CHAPITRE XVI
A l'entrée de la nuit du samedi au dimanche, le Frère infirmier dit à Berchmans : « Dormez. » — Jean répondit : « Je tâcherai, mon frère, pour obéir » *, mais la nuit fut agitée et sans sommeil.
Ce dimanche, 8 août, au point du jour (3 h. 46), un prêtre apporta au malade la sainte Eucharistie. Berchmans demanda à quitter sa couche pour communier, les genoux en terre; mais on ne lui permit que de s'agenouiller sur son lit.
L'action de grâce achevée, Berchmans prit un peu d'aliments que lui donna l'infirmier, et celui-ci, fermant portes et volets, pour empêcher le jour de pénétrer, recommanda au malade le repos. Jean, en effet, dormit un peu.
Un médecin, le docteur Filandro, arriva, quelques heures après : la fièvre était tombée, et il ne reconnut aucun symptôme de maladie grave. La journée fut remplie par de pieux colloques avec les Pères et les Frères qui se succédèrent auprès de lui. Peu de jours auparavant, quelques religieux ayant été atteints d'une maladie que l'on crut contagieuse, il avait été prescrit que ceux qui les visiteraient devraient se tenir à distance de leur lit. Berchmans ne manqua pas de rappeler cette prescription à ceux qui le visitèrent.
Le soir, la fièvre augmenta. C'était la pieuse coutume, au collège romain, que des Pères et des Frères vinssent à l'infirmerie, tous les soirs, pour faire les lits des malades : quelques-uns arrivèrent donc, mais l'humble et charitable malade ne put le souffrir*, il appela l'infirmier et le supplia de ne pas le permet-
tre : « Vous et votre compagnon, disait-il, faites-le, je vous prie, et non pas ces bons Pères et Frères ». Pour le contenter, l'infirmier les congédia. Puis, quand tout fut disposé, il dit à Jean : « Tâchez de dormir ». Mais, de toute la nuit, le malade n'eut pas un instant de sommeil.
Le lundi, 9 août, de bonne heure, le médecin arriva. Il conçut quelques craintes et ordonna une potion. Berchmans la prit, après avoir fait le signe de la croix, et, se tournant ensuite vers un Père flamand, debout à son chevet, il le pria de réciter les grâces, comme on le fait après les repas.
La journée fut mauvaise, et le soir, à la même heure que la veille, la fièvre devint plus violente encore.
Comme la nuit tombait : « Mon Frère, dit Berchmans à l'infirmier, demain est la fête de saint Laurent : ferai-je la sainte communion? — Il n'est guère d'usage de donner la communion aux malades que le dimanche, répondit l'infirmier; mais j'irai demander permission pour vous, et nous obtiendrons. — Non, Frère, s'empressa de dire Berchmans, il ne convient pas que vous teniez ainsi compte de mon désir : il faut faire pour moi ce que l'on fait communément pour les autres » (1). Quelques instants après : « Mon frère, dit-il à l'infirmier, ayez soin, je vous prie, de donner de l'air à la chambre et d'y entretenir la propreté, tant que je serai malade; et pour cela, ne craignez pas de m'incommoder; ma plus grande peine serait d'incommoder ceux qui ont la charité de me visiter » (2).
(1) L'usage de ne donner la communion aux malades, que le dimanche, n'était certainement pas tout à fait conforme à l'esprit de la Compagnie. Même en France, le jour de Saint-Laurent était, en ce temps, jour de communion de règle, dans la Compagnie, et les malades ont, d'ailleurs, besoin de secours spéciaux. Les coutumes abusives s'introduisent facilement, et, quelques années plus tard, en 1648, le Père général Caraffa dut corriger, à Toulouse, l'abus que le Frère Ballerati nous montre s'introduisant à Rome, en 162 1 : « Cum certe viihi confirmetur œgrotis [prœserlim saccrdotibus) difficile concedi ut, (prœtcr
festos, aliisetiam diebus Eucharistiam pro sua pietate accipiant, monendum censui non videri mihi illam sanctam consolationem iis esse denegandam, etsi forte velinL sacerdotes quotidie S. Eucharistiam su?nere.Non patietur ergo i?a Va hune patientuc sanctae cibum (sacerdotibus maxime) déesse, ad afjlicti corporis levamen et tolerantiai meritum ».
La maladie n'est donc pas raison de réduire au minimum les communions, mais raison de les élever au maximum : même avec son aliment, la sainte patience risque de défaillir, et si l'infirmier était en droit de dire : « il n'est guère d'usage de donner la communion aux malades, que le dimanche », qui oserait la demander, un autre jour, quand même l'infirmier ajouterait : « J'irai demander permission pour vous...? »
(2) L'infirmier donne, ici, quelques détails qui permettent d'entrevoir ce que Jean dut
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Le médecin, qui le revit le soir, observa un commencement d'inflammation des poumons : la maladie pourtant ne lui sembla pas dangereuse.
Les premiers qui arrivèrent près lui, le mardi 10 août, furent frappés de la prostration de ses forces, causée par la fièvre et Tinsomnie. Cet affaissement alla croissant, tout le jour, et il fallut bientôt faire prendre au malade, à des intervalles rapprochés, quelques gouttes de bouillon ou autres breuvages fortifiants. Berchmans n'en eut pas moins pour tous, durant le jour, un visage riant et de douces paroles. Ses Frères purent croire qu'il ne ressentait aucun mal (i). Dès lors, on admira en lui cette résignation, cette paix, cette obéissance qui faisait dire plus tard au Frère Ballerati, infirmier : « Je ne sais, en vérité, si j'eus à traiter avec un homme ou avec un ange : tout ce que je lui offrais ou proposais était aussitôt accepté sans la moindre observation. Il ne demandait rien, mais abandonnait tout à mon bon plaisir, et je l'entendis plusieurs fois redire : — Les Supérieurs se donnent beaucoup trop de peine au sujet de ma maladie. — Il disait encore : — On fait trop de dépenses pour moi. Je n'estime certes
souffrir, durant ces jours de sa première et dernière maladie; lui, si ami de la netteté, si jaloux de n'incommoder personne :
« La notte délia domenica al lunedi (9-10 août), il flusso l'avea costretto a levarsi ben quattordici volte; e seguitando, più o meno, con questa intensité, gli aveva stremato cosi le forze, che, al martedi, non si pote più levare, e non fu possibile adoprare arnesi da cio che gli scusassero il levarsi; sicchè si puo ben pensare, in tal condizione di cose, quai fosse la mortificazione del santo infermo.
« La schifezza e il mal odore era inévitable. Egli supplico istantemente l'infermiere di trovarvi qualche rimedio, non tanto per riguardo suo, quanto per la decenza e l'edificazione di quelli che venivano avisitarlo. Pensoallora l'infermiere di torgli il materasso ordinario e sostituirglie ne un altro forato : ma il povero infermo, ormai ridotto in ed ossa, vi stava con tanto stento, che l'infermiere non ebbe cuore di lasciarvelo, e gli paleso Ja risoluzione presa di rimetterlo ne' suoi materassi di prima. Guardollo fiso, a taie annunzio, il santo giovine, tutto smarrito, e poi fece istanza d'esser lasciato cesi com'era; che si contentava di patire egli, purche non si desse fastidio a gli altri. Ma il fratel Ballerati tenne fermo, dicendo che avrebbe fatti in modo (v'avesse dovuto impiegare tutti i panni che erano in collegio romano) che non sarrebbe avvenuto quello che ei temeva. Sorrisse allora il santo e disse : « fate quello que voi voleté ».
L'infirmier dit encore : « Il flusso, non arrestato di alcun rimedio, fino dal martedi innanzi, era taie, che l'infermo neppure l'avvertiva. »
(1) — « Stava, il giorno de San Lorenzo, con questo mancar di polso, e con una perpétua inquietudine. Con tutto cio, il santo giovane non si perdeva d'animo, ma sempre, con quella faccia angelica e piu che umana, consolava gli altri » (Fr. Ballerati).
Nicolas Ratkai ajoute que, dès lors, le malade redit souvent à ceux qui le visitaient de se tenir un peu à l'écart, pour obéir à un avis général précédemment publié au réfectoire : « Rogabat nos sœpius ne maltum appropinquaremus Mi; esse enim prohibitionem factam in Refectorio,tit Us qui invisunt œgrotos non nimium se approximent œgrotis ».
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pas autant ma santé et ma vie. — Dès lors aussi, le médecin manifesta l'impression que produisait en lui la vertu du saint malade : — Je ne puis le voir, l'entendre, disait-il, sans penser que je vois et entends un Bienheureux Louis ».
Entre ceux qui eurent, avant la nuit du 10 août, permission de visiter Jean Berchmans, un jeune frère du Ritiramento, Nicolas Grodzinski, nous a laissé relation de son entretien avec le saint malade :
« Nous parlâmes, dit-il, du Bienheureux Stanislas et de Notre- Dame. Je lui dis, en autres choses : « Qui sait, Jean, si vous ne mourrez pas bientôt, pour aller rejoindre Stanislas; lui s'alita vers ce même temps » -, et je lui rappelai quelques particularités de la vie du Bienheureux Stanislas, relatives surtout à sa dévotion envers Notre-Dame, et aux derniers actes de sa vie*, comment, en particulier, il voulut, près de mourir, être déposé sur le sol; et j'eus ensuite grande consolation de voir que Jean avait, en cela, désiré imiter Stanislas. Quand j'eus fini, Jean répondit : « Il peut bien arriver que je meure, car, j'en ai reçu avis par ma sentence du mois : Videte, vigilate et orate; nescitis enim quando tempus sit ».
a Puis, nous parlâmes de divers genres de mort : « Qu'aimeriezvous mieux, lui demandais-je; mourir de la si douce mort du Bienheureux Stanislas, ou de mort violente, pour Jésus Christ, comme le Vénérable Père Campion, ou comme saint Laurent, de qui nous achevons la fête? » Jean me fit entendre qu'il eût préféré, pour être plus semblable à Jésus Christ, mourir martyr. J'ajoutai : « Les ardeurs de la fièvre vous tiennent, en quelque manière, lieu du brasier de saint Laurent. — Je veux les tenir pour telles », me répondit Jean, et il témoigna encore avoir désir de souffrir grandement pour Jésus Christ.
« Nous parlâmes aussi de la charité qui s'exerce dans la Compagnie, à l'égard des malades, et je dis, à ce propos, que je voulais demander au P. Recteur permission de passer, chaque jour, une heure à consoler les malades. Jean me répondit : « Tant que je suis demeuré di sopra, je n'ai jamais voulu demander cette permission, parce que la chose me paraît peu conforme aux
règles. Puis, il résulterait de là que ceux di sopra seraient mis en communication avec ceux da basso; et le désir des supérieurs est, je le sais, que ces rencontres soient rares, ou ne se produisent même pas ».
« L'entretien fut ramené à la Bienheureuse Vierge, et Jean me dit : « Elles sont admirables, les grâces que Dieu a faites à la Compagnie par le moyen de la Bienheureuse Vierge : j'ai commencé, sur ce sujet, un opuscule, que je désirerais, si Dieu me prêtait vie, voir imprimé. J'y ai déjà recueilli bien des faveurs vraiment maternelles de Marie » ; et il me montra ce cahier, et d'autres de ses écrits. En même temps, il m'enseignait le moyen de noter utilement des extraits de mes lectures. A propos de livres, il me dit : « J'ai lu avec grande patience (ce fut son expression) le premier volume du Père Alvarez ».
« Ensuite, je lui demandai permission d'aller le visiter chaque jour, avec l'autorisation du P. Recteur, et j'ajoutai : Si je ne puis obtenir, demandez pour moi, et une fois pour toutes-, — mais je ne fus pas digne de cette grâce.
« Avant de nous séparer, nous fîmes un accord : celui des deux qui survivrait prierait pour l'autre, et si nous devions vivre encore tous deux, en santé, nous demanderions au P. Recteur permission de faire ensemble un pèlerinage à Lorette, et nous aurions, chaque jour, souvenir l'un de l'autre, devant Dieu. Jean promit tout. Comme je lui disais, en me retirant : « Jean, peutêtre ne nous reverrons-nous plus? » Il répondit : « Si, nous nous reverrons ».
Jean n'oublia pas ce qu'il avait promis; et d'abord, à la première occasion, il dit au PèreTesauri, ministre du Ritiramento : « Je vous prie de m'envoyer, chaque jour, le Frère Nicolas Grodzinski, afin qu'il me lise quelque bon livre : Je me sens particulièrement excité à la dévotion, quand je m'entretiens avec le Frère Grodzinski ». La rapide aggravation de la maladie ne permit pas de contenter le pieux désir des deux amis.
« Le même jour, 10 août, après l'examen du soir, raconte le Frère Louis Spinola, je dus visiter le Recteur, pour je ne sais quelle affaire personnelle, et comme j'allais me retirer : — Je vais,
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me dit-il, voir Jean, car j'ai bien peur que nous ne le perdions », Ces paroles m'attristèrent, et je demandai au Recteur la permission de l'accompagner à l'infirmerie. Dès qu'il nous vit entrer, Jean nous salua. Son visage respirait la plus tendre charité. Tout le temps que nous demeurâmes avec lui, il ne fut question que de mort et de paradis; et le saint Frère en parlait, avec la joie, le bonheur, qu'éprouverait un capitaine à discourir sur un combat suivi d'une belle victoire. On lui disait : — Mais il vous reste encore du travail à faire et des souffrances à endurer, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes? — Sûrement, j'aurais beaucoup à faire, reprit Berchmans; et vous me rappelez que le vénérable P. François Goster me disait, un jour, tandis que j'étais novice à Malines, que je ramènerais plus tard à la foi et à la vertu un grand nombre d'âmes... Ici, le saint malade s'interrompit, demeura quelque temps silencieux*, puis, il ajouta : — Peutêtre, entendait-il que je ferai tout cela du ciel ».
« Il avait été décidé, poursuit le Frère Spinola, que si l'état du malade ne s'améliorait pas pendant la nuit, le saint Viatique serait administré le lendemain. Avant de quitter l'infirmerie, je demandai instamment au Père Recteur la faveur d'être prévenu, si Jean devait communier, et d'être témoin de ce grand acte de sa piété. Le supérieur promit de me faire avertir. Alors, nous nous retirâmes, laissant le Recteur près de Berchmans ».
« Demeuré seul avec le malade : — Frère Jean, lui dit le P. Gépari, s'il plaisait à Dieu de vous appeler sous peu de jours à lui, en seriez-vous contristé? — Non, mon Père, répondit doucement Berchmans : si quelque chose pouvait me peiner, ce serait la crainte de voir se relâcher, après ma mort, les liens qui unissent la province de Belgique à la province romaine : peutêtre n'osera-t-on plus, de peur de les y voir mourir, comme mon compagnon (Barthélemi Penneman) et moi, envoyer des scolastiques à Rome, pour y poursuivre leurs études, et la charité aura de moins l'aliment de cette belle communication, si propre à la Compagnie. Pour moi, s'il plaît à Dieu que je meure, Lui sait bien ce qu'il fait, et je me résigne pleinement à sa divine volonté; mais mon désir, mon goût serait de partir, plutôt que de rester ».
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Ces sentiments ne surprirent pas le Supérieur; mais, dès ce moment, il ressentit vivement la crainte de voir le collège Romain privé bientôt de l'édifiant spectacle des vertus de Berchmans. En se retirant, il recommanda à l'infirmier de ne pas quitter le malade de toute la nuit, ou d'avoir soin que quelqu'un veillât près de lui.
« Ce fut moi qui demeurai seul avec le malade, raconte l'infirmier, et je l'assistai, cette nuit, non pas tant pour le servir, que pour déplorer mes misères et mes fautes, telles que je les découvris, en traitant avec ce saint jeune homme. Plût à Dieu qu'il me fût permis d'exposer, ici, par écrit, tout le bien que Jean fit à mon âme, durant cette nuit, où il n'y eut pas plus de sommeil pour moi que pour lui ! ».
Berchmans, cependant, essayait de reposer; mais la fièvre chassait le sommeil ; alors son cœur retournait aux saintes pensées. L'infirmier, qui l'observait, l'entendit soupirer : « Qu'avez-vous, Frère Jean? — Je considérais, répondit le malade, combien est grande la grâce de la vocation à la Compagnie de Jésus, et je remerciais Dieu de ce bienfait ».
Vers minuit, Jean n'espérant plus dormir, voulut alléger par un pieux entretien la fatigue de l'infirmier. Ils conversaient depuis peu de temps, quand l'infirmier observa que le pouls de Berchmans allait s'affaiblissant : « Frère Jean, dit-il au saint malade, le Supérieur, en vous quittant, ne vous a-t-il rien annoncé pour demain? — Rien, mon Frère, répondit Berchmans. L'infirmier poursuivit : — Il serait bon, je crois, que vous communiez demain. — Demain, reprit Berchmans ; serait-ce en viatique ? — Vraiment, mon Frère, je le désirerais; car il reste, ce me semble, peu d'espérance de vie ». A ces mots, Berchmans, comme si la joie lui eût donné des forces, se relève sur sa couche; il enlace vivement le cou du bon Frère et l'embrasse avec tendresse. Aux sanglots de l'infirmier, Jean mêlait ces douces paroles : « Que faites- vous, Frère Jean- Baptiste, vous pleurez? Réjouissez-vous donc avec moi : c'est là une excellente nouvelle; et puisque le temps presse, préparons-nous, mais joyeusement; car en vérité, il nepeutm'arriver un plus grand bonheur. — Vous vous
souviendrez de moi au ciel, lui disait l'infirmier; vous m'obtiendrez quelque grâce signalée. — Oui, oui, je le ferai, » répondit aussitôt Berchmans.
Il s'interrompit un instant : « Mon Frère, donnez-moi le crucifix et le livre des Règles ». L'infirmier les mit en sa main : Berchmans ôta de son cou le chapelet et l'enroula autour du livre et du crucifix; puis, serrant ces trois objets des deux mains, et les yeux fixés sur l'image de Jésus : « Seigneur, disait-il, vous êtes, vous le savez, le bien, Tunique bien que j'aie possédé en ce monde, et qui me reste à cette heure*, ne me délaissez donc pas, ô Jésus, mon aimable Seigneur! ».
Longtemps encore, Jean poursuivit ses tendres colloques avec le Sauveur, et, absorbé par sa tristesse, l'infirmier ne songeait pas à modérer ces transports, qui pouvaient aggraver l'état du malade : « Frère Jean, lui dit-il enfin, livrez-vous moins à ces élans de votre cœur : cela vous fatigue. — Je ferai ce que vous voudrez, répondit Berchmans; mais rien, plus que ces entretiens avec mon Dieu, ne saurait me réjouir l'âme et renouveler mes forces ». Pour obéir, il demeura silencieux , les yeux arrêtés sur le crucifix.
Vers une heure après minuit, Jean dit à l'infirmier : « Voudriez-vous, mon Frère, écrire quelques lignes que je vous dicterai? ». L'infirmier se disposa à écrire, et Berchmans dicta :
« Je demande pardon à mon très doux Père Général, et je me repens d'avoir été si indigne enfant de la Compagnie de Jésus. Je remercie ma très douce mère la Compagnie de Jésus des grands bienfaits qu'elle m'a prodigués, malgré mon indignité. Je remercie le Père Recteur, et mes professeurs, le P. François Piccolomini, le P. Tarquin Galluzzi, le P. Horace Grassi, des soins qu'ils m'ont donnés avec tant de zèle et de charité. Je remercie le Père Ministre et mes Frères infirmiers, pour leur insigne bonté à mon égard. Je remercie tous ceux qui, durant cette petite maladie, ont bien voulu me visiter. Je désire reposer sur un matelas étendu à terre, lorsqu'on me portera le saint Viatique; je désire encore que les Frères scolastiques daignent assister, ou de près, ou de loin, à ma dernière communion. Ne pouvant moi-même
embrasser mes chers Pères ou Frères, je prie le Père Recteur de désigner quelqu'un qui le fasse en mon nom, et donne à tous,
selon l'usage, l'embrassement de la Compagnie. Je voudrais enfin mourir, revêtu de l'habit de la Compagnie ».
Jean cessa de dicter : « Mon Frère, dit-il à l'infirmier, dès que le jour aura paru, donnez ce billet au Père Recteur » -, puis le saint jeune homme conversa doucement avec Jésus Christ.
Tout à coup, il appela l'infirmier : « Mon Frère, je désire voir, au plus tôt, le Père Recteur ». Il était deux heures trois quarts. Le Supérieur s'empressa d'arriver : « Je le trouvai, raconte le P. Cépari, tout uni à Dieu, prêt à faire le voyage du paradis. Après un assez long entretien, Jean se confessa, comme il le faisait chaque semaine, et reçut l'absolution (i). Il me demanda ensuite si je trouvais bon qu'il fit une confession générale, depuis le jour de son entrée dans la Compagnie. Connaissant la pureté angélique de son âme, le soin extrême qu'il avait toujours eu d'éviter les moindres fautes, je lui dis non, et aussitôt il acquiesça à ma volonté ».
L'infirmier entra et remit au Recteur le billet de Berchmans. Quand il en eut achevé la lecture : « Oui, Jean, dit au malade le Supérieur, oui, soyez sans inquiétude, tout cela vous sera accordé » ; et il alla lui-même donner des ordres, afin que la Communauté, à l'heure du réveil, se rendît à la chapelle, pour accompagner ensuite à l'infirmerie le très Saint-Sacrement.
Demeuré seul avec l'infirmier, Berchmans le pria de tout mettre en ordre dans la chambre, par respect pour Notre Seigneur. Quand tout fut prêt : « Mon Frère, ajouta Berchmans, comme je dois, aujourd'hui, recevoir l'Extrême-Onction, rendezmoi le service de me laver les pieds ». L'infirmier le fit avec bonheur.
« Il n'était pas encore quatre heures, raconte Spinola; j'entendis frapper à ma porte : c'était le Père Recteur qui venait luimême me réveiller et allumer ma lampe : — Levez-vous, me ditil, c'est l'heure, si vous voulez voir communier le Frère Jean ».
(i) Usant, pour l'édification de ses Frères, de la permission écrite et spontanée que le bienheureux Jean donnait à tous ses confesseurs, le P. Cépari a pu faire connaître cette dernière confession de Berchmans. La voici : « Je m'accuse d'avoir prié quelquefois avec tiédeur et distraction : Je promets de me corriger. Je m'accuse de n'avoir pas été assez reconnaissant pour les bienfaits de Dieu. Je m'accuse de ne m'être pas appliqué à exciter en moi le désir ardent de souffrir pour Jésus Christ ».
Avant quatre heures, tous les Frères du Ritiramento apprirent que le malade allait recevoir le saint Viatique, et qu'ils devaient assister à l'édifiante, mais douleureuse scène. Cette nouvelle leur transperça Pâme : tous avaient pour Berchmans une tendre affection, et ils ne pouvaient plus douter que sa fin n'approchât. Ils s'empressaient, dans le désir de le voir encore, de descendre à la chapelle, pour remonter à la suite du très Saint-Sacrement (i).
Le P. Corneille de La Pierre s'était rendu directement à l'infirmerie : « J'approchai du lit de Berchmans, raconte-t-il lui-même, et je lui demandai à voix basse : — Jean, avez-vous quelque appréhension, quelque peine? — Mais lui, le front serein, la bouche souriante, étendant la main, il répondit : — Aucune, absolument aucune : nihil omnino. Donnez-moi, je vous prie, ajouta-t-il, de l'eau, pour me laver la bouche et les mains. — Je lui demandai si la fièvre le faisait souffrir : — Oui, me dit-il simplement; mais ni son visage, ni sa voix ne laissèrent paraître sa souffrance ».
A ce moment entra Louis Spinola. Dès que Jean l'aperçut : « Je vous salue, mon Frère, lui dit-il, d'un ton qui exprimait sa joie, je vous salue ; nous allons au ciel : salve, mi frater ; imus in cœlum ». — « Quand j'entendis ces mots, raconte le Frère Spinola, je fus tellement ému, que, ne pouvant parler, je pris à l'instant congé de Berchmans, avec ces seuls mots : « je vais servir la messe au P. Recteur », et je descendis à la sacristie, où se réunissaient les Frères ».
L'infirmier aida le saint malade à se revêtir de son habit religieux : un matelas fut déposé à terre, et, soutenu par l'infirmier, Berchmans s'étendit modestement sur cette humble couche (2).
(1) Le Père Grassi écrit : « Non fu questa, a chi l'udi, voce o parola, ma truono, che stordi tutti. Ognuno diceva che era gran castigo di Dio togliere al collegio romano un esempio si raro d'ogni virtù, e a tutta la Compagnia un soggeto di si gran parti e di si ben londate speranze. Corsero quelli che poterono essere a tempo, tutti fuori di se ».
(2) Le Père Grassi, qui se trouvait là, en ce moment, avec quelques autres, exprime ainsi les sentiments de tous : « Vedendo quel angeletto disteso in terra, che spirava santita, ed udendo quelle infocate parole, che, ora alla Beata Vergine, ora a Gesù diceva, lasciarono libéra la briglia aile l'agrime, dal dolor provocate e dalla divozione cresciute. Erano le voci di Giovanni verso la Madré sua (che cosi siempre chiamava la gloriosa
« Nous étions réunis en grand nombre à la sacristie, poursuit Louis Spinola. Dès qu'on nous avertit que tout était disposé à l'infirmerie, nous montâmes processionnellement : d'autres nous avaient précédés, et il fut impossible de s'agenouiller dans la chambre de Jean, tant la foule y était pressée. Nous trouvâmes le malade étendu à terre sur un matelas : il avait les mains jointes et demeura ainsi immobile jusqu'à ce que, conformément aux prescriptions du Rituel, le prêtre eût béni la chambre, et que l'on eût récité les formules de confession et d'absolution. Mais dès que le Père Recteur voulut s'avancer vers lui pour le communier, Jean se dressa vivement {corne un fulminé) et se mit à deux genoux sur le matelas. Aussitôt, les deux Frères les plus rapprochés le soutinrent dans cette posture, que son extrême faiblesse ne lui eût pas permis de garder .
« Ainsi agenouillé et les mains jointes, Berchmans, d'une voix qui trahissait les ardeurs de son âme : « Je le proteste, dit-il, ici est présent devant moi le Fils unique de Dieu, Père tout-puissant, et de la Bienheureuse Vierge Marie. Je proteste que je veux vivre et mourir véritable enfant de la sainte Mère l'Église catholique, apostolique et romaine. Je proteste que je veux vivre et mourir véritable fils de la Compagnie » (i).
Les témoins de cette touchante scène demeurèrent, un instant, stupéfaits : mais bientôt leur douleur se manifesta plus vive : ils n'en pouvaient douter, Jean allait mourir; et quand le Supérieur dit, en déposant la sainte Hostie sur les lèvres de Berchmans : « Recevez, mon Frère, le Viatique du corps de Notre Seigneur Jésus Christ-, qu'il vous garde de l'ennemi, et vous conduise à la vie éternelle », les sanglots éclatèrent de toutes parts et couvrirent les paroles du prêtre. « Seuls, les témoins de cette scène navrante, raconte le P. Cépari lui-même, auront une juste idée de l'amertume des regrets que causait à ses Frères le départ du jeune mourant », la perte, comme dit
Vergine), quali soleva spesso, quand' era sano e nella malattia stessa ripetere : « Ne me deseras, ne me /allas, Maria; filius enim tuns sum ; tu scis quia juravi ! ».
(i) Protestor hic esse vcrum Filium Dei Patris omnipolentis et Beatissimœ semper
Virginis. Protestor me velle vivere et mori ver uni filium sanctce Matris Ecclesice catholicee, apostolicœ. romance. Protestor velle me vivere et mori vcrum filium Beatce Maricv Virginis. Protestor me velle vivere et mori verum filium Societatis.
Louis Spinola, d'un si grand trésor de toute vertu et sainteté. Dès qu'il eut reçu son Dieu, Jean inclina doucement la tête, croisa ses mains sur la poitrine, et demeura longtemps comme ravi. Puis, on le replaça sur le lit, où il poursuivit son entretien intime avec Jésus Christ.
« Après qu'il eut rendu grâces, Jean, poursuit Louis Spinola, Jean désira embrasser les Frères demeurés dans sa chambre; il le fit, et comment pourrais-je dire les émotions, les gémissements de chacun, tandis que Jean le pressait dans ses bras, en se recommandant à ses prières, avec tous les témoignages de la dévotion la plus vive et de l'amitié la plus fraternelle? ».
La veille, Jean avait dit à Nicolas Grodzinski : « Nous nous reverrons ». Il s'en souvint, Nicolas le déclare : « Après qu'il eut reçu le viatique, dit-il, Jean m'appela pour m'embrasser, et il me recommanda de prier pour lui ».
Parmi ceux qui reçurent alors de Berchmans les mêmes marques d'affection, se trouva Paul Oliva :
« Jean, dit-il, était sur son lit, où Ton venait de le replacer; son visage rayonnait de joie. Nous, au contraire, nous pleurions. Le P. Piccolomini se trouvait là; Jean appela son professeur et s'entretint un moment avec lui; puis, souriant, il l'embrassa avec tendresse.
« Un peu après, ayant observé qu'il me regardait, j'approchai; et lui me jeta ses bras innocents autour du cou. Tandis qu'il m'étreignait ainsi, je le priai de m'obtenir quelques grâces de Dieu; il me le promit, et détacha alors ses bras de mon cou, mais non pas mon cœur du sien. Puis, il fit de même avec ses condisciples, là présents, et deux ou trois autres : après quoi, nous nous agenouillâmes autour de son lit, pour prier; car, à deux ou trois reprises, on crut et l'on dit qu'il allait mourir ».
Dans la matinée du même jour, mercredi n août, Jean, interrogé par le Recteur : Quand désirez-vous recevoir l'extrêmeonction? avait répondu : « Maintenant, Père, maintenant ». Malgré l'expression de ce désir, on eût peut-être différé encore un peu; mais l'Assistant de Germanie, le P. Théodore Busée, ayant témoigné le désir d'être présent aux cérémonies
saintes, on ne voulut pas refuser cette satisfaction à sa piété (i).
« La chambre du Bienheureux Jean, dit le P. Cépari, fut bientôt encore remplie de Pères et de Frères. Dès que je commençai à réciter les prières accoutumées, les gémissements des assistants couvrirent ma voix, une seconde fois. Saisi moi-même d'une émotion irrésistible, j'avais grand'peine à formuler les paroles sacramentelles. Mais Berchmans, le visage serein, les yeux levés au ciel, les mains jointes, l'âme tout occupée du soin de recevoir les grâces du sacrement, répondait presque seul d'une voix haute, dont la fermeté ne se démentit pas un seul instant.
« Quand les onctions furent terminées, Jean me demanda la permission de faire l'accusation publique et générale de ses manquements-, et il le fit avec beaucoup d'humilité, usant de la formule ordinaire. — Désirez-vous quelque autre consolation? lui dis-je ensuite. Berchmans me répondit tout bas : — Si vous le jugez à propos, mon Révérend Père, dites à mes Pères et à mes Frères que ma plus douce consolation, à cette heure, est de n'avoir commis aucun péché véniel de propos délibéré, et de n'avoir violé sciemment aucune de nos Règles ou des prescriptions des supérieurs. Mais je m'en remets à votre décision (2). Ces paroles, il les disait avec beaucoup d'humilité, et uniquement dans l'intention d'exciter le zèle de ses Frères pour l'observation des Règles. Aussi n'hésitai-je pas à les redire à haute voix, et tous y virent une preuve certaine que Berchmans était assuré de bientôt mourir; car, disaient-ils, Jean ne parlerait pas
(1) L'Extrême-Onction ne fut pas administrée au B. Jean immédiatement après le saint Viatique, mais peu d'heures, quelques heures après « poche ore dopo » (témoignage du P. Gaudt, qui assista aux deux saintes cérémonies).
(2) Le P. Cépari a retranché quelques mots, qui ne sont, en effet, qu'une parenthèse dans la parole du Bienheureux. Voici le texte complet et original : « Se pare a V. R. dire a miei Padri e Fratelli, che la maggior consolazione, che io ora provi. è questa, che da che sono nella Compagnia. non miricordo di avère volonturiamente trasgredito veruna délie nostre Regole, ne verun'ordine de'miei Superiori, mi rimetto a Lei. Quanto agli altri peccati (lasciando da parte la mia vita secolare, délia quale io non fo conto, e solo Dio la sa) non mi ricordo, in Religione,aver commesso peccato alcuno veniale deliberatamente e con tutta voluntà. >> — Le Bienheureux voulait uniquement procurer l'avancement de ses Frères : son humilité entend laisser dans l'ombre tout ce qui ne servirait pas à cette fin. Il ne veut rien dire de son innocente vie dans le monde ; il ne veut pas qu'on en parle.
En une autre relation, citée au procès, le P. Cépari donne une variante notable delà parole de Berchmans : « ...Numquam voluntarie transgressas swn idlam regulam vel ordinationem superiorum meorum, nec habui judiciumaut cogitationem contra illam .
ainsi de lui-même, s'il ne se voyait déjà sur le seuil de l'éternité (i).
« Je savais que son désir était d'embrasser tous ses Frères; mais, de peur qu'il ne se fatiguât, je lui proposai de l'embrasser moi-même au nom de tous: il me dit : — Permettez-moi, je vous prie, d'embrasser tous ceux qui sont là, dans la chambre; — et je lui en donnai pleine permission ».
Après d'autres vint le P. Grassi. En l'apercevant, Berchmans éprouva une émotion visible, et, passant vivement ses bras autour du cou de son professeur : ce Mon Père, lui dit-il , cette nuit, je me suis souvenu de la charité de Votre Révérence : le billet que j'ai dicté vous en donnera la preuve. Je vous remercie de toutes les peines que vous vous êtes données pour m'instruire. — « Dominé par mon attendrissement, dit le P. Grassi, je m'agenouillai au chevet du saint malade, et lui demandai pardon de n'avoir pas eu pour lui autant de charité et d'affection que je l'aurais dû, et surtout de n'avoir pas assez profité de ses bons exemples. Ici, Jean m'interrompit : troublé dans son humilité, et de ce que je disais, et de mon attitude, il répétait : « Père, ne dites pas cela; ne faites pas cela; ne le faites pas : Pater, non dicat hoc; ne faciat , ne faciat! » — Quand vous serez au ciel, ajoutai-je, obtenez-moi, je vous prie, le don d'oraison. — L'humble Berchmans souffrait de voir son professeur, un prêtre, agenouillé devant lui : « Oui, oui, me disait-il, en me pressant vivement de me relever; oui, je demanderai cela à Dieu pour vous. — Il ajoutait, pour me contraindre à me lever : « Je suis bien faible, Père; parler me fatigue beaucoup : snm valde debilis , Pater, et defatigor valde loquendo ». Puis, voyant mes larmes, il me consolait, comme il faisait pour tous : « Eh! donc, disait-il, en riant, soyons gais, soyons gais : allegramentel al legr ameute! ».
Le Supérieur était sorti pour aller célébrer la messe et avait laissé près de Berchmans le P. Piccolomini : « Mon Père, lui
(i) Le Père Grasi et d'autres observent que lachambre de Berchmans fut alors pieusement mise au pillage : « Quando ognuno si avvidde che era persa ogni speranza di vita, si diedero tutti a gara a procacciarsi alcuna cosa di quelle, che Giovanni aveva adoperato, petenerla per reliquia, ed io fui uno in questi dé piu diligenti ».
dit Jean, le Père Recteur lutte en ce moment pour moi comme Jacob ». Une heure après, le Recteur rentrait dans l'infirmerie : « Frère Jean, dit-il au malade, je viens de me plaindre, un peu, à Notre Seigneur de ce qu'il veut vous enlever si tôt à notre affection ». Jean baissa les yeux, sourit et ne répondit point. Mais, deux fois encore le même jour, il dit au P. Piccolomini : « Le Père Recteur me fait la guerre; il n'aura pas la victoire-, je crains qu'il ne suppose à Notre Seigneur ». — « Quelques Frères, dit le P. Cépari, me rapportèrent ces paroles, et il est vrai que, ce jour-là, à plusieurs reprises, je demandai instamment à Dieu la guérison du cher malade ».
On adjoignit un second médecin à celui qui jusqu'alors avait donné ses soins à Berchmans. Le nouveau docteur, Angelo Bagnarea, n'avait jamais vu Berchmans : dès qu'en entrant, il Peut aperçu, il s'arrêta, considéra quelque temps le saint malade, et dit à ceux qui l'accompagnaient : « Celui-là est un autre B. Louis : questo è un altro Beato Laigi ! ».
Il s'approcha du lit de Berchmans, et lui demanda s'il éprouvait aucune douleur : « Non, répondit le malade, seulement, je sens que, peu à peu, mes forces baissent. — Avez- vous été malade, d'autres fois? — « Non », dit encore Berchmans.
Le docteur approuva les soins déjà donnés, il en prescrivit quelques-uns de plus, et se retira tellement édifié et charmé, que, les larmes aux yeux, il disait, en sortant : « Oui, c'est un autre Louis de Gonzague; il nous faut, par tous les moyens, essayer de le guérir. Heureux êtes-vous, mes Pères, ajoutait le bon docteur, de vous trouver ainsi disposés et prêts à mourir joyeusement; combien peu nous en trouvons qui connaissent ce bonheur! ».
Jean se montrait disposé à exécuter à la lettre les prescriptions du médecin : c'étaient pour lui des ordres de la Compagnie, des ordres de Dieu. Le docteur avait recommandé de mettre sur les tempes du malade des compresses imbibées de vin de Belvédère : « Voulez-vous, lui dit le P. Gaudt, que je mette une compresse sur votre front? — Oui, répondit aussitôt Berchmans, puisqu'ainsi le veut, ainsi l'ordonne la Compagnie.
— Quand je lui fis, pour la seconde fois, la même proposition, ajoute le P. Gaudt : — Si ma maladie durait longtemps, me dit Berchmans, elle coûterait cher. — Non, répondis-je, le vin n'est pas cher en Italie comme en Flandre, et celui-ci, vin de trois ans sans doute, n'est cependant pas de grand prix. —
pSXL à£6
Portrait du P. Vilelleschi.
Mettez-en alors un peu plus, reprit en souriant l'aimable malade (1). Ces soins étaient nécessaires pour conserver une chaleur naturelle qui diminuait sensiblement; mais Jean ne les
(i) « Jean, dit ici le P. Grassi, se montrait moins facile à persuader; quand on lui offrait quelque autre breuvage, qu'il jugeait coûteux, il disait : « Ne m'en donnez que le strict nécessaire. Tout cela, ajoutait-il, est trop précieux : ma vie ne le vaut pas». L'infirmier l'entendit souvent exprimer un même regret : « Vraiment, les supérieurs sont trop en sollicitude, ils s'occupent trop démon mal ». Au Père Savignano, qui le relevait un peu, avec des précautions respectueuses et craintives, Jean dit, d'un ton vif et ferme : « Oh ! n'ayez pas tant de compassion ».
acceptait que par obéissance : son cœur ne tenait plus à la terre. Il me redit plusieurs fois, durant cette matinée : «Nous partons, Père, nous partons »; et encore celles-ci : — Je me suis réjoui de l'heureuse nouvelle qui m'a été donnée : nous irons dans la maison du Seigneur (i)... Les actes de sa dévotion n'étaient presque pas interrompus, et bien qu'il accueillît avec bonne grâce tout le monde, il aimait mieux prier ainsi ou s'entretenir avec un ou deux visiteurs seulement (2).
Berchmans avait dit : « Je serais heureux de voir le très Révérend P. Général, de recevoir sa bénédiction, et de le remercier avant de mourir ». Vers une heure après-midi, le P. Général Muzio Vitelleschi vint de la Maison professe visiter le malade du collège Romain : « Eh! bien, Frère Jean, lui dit-il en entrant, vous voulez donc aller en paradis sans nous? — Berchmans sourit et inclina la tête*, puis : — J'avais beaucoup désiré, dit-il, voir Votre Paternité, et recevoir sa bénédiction avant de mourir. Je vous remercie, mon très Révérend Père, de tout le soin que l'on a eu de moi dans la Compagnie, et je vous demande pardon. — Eh! mon Frère, répondit le Général, vous n'avez pas fait grand'chose qui ait pu m'offenser ». Trempant alors son doigt dans l'eau bénite, le P. Vitelleschi traça sur le front de Jean le signe de la croix ; et comme il sentait l'émotion le gagner et les larmes venir, il se retira : on entendait le vénérable vieillard s'exclamer : Jesn! Jesul Domini sumus , Domini sumus!
Le malade demeura consolé de sa visite, et il sembla même, dans l'après-midi, retrouver quelque vigueur. On s'en félicitait autour de lui comme d'un acheminement vers la santé. Un Frère disait : « L'Extrême Onction l'aura guéri ». Jean se contenta de répondre : « Il est vrai que l'Extrême-Onction peut guérir ». Mais il désirait la mort et se montrait assuré de mourir. Quelqu'un lui dit : « Votre maladie, comme celle du Bienheureux Stanislas, s'est déclarée le 10 août; voudriez-vous comme lui
(1) « Lœtatus sani in his qncc dicta sunt mini; indomum Domini ibimus ».
(2) Ce jour-là même, 1 1 août, le Recteur fit appendre à la porte de Jean un avis, qui en interdisait l'entrée à ceux qui n'auraient pas permission de visiter le malade :deux ou trois visiteurs seulement devaient entrer à la fois.
mourir le 1 5 ? — Si je dois, en cela, répondit Berchmans, imiter le Bienheureux Stanislas, je mourrai plus tôt, car je me suis alité avant le 10 août. »
Le P. Van Doorne vint proposer à son saint compatriote un vœu en l'honneur de Notre-Dame de Foye : « Promettez, disaitil à Berchmans, de visiter son sanctuaire, si la santé vous est rendue ». Le Père offrait en même temps au malade quelques petites pierres, recueillies sur le sol même où fut d'abord honorée la statue miraculeuse de Notre-Dame. Il ajouta : « D'autres ont été miraculeusement guéris ». Jean' écoutait respectueusement, mais il fut aisé de voir qu'il ne jugeait pas à propos d'accéder aux désirs du P. Van Doorne. — Jean remarqua, de son côté, la contrariété qu'en ressentait le Père.
Aucun autre incident notable ne se produisit jusqu'au soir : « Hors le temps des classes, dit Louis Spinola, je demeurai dans la chambre de Jean, lui rendant de petits services. D'autres, en grand nombre, recherchaient le même avantage, et s'estimaient tout heureux que Berchmans sollicitât d'eux un office quelconque de charité, ou que la Providence leur fournît l'occasion de l'exercer. Pour lui, nous l'entendions s'exciter de plus en plus au désir du ciel par de fréquentes oraisons jaculatoires, toutes fort belles. Il répétait plus souvent celle-ci : — Marie, ne me trompez pas; je suis votre fils, vous le savez, je l'ai juré: Maria, ne me f allas ;filius tuussum, tu scis quia juravil — Un gémissement s'échappa, une fois, de sa poitrine : — Qu'avez-vous, Jean? lui dit un des assistants. — Je remercie Dieu, répondit Berchmans, du bienfait de ma vocation ».
Aux approches de la nuit, le docteur Filandro visita son malade; mais ne voyant aucun remède qu'il pût utilement ordonner, il se contenta d'adresser à Jean quelques paroles pieuses et encourageantes. — Berchmans remercia le docteur, que l'expression joyeuse du visage de son malade laissa tout édifié et consolé.
La nuit venue, le Supérieur désigna ceux qui veilleraient près du malade. Il n'était pas un frère de Berchmans qui n'eût solli-
cité cette faveur. Le P. Grassi, le P. Gaudt, les Frères Bruno Bruni, Louis Spinola et quelques autres furent choisis : « Je demandai à notre cher malade, raconte le P. Gaudt, s'il n'entendrait pas volontiers le récit de la Passion de Notre Seigneur Jésus Christ, ou celui de la mort du Bienheureux Louis. Jean choisit cette dernière lecture, et le F. Bruni la commença aus-
sitôt. Quand le Père arriva à l'endroit où il est dit que Louis de Gonzague ne donna, durant sa maladie, aucun signe d'impatience, Jean leva les yeux vers le crucifix : — Seigneur, dit-il, je ne sais si je vous ai offensé en ce point : si je l'ai fait, pardonnez-moi ! — Quand il entendit que le Bienheureux Louis avait récité le Te Deum, à l'annonce de sa mort prochaine, il nous pria de le réciter avec lui ; ce que nous fîmes aussitôt ».
Un peu plus tard, Jean chantait, à demi-voix, cette pieuse strophe : « Marie, Mère de grâce, Mère de miséricorde, protégeznous contre l'ennemi, et à l'heure de la mort accueillez-nous : Maria, Mater gratiœ, Mater misericordiœ , tu nos ab hoste protège et hora mortis suscipe ». Le nom et l'invocation de Marie rappelèrent à Jean le vœu proposé par le P. Van Doorne, en l'honneur de Notre-Dame de Foy : « Que sont devenues ces pierres? demanda-t-il au P. Gaudt. — Les voici, dit le Père, et il les lui remit. — Bientôt, reprit Berchmans, je ferai un vœu, selon le désir du P. Van Doorne; mais je le ferai sans condition». Peu après le P. Van Doorne entra. Berchmans, on le comprit, voulait consoler le bon Père : « Je vais, s'empressa-t-il de lui dire, je vais prononcer le vœu dont vous m'avez parlé ». Et faisant le signe de la croix, il dit : « Au nom de la très sainte Trinité et de la Bienheureuse Vierge Marie, je promets de visiter
cette chapelle » Ici Berchmans s'arrêta. Le P. Van Doorne
poursuivit : « Si je retourne guéri dans ma patrie. — Non, interrompit Berchmans, ce n'est pas bien dire, ma patrie » -, et il acheva en ces termes : « si je retourne en Flandre ». Et à l'instant, il se débarrassa des petites pierres, comme s'il eût eu dans la main des charbons ardents (i).
(i) Nous suivons la relation du P. Gaudt. Ailleurs, on trouve le même récit, avec quelques variantes : elles sont du P. Grassi : « ... essendo stato, un poco di tempo, colla mente alzata a Dio, comincio, dicendo :
« Comment me trouvez-vous? dit Berchmans à l'infirmier, qui lui tâtait le pouls. — Hélas, mon Frère, répondit l'infirmier, nous marchons vers le terme ». Jusqu'à cette heure, Jean avait tenu, par dévotion, à recevoir de petits services de la main des prêtres : « Il ne faudra plus me toucher désormais, dit-il aux prêtres qui se trouvaient près de son lit : vous risqueriez d'encourir, en accélérant ma mort, une irrégularité. Donnez-moi, ajouta-t-il, donnez-moi mon crucifix, je vous prie». Il le tint d'une main, et de l'autre retira le chapelet qu'il avait passé à son cou. « Le livre des Règles est là, dit-il ensuite : donnez-le moi ». On lui donna un livre des Règles. Quand il l'eut ouvert : « Pas celui-là, dit-il; les Règles des scolastiques n'y sont pas ». On lui en donna un autre : « Bien je vous remercie ». Alors, il fit comme un faisceau de ces trois objets, enlaçant de son rosaire le crucifix et le livre des Règles; puis, les pressant avec amour sur sa poitrine, le visage épanoui de bonheur : « Voilà, dit-il, les trois objets qui me sont le plus chers ; avec eux, je mourrai volontiers : hcec sunt tria mihi carrissima : cum lus libenter moriar ». Et il les baisait, les appliquait sur son cœur et les baisait encore (i).
Dans les feuilles blanches d'un petit cahier, il avait soigneusement collé tous les billets qui, depuis son entrée dans la Compagnie, lui avaient été remis pour signaler, chaque mois, un saint à sa dévotion, et à ses réflexions une sentence de l'Ecriture sainte. Jean pria ses Frères de lui lire, de temps en temps, quelqu'une
« In nomine sancthsimce Trinitatis, et ad honorent Beatœ Marisa Virginis promitto, si sanus rediero ...
« E qui, soggiungendogli il Padre Marco : ... in patriam, egli lo disse; ma poi, quasi avvedutosi di un errore, soggiunse : non valet illud in patriam; e, mutando, disse : in Flandriani; e seguito : me visitaturum ejusdem Beatœ Virginis templum.
« Tosto che ebbe finito, quasi liberatosi da un pensiero molesto, rese le pietruzze al Padre, ed alzati gliocchi al cielo, disse : Fiat voluntas Domini ».
(i) La mémoire de cet acte si touchant et si expressif se maintien t plus vivant en Belgique, grâce à une pieuse coutume que le Provincial de Flandre exposait, en ces termes, dans sa déclaration, datée du 9 mars 174J :
« Ego infrascriptus sancte testor hanc esse et {ut ex senioribus etjubilariis nostris intellexi] fuisse, a seculo et ultra, in Provincia nostra Flandro-belgica, consuetudinem, pio venerabilis Joannis Berchmans exemplo inductam, qua omnes novitii nostri, ubi mane composuerunt lectum, imponunt cervicali crucem, rosarium et libellum Regularum, in tesseram suœ propensionis et affectus in Christian, in Deiparam, in Regularum observantiam; tum etiam in signum fiducice et desiderii, quibus velint libenter mori in hac sua propensione et affectu, ad exemplar venerabilis Joannis Berclimanni ».
de ces sentences. En d'autres moments, sur sa demande, on lui donnait lecture d'un des Psaumes graduels, et il voulait s'arrêter aux sentiments que lui suggérait chaque verset. Ainsi la prière remplit les heures de cette longue nuit (i).
A une heure après minuit, Jean sembla vouloir reposer. Les Pères qui l'assistaient sortirent, un moment, pour respirer un air plus pur (2). « Quand je rentrai, dit Louis Spinola, je trouvai Jean éveillé, les bras hors des couvertures. Comme la chaleur était accablante, je pensai qu'il voulait se procurer ainsi un peu de fraîcheur. Je sus, le lendemain, qu'il avait eu froid, et qu'impuissant à ramener ses bras, il n'avait pas voulu troubler le sommeil de l'infirmier, que la fatigue avait endormi près de lui ».
Jeudi matin, 12e jour d'août, vers quatre heures, Berchmans disait : « Le Père Recteur fait tout ce qu'il peut, afin d'obtenir de Dieu qu'il me laisse sur la terre, pour le bien de notre Province; mais je crois qu'il ne sera pas exaucé ». Le saint Frère achevait à peine, que le Recteur entra, et après s'être informé de l'état du malade : « Frère Jean, lui dit-il, je vous ordonne de demander à Dieu votre guérison, si ce doit être pour sa plus grande gloire ». — Le Recteur sortit. Aussitôt, l'obéissant Berchmans adressa à Dieu la prière que lui imposait son Supérieur. Quelque temps après, le Supérieur rentra, témoigna à Jean qu'il était satisfait de son obéissance, et ajouta : « Je viens de réciter le saint Office; j'ai rencontré quelques paroles qui me semblaient propres à vous consoler, et comme écrites par vous. C'est Dieu qui parle : — Mon enfant, vous dit-il, ne crains rien ; car je suis avec toi. Quand tu passeras par le feu, sa flamme ne te nuira point. C'est moi qui te délivrerai de la main des méchants, etc. Espérons que ces paroles se vérifieront en vous. —
(1) Nous nous sommes attaché au récit du P. Cépari. sans tenir compte des divergences de détail de quelques témoins. La narration du P. Cépari fut nécessairement contrôlée par ces témoins eux-mêmes, et ils n'auraient pas manqué de provoquer des corrections, s'ils les eussent jugées opportunes.
(2) Quelques mots du P. Gaudt prouvent que Jean, plus d'une fois durant cette nuit, désira être encouragé parla présence, la vue du prêtre : « Riposando, la notte penultima, in una camara vicina, mi fece chiamare, e demandandogli che cosa egli volesse, rispose : ■ Xon ho bisogno Ji tiiente, sed vocavi SfsiPEK,quia ecce imus».
Elles se vérifieront, je l'espère, dit Berchmans, mais grâce aux mérites de la Bienheureuse Vierge ».
On l'entendit, plusieurs fois, répéter doucement : « Mon enfant, ne crains rien, je te délivrerai de la main des méchants : Puer meus noli timere ; liber abo te mann pessimorum.
Le Père Recteur et les autres Pères s'étaient éloignés : « Je venais d'entrer, dit Jean Oliva ; le saint Frère se tourna, tout à coup, vers une image de Notre-Dame, et dit ces mots, avec un accent pénétré : — O Marie, ne me trompez pas, vous qui ne m'avez jamais trompé : car, je suis votre fils, vous savez que je l'ai juré : O Maria , ne me f allas, quœ me numquam fefellisti ; quiajîlius tuus ego sum : tu scis quia juravi ! — Ne craignez pas, dis-je aussitôt à Berchmans-, elle vous aidera, la Vierge de miséricorde : elle n'a jamais abandonné personne. — Alors Berchmans, comme s'il eût été un peu en colère : — Je n'en doute pas, Oliva, me dit-il, non, je n'en doute pas. — Penser, en effet, qu'il pût se défier de Celle qu'il appela toujours sa mère, c'était lui faire injure (i) ».
« Le jeudi matin, raconte J. B. Ballerati, le docteur Bagnarea entrait à peine, que Jean le salua par ces mots : « Signore, imus, imus ».
« Le docteur n'en comprit pas le vrai sens, et trompé, ce semble, par la joie de Berchmans, il se montra plus satisfait de l'état du malade. Mais je ne sais vraiment sur quoi il fondait son jugement, car, à mon avis, l'état du malade empirait, d'un moment à l'autre. Jean me demanda ensuite ce que je pensais : « Je pense, lui dis-je, que nous allons de mal en pis. — Tel est aussi mon sentiment, me répondit le saint Frère », et il me demanda si la parole lui resterait jusqu'à la fin. Je lui répondis que je l'espérais; ce qui le réjouit beaucoup, et il dit : « J'en rends grâce à Dieu, de tout mon cœur».
(i) « Esso, mezzoin collera, mi disse : « Non dubito, no. non dubito, Oliva; » parendogli che gli avessi fatto ingiuria, a sospettare ch'esso dubitassedi quella ch'esso indubitamente teneva per Madré ».