‹ Vie de St. Jean Berchmans de la Compagnie de JesusChapitre 48 sur 61 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Justement fière devoir élevé un tel enfant, jalouse de le voir signalé à la vénération du monde chrétien et proposé par l'Église à Timitation de la jeunesse, la Flandre, par l'organe de ses évêques, de ses princes, de ses universités, sollicita en divers temps la béatification de Jean Berchmans. Des rois, des reines, joignirent leurs instances aux instances de la Flandre et aux vœux de la Compagnie de Jésus.

Il fallait, pour obtenir la décision de l'Eglise, établir d'abord Théroïcité des vertus de Berchmans : ce point fut l'objet d'un premier procès débattu, en 1745, sous le pape Benoît XIV, et repris, un siècle plus tard, sous le pontificat de Grégoire XVI. On sait que ces débats sont contradictoires. La cause d'un Serviteur de Dieu, poursuivie par ses Postulateurs et ses Avocats, est combattue par le Promoteur de la foi, obligé de rechercher scrupuleusement et de mettre en lumière tout ce qui, dans les paroles, dans les écrits, dans les actes du Serviteur de Dieu, aurait pu être défectueux ou moins parfait.

On ne lira pas, sans intérêt ni sans fruit, le résumé fidèle du débat relatif à Théroïcité des vertus de Jean Berchmans. Il est tiré du texte même des rapports du cardinal Portocarrero et du cardinal Pedicini, Préfets de la Congrégation des Rites, le premier en 1745, le second en 1843 :

ce Je dois, très Saint-Père, défendre, contre les attaques du R. P. Promoteur de la foi, Théroïcité des vertus du Vénérable

Jean Berchmans, scolastique de la Compagnie de Jésus, et répondre successivement à chacune de ses objections.

« I. — Il dit, en premier lieu : — Tous les témoins parlent de Tinnocence singulière de Jean Berchmans; lui-même confirme, par ses propres assertions, les dires de ses maîtres ou de ses Frères. Comment expliquer, après cela, que tous les soirs Berchmans pût dire : — Que n'ai-je évité toute faute! Je me repens du fond du cœur, ô mon Dieu... — Ailleurs il parle de ses crimes. Le P. Corneille de La Pierre, qui le connaissait fort bien, a dit de lui : En embrassant l'état religieux, il échangea l'amour du siècle contre l'amour de Dieu : Amorem asœculo inDeum transfndit. Que devient donc cette robe baptismale dont tous le parent à l'envi?

« Je réponds : — Tout le monde ne sait-il pas que les plus grands Saints se sont appelés de grands pécheurs? Jean commettait les fautes dans lesquelles le juste, selon la parole de l'Esprit Saint, tombe sept fois le jour. Qu'il appelât ses fautes des crimes et les déplorât amèrement, c'est la preuve irrécusable que son âme était admirablement éclairée de Dieu, et sa charité très parfaite. Le P. Corneille de la Pierre n'a pas connu Berchmans dans le siècle; or, ceux qui l'y connurent attestent unanimement son innocence. Il faut donc interpréter bénignement une parole, qui n'a pas d'ailleurs le sens rigide que lui donne notre adversaire ; elle signifie que Berchmans trancha, dès son entrée en religion, les liens de famille qui le rattachaient encore au monde, et put offrir à Dieu un cœur désormais libre de toute affection terrestre.

« II. — Quand on accorderait, ajoute le Promoteur de la foi, que Berchmans fût innocent, il ne serait pas pour cela un héros. Et, pour parler d'abord de sa vie dans le siècle, qu'y voit-on de si extraordinaire? Jean s'y montra-t-il jamais autre chose qu'un bon fils de famille, un adolescent modeste? Encore ces vertus simples lui furent-elles rendues plus faciles par son humeur naturellement douce et bonne.

« Je réponds : — Benoît XIV enseigne que l'excellence d'une œuvre constitue son héroïcité. L'excellence elle-même de l'œuvre résulte de sa difficulté; et cette difficulté se mesure d'après l'âge, la condition de celui qui agit. Or, ces principes établis, qui ne voit l'excellence, l'héroïcité des œuvres de Berchmans enfant? »

Ici le défenseur résume les actes vraiment héroïques de l'enfance de Berchmans*, puis il conclut : « Ces actes seraient héroïques chez un adulte; ne le seront-ils pas chez un enfant? — L'excellence des actions dit encore Benoît XIV, peut se déduire de l'admiration qu'elles excitent. Or, les parents, les maîtres, les condisciples de Berchmans enfant, s'accordèrent à lui donner les titres âCange et de saint.

« III. Du moins faudra-t-il convenir, poursuit le Promoteur de la foi, que la vie de Jean Berchmans, en religion, n'eut rien d'héroïque. On ne saurait signaler une seule action du serviteur de Dieu que tous les autres religieux de la Compagnie de Jésus, spécialement les scolastiques, n'accomplissent chaque jour avec grande ferveur; et pourtant, nul ne songe à les appeler tous des héros. La conclusion serait qu'il faudrait canoniser presque tous les Jésuites. Il est vrai que le P. Cépari semble insinuer cette conclusion, quand il écrit dans sa Vie de Berchmans : — Il a plu à Dieu de canoniser notre vie commune en la personne de Jean Berchmans ».

— « Au nom des Pères de la Compagnie de Jésus, je rends de vives actions de grâces au R. P. Promoteur de la foi, pour la haute opinion qu'il a de leurs scolastiques; mais ils restreignent eux-mêmes la portée de sa louange, par ce fait qu'en trois siècles, ils n'ont proposé aux honneurs de la Béatification que trois de ces jeunes religieux, alors que tous seraient dignes d'être canonisés, si l'on en croit notre adversaire. Les Pères de la Compagnie savent, en effet, qu'une fidélité commune dans l'observation des Règles ne suffit pas, pour faire d'un scolastique ou d'un novice un héros.

« Le P. Cépari écrivait pour l'instruction des jeunes religieux : il a très sagement dit que la pratique des saintes Règles de la

Compagnie de Jésus peut élever une âme à la plus haute perfection, sans le secours de ces industries extraordinaires, que les jeunes gens, par une illusion trop commune, sont tentés de préférer à la sagesse des Règles. Le Serviteur de Dieu Jean Berchmans, en se sanctifiant dans la voie simple des Règles, a canonisé cette voie ».

Le défenseur expose ensuite la vie de Berchmans au noviciat et au scolasticar, puis il conclut : « Les témoignages unanimes des Pères et des Frères du noviciat de Malines et du collège Romain établissent que la vertu de Berchmans y brilla d'un éclat singulier. On peut dire qu'il y apparut comme un soleil entre des étoiles. Notre adversaire n'a donc pas à craindre que de la béatification de Jean Berchmans il soit nécessaire de passer à la canonisation de tous les Jésuites.

« IV. Berchmans sera donc un héros; mais un héros comme on n'en vit jamais, c'est-à-dire un soldat qui triomphe, sans avoir eu d'ennemis à combattre : aucune tentation, aucun trouble ne s'est mêlé à cette existence toute sereine. Jean Berchmans a vécu à côté du champ de bataille; il n'y a jamais posé le pied. Son affabilité, sa douceur, la beauté même de son visage, lui gagnaient l'affection de tous : nul ne le contredit, tout le monde l'aima ». Ainsi parle l'adversaire :

« Si le promoteur de la foi disait vrai, l'Ecriture sainte, tous les saints Docteurs , les conciles de l'Église auraient enseigné Terreur. J'interroge saint Jean Chrysostome : — Quelle énergie, quels efforts, dit-il, ne doit pas déployer l'âme innocente, pour se maintenir dans une pureté semblable à celle des anges! — Qu'un homme, écrit Benoît XIV , passe sa vie exempt de tout péché mortel, c'est de tous les actes héroïques le plus héroïque : aussi est-ce justement que l'on admire les Saints qui ont ainsi gardé leur âme intacte, au milieu des pièges innombrables de Satan et dans l'infirmité de la chair : et le nombre de ces hommes est petit. Et le Vénérable Jean Berchmans ne serait pas un héros, lui qui a gardé son âme exempte, jusqu'à la mort, de tout péché véniel?

« Il est de foi, le concile de Trente le définit, que la conçu-

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piscence demeure en tous les fils d'Adam, après le baptême, et les incline au péché, et que Dieu la laisse en nous, afin que l'occasion de combattre nous soit une occasion de triompher. Il est de foi, saint Pierre nous l'enseigne, que le démon rôde autour de nous, comme un lion rugissant, et cherche incessamment à nous dévorer. Jean Berchmans a vécu soumis à ces lois communes. S'il n'a pas ressenti vivement l'aiguillon des mauvaises convoitises, les mouvements des passions, c'est la gloire de sa fidèle correspondance à la grâce, de sa vigilance scrupuleuse, qui prévenait les attaques de l'ennemi. Or, de toutes les luttes c'est la plus difficile; de toutes les victoires, c'est la plus rare. Il n'est pas vrai que Berchmans n'ait eu que des amis : dès l'enfance, il aima des ennemis; mais l'on sait que sa charité, plus que la beauté de son visage, lui enchaînait les cœurs du plus grand nombre : et c'est un autre triomphe de son héroïque vertu.

« Jean Berchmans fut donc un héros militant : grâce à sa magnanimité, le mai, en vingt ans, ne put approcher une fois de son âme. Et quand Dieu permit que l'ennemi approchât de Berchmans mourant, l'intrépide soldat eut encore assez de force pour repousser ses plus terribles assauts.

« V. — Mais oserait-on, poursuit le contradicteur, comparer cette vertu facile de Jean Berchmans aux vertus des Saints? Et pour ne parler que de Saints couronnés dès leur jeunesse, voudrait-on mettre en parallèle Jean Berchmans avec les Saints Louis de Gonzague et Stanislas Kostka?

— « Oui, répondrons-nous. Les comparaisons, il est vrai, ne doivent jamais être urgées : mais un regard superficiel démontre que le Vénérable Jean Berchmans est un digne frère de Louis de Gonzague.

Jean ne put abandonner une principauté : il n'en avait point; mais tout ce qu'il avait, vingt-cinq florins, il le donna, sans en rien garder. La nourriture de Jean excédait le poids d'une once; mais il devait travailler tout le jour, en de rudes offices de. serviteur , et étudier durant la nuit. Le jeûne néanmoins lui était

familier, et son âme voyageait, disait-on, loin de la table où il prenait des aliments nécessaires. Jean n'avait pas à se prémunir, comme Louis, contre le luxe des ameublements, les délicatesses de la couche : la chambre, le lit de Berchmans durent ressembler toujours au logement, au lit de saint Alexis. Berchmans ne tomba jamais, il est vrai, demi-mort aux pieds d'un confesseur; mais on ne lit pas que saint Jean ait aussi amèrement pleuré que saint Pierre. Comme Louis, Jean voua à Dieu sa virginité, dès l'enfance : tous deux trouvèrent dans l'oraison les délices de leurs journées et de leurs nuits; tous deux aimèrent la Vierge Marie d'un amour tendre. On appelait Louis un ange; ainsi appelait-on Berchmans. L'âme et les sens de Louis échappèrent aux moindres atteintes du vice : l'âme et les sens de Berchmans ne furent pas moins privilégiés. Pour s'arracher à la famille, ils soutinrent les mêmes combats; et dans la Compagnie de Jésus, ceux qui connurent Louis de Gonzague dirent, plus tard, en considérant Jean Berchmans : — C'est Louis qui reparaît au collège Romain, et il y reparaît, ce semble, plus parfait.

« Avec non moins de confiance, nous rapprocherons le Vénérable Jean Berchmans de son frère saint Stanislas Kostka. Chez les deux, à une grâce angélique s'alliait une angélique modestie. Nul ne regardait Stanislas sans devenir plus chaste : ce don merveilleux fut aussi le partage de Berchmans. Stanislas s'évanouissait quand, devant lui, quelqu'un proférait des paroles peu réservées. En présence de Jean, personne n'osa dire de telles paroles, et le seul nom du mal le faisait frissonner. Jean eut moins à souffrir des résistances de son père, que Stanislas des mauvais traitements de son frère; mais telle fut aussi la condition de Louis de Gonzague. Il était prêt, au reste, comme Stanislas, à vivre de pain et d'eau, plutôt que de renoncer à sa vocation. S'il m'est permis de dire toute ma pensée, Jean et Stanislas ont marché d'un pas égal dans le chemin de la sainteté, et l'on ne saurait faire entre les deux une part plus large d'admiration, sans l'attribuer à Jean Berchmans (i).

(i) Une cousine du Bienheureux Jean. Anne Berchmans. morte en odeur de sainteté le 7 novembre i665, raconte elle-même que Notre-Seigneur lui montra, un jour, la beauté spirituelle et la gloire de Stanislas Kostka et de Jean Berchmans: — Je vis, dit-elle, saint

« VI. Mais où donc surprit-on jamais le Vénérable Berchmans en extase? Qui Ta vu dans un ravissement? Quel autre des dons merveilleux de saint Stanislas a-t-on remarqué en lui? Or, la charité parfaite des Saints obtient toujours ces récompenses.

« Benoît XIV répond pour moi : — L'extase n'est pas une preuve de sainteté et ne sanctifie pas par elle-même; elle n'est, en effet, qu'un don gratuit : aussi n'a-t-elle de valeur, dans les causes de Béatification, qu'après la preuve faite de l'héroïcité des vertus.

« Jean Berchmans fut d'ailleurs extatique : n'était-ce pas l'extase qui, durant l'oraison, après l'avoir transfiguré, le rendait insensible au froid, aux piqûres des insectes? N'était-ce pas de l'extase que ses Frères devaient le retirer, en le secouant, en l'appelant à haute voix, quand il priait devant le très saint Sacrement ou devant les images de Notre Dame? Le corps du Vénérable Jean ne fut jamais vu élevé de terre par l'effet d'un ravissement : on ne lit pas que saint Louis de Gonzague ait, non plus, été ravi. Saint Stanislas éprouva ces effets de l'action divine; mais il eut, à un degré peut-être moindre que ne l'eut Berchmans, le don de prophétie et de pénétration des cœurs.

a VII. A qui cependant, je le demande, pourra devenir utile l'exaltation d'un jeune homme que Dieu n'a pas voulu revêtir de l'éclat des dons gratuits et de la gloire des œuvres retentissantes? Ses Frères eux-mêmes n'en retireront aucun profit : la béatification du vénérable Jean leur sera même nuisible. C'est l'exhortation constante de saint Ignace à ses fils : — Il faut souffrir de grandes persécutions, opérer de grandes choses, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. — La béatification de Jean Berchmans détourne les jeunes Religieux de ces généreuses ambitions, et les rabaisse au petit soin d'observer de menues Règles et des ordonnances éphémères de supérieurs.

— « L'objection est évidemment sans portée. Comment saint

Stanislas tout dévoré des flammes de la charité qui s'e'chappaient du cœur de Jésus. Le Bienheureux Jean ne m'apparut pas aussi éminent en amour; toutefois, sa récompense et sa gloire sont incompréhensibles. Il est, lui. remarquable entre tous par l'éclat et les mérites d'une innocence d'enfant et richement doté des mérites de l'innocence de Jésus Christ ». — P. Vanderspeeten.

Ignace a-t-il prétendu disposer ses fils aux grandes actions et aux grandes souffrances? Par l'observation fidèle des Règles. Pour obtenir d'invincibles athlètes, il exige d'abord des novices parfaits et des scolastiques adonnés à l'étude des sciences. Saint Louis et saint Stanislas n'ont été grands, que par cette préparation de leur cœur et de leur intelligence pour les plus grandes œuvres.

« J'observe même que, dans ce travail préparatoire, Jean Berchmans a manifesté des ambitions supérieures, si je Pose dire, à celles des deux jeunes Saints. S'il entra dans la Compagnie de Jésus, ce fut pour s'y disposer plus efficacement à la conversion des hérétiques et des infidèles. Le motif de sa joie, quand il vient à Rome, c'est qu'il pense s'acheminer déjà vers les Indes ou la Chine. Mourir sur un champ de bataille, au milieu des soldats de l'Église, c'est le vœu habituel de son cœur. Novice, il apprend la langue française, et ne dût-elle lui servir qu'à faire du bien à une âme, il estime ses peines bien payées. A Rome, il travaille sans repos, et pas un instant il ne perd de vue la fin apostolique de ses études. — N'est-ce point déjà un athlète d'Ignace, armé pour les plus grands combats?

« Et d'ailleurs, sans tenir compte de la fin sublime, qui relève à sa propre hauteur les moindres observances, un courage médiocre suffira-t-il à l'accomplissement exact de tant de règles, qui saisissent de toutes parts, pour se l'assujettir, la volonté d'un fils de saint Ignace? — La difficulté est grande, et je ne forme qu'un souhait pour la gloire des frères de Jean Berchmans, c'est qu'en mourant, ils puissent dire comme lui : — Je ne me souviens pas d'avoir délibérément violé une seule de nos Règles, une seule ordonnance des supe'rieurs.

« L'adversaire est-il satisfait? — J'ajoute : la béatification de Jean Berchmans canonisera, non pas l'Institut de saint Ignace, déjà plusieurs fois canonisé par les Souverains Pontifes et par le concile de Trente, mais elle canonisera la vie commune de la Compagnie de Jésus. Les jeunes Religieux apprendront qu'ils peuvent, sans passer par des voies extraordinaires, s'égaler aux Saints les plus innocents, aux Saints les plus pénitents, puisque Jean Berchmans leur apparaîtra couronné, dans le sentier com-

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mun de la Règle, des gloires de Louis de Gonzague et de Stanislas Kostka.

« La béatification de Jean Berchmans encouragera les pauvres, les petits; car elle associera, dans une commune gloire, un enfant des conditions inférieures aux fils des plus nobles familles; et comme les hautes classes trouvent des modèles en Louis de Gonzague et Stanislas Kostka, ainsi les classes moyennes auront en Jean Berchmans un modèle non moins séduisant.

« VIII. Contraint de reconnaître Théroïcité matérielle des actes du Serviteur de Dieu, notre adversaire ose bien incriminer ses intentions. Ecoutons-le :

« Jean Berchmans avait des parents honorables, sans doute, mais pauvres. Ne pourrait-on pas légitimement attribuer à une prudence humaine, plutôt qu'à l'héroïcité de la vertu, le zèle vraiment peu commun avec lequel il remplit toutes les obligations de la vie religieuse? N'appréhendait-il pas qu'une vie tiède ne l'exposât à être chassé de la Compagnie et ne le réduisît ainsi à reprendre ses durs labeurs de domestique?

— « Cette objection mérite à peine d'être réfutée. Y aurait-il doute sur les intentions du Vénérable Serviteur de Dieu, qu'il faudrait, selon les principes de la justice, les croire droites et saintes ; mais le doute n'est pas admissible.

a Qui ne voit d'abord que Jean Berchmans pouvait, sans déployer une énergie admirable, éloigner de lui le danger d'une expulsion? Un zèle fort médiocre suffisait à cela; car enfin, les constitutions des Ordres religieux proposent la vertu héroïque, mais ne l'exigent pas sous peine d'exclusion. Si tous les religieux qui n'égalent pas Jean Berchmans devaient être chassés des maisons religieuses, on les verrait toutes bientôt presque désertes. Le Serviteur de Dieu ne pouvait donc concevoir une frayeur aussi ridicule que celle d'être chassé de la Compagnie de Jésus, s'il n'y persévérait dans l'exercice constamment héroïque de la vertu. Il savait que l'on n'est chassé d'un Ordre que pour des fautes graves, et il ne connaissait pas moins la charité des supérieurs chargés d'appliquer les sages constitutions de l'Ordre.

39o LE B. BERCHMANS A ROME.

« Jean Berchmans craignait, il est vrai, de perdre sa vocation, s'il ne travaillait à devenir un saint : mais cette appréhension fut celle de tous les saints religieux, et elle est un fruit de l'humilité, comme aussi d'une sainte prudence, l' Esprit-Saint nous enseignant que les petites négligences amènent les grandes ruines : Qui spernit modica paulatim decidet.

« Mais pourquoi faire à une difficulté sans valeur l'honneur d'une si longue réponse? Jean Berchmans savait fort bien que l'archevêque de Malines avait regretté vivement son entrée en religion, et que le prélat s'estimerait toujours heureux de l'accueillir et de récompenser généreusement ses travaux apostoliques dans le diocèse».

« IX. L'adversaire accorde que le noble cœur de Jean ne fut pas accessible à des préoccupations aussi bassement intéressées-, mais il croit pouvoir établir que le mobile de ses oeuvres héroïques ne fut autre que le désir de la vaine gloire. A l'entendre, le Serviteur de Dieu ne sut pas se défendre contre cette faiblesse de plusieurs nobles âmes, et pour le prouver, il accumule des faits qui, selon lui, dévoilent dans l'âme de Berchmans les petitesses de l'orgueil et de la vanité. Les faits énumérés sont les suivants :

« Jean remettait, chaque mois, à son professeur une note des prières et des pénitences qu'il offrait à Dieu pour lui.

« Il révèle les grâces de Dieu les plus intimes, non seulement aux supérieurs, mais à des Frères convers, c'est à un Frère coadjuteur qu'il dit, un jour : — Je n'ai jamais eu dépensées ni d'impressions contraires à la chasteté.

« Il tient note de ces grâces de Dieu; il écrit : — Dieu est l'époux de mon âme; il m'a préservé de tout pèche mortel.

u On l'entend parler avec une hauteur blessante à des hommes éminents, à des prêtres tels que le P. François Strada et le P. Corneille de la Pierre.

« Les approches même de la mort ne modèrent pas ces mouvements de jactance.

-.( Durant sa dernière maladie, Jean Berchmans promet avec assurance d'obtenir de Dieu des grâces pour ses Frères; il dé-

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clare n'avoir jamais commis de péché véniel; il donne, avec autorité, des avis, des conseils à des vieillards; il ne refuse même pas sa bénédiction-, il semble dire que la province de Flandre perd beaucoup en le perdant. On essaie de lui inspirer une crainte salutaire des tentations; mais il affecte une assurance que rien ne trouble.

« Si ce n'est point là de la jactance, de la vanité, de la présomption; du moins n'est-ce pas de l'humilité; encore moins ces paroles, ces actes manifestent-ils l'humilité héroïque admirée, requise chez les Saints : aussi, Dieu semble-t-il vouloir punir ces sentiments de vaine gloire, en permettant les tentations terribles qui agitèrent l'âme du Serviteur de Dieu, quand il fut près de rendre le dernier soupir.

— « Avant de répondre directement et d'expliquer les faits en détail, je pose deux principes :

« i° Selon la doctrine des Saints et l'enseignement théologique, révéler ses bonnes œuvres et ses vertus est, de soi, une chose indifférente, que la droite intention peut rendre très méritoire. Avec grand mérite, saint Paul a dit lui-même ses propres louanges.

« 2° Quand des signes manifestes ne démontrent pas qu'une action du prochain est viciée par des intentions mauvaises, il est de la justice de la tenir pour bonne. Ce sont les propres paroles du Docteur angélique(2. 2., quaest. 80, a. 4).

Ces deux principes justifieraient pleinement le Serviteur de Dieu, Jean Berchmans, quand même il serait possible d'émettre un doute sur la droiture de ses intentions. Mais le doute est-il possible, en présence des louanges unanimement données à sa très profonde humilité?

« Passant au détail des paroles et des faits incriminés, j'y trouve toujours à ajouter des circonstances qui manifestent des vertus, là où notre adversaire cherche à surprendre des défauts.

« Jean remet à son professeur une note de bonnes œuvres offertes à son intention. — Le professeur y vit toujours un acte de reconnaissance. Quand il l'aurait fait en public, ce n'eût pas

été vanité*, mais le très modeste jeune homme remit toujours ces billets secrètement.

« Jean révélait à ses supérieurs les secrets les plus intimes de son âme, — la Règle lui en faisait expressément un devoir.

« Il a dit à un Frère convers : — Je n'ai jamais eu de pensées contraires à la chasteté. — Le Promoteur se garde d'observer que Berchmans ajoutait : Grâce à la protection de la Bienheureuse Vierge. — ■ Le Serviteur de Dieu n'a pas révélé ce don à plusieurs, mais à un seul*, c'était une confidence d'amitié, et c'est une loi de l'amitié qu'elle ne se réserve pas de secrets.

« Jean tenait note des grâces que Dieu lui faisait. — En cela, il suivait le conseil des Saints; il imitait leurs exemples et, particulièrement, l'exemple de son Père saint Ignace.

« Jean parla avec une hauteur blessante au Père François Strada. — Ce digne religieux n'en fut point blessé, mais instruit et touché : il faut conclure que le ton résolu de Berchmans n'eut rien de blessant, et que Dieu lui inspira ces paroles, en ellesmêmes irrépréhensibles : — Mon Père, il faut dire d'abord : Que mon âme vive de la vie des justes, pour que nous puissions dire, un jour : Que la mort des justes soit ma mort. — Ce fut le ton insolite et résolu de Berchmans qui toucha le cœur du P. Strada. — Telle était, dit-il, la révérence de Berchmans à mon égard et à l'égard de tous, que ce ton insolite m'impressionna plus encore que sa parole *, — or, l'orgueil ne jaillit pas ainsi d'une source d'humilité; l'orgueil ne produit pas de tels effets dans les âmes : ainsi que la parole, le ton résolu qui l'accompagna fut donc suggéré de Dieu.

« Le récit du P. Corneille de La Pierre, comme le récit du P. François Strada, réfutent l'objection. Le pieux et savant religieux admira des actes de vertu là où le Promoteur de la foi trouve des actes vicieux. Il admira spécialement « l'humilité profonde » de Berchmans là où le Promoteur prétend trouver un orgueil blessant. J'ajoute que Berchmans devait, sous peine de violer la Règle, insister comme il le fit. Jean était désigné, en effet, pour servir à table, et il n'avait pas prévenu le Supérieur, comme une Règle expresse l'eût exigé, de son éloignement probable à l'heure du repas.

« A ses derniers moments, Jean promet à ses Frères d'obtenir pour eux, dans le ciel, des grâces de Dieu. — Ainsiontagi presque tous les Saints ; ainsi avait fait Louis de Gonzague, le modèle de Berchmans. — Il acceptait, dit Fauteur de sa Vie, toutes les commissions qu'on lui donnait pour le ciel, et cela avec un grand empressement, et il promettait, avec assurance, de demander à Dieu les grâces qu'on sollicitait.

« Jean déclare n'avoir pas commis de péch é véniel. — Le texte même du P. Cépari détruit l'objection : — Le Recteur lui demandant s'il désirait autre chose, Jean lui répondit, à V oreille : Si votre Révérence juge à propos de le dire à mes Pères et à mes Frères, ma plus grande consolation, à cette heure, c'est queye ne me souviens pas d'avoir, depuis mon entrée en religion, commis de péché véniel délibéré, ni violé aucune Règle, etc. — On comprend que, dans ces paroles, le P. Cépari n'ait pas vu autre chose qu'une « grande humilité et un grand désir de promouvoir l'observation des Règles » .

« Jean donnait, avec autorité, des avis, des conseils à des vieillards. — Il n'en donna qu'à ceux qui lui en demandèrent. Ces avis furent très profitables à ceux qui les reçurent, et Dieu, en manifestant à son Serviteur les dispositions intimes de ceux qui l'interrogeaient, témoigna, d'une autre manière encore, que ces conseils venaient de son Esprit et qu'il les dictait à Berchmans. Ce fut, au reste, le sentiment commun : — Chacun, dit un témoin, croyait entendre la voix même de Dieu plutôt que la voix de Berchmans.

« Jean ne refusa pas sa bénédiction. — Jean n'a béni que le jeune Nicolas Ratkai. Il résista longtemps, et ne céda enfin que pour ne pas contrister son ami -, il le bénit en secret. Louis de Gonzague mourant bénit, en présence de l'infirmier, un vieillard, un prêtre, le P. Louis Corbinelli, qui sollicita du Saint cette consolation. Nul n'a reproché à Louis de Gonzague, comme un acte d'orgueil, cet acte de charité.

« Jean semble dire que la province de Flandre perd beaucoup en le perdant. — Berchmans disait : — Le P. Recteur voudrait me retenir en ce monde, pour le bien de ma province. — Le Serviteur de Dieu exprime la pensée du Recteur et non la

sienne. Eut-il exprimé la sienne, l'humilité n'aurait point souffert de l'expression simple de la vérité.

a L'assurance de Berchmans contre les tentations n'est pas présomptueuse; il en fait remonter la gloire à Dieu : — Grâces à Dieu, dit-il, je me sens assez armé contre les tentations qui attaquent la foi. — Jean Berchmans n'eut pas de présomption dans sa confiance, et c'est pour cela qu'à plusieurs reprises, il conjura ses Frères de venir à son aide à l'heure de la tentation. Dieu permit que Berchmans fût violemment tenté, non pour le punir, comme notre adversaire l'insinue sans raison, mais pour le glorifier, en montrant clairement que le démon n'avait aucune prise sur son âme innocente. La tentation démontra, en effet, que les violences de l'enfer ne pouvaient incliner l'âme de Berchmans vers le péché : un million de morts lui semblaient préférables : elle démontra que, dans la vie du saint jeune homme, Satan ne découvrait aucune action qu'il pût lui reprocher comme une faute volontaire. La tentation fut pour Jean Berchmans une faveur, une récompense, et c'est pour cela que Dieu le prévint de sa venue prochaine.

« X. Le Promoteur de la foi se confesse vaincu. Il reconnaît que les vertus de Berchmans ont eu un certain degré d'héroïcité véritable; mais il essaie de les déprimer, en disant : — Ce ne furent, après tout, que des vertus de religieux, c'est-à-dire des vertus rendues faciles par les conditions favorables que lui créa la Religion. Au milieu des dangers du monde, ces actes eussent été' pleinement héroïques; entre les barrières protectrices d'un cloître, ils perdent beaucoup de leur valeur et de leur mérite; car il devient par trop aisé de les pratiquer.

— « Ces paroles recèlent des erreurs de premier ordre. Elles disent, ou il est du moins facile d'en conclure, que l'état séculier est plus parfait que l'e'tat religieux; que la condition des religieux préjudicie à l'héroïcité de leur vie; qu'il est plus facile d'exercer des actes héroïques dans la Religion que dans le monde. Or, ce sont là autant de propositions erronées.

« Et d'abord, l'état religieux est plus parfait que l'état sécu-

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lier : c'est l'affirmation même de Jésus Christ : — Si tu veux être parfait, vends tes biens, donne le prix aux pauvres, etc. C'est l'enseignement du Docteur Angélique, dont voici la conclusion (Opusc. de perfect. vit. spirit.) : « L'acte éminent de religion, c'est le sacrifice. On peut offrir en sacrifice à Dieu, ou les biens extérieurs, ou le bien-être du corps, ou la liberté de l'âme. Or, il y a entre le sacrifice, en général, et le sacrifice particulier d'holocauste, cette différence, que tout holocauste est un sacrifice, tandis que tout sacrifice n'est pas un holocauste. Quand l'homme sacrifie à Dieu une chose et s'en réserve une autre, il lui fait un sacrifice; quand, au contraire, il sacrifie à Dieu tout ce qui est son bien, tout ce qui est son plaisir, tout ce qui est sa vie, il offre à Dieu un holocauste. Or, c'est ce que fait le religieux, quand il se voue à la pauvreté, à la chasteté, à l'obéissance. Et c'est pour cela qu'entre tous les hommes qui rendent à Dieu le culte nécessaire de religion, eux seuls sont appelés religieux ».

« En second lieu, la condition du religieux, loin de préjudicier à l'héroïcité de sa vie, y ajoute une difficulté et une dignité spéciales. — L'holocauste du religieux ne s'accomplit pas, en effet, en un seul acte, comme l'holocauste des victimes : c'est un acte incessamment renouvelé, tant que dure la vie du religieux. Chaque jour, il doit sacrifier à Dieu tous ses biens, tous ses plaisirs, toute sa volonté : l'acte demeurant donc plus ardu que le sacrifice partiel des séculiers , à cette difficulté plus grande répond nécessairement une héroïcité supérieure. Il faut ajouter que chacun des sacrifices partiels quotidiens du religieux revêt, aux yeux de Dieu, la dignité de l'holocauste, duquel il dépend comme une branche de sa racine. Ainsi, si l'on suppose qu'un homme du monde et un Religieux prient, avec une ferveur également intense, il faudra dire, sous peine d'erreur, que la prière du religieux a une excellence de plus que la prière du séculier.

« Enfin, la vie religieuse laisse aux actes de vertu toute la difficulté intrinsèque qu'ils offrent dans le monde. Le monastère, en effet, est un petit monde, où le démon pénètre, où chacun d'ailleurs porte en soi les ennemis domestiques de la vertu, une chair et ses convoitises, une âme et ses passions. L'état religieux n'est pas un état parfait, mais un état qui mène

à la perfection; et il n'y mène que ceux dont le labeur incessant est de se vaincre eux-mêmes. Tel fut Jean Berchmans, et c'est pour cela que sa vertu fut éminemment héroïque. En se retirant du monde, Jean se déroba, il est vrai, à des tentations extérieures*, mais ce fait même constitua l'acte héroïque incessant, quotidien, par lequel il sacrifiait à Dieu les biens, les plaisirs, la liberté.

XI. L'adversaire recule encore; mais il objecte qu'une vie héroïque, si elle est trop courte, ne saurait mériter les honneurs décernés aux Saints. Or, Jean Berchmans ne vécut que cinq ans dans la Compagnie; sa vie héroïque n'a duré que cinq ans.

— « Berchmans fut un héros, dès l'enfance. J'ajoute : Louis de Gonzague passa six années; Stanislas Kostka dix mois seulement, dans la Compagnie de Jésus, et l'Église les a canonisés comme des héros.

« XII. Enfin, à bout d'objections, le Promoteur de la foi porte à la cause un coup désespéré, qui la laisse triomphante : — Si Jean Berchmans, dit-il, a vécu si peu de temps dans la Compagnie de Jésus, c'est qu'il a lui-même abrégé ses jours par des rigueurs indiscrètes, au mépris de cette Règle de saint Ignace: — Les pénitences corporelles ne doivent pas être immodérées, — Le P. Cépari affirme que ses abstinences l'avaient extrêmement amaigri. Il ne lui restait que les os et la peau : l'autopsie le démontra. Malade dès le 5 août, il déguisa son mal pendant quatre jours, bien que la Règle lui fît un devoir de le découvrir au Supérieur. Or, cette conduite ne ressemble en rien à la conduite d'un saint.

— « Je ne veux pas signaler la contradiction dans laquelle tombe l'adversaire, quand il se scandalise de l'austérité singulière, excessive, d'un jeune homme dont il trouvait, ailleurs, la vie trop commune. Je réponds directement par ces mots du P. Cépari : — Jean prenait la discipline quatre fois, au plus, par semaine; il usait très rarement du cilice, parce qu'on lui en avait

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interdit le fréquent usage : il jeûnait le samedi. En matière de pénitence, Jean ne fit jamais d'excès : inmateriadi pénitence non fece mai eccesso.

ce D'ailleurs, de quel Saint ne pourra-t-on pas dire : L'abstinence Pavait amaigri? — Saint Louis de Gonzague souffrit, toute sa vie, des suites de ses privations excessives : Jean Berchmans ne l'imita pas dans ce pieux excès.

« Le Serviteur de Dieu, indisposé dès le 5 août, jugea prudemment qu'il ne convenait pas de s'alarmer d'un mal léger, que beaucoup d'autres ressentaient comme lui, et d'éveiller inutilement, à son occasion, la sollicitude des Supérieurs. Il s'empressa de les avertir, dès que l'indisposition s'aggrava ; et en cela, comme en tout le reste, Jean Berchmans imita la prudence et l'obéissance des Saints.

« Que me reste-t-il à dire maintenant, très Saint Père? Je n'ai plus qu'à prier Votre Sainteté de confirmer, par un décret souverain, l'héroïcité démontrée des vertus du Serviteur de Dieu, Jean Berchmans. Vous répondrez ainsi, non seulement aux vœux de la Compagnie de Jésus, mais aux désirs de tous les fidèles, et vous réjouirez la piété de Rome, qui se glorifie de posséder les précieux restes du Vénérable Jean Berchmans » (i).

Ce décret, Grégoire XVI le signa, le 5 du mois de juin 1843.

Mais le décret sur l'héroïcité des vertus ne terminait pas la cause. Il fallait encore établir la réalité incontestable de trois miracles, opérés par l'intercession du Serviteur de Dieu.

Dès le jour de la mort de Jean Berchmans, il se produisit, près de son cercueil, quelques-uns de ces faits merveilleux, par lesquels Dieu se plaît à glorifier ses Saints.

On trouve, dans les Actes de la béatification de Berchmans, la déposition suivante d'une dame romaine, Arsilia Altissimi, non moins illustre par sa piété que par sa naissance : « Le vendredi matin, i3 août 1 (52 1, dit-elle, je compris, en entendant sonner les cloches du collège Romain, qu'un religieux venait d'y mourir. Aussitôt, j'allai avec mes deux filles à l'oratoire, afin d'y prier

(1) On vient de lire le résumé de 3i5 pages in-folio. Ce résumé, nécessairement très incomplet, peut cependant donner une idée de la part que l'Église donne à la sagesse humaine dans les conseils qui préparent ses décrets.

3gS LE B. BERCHMANS A ROME.

pour le repos de son âme. A plusieurs reprises j'essayai, mais vainement, de réciter le De profundis : invinciblement, aux paroles de cette prière se substituaient, sur mes lèvres, les premières paroles du Te Deum. Ma fille Victorine essaya, à son tour; mais, au lieu de dire le De profundis , selon son intention, elle disait, malgré elle, Gloria Patri. Étonnées au delà de toute expression, nous nous dîmes : — Un saint est mort au Collège. — Quelques heures après, nous nous acheminâmes vers l'église : une grande foule en occupait les abords, et l'intérieur était rempli. Alors nous apprîmes qu'un jeune Père belge était mort, le matin, en odeur de sainteté. Je parvins à percer la foule et m'approchai du cercueil avec mes filles. Quand j'aperçus le corps, je fus pénétrée de respect et d'admiration : c'était le visage d'un ange. Depuis longtemps, j'éprouvais au côté une vive douleur, qui souvent me réduisait comme à l'agonie. Je la ressentais en ce moment, par suite des efforts que j'avais faits pour traverser la foule. J'eus la confiance que le jeune Saint me guérirait*, je fis donc toucher mon mouchoir à son visage, et l'appliquai aussitôt sur le côté malade. A l'instant, la douleur s'évanouit, et elle n'a pas reparu depuis ».

A la suite d'une maladie, Catherine Recanati avait perdu complètement la vue, et, depuis plus de trois mois, elle ne pouvait sortir sans le secours d'un guide. Dès qu'elle sut la mort de Berchmans, elle se fit conduire près du corps, exposé dans l'église. On appliqua sur ses yeux une des mains du défunt, et aussitôt Catherine recouvra la vue et put rentrer seule à la maison.

Ces faits miraculeux se multiplièrent tellement, dans la suite des années, qu'on en pourrait aisément écrire un volume. Entre ces prodiges soumis à son jugement, l'Eglise a reconnu, comme pleinement irrécusables, trois guérisons complètes et subites, opérées par l'intercession du Vénérable Jean Berchmans.

En 1729, vivait au monastère de la Visitation Sainte-Marie, à Rome, Maria Crucifixa Ancajani. Une fièvre continue la mi-

nait depuis longtemps, et il s'y joignit bientôt une toux opiniâtre et de vives souffrances au cœur, avec palpitations. Les médecins constatèrent la présence d'un polype dans la région du cœur. En peu de jours, l'état de la malade s'aggrava tellement que la mort ne semblait pas éloignée. Les médecins ne donnaient plus d'espérances. Elle-même dira maintenant comment, grâce à la protection du Bienheureux Jean, elle échappa à une mort inévitable :

a Je passai, dit-elle, la nuit du 6 au 7 avril dans une extrême agitation; c'est du moins ce que m'ont dit les Sœurs qui me veillaient, car je n'avais pas l'esprit assez présent pour m'en apercevoir. Vers les cinq heures du matin, étant un peu revenue à moi, je me ressouvins de l'image qu'on avait placée, la veille, sur mon oreiller (c'était un portrait du Vénérable Berchmans), et je sentis, au même instant, naître dans mon âme une grande confiance dans les mérites et l'intercession du Serviteur de Dieu. Alors, de la main droite, que j'avais libre, je pris cette image et la posai d'abord sur la tête, et puis sur la poitrine. Aussitôt je me sentis guérie et, me levant, je m'agenouillai pour remercier Dieu de cette grande faveur. Puis, je me rendis au chœur. Trois messes furent célébrées en action de grâces : je les entendis, à genoux et sans appui. La troisième finissait à peine, que le médecin frappait à la porte de la maison. La portière lui remit la clef du parloir, le priant d'y attendre quelques instants : — Non, non, disait le docteur, la chose presse; il me faut voir cette pauvre malade, si toutefois elle vit encore. — Je reconnus, de loin, la voix du médecin, et me dirigeai aussitôt vers le parloir, accompagnée de la Supérieure. Gomme j'entrais, le médecin se détourna, et, à mon aspect, il demeura un moment interdit : — « Que vois-je? dit-il enfin. Qu'est-ce donc, ma Sœur? Est-ce l'œuvre des Saints, ou l'œuvre des démons? — L'œuvre des Saints, Monsieur le docteur, lui dis-je, en lui montrant la sainte image que j'avais gardée dans mes mains. — Vraiment, dit le médecin, voici bien un miracle, et je me garderai d'en dérober la gloire à Dieu et à son Serviteur. Je vous promets d'en donner une attestation écrite ». — Le docteur nous donna, peu de jours après, l'attestation qu'il avait promise.

4oo LE B. BERCHMANS A ROME.

Plus de dix témoins oculaires ont affirmé sous serment la vérité de ces faits. Neuf ans après cette guérison, la santé de Maria Ancajani se maintenait parfaite.

Les deux autres miracles reconnus par l'Eglise furent opérés, avec des circonstances à peu près semblables, en la personne de Dominique-Marie Gualdi, le 28 novembre 1702, et de Marie- Angèle Gilivet, le 16 août 1747 (1).

L'examen des miracles, commencé le 17 juin 1861, ne fut terminé qu'au mois de anvier i865, et c'est le 28 février de cette même année, que Pie IX signa le décret d'approbation. Enfin, le 9 mai, Sa Sainteté signa le bref qui déclare Bienheureux le Serviteur de Dieu Jean Berchmans. Voici le texte de ce décret :

Bref de N. S. P. le Pape PIE ZX, pou?' la béatification du Vénérable serviteur de Dieu Jean Berchmans, scolastique de la Compagnie de Jésus.

L'adolescence est comme le fondement du reste de la vie, et difficilement l'homme se détourne du chemin où il s'est engagé dès ce premier âge ; aussi, la très sage Providence de Dieu fait-elle, de temps en temps, apparaître et fleurir dans l'Eglise quelque saint adolescent, en qui se vérifie la louange du Saint-Esprit : Devenu parfait en peu de jours, il a fourni une longue carrière; et les exemples d'un enfant, dont les mérites surabondants rachètent la brièveté de la vie, enflamment ainsi l'ardeur des hommes généreux, et ne permettent à personne de prétexter la faiblesse de l'âge ou le manque de forces, pour se détourner des voies de la vertu.

Entre ces adolescents prend place, à juste titre, le Vénérable Jean Berchmans, scolastique de la Compagnie de Jésus, astre nouveau, dont l'éclat illumine, non seulement la société religieuse à laquelle il s'attacha, mais l'Eglise tout entière; si grand fut le zèle qu'il mit à garder son innocence baptismale, et si multiples les autres trésors de mérites qu'il sut conquérir.

Il naquit à Diest, ville de Brabant, et ses parents, pauvres des biens du monde, mais riches des biens de la foi, l'exercèrent à la pratique de toutes les vertus.

Doué d'un très heureux naturel, l'enfant répondit pleinement àleurs soins. Mûr avant l'âge, il ne donna, dès ces premiers temps, aucune peine à personne, et au lieu de se livrer à des jeux inutiles, il trouvait son bonheur à fréquenter les églises et à se soustraire aux amusements futiles des enfants, pour rechercher un endroit solitaire et y méditer les mystères divins.

Il atteignait la onzième année, quand on l'admit, pour la première fois, à la Table sainte; et telle fut, en recevant le Corps de Jésus Christ, l'ardeur

(1) Depuis ce temps, des prodiges sans nombre ont atteste' et attestent encore, de nos jours, la puissance d'intercession du Bienheureux Berchmans. Les procès-verbaux de plusieurs miracles récents, opérés en Belgique, en France, en Amérique, ont été envoyés à Rome, pour servir au procès de la Canonisation du Bienheureux.

de son amour, que l'on vit ce feu divin animer ses yeux et tout son visage.

Ecolier au gymnase de Diest, où il apprenait les rudiments des lettres latines, il ne s'y adonna pas moins à la piété qu'à l'étude; à tel point, que ses condisciples ne pouvaient arrêter les yeux sur lui sans entendre comme une voix secrète les exciter à la chasteté, à la modestie et à toute sorte de vertus.

Désireux de s'attacher plus étroitement à Dieu, Jean obtint de son père, après de vives instances, la permission de se disposer à l'état ecclésiastique ; mais, trois ans après, il put comprendre que, pressé par le besoin de subvenir à l'entretien de sa famille, son père songeait à l'appliquer à un métier. Ce dessein contrista vivement Berchmans, et il supplia son père de ne pas l'arracher à la milice cléricale où il s'était engagé. Il ajoutait que, pour lui, il n'avait nul souci des intérêts de ce monde, et qu'il comptait pleinement •sur la Providence. Libre enfin de suivre son attrait, il poursuivit le cours de ses études et travailla, plus que jamais, à acquérir les vertus.

Mais bientôt, à la vue des dangers sans nombre qui menaçaient son innocence, il conçut la pensée et, après avoir prié, il prit la résolution d'abriter sa vertu dans la Compagnie de Jésus, à l'exemple de saint Louis de Gonzague, dont il avait lu et médité la vie. — Une autre considération l'attirait encore à la Société de saint Ignace. Brûlant de charité pour le prochain, il espérait obtenir aisément, dans un ordre apostolique, la faveur d'aller jusqu'aux extrémités de la terre porter à des nations barbares le flambeau de la foi.

Ce ne fut pas sans de longs combats que Jean put obtenir l'autorisation <ie ses parents, qui comptaient, pour relever leur famille, sur un fils doué de qualités parfaites. Mais enfin, après bien des larmes, il lui fut permis de suivre Jésus Christ, et, à l'âge de dix-sept ans, il entra au noviciat de la Compagnie, dans la ville de Malines.

Il s'y considéra comme dans un port assuré et tranquille, et s'y livra avec ardeur aux exercices de la perfection. Bientôt, tous admirèrent en lui une vertu qu'il est donné à bien peu d'imiter et d'atteindre. Les plus anciens religieux, et non pas seulement les novices, croyaient voir en Berchmans un miroir de toute perfection.

A la base de l'édifice de sa sanctification, il posa l'humilité, qui est la racine des vertus. Plein de mépris pour lui-même, il recherchait et accomplissait avec joie les plus bas offices. Doux et aimable envers les autres, il se traitait lui-même sans pitié, flagellait ses membres délicats et donnait à peine à son corps assez de nourriture pour entretenir ses forces.

Il observait avec un soin scrupuleux les moindres lois de la discipline religieuse, et, jaloux de ne donner à l'oisiveté aucun de ses instants, il les employait tous à la lecture, à la prière ou à des saints entretiens.

Rien ne lui était doux comme d'élever et d'unir son cœur à Dieu, qu'il considérait comme un Père très aimant, et son âme s'embrasait tellement, dans la méditation et la prière, des feux de l'amour divin, qu'il n'en pouvait contenir les ardeurs.

Il honorait la Bienheureuse Vierge par des actes multipliés de piété, et, dès les premières années de son enfance, il confia à sa garde et à son patronage la fleur de sa virginité.

Après deux ans de noviciat, admis à prononcer les vœux simples, il le fit

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avec d'autant plus de ferveur, qu'il savait que ces vœux le consacraient à Dieu pour toujours.

Du noviciat, il alla à Anvers, et d'Anvers il vint à Rome, pour y étudier la philosophie ; et certes, aucune disposition de la Providence ne lui pouvait donner plus de joie que celle qui le conduisait dans cette reine des cités, le siège principal et le boulevard de la religion catholique; à Rome, où il pourrait vénérer les cendres des saints Apôtres, le tombeau de saint Ignace son père, et celui de saint Louis de Gonzague, dont il aimait tant à suivre les traces. Il arriva donc au collège Romain, pour continuer les études commencées à Anvers, et il y apparut si saint, dès les premiers jours, que l'on crut revoir Louis de Gonzague, dont les vertus avaient illustré ce même collège.

Enfin, mûr pour le ciel, il fut saisi d'une maladie qui, d'abord légère, s'aggrava rapidement et amena la mort de l'innocent jeune homme, le i3 du mois d'août 1621. Jean n'avait pas encore vingt-trois ans accomplis.

L'éminente vertu de Berchmans excita, en tout lieu, l'admiration de ceux qui le connurent, et le renom de sa sainteté ne fit que grandir, quand il eut échangé cette vie périssable contre la vie bienheureus.e. Aussi, de bonne heure, et à Anvers et à Rome, on recueillit des informations sur sa vie et ses vertus, afin que le Saint-Siège pût prononcer juridiquement sur leur héroïcité.

Cependant la cause de Jean Berchmans demeura longtemps interrompue et comme oubliée, jusqu'à ce que le retentissement des miracles opérés par l'intercession du Serviteur de Dieu la fît revivre.

Le 5 juin 1843, Notre prédécesseur Grégoire XVI, après informations de la Congrégation des Rites, décréta que les vertus du Vénérable Jean Berchmans avaient atteint le degré héroïque. Puis vint la question des miracles, que l'on disait avoir été opérés par l'intercession du Serviteur de Dieu. Après une enquête très sévère, la réalité de trois miracles fut évidemment démontrée, et Nous, après avoir imploré le secours du Ciel, nous avons prononcé, le 27 février de la présente année 186 5, sur la vérité de ces miracles et permis que la cause poursuivît sa marche, sans enquête sur de nouveaux miracles.

Il restait à demander aux cardinaux de la Congrégation des Rites s'ils jugeaient que l'on pût, en toute assurance, décerner au Vénérable Jean les honneurs de la béatification. La Congrégation s'est donc assemblée devant Nous, le 26 avril dernier, et tous les consulteurs, d'une voix unanime, ont déclaré qu'en attendant la solennité de la canonisation, le Vénérable Jean pourrait être déclaré Bienheureux.

Nous donc, après avoir imploré l'assistance du Père des lumières, Nous avons porté, à ce sujet, un décret, le 2 mai delà présente année, et désirant proposer, en ce triste siècle, un modèle parfait à la jeunesse, dont tant de perfidies et de pièges semblent conjurer la perte; jaloux de lui donner un protecteur, dont la vigilance et l'intercession efficace puissent la soustraire à tant de périls; accédant à la prière de la Compagnie de Jésus, et de l'avis de la Congrégation des Rites, Nous permettons, en vertu de notre autorité apostolique, d'appeler désormais du nom de Bienheureux le Vénérable serviteur de Dieu Jean Berchmans, de la Compagnie de Jésus, d'exposer ses ossements ou reliques à la vénération des fidèles, sans toutefois

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les porter aux processions solennelles, et d'orner de rayons ses images. Donné à Rome, de Saint-Pierre, le neuvième jour de mai de l'an 1 865, de notre Pontificat le dix-neuvième.

Ce décret fut promulgué à Saint- Athanase, et aux remerciements du Postulateur de la cause le Souverain Pontife répondit :

Le Seigneur a transplanté le Bienheureux Jean Berchmansauciel, comme une fleur modeste et embaumée. Il y a dans la vie de ce saint jeune homme un encouragement bien puissant pour la jeunesse, et je remercie Dieu, avec les pères de famille, avec les fils de saint Ignace, d'avoir ménagé cet exemple aux jeunes générations.

La cérémonie solennelle de la béatification avait été fixée au 28 mai 1 865. A l'occasion de ces fêtes, les jeunes religieux du collège Romain écrivirent la lettre suivante à leurs Frères de la Compagnie de Jésus, dispersés dans l'univers :

« Rome, 8 décembre i865.

a Très chers Frères,

« La paix de Jésus Christ.

« Nous ne saurions garder pour nous seuls la vive allégresse que nous cause la récente glorification de notre Bienheureux Frère Jean; il convient qu'ayant tous une seule âme et un seul cœur, nous ayons part aux mêmes joies. C'est ce qui nous détermine à vous raconter, dans cette lettre, quelques circonstances principales de l'heureux événement.

« Le 28 fe'vrier dernier, dans l'église de la Maison professe, le Souverain Pontife fit donner lecture du décret relatif aux miracles-, puis il adressa la parole à l'assistance. Sa Sainteté eut un mot pour nous, les philosophes du collège Romain : — « Efforcez- vous, nous dit-il, d'imiter le Bienheureux Jean, partice culièrement en trois choses : comme lui, ayez un zèle extrême « pour garder intacte votre pureté; comme lui, évitez avec soin « les fautes même les plus légères; comme lui enfin, laissez votre « âme ouverte aux supérieurs ».

« Un second décret, qui permettait de procéder à la célébra-

tion des fêtes, fut signé par le Saint-Père au collège des Grecs, là même où le Bienheureux Jean, peu de jours avant sa mort, disputait dans une séance philosophique. C'était le neuvième jour de mai.

« Le ii de ce mois, fête de saint François de Hieronymo, eut lieu la reconnaissance des reliques. La cérémonie devait se faire à huis clos; il y eut néanmoins affluence de pieux témoins. Nous y remarquâmes un cardinal et plusieurs évêques. L'urne qui contenait les précieux restes de Berchmans se trouvait dans les caveaux de notre église. Dès qu'on les eut retirés, nous nous acheminâmes processionnellement vers notre chapelle domestique, qui est dédiée à sainte Rosalie. Nous marchions les premiers, portant des cierges; quatre professeurs de philosophie venaient à la fin du cortège, soutenant sur leurs épaules les saintes reliques de Berchmans.

« Notre petite chapelle, assez bien décorée, se trouva presque trop étroite pour contenir les Pères de nos diverses maisons, les Frères scolastiques et une députation des classes du collège Romain.

u L'émotion fut grande quand apparurent les ossements du bienheureux Frère. Que nous nous estimâmes heureux de pouvoir y faire toucher nos crucifix, nos chapelets, et de recevoir chacun une parcelle du linge qui avait enveloppé le corps de l'innocent jeune homme!

« Les médecins recomposèrent, sous nos yeux, le squelette entier; il n'y manque rien, sauf quelques articulations des doigts. Les dents ont été enlevées ou données, en d'autre temps; il n'en reste plus que deux. On lava tous les ossements, et nous nous partageâmes l'éponge dont on s'était servi. Les reliques, déposées dans une châsse neuve, furent enfermées et scellées dans une armoire de la chapelle.

« Là, nous avons pu, pendant plus de trois mois, les vénérer à loisir; c'était notre chapelle. Le saint sacrifice y était offert pour nous, chaque jour; il nous était donné, à toute heure, de visiter, de prier Jean Berchmans, de lui ouvrir notre âme. L'aimable Frère était redevenu comme l'un de nous; nos chambres touchaient au sanctuaire où ses os reposaient.

LA BÉATIFICATION DE JEAN BERCHMANS. 4o5

a Le jour de la fête solennelle, à Saint-Pierre, combla enfin les vœux de tous : ce fut le vingt-huitième jour de mai : nos

La chapelle de Saint-Jean Berchmans.

yeux virent ce que tant de nos Frères, depuis trois siècles, avaient désiré voir, ce que leurs prières nous avaient obtenu, la glorification solennelle du jeune Serviteur de Dieu. Nous n'es-

4o6 LE B. BERCHMANS A ROME.

saierons pas de vous décrire les magnificences de la basilique, en ce jour; encore moins pourrions-nous vous exprimer la profonde émotion qui nous saisit et nous pénétra, quand l'image du Bienheureux se montra rayonnante, quand nos voix s'unirent à celles qui chantaient ses louanges et invoquaient sa protection. Notre âme débordait de joie et de reconnaissance.

« Le soir du même jour, les reliques du Bienheureux furent déposées sur l'autel même de notre chapelle. Nous n'avions rien négligé pour décorer dignement le petit sanctuaire*, des tapis, des fleurs, des guirlandes, des inscriptions, l'avaient transformé. Un de nos Frères philosophes prononça un panégyrique, et n'eut pas de peine à nous tirer des larmes, en une telle fête et en un tel lieu...

« Le 10 août, eut lieu la seconde et dernière translation des reliques ; elles furent portées processionnellement de la chapelle de Sainte-Rosalie à l'église du collège, et placées sous l'autel de la Bienheureuse Vierge, dans l'urne élégante et riche qui les y attendait. C'est bien la place qui convenait au fils dévoué de Marie. Par une coïncidence non moins providentielle, l'autel de saint Louis de Gonzague et l'urne qui renferme ses reliques font face à l'autel, où reposent désormais les ossements du Bienheureux Jean Berchmans, son fidèle imitateur...

« Nous pourrons donc maintenant honorer du même culte trois jeunes Saints, nos Frères : les novices ont saint Stanislas-, les théologiens, saint Louis de Gonzague-, nous, le Bienheureux Jean. Ayons donc grand courage, Frères bien-aimés, et suivons leurs traces, du plus près qu'il nous sera possible. Aidons-nous mutuellement-, nous sommes frères : donnons-nous, chaque jour, dans la prière des témoignages efficaces de cette fraternité.

« Plus heureux, les philosophes du collège Romain vivent sous le toit même qui abrita Louis de Gonzague et Jean Berchmans-, ils vivent près de leurs tombeaux. Ce bonheur, que tous nos Frères ne peuvent partager, nous impose le devoir de prier plus ardemment et plus souvent pour eux. Nous le ferons, mais ne nous oubliez pas vous-mêmes : c'est le vœu le plus cher de notre saint Père Ignace, que nous nous aimions tendrement ».

A Malines, il y eut, le dimanche 23 juillet de cette même année 1 865, solennelle fête, pour la translation d'une relique insigne du Bienheureux, du palais archiépiscopal à la cathédrale (1). Le Cardinal- Archevêque, Mgl" Sterckx, y présida. Lui-même avait porté de Rome ce trésor, sans jamais s'en séparer : Malines ne fut-elle pas la vraie seconde patrie de Berchmans?

Les fêtes de Diest, célébrées le i3 août, n'eurent pas moins d'éclat, et la dévotion du peuple s'y manifesta encore plus vive et plus tendre : pour chacun des heureux habitants de Diest, Berchmans était comme un fils entre tous préféré. Un Diestois raconta, dans le Bien public, ce que ses yeux venaient de contempler, ce dont encore il avait le cœur profondément touché. Les Précis historiques reproduisirent cette émouvante relation des honneurs décernés à Berchmans dans sa ville natale (2).

Puis, tour à tour, obéissant autant à l'inspiration de leur religieux patriotisme, qu'aux invitations du Cardinal- Archevêque, les villes, les bourgs, les villages de la Belgique tout entière glorifièrent, à l'envi, le fils du tanneur-cordonnier de Diest. C'était aussi glorifier l'Eglise romaine, qui seule a le secret ou le pouvoir de tirer ainsi les petits de la poussière, pour les exalter au-dessus des plus grands de ce monde, et non pas pour un jour, mais pour les siècles.

(1) Voir Précis historiques, ann. i865,page4o5 et suivantes.

(2) Précis historiques, année i865. page 428 et suivantes.

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