un parfait équilibre. Sa beauté était vraiment angélique : un incarnat virginal relevait la blancheur de son teint \ son visage était d'un ovale très pur*, son front large, ses yeux de grandeur moyenne, mais vifs; d'épais sourcils les ombrageaient, et la modestie, qui les tenait le plus souvent baissés, conservait à son regard le charme d'une timidité innocente. Disons, pour achever ce portrait, que Berchmans avait le nez aquilin et bien proportionné, la bouche petite

et vermeille, les cheveux blonds, et ses joues étaient encore couvertes du duvet de l'adolescence. Sa démarche, éloignée à la fois de la précipitation et de la lenteur, était noble , et sa bonne grâce n'avait rien d'affecté. Tous ceux qui le connurent s'accordaient à dire que Dieu s'était plu à lui former un corps digne de sa belle âme, et que, proportion gardée, on pouvait dire de lui ce que saint Ambroise a dit de la divine Marie : « La beauté de son corps fut l'image de la beauté de son âme, et comme un miroir fidèle de ses perfections intérieures ».

« Il plut à Dieu, observe ici le Père Grassi, d'ajouter quelques traits encore à cette ressemblance. Jean quitta la vie, sans ressentir les angoisses et douleurs qui accompagnent la mort : il ignora même toujours, en quelque sorte, la maladie. Gomment ne pas observer surtout que Jean mourut, le jour précis où Notre-Dame, « sa très doucemère, Marie», s'était endormie dans le sein de Dieu; le sentiment de graves auteurs est, en effet, que Marie, comme son divin Fils Jésus, sortit, glorifiée, du tombeau, un dimanche, après avoir, comme lui, remis son âme à Dieu, un vendredi : or, en l'année 1621, F Assomption se célébrait un dimanche, et Jean mourait le vendredi précédent ».

Nicolas Ratkai poursuit :

« L'âme bienheureuse de Jean noirs avait à peine quittés, que nos âmes tressaillirent de je ne sais quels extraordinaires mouvements de dévotion et de joie; aucune parole ne les pourrait exprimer : elles en rendirent témoignage par les larmes abondantes qui jaillirent de tous les yeux, et arrosèrent la sainte dépouille de Jean, tandis que nous la couvrions de nos baisers. L'on en put voir une preuve nouvelle dans l'ardent empressement de chacun à dérober ses reliques ».

Les élèves du collège Romain venaient d'entrer en classe, lorsque les tintements de la cloche annoncèrent que l'âme de Berchmans avait quitté la terre. Les cours furent aussitôt interrompus. Les gémissements et les pleurs des maîtres s'unirent aux gémissements et aux pleurs de leurs disciples, et tous célébrèrent, à l'envi, la louange du Bienheurenx Jean. Le P. Diego Sicco, professeur de théologie, fit aussitôt, les yeux pleins de larmes,

le panégyrique du saint étudiant. Il disait, en terminant, ce qu'il devait écrire plus tard : « Ce serait faire injure aux promesses divines, que de prier pour l'âme de Berchmans. Il faut rendre grâces à Bienheureuse Vierge, la remercier d'avoir appelé au ciel un serviteur, un fils si digne d'Elle. Je ne vis jamais rien en lui qui ne fût conforme aux lois de Dieu et à nos Règles ; aussi ne suis-je pas moins assuré de sa grande gloire dans le ciel, que si je la voyais de mes yeux ».

Jacques Lampugnani fait connaître la douleur et les regrets des condisciples de Berchmans, en révélant sa propre tristesse : « J'ai versé plus de larmes, dit-il, à la mort de Jean, que je n'en avais répandu en dix années. Je me faisais grande violence pour les retenir, mais elles m'échappaient, même en public; et je ne pouvais longtemps demeurer dans la chambre du saint Frère, si forte était rémotion dont je m'y sentais saisi ».

Le bruit de la mort de Jean fut vite répandu dans Rome par les deux mille écoliers du collège Romain. Aussi bientôt, une multitude de religieux et de séculiers se pressa-t-elle autour du corps du Bienheureux, exposé dans l'église, bien qu'on tînt fermée la porte principale, qui la met en communication avec le dehors. Les fleurs qui ornaient le cercueil disparurent en un instant; puis, malgré les résistances des Pères chargés de protéger le corps, on enleva successivement le crucifix, le chapelet, la barrette, les souliers de Berchmans; plusieurs coupèrent de ses cheveux. On réussit enfin à écarter les indiscrets, et l'église s'ouvrit. Un flot de peuple s'y précipita. Le respect, que la vue de Berchmans imprima d'abord, empêcha le désordre ; mais, un peu plus tard, quelques-uns des assistants ayant pu donner à leur piété la consolation de baiser les mains du défunt, les gardiens furent débordés par une multitude jalouse de contenter sa propre dévotion. On parlai»", d'ailleurs, de plusieurs guérisons miraculeuses qui venaient d'être obtenues; ce fut alors une rumeur immense, dans laquelle se perdit le chant des prêtres. Les habits de Jean furent mis en pièces; on lui coupa les ongles et jusqu'à un doigt du pied; et ce ne fut qu'après des peines inouïes que Ton pût ramener sur le corps, à demi dépouillé, les débris du

drap mortuaire, et transporter le cercueil dans la chapelle de Notre-Dame, qu'une grille de fer protégeait. Là même, il ne fut pas à l'abri de la pieuse convoitise des fidèles, et on dut l'emporter dans la sacristie (i).

Un artiste habile avait déjà essayé de reproduire les traits de Berchmans. Le vendredi soir, on prit de son visage un moule de plâtre; puis eut lieu l'autopsie. Le cœur fut retiré et embaumé*, on le vénère aujourd'hui encore à Louvain (2).

Le lendemain, samedi, veille de l'Assomption, le corps du Bienheureux, protégé par une barrière, demeura exposé à la vénération d'une foule incessamment renouvelée, à laquelle se mêlèrent les personnages les plus distingués, des religieux de tous les Ordres, des prélats, des évêques, des cardinaux.

Scellé enfin, aux approches de la nuit, dans un cercueil de bois, le corps de Berchmans fut enseveli dans la chapelle du Bienheureux Louis de Gonzague. Peu après, il devait être transféré dans la chapelle du Crucifix, où le corps du Bienheureux Louis avait reposé durant plusieurs années.

« A la première impression de tristesse, que tous éprouvèrent à la mort de Berchmans, succéda bientôt, dit le P. Bisdomini, un vif sentiment de joie spirituelle; on remarqua, chez les jeunes religieux, un mouvement extraordinaire de dévotion et, pendant longtemps, un zèle singulier pour l'observance des Règles. Les Pères les plus âgés ressentirent les mêmes influences de la sainteté de Berchmans, et on les voyait s'agenouiller près des jeunes Frères, et prier longuement avec eux sur la tombe du saint scolastique ».

« A la mort de Jean, dit le Père Bargagli, je ressentis plus de joie que de douleur, car je ne doutais pas qu'il n'allât au ciel.

(1) Le Frère infirmier dit, à ce propos : « A pena si potè salvare il corpo, e se non l'avessi messo chiuso in sagrestia, credo che gli averebbero stracciato le carne... Delli vestiti non ne parlo, perche fui costretto a rivestirle due volte, per coprire le nude carni ; e più si saria fatto, se non l'avesse levato loro dalle mani. con gran faticha... »

(2) La très précieuse relique fut portée de Rome à Louvain par les Pères Marc Vandoorne et André Hellui. Les deux voyageurs s'arrêtèrent à Roanne. On peut voir, au procès, le récit d'une vision qui leur fut racontée, en cette ville. Une dévote Roannaise, au temps de la mort de Jean Berchmans, avait vu le saint défunt couronné, dans le ciel, d'une gloire pareille à celle de Louis de Gonzague.

Ma joie devint, chaque jour, plus sensible, et je fondai grande espérance sur la promesse qu'il avait faite de nous obtenir l'amour de Notre-Dame et le don d'oraison. Puis, je m'étais emparé de sa soutane et je la portais; de là, pour moi, sujet d'allégresse plus vive que n'en pourrait donner à d'autres la possession d'un grand trésor ».

Le Père Général avait rendu à la sainteté de Jean un témoignage plus autorisé et non moins expressif, lorsque, le i5 août, jour delà sépulture, il avait écrit au Recteur du collège Romain :

« Il faut sans doute estimer, comme elles le méritent, les grâces singulières de Dieu et la vertu de ses serviteurs; je veux cependant, à l'occasion de l'heureux passage du Frère Jean, vous prier de donner aux Pères et Frères de votre collège et de communiquer à nos autres maisons de Rome quelques avis.

« Que tous règlent, en l'occasion présente, leurs paroles et manifestations quelconques de leurs sentiments, selon le primitif esprit de la Compagnie; qu'ils se souviennent de la modeste conduite de nos Pères, à la mort de notre bienheureux Père luimême, de Pierre Le Fèvre, de François de Borgia et de tant d'autres illustres serviteurs de Dieu.

« De plus, que l'on ne donne aux séculiers rien de ce que le Frère Jean eut à son usage, aucune relique ou chose qui y ressemble ; il ne convient pas, en effet, de prévenir, en si grave matière, la Providence; nous devons, bien plutôt, dans une humble réserve, attendre la venue des jours qu'Elle aura marqués.

« Je prie, du reste, la divine Majesté de prodiguer ses bénédictions au collège romain, de telle sorte qu'en chacun de ceux qui l'habitent resplendissent la modestie, la régularité et les autres vertus du Frère Jean, et que tous soient ses reliques vivantes, ses vrais portraits ».

Quant aux impressions qu'éveilla, en Flandre, le récit de l'heureuse mort de Berchmans, on les voit toutes dans celles de Michel Grysius, Nicolas Jamot, François Van Berghen, Jean de Buyre, les amis de noviciat du jeune saint :

« L'émotion fut générale, quand on nous lut, au réfectoire,

les lettres qui annonçaient la fatale nouvelle. Pour moi, je ne pus m'empêcher de pleurer aussitôt, et je pleurai longtemps-, j'éprouvai, à la même heure, un vif désir de m'attacher à la pratique

Cœur de Berchmans.

des Règles. A la visite du Saint-Sacrement, qui suivit le repas, j'offris à Dieu ce bon désir, et mon âme fut, à l'instant, éclairée d'une lumière extraordinaire, qui me montra mes défauts et les moyens de les corriger. Cette vue était accompagnée d'une joie

douce et pénétrante. En récréation, on entendit les Frères s'exciter mutuellement à invoquer, à imiter Berchmans, et témoigner le désir d'avoir de ses reliques. Au collège d'Anvers, les enfants l'honorèrent aussitôt comme un Saint ».

« J'étais professeur au collège de Beaulieu, dit Jean de Buyre, quand j'entendis annoncer, à table, la mort du saint Frère : j'essayai vainement de retenir mes pleurs, et il me tardait de pouvoir me retirer dans ma chambre, pour m'y entretenir familièrement avec Jean. Quand je m'y trouvai seul, je lui parlai comme je l'eusse fait autrefois, et aussitôt mes larmes coulèrent si abondantes et si délicieuses à mon cœur, que je n'en revenais pas d'admiration. Pendant plusieurs jours, le même attendrissement s'emparait de moi, lorsque, arrivé dans ma chambre, j'invoquais le Bienheureux Frère ».

Le P. Tirin, le P. de Clerck, le P. Bauters, anciens supérieurs de Jean, attestent que cette action du souvenir de ses vertus s'étendit à tous les religieux de la Province, et que la dévotion à Berchmans fut bientôt populaire dans toute la Flandre :

« Depuis si peu de temps il nous a quittés, écrivait le P. Bauters, et déjà douze de nos meilleurs graveurs d'Anvers ont publié son portrait; il s'est vendu plus de trente mille de ces belles gravures, et je ne parle pas de la multitude des images d'un moindre prix, qui se trouvent dans les mains du peuple. Moimême, ajoutait le vénérable religieux, je porte avec moi, en tout lieu, une image de Jean, que je révère comme l'image d'un saint ».

A Rome, comme en Flandre, les personnages les plus graves honoraient ainsi la mémoire de Berchmans : « Je vénère et j'invoque le F. Jean, comme j'invoque les saints canonisés. J'honore son image, je me recommande à son intercession, comme j'honore les images, comme j'implore l'intercession des autres saints». Ainsi parlaient, dans leurs attestations juridiques, le P. Cecotti et le P. Massucci ;(i).

i (i) On trouvera, dans les Summaria, les éléments de l'histoire du culte de Jean Berchmans. Il commença, le jour même de la mort du saint jeune homme, et il n'a jamais été interrompu. Il y eut. dès l'année iÔ23,dans l'église même du collège Romain, une sorte

Le Père Jean de Lugo, dix mois après le départ du saint jeune homme, rappelait au P. Ce'pari rengagement qu'avait pris Berchmans de promouvoir la cause de l'Immaculée-Conception de Marie, et il ajoutait :

a Ce que j'ai raconté, de vive voix, à Votre Révérence, il ne me répugne pas de le déclarer par écrit. Le récent décret rendu par Sa Sainteté, en l'honneur de l'Immaculée-Conception est, à mon avis, un grand pas vers la sentence définitive, et, en attendant, il met bien en relief le mystère : or, à ce propos, je ne puis souvent m'empêcher de penser que l'heureux événement est, en grande partie, le fruit des prières de notre très cher et excellent frère Jean Berchmans.

« Alors, en effet, la cause était complètement délaissée; mais voilà que, peu après, quand on avait moins sujet d'espérer, l'aspect des choses est changé. Un grand d'Espagne, fort en crédit auprès du roi, tombe malade; quelques amis, patrons de la cause de l'Immaculée-Conception, lui suggèrent de faire le vœu que, s'il guérit, il associera ses efforts aux leurs. Le malade suit ce conseil, et, à l'instant même, il est guéri. Peu après, l'ambassadeur du roi catholique à Rome agissait, et les chefs principaux de la supplique venue d'Espagne étaient introduits dans le décret du Pape.

« Certes, quand je considère un tel et si subit revirement des choses, et que je me souviens de la vertu de ce bon Frère, de sa promesse, des sentiments qu'il manifesta, en me la faisant, je ne puis ne pas lui rendre grâces d'avoir ainsi tenu parole, et ne pas le prier de continuer une œuvre qu'il a si bien entreprise et déjà avancée. Telle est la bienveillance et la libéralité de Dieu, à l'égard de ses serviteurs, que l'on doit aisément le croire disposé à leur en donner des témoignages semblables à celui-ci et de plus signalés encore » (i).

de fête, en l'honneur de Jean : elle eut lieu le i3 août, anniversaire de sa mort. De riches et pieux personnages voulurent, en dehors du concours des Pères, glorifier ainsi la mémoire du saint écolier flamand.

(i) Le décret dont parle Jean de Lugo est celui de Grégoire XV, du 24 mai 1622. Déjà Paul V, en 1616, avait défendu « ne in publiais concionibus, lectionibus , conclusionibus et aliis quibusciimque actibus publicis, vitiatus originali labe Deiparœ conceptus affirmaretur ». Grégoire XV étend la prohibition « etiam ad privât a colloquia et scripta ». Il défend, de plus, d'introduire dans l'office du 8 décembre d'autres dénominations du mystère, que celle

38o LE B. BERCHMANS A ROME.

Enfin, le P. Corneille de La Pierre exprimait en ces termes, les sentiments des autres et les siens : « De toutes parts, dit-il, on nous demande des reliques de Jean, et plusieurs affirment que sa prière leur a obtenu des grâces miraculeuses. J'estime plus encore le parfum tout nouveau de piété que l'on respire au collège Romain, et que les mérites de Jean semblent y avoir répandu.

« Je sui§ dur aux larmes, et pourtant je ne pouvais, à l'église, voir le visage du cher défunt, sans être attendri. Je dus détourner les yeux, sous peine de ne pouvoir continuer les prières. J'ai son image habituellement présente à l'esprit. Le jour, la nuit, je crois le voir, et cette imagination, au lieu de m'inspirer de l'horreur, me réjouit le cœur, et m'excite puissamment à mieux servir Dieu. Tel est encore l'effet que produit en moi la vue du portrait de Jean. Il m'est impossible de prier pour son âme; mais je souhaite vivement qu'il prie pour moi, et que mon âme soit où est son âme. Oh! oui, que la vie de Jean soit ma vie, et que sa mort, un jour, soit ma mort. Tous ici parlent de Jean, et un grand nombre ne peut se rassasier du bonheur de parler de lui. Il n'avait du jeune homme que les années; ses vertus étaient viriles, ses desseins héroïques : vivre dans les camps, y mourir au service des braves qui combattent pour la foi, tel était le rêve d'avenir de ce soldat, de ce porte-étendard de Jésus Christ. Plaise à Dieu qu'au dernier et grand jour du monde, je ressuscite avec lui pour la gloire, et qu'il me soit donné d'atteindre de ma tête les pieds de Jean, devant le trône de Dieu et de l'Agneau. Amen (i) ».

de Conception; par là fut exclu le terme de sanctification, qui désignait la fête en certains bréviaires et missels. Il y eut dérogation à la première partie du décret, pour certains religieux; mais la liberté d'entretiens, de conférences, que le Pape leur concédait, n'était pas sans restrictions : « quibuscumque privatis eorum colloquiis seu conferentiis. inter se

Page 1